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Le Royaume Perdu

Ecrit par Nesumi
Chapitres 1 à 8   •   Chapitres 9 à 17   •   Chapitres 18 à 22
Chapitre 1 : Le départ   up

La prêtresse avançait sans hésiter jusqu'au centre de ce qui avait été la salle du trône encore quelques heures auparavant. Le château n'était plus que ruines fumantes et désolation. Le combat avait été fulgurant. Les gardes n'avaient eu aucune chance face à la déferlante de créatures monstrueuses aux griffes et aux crocs acérés. La tête haute, le dos droit, la femme fendait la foule des créatures aussi noires que la nuit, sans poser un seul regard sur les yeux rouges qui la fixaient avec une soif de sang impossible à étancher. Elle faisait de son mieux pour ignorer le cliquetis des griffes sur le sol de pierre, leur respiration lourde ou le sang qui maculait leur peau d'écailles. Elle restait fière malgré sa robe blanche déchirée et ses multiples blessures. Ses cheveux blonds lui conféraient une aura dorée, à moins que ce ne soit le pouvoir qu'elle possédait.

Elle arriva devant le trône ou ce qui en restait. Au pied gisait le roi, son père, et elle crut un instant qu'elle allait défaillir en voyant son corps désarticulé et la blessure béante qui l'avait tué. On lui avait arraché le coeur, creusant dans sa cage thoracique pour l'extraire. L'odeur était insoutenable, pire encore que celle que dégageaient les créatures démoniaques. Elle préféra relever les yeux pour regarder le responsable de ce massacre et de la destruction du château d'Hyrule. Il avait dû être un homme autrefois. Aujourd'hui, il tenait plus du démon. Ses cheveux roux l'auréolaient de feu. Le nez busqué, les crocs saillants, il était immense et il riait. Encore et encore. Tout en tenant le coeur du roi dans sa main griffue. Il se moquait des vies qu'il venait d'effacer et de la prêtresse qui se tenait devant lui, mais elle n'avait pas dit son dernier mot. Le château et Hyrule étaient peut-être perdus, mais elle pouvait encore empêcher Ganon de répandre la terreur plus loin. Elle pouvait encore sauver les survivants qui fuyaient. Elle pouvait encore sauver les enfants.

Elle leva les bras au-dessus de sa tête et une lumière vive éclaira les lieux, faisant reculer les monstres en feulant. Ganon hurla de rage. Il leva sa gigantesque épée à la lame noire et...

* * *

Link se réveilla en sursaut et en sueur. Il mit quelques secondes à réaliser que la prêtresse, les monstres et tout le reste n'avaient été qu'un cauchemar. Il se passa la main sur le visage et sortit de son lit. Ce n'était pas le premier rêve de ce genre depuis quelques semaines, mais celui-ci avait été plus complet, plus réel que tous les autres, et il lui laissait une curieuse boule au ventre, une angoisse comme jamais il n'en avait connu.

Il se rendit à la fenêtre de sa chambre. On était encore en plein milieu de la nuit. Le village était endormi et la lune brillait dans un ciel sans nuage au-dessus de la mer. Une nuit comme les autres sur l'Île du Levant. Link se décida à sortir. A l'intérieur, il avait l'impression d'étouffer et il ne voulait pas réveiller ses parents. Dehors, l'air était frais et il se sentit mieux. Le cauchemar s'éloignait, les images terrifiantes se délitaient et bientôt, il n'en aurait quasiment aucun souvenir. Il resta ainsi un long moment, s'efforçant de penser plutôt au travail qui l'attendait à la forge familiale après le petit-déjeuner.

Il se leva du banc en baillant, prêt à retourner se coucher, quand son regard fut attiré par une lueur inhabituelle. Il plissa les yeux pour être sûr de ne pas rêver à nouveau, mais il distinguait très nettement une petite flamme bleue perchée sur le muret de pierres du champ voisin. Intrigué, Link avança vers elle. Quand il arriva à proximité, il n'en crut pas ses yeux : la flamme avait une forme humanoïde, avec des jambes courtes, de grands bras et une tête toute ronde dans laquelle deux tâches sombres faisaient office d'yeux. Quand il pencha la tête sur le côté, la flamme fit de même. Il essaya de lever le bras et elle l'imita. Link n'avait jamais rien vu de pareil et aucune des histoires que les anciens du village leur contaient ne parlait d'une telle chose. Il la trouvait très jolie et, à dire vrai, très mignonne alors qu'elle s'était mise à tourner sur elle-même en exprimant un petit son semblable à un bruit de clochette très doux mêlé à un couinement léger. Link approcha la main très lentement pour la frôler. Si le corps de la créature était fait de flammes, il n'était pas brûlant au point de se blesser. C'était plutôt une chaleur rassurante, un peu comme celle du feu d'une cheminée ou d'une bougie.

La flamme couina une nouvelle fois et disparut soudain. Link la chercha des yeux et la retrouva à quelques mètres de là. Elle agitait ses longs bras en sautillant, l'invitant à la rejoindre. Le jeune homme n'hésita qu'une seconde, poussé par la curiosité. La flamme s'éloigna encore et Link continua à la suivre. Une fois. Deux fois. Trois fois. De plus en plus loin de sa maison. Puis, loin du village. Elle l'entraîna ainsi jusqu'à la plage la plus proche. Link la connaissait comme sa poche. Enfant, il pouvait y passer des heures à ramasser des coquillages pour les offrir à sa mère. Il y avait souvent joué avec les rares enfants qui n'avaient pas peur de lui à cause de ses oreilles pointues.

La flamme se stoppa près d'un groupe de rochers sur lequel venaient se briser les vagues de la marée montante. Un corps était échoué sur le sable. Link se précipita pour se porter à son secours. L'homme n'était pas mort, mais il avait bu la tasse. Link le tira plus loin sur la plage, au sec. N'ayant pas d'autre solution, il le mit sur ses épaules, non sans mal, puis se dirigea vers la petite maison qui se trouvait un peu plus loin pour y tambouriner à la porte.

- Link ? Tu as vu l'heure ? grommela le vieil homme qui habitait là, encore un peu endormi.
Link entra sans attendre et déposa son fardeau au sol, devant la cheminée où brillaient encore quelques braises. Il laissa son maître d'armes râler et entreprit d'ôter les vêtements trempés de l'inconnu pour qu'il puisse se réchauffer.
- Reddas...
Le vieil homme se retourna à l'appel de son nom, laissant le feu repartir. Link avait pâli. Il comprit aussitôt les raisons de l'émoi de son unique élève : en plus d'avoir les cheveux blancs malgré son jeune âge, l'inconnu avait, lui aussi, les oreilles pointues.
- Finis de le déshabiller et emballe-le dans une couverture, ordonna-t-il au jeune homme sur un ton qui n'autorisait pas la discussion.

Link obéit, la tête pleine de questions. C'était la première fois qu'il voyait un autre Hylien. Longtemps, il avait ignoré le pourquoi de ses oreilles si particulières. Si ses parents avaient toujours traité cette différence comme une normalité ou même un avantage, ce n'était pas pareil avec le reste du village. Au mieux, on l'ignorait. Au pire, on le traitait de graine de démon. A cause de cela, il n'avait eu que peu d'amis. L'arrivée de Reddas avait changé les choses. Quand le vieux soldat était revenu vivre dans son île natale, il s'était opposé à la crétinerie ambiante et avait pris le jeune garçon sous son aile. Il lui avait appris l'art de l'escrime, mais surtout, il lui avait parlé des Hyliens et du royaume perdu d'Hyrule.

- Mais qu'est-ce que c'est que ce truc encore ? sursauta Reddas en voyant la flamme bleue se matérialiser devant lui.
- C'est elle qui m'a guidée jusqu'à lui.
Reddas soupira, sentant les complications qui allaient s'accumuler. Comme si un Sheikah ne suffisait pas, voilà qu'il trimbalait une créature bizarre...
- Rentre chez toi.
- Mais...
- Je vais m'occuper de ça. Il ne faut pas que tes parents soupçonnent quoi que ce soit, et encore moins les crétins du village. Reviens après ta journée de travail. Il se sera peut-être réveillé d'ici là.

Link hésita, mais le regard de son maître d'armes le convainc de ne pas protester. Reddas avait certainement raison. Si le maire et les autres savaient qu'un autre Hylien était sur l'île du Levant, l'inconnu finirait en prison ou rejeté à la mer.

* * *

Pendant trois jours, l'inconnu resta inconscient. Link venait chaque soir chez Reddas sous le prétexte d'une leçon, mais il en repartait aussi frustré que le jour précédent. Sa seule consolation était que la flamme bleue semblait l'apprécier et lui faisait la fête à chaque fois qu'il passait la porte. Le soir du quatrième jour, Link eut la surprise de trouver l'Hylien debout.

- Maître Reddas et Nim m'ont informé que c'est à toi que je dois la vie, fit-il en lui serrant la main. Je m'appelle Ygaël. J'ai une dette envers toi.
- Nim ? demanda Link.
- Ma flamme-nuit.
Nim, perchée sur l'épaule d'Ygaël, sauta sur celle de Link pour tourner sur elle-même dans son étrange gazouillis.
- Elle s'est attachée à toi, dirait-on.

Bien qu'il ait les cheveux blancs, Ygaël devait avoir seulement trois ou quatre ans de plus que Link. Il était plus large d'épaules et ses mains portaient les cals dus au maniement régulier des armes. Dans ses affaires, il y avait un baudrier vide, l'épée ayant dû se perdre au fond de l'océan. Reddas les invita à s'asseoir autour d'un bon repas.

- J'ai attendu que tu arrives pour le questionner, fit-il à Link qui l'en remercia d'un hochement de tête.
- Vous êtes un Hylien, n'est-ce pas ? demanda le jeune homme avec impatience.
- C'est exact, par mon père, et Sheikah par ma mère. J'arrive du royaume d'Hyrule... enfin, de ce qu'il en reste.
- Fadaises ! fit Reddas. Hyrule a disparu il y a plus de 15 ans de cela. J'ai vu les côtes s'effondrer et le pays disparaître sous les flots. J'ai vu la mer bouillonner et les poissons y frire. Et ce maudit brouillard se lever pour ne plus jamais disparaître. Il n'y a plus rien là-bas à part la mort pour les inconscients qui s'y engouffrent.
- Pardonnez-moi, Maître Reddas, mais vous vous trompez. Je veux dire... Il y a bien eu tout ce que vous dites, mais Hyrule n'a pas totalement disparu. Ce qui a survécu est derrière le brouillard. Nous y sommes piégés.
- Les gens ici disent que les Hyliens sont les enfants des démons, intervint Link, un peu gêné d'avouer ce genre de choses.
- Loin de là, Link, le rassura Ygaël. Nous sommes les descendants des élus de la déesse Hylia, nous ne sommes pas des démons. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que nous devons vivre avec eux depuis que le pays a été scellé.
- "Piégés". "Scellé". Et pourtant, tu es là, avec nous, maugréa Reddas qui n'était pas encore certain qu'Ygaël ne racontait pas n'importe quoi.
- Le sceau s'effrite dangereusement... Certains d'entre nous y voient de l'espoir, mais en vérité, si...

Ygaël fut interrompu par un cri déchirant à glacer le sang. Le jeune homme se leva d'un bond, prêt à tout. Reddas l'avait imité par instinct. Link sentit l'angoisse tordre son estomac alors que le cri terrifiant faisait naître dans son esprit l'image des créatures avides de sang de son rêve. Il vit Reddas attraper son épée pendue au mur et Ygaël lui demander de lui fournir une arme. Le maître d'armes hésita, puis capitula avant de sortir en courant de chez lui, suivi du Sheikah. Nim couina devant Link pour le faire bouger et le jeune homme finit par se reprendre. Il courut chercher son épée dans le râtelier de Reddas à son tour et se lança à la poursuite de ses deux compagnons.

A l'extérieur, le ciel nocturne était rouge au-dessus du village et on entendait des cris de terreur. Link accéléra l'allure, précédé de Nim. Reddas et Ygaël étaient déjà loin devant lui. Quand il les rattrapa, ils arrivaient à l'entrée du village. Un incendie était en train de ravager plusieurs maisons et les gens se dispersaient, terrorisés. Des corps sans vie gisaient par terre dans une mare de sang. Le cri inhumain résonna à nouveau, glaçant Link jusqu'aux os. La créature se trouvait sur le toit d'une maison. Elle était gigantesque et ressemblait en tous points à celles dont il avait rêvé quelques nuits plus tôt. Ses membres étaient anormalement longs et lui donnaient l'allure d'un pantin. Un pantin extrêmement dangereux et mortel au vu des griffes acérées qu'il avait au bout des mains et des crocs luisants qui ornaient sa gueule. Son corps était recouvert d'écailles noires luisantes sur lesquelles se reflétait le rouge des flammes de l'incendie. D'une main, il était accroché à la cheminée de la maison, brisant les briques de ses doigts puissants. Dans l'autre, il tenait le corps d'un habitant du village. Link manqua de vomir en constatant qu'il manquait la tête et en comprenant que le monstre avait dû l'avaler. Sur le moment, il se sentit soulagé de ne pas savoir qui était le malheureux, mais comme il connaissait tout le monde ici, c'était une sensation dérisoire.

- Descends ! C'est moi que tu es venu chercher ! cria Ygaël en avançant droit vers le monstre, les bras ouverts.

La créature des ténèbres lui feula dessus et l'observa un court instant avant de reporter son attention sur Link. Celui-ci serra la poignée de son épée à s'en blanchir les mains. Il était terrorisé, mais il ne comptait pas fuir. Quelque chose en lui le poussait à faire face à la menace. Il se campa sur ses pieds, pris d'une détermination qu'il ignorait posséder. Le monstre relâcha sa proie qui s'écrasa au sol dans un bruit mat, puis sauta au-dessus d'Ygaël et Reddas, sans s'en soucier. Il atterrit lourdement devant Link, faisant claquer sa mâchoire et jouant de ses griffes, comme s'il anticipait le moment où l'une ou les autres allaient se refermer sur sa chair sanguinolente. Link sentit un frisson courir le long de son dos, mais il ne faiblit pas, les pieds bien campés au sol, cherchant une ouverture du regard.

Le combat qui suivit fut âpre et difficile. Reddas ouvrit les hostilités, mais son épée ripa sur les écailles sans laisser une égratignure à la créature. Ygaël se lança à l'assaut de son côté, sans plus de succès. Link l'entendit pester contre la perte de son épée. Le monstre passa à l'offensive, jetant en avant son long bras pour atteindre Link. Il ne l'évita que parce que Nim le protégea en créant un éphémère bouclier de flammes bleues. Le choc fit vaciller la flamme-nuit légèrement, mais elle se reprit, restant devant le jeune Hylien. Reddas tenta une nouvelle approche, visant les jambes cette fois. Il fut secondé par Ygaël qui, lui, souhaitait atteindre la tête. Avec autant de surprise que d'admiration, Link vit les deux hommes entamer un ballet avec la créature où chaque pas était une feinte, une attaque ou une esquive. Link crut qu'ils allaient bien finir par arriver à entamer la carapace d'écailles du monstre, mais celui-ci les prit par surprise. D'un revers de la main gauche, il réussit à intercepter Reddas. Le vieil homme fut projeté à plusieurs mètres de là. Il resta au sol, inanimé, peut-être mort.

- N'abandonne pas. Tu peux le vaincre, entendit-il soudain.

La voix lui insuffla alors un courage qu'il ne pensait pas posséder. Link se lança alors à l'assaut à son tour, sans réfléchir. Ygaël lui cria de ne pas s'en mêler, mais il ne l'écouta pas. Voyant la proie qu'elle s'était choisie lui arriver dessus, la créature délaissa le Sheikah pour se jeter sur Link. Celui-ci ne flancha pas, son épée brandie. Soudain, le temps sembla ralentir et Link put voir les mouvements du monstre avec une acuité surprenante. Il devinait parfaitement dans quelle direction son bras allait frapper et à quelle distance ses griffes pouvaient le lacérer. Ses mouvements à lui n'étaient nullement ralentis, bien au contraire. Il se rua à la rencontre de la créature. Son épée frappa, encore et encore, alors que le monstre n'avait même pas encore terminé son premier mouvement. Le temps reprit son cours normal aussi soudainement qu'il avait ralenti. Le monstre fut projeté en arrière par la force des coups de Link. Celui-ci n'attendit pas qu'il se relève pour se précipiter vers lui, bien décidé à l'achever en lui plantant son épée dans la gorge, seul endroit qui lui semblait assez tendre pour cela. Il sauta, la pointe de son épée en bas, et transperça la créature.

- Link ! Attention !

L'avertissement d'Ygaël arriva trop tard. Avant de mourir, le monstre attrapa Link par le bras et y planta ses crocs. Le choc fit hurler le jeune homme qui sentit son bras le brûler atrocement. Il lâcha son épée et recula en chancelant alors qu'Ygaël venait d'achever définitivement la créature en lui plantant son épée dans la bouche, le clouant au sol dans un dernier gargouillis infâme. Quand il se retourna, Link était par terre, inconscient.

* * *

Link regarda sa chambre une dernière fois. Lui qui avait si souvent rêvé de partir de l'île du Levant se disait que, finalement, il aurait préféré rester. Mais ce n'était plus possible aujourd'hui. Pas après l'attaque de la créature des ombres. Pas maintenant qu'il était infecté. Il soupira en relevant sa manche gauche. La morsure, pourtant impressionnante, ne se voyait quasiment plus alors que seulement deux jours étaient passés. Son bras en portait pourtant les stigmates : une tâche noire et luisante qui ne cessait de s'étendre. Parfois, on y voyait des lignes verdâtres, comme des veines. Désormais, il portait les ombres en lui, et au village, on craignait qu'il ne se transforme en monstre. Il suffisait déjà de celui qui avait surgi de nulle part et qui avait tué une dizaine de personnes. Link comprenait leur peur, mais cela ne rendait pas le départ plus facile.

- Link...
- Maman.

Le jeune homme se força à esquisser un sourire vers sa mère qui le serra fort contre elle. Depuis que Reddas lui avait révélé l'existence des Hyliens, Link savait qu'il était un enfant trouvé et adopté. Il n'en avait jamais voulu à ses parents de n'en avoir rien dit.

- Prends ça. C'était dans la barque dans laquelle nous t'avons trouvé. Peut-être que là où tu vas, tu trouveras quelqu'un qui saura quelque chose sur tes origines.
Sa mère lui glissa dans les mains un bracelet qu'il n'avait jamais vu. Il était fin, en or, et décoré d'un triangle formé de trois formes semblables et d'autres symboles. Il avait dû appartenir à une femme, étant bien trop délicat pour être un bijou masculin. Sa mère biologique peut-être.
- Prends soin de toi, mon petit.
Le coeur lourd, Link sortit de la maison après avoir fait ses adieux à son père. Ygaël l'attendait dehors, Nim sur l'épaule.
- Prêt ?

Link hocha la tête, résolu malgré tout. Il n'avait pas d'autre choix de toute manière que de suivre le Sheikah. D'après lui, il trouverait le moyen de guérir des ombres qui l'infectaient en Hyrule.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Ygaël en voyant le bracelet.
- C'était avec moi quand on m'a trouvé. Mes parents ont dû tenter de fuir Hyrule par la mer. Tu as déjà vu un bracelet comme ça ?
- Il devait appartenir à une prêtresse d'Hylia, approuva Ygaël en retournant le bijou dans tous les sens.
Il se stoppa net en voyant les inscriptions à l'intérieur et blêmit légèrement.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as pu lire ce qui est inscrit à l'intérieur ?
- Oui, c'est de l'Hylien ancien.
Ygaël lui rendit le bracelet et reprit la marche, essayant de dissimuler son trouble du mieux qu'il le pouvait.
- C'est inscrit "Toujours unis par-delà les cieux et le temps" et c'est signé "Alric".
- Et qu'est-ce que ça veut dire ?
- C'est une phrase rituelle d'union. Ton père a dû l'offrir à ta mère pour leur mariage.
- Alric... répéta Link en observant l'écriture hyrulienne sans savoir où se trouvait le nom de son père.
- Allez, dépêchons-nous. La marée ne va pas nous attendre.

Ygaël n'en revenait pas. Hylia devait décidément veiller sur son chemin pour qu'il tombe précisément sur "lui" alors que tout le monde le croyait mort. Lui qui avait abandonné tout espoir commençait à croire de nouveau : peut-être avaient-ils une chance d'éliminer Ganon finalement ? Cependant, avant cela, il fallait parvenir sains et saufs en Hyrule et si les agents du Banni avaient reconnu Link et étaient à sa recherche, alors le voyage ne serait pas de tout repos.

Chapitre 2 : Un récit du passé   up

L'îlot rocheux était minuscule, mais il suffirait pour y passer la nuit. L'infection de Link gagnait du terrain à chaque crépuscule, mais pourtant, le jeune homme ne se plaignait pas. Ygaël admirait son courage. Il connaissait beaucoup d'hommes plus âgés et plus rompus au combat qui avaient succombé à une morsure d'un Ecorcheur en pleurant comme des enfants. Il espérait qu'ils franchiraient les frontières d'Hyrule et trouveraient un guérisseur avant que cela n'arrive à Link. Assis autour du feu de camp, leur barque solidement arrimée à un gros roc, les deux compagnons mangèrent en silence du poisson fraîchement pêché. Depuis leur départ de l'île du Levant, aucun des deux n'avait beaucoup parlé. Ils n'étaient pas des bavards par nature. Pourtant, Ygaël aurait eu beaucoup à dire à Link, seulement il ne savait comment s'y prendre. Il n'était pas certain de pouvoir lui raconter la vérité sur sa famille. Ce n'était que reculer pour mieux sauter, il le savait bien. Link finirait par apprendre qui il était et ce à quoi il était destiné et pour la première fois depuis longtemps, Ygaël n'était pas à l'aise avec ce que quelqu'un pourrait penser de lui.

- Comment est Hyrule ? demanda soudain Link.

L'Hylien avait mis sa main droite sur l'endroit de sa blessure. C'était un geste devenu machinal, comme si cela pouvait empêcher l'infection de se propager. Ygaël le regarda un instant. Maintenant que la nuit était tombée, la douleur de Link se faisait plus vive, son teint était devenu livide et avant l'aube, ses vêtements seraient trempés de sueur. Il n'avait de salut que dans la lumière du jour. Autant dire qu'une fois en Hyrule, ses souffrances ne connaîtraient quasiment aucun répit. Ce soir, parler devrait suffire à occuper son esprit et à oublier un peu la douleur lancinante qui pulsait dans son avant-bras et sa main gauches.

- Tout est quasiment détruit. Les survivants... nous vivons pratiquement tous sous terre. La surface est devenue trop dangereuse. Il y a trop de monstres...
Les yeux rouge sombre du Sheikah fixèrent le feu de camp, se perdant dans les souvenirs.
- Que t'a-t-on dit au sujet de la chute d'Hyrule ? demanda-t-il finalement à Link.
- Reddas m'a raconté que la famille royale a trahi les siens en s'alliant aux démons. Ils voulaient un pouvoir légendaire, la Tribosse je crois...
- La Triforce, corrigea Ygaël avec un léger amusement qui le surprit lui-même.

Ygaël conta alors à Link la légende de la Triforce et de la création du monde par les déesses Nayru, Din et Farore. Il lui parla longuement du combat entre la déesse Hylia et le Banni, du peuple qu'elle sauva jadis en les envoyant dans les cieux, mais aussi du cycle sans fin du combat de la réincarnation de la déesse contre celle du Banni, et, surtout du Héros armé de l'épée de Légende. Link était complètement captivé par ses récits. Il était certain de ne jamais les avoir entendus avant, mais ils lui semblaient étrangement familiers.

- Les Sheikahs sont les protecteurs de la déesse Hylia et veillent sur la famille royale d'Hyrule depuis ces temps anciens. Très honnêtement, je ne sais pas quelle est la part de vérité dans ces légendes. Il est vrai que les princesses ont toutes un pouvoir particulier et je connaissais un chevalier hylien qui disait descendre du Héros de la légende. Dans sa famille, ils se transmettaient de père en fils un bouclier qui lui aurait appartenu et que l'on dit indestructible. Mais surtout, le Banni existe et il s'est réincarné. C'est lui et son armée des ténèbres qui ont ravagé Hyrule.

Nim quitta les genoux de Link sur lesquelles elle était installée depuis des heures pour venir se serrer contre Ygaël. Le jeune homme lui caressa doucement la tête.
- Comment c'est arrivé ? fit Link sans cacher sa curiosité.
- Il y a presque un demi-siècle, la cheffe des Gerudos a donné naissance à un fils : Ganondorf. Personne ne savait qui était son père. Comme le voulait la tradition, il était destiné à devenir le roi du peuple du désert. Je ne connais pas les détails, je n'étais pas encore né, mais je sais qu'il a fréquenté le château d'Hyrule pendant un temps. Il était très ami avec les enfants du roi, le prince Gustav et la princesse Zelda. On dit même qu'il était surtout très proche de la princesse. Il y a un peu moins de 20 ans, tout a changé. Ganondorf a pris la tête des Gerudos à la mort de sa mère et il est apparu en Hyrule avec une armée de monstres comme celui que tu as tué et tant d'autres pires encore...

Link vit que parler devenait difficile pour Ygaël. Le Sheikah avait serré la mâchoire et les poings et dans sa voix, on sentait toute la haine et la crainte que lui inspiraient Ganondorf et ses sbires.

- Le pays a été ravagé sur leur passage, continua Ygaël malgré tout. Ils ont tout brûlé, ils ont massacré... Le roi a envoyé son armée. A sa tête, il y avait le chevalier dont je t'ai parlé tout à l'heure. C'était le capitaine de la Garde Royale et le meilleur chevalier du royaume... et ça n'a pas suffi. Les Zoras, les Gorons, les Hyliens et même une partie des Gerudos qui ne voulaient pas suivre Ganondorf se sont unis, mais il a atteint le château. Il n'était déjà plus humain... L'âme du Banni s'était déjà totalement éveillée et il était devenu celui que les légendes nomment Ganon le Fléau, la Bête immonde... Il a tué le roi, sans doute pour savoir où se trouvait la Triforce que le Banni convoite depuis la nuit des temps. La princesse Zelda... C'est elle qui a sauvé ce qui reste d'Hyrule aujourd'hui. Elle s'est dressée contre Ganon, mais il n'y avait pas de Héros avec elle. Il n'était pas apparu et l'épée de Légende était restée cachée. Seul le Héros peut la trouver et la brandir, vois-tu. Alors la princesse a fait ce qu'elle a pu. Elle s'est sacrifiée pour sceller Hyrule et Ganon. Son pouvoir a créé le brouillard qui protège le monde extérieur des monstres qu'elle n'a pas pu éradiquer avec sa Lumière, mais il nous a aussi piégés à l'intérieur. Ganon a été emprisonné, endormi à défaut d'être éliminé, mais son influence est restée, transformant le pays à jamais...

Ygaël était amer en disant cela. Link pouvait le comprendre. Si le pays était ravagé et la population forcée de vivre sous terre, craignant sans cesse les monstres de Ganon, alors il ne pouvait imaginer à quel point sa vie avait été difficile jusqu'ici. Mais le récit d'Ygaël rappelait à Link le rêve étrange et si réel qu'il avait fait la nuit où il avait trouvé le Sheikah. La jeune femme blonde qu'il avait vue était certainement Zelda, mais pourquoi avait-il rêvé d'une scène ayant eu lieu plus de 15 ans plus tôt, alors qu'il était à peine un bébé ?

- Le problème, c'est qu'aujourd'hui, le sceau faiblit et Ganon risque de s'échapper de sa prison sous peu si on ne trouve pas une solution, reprit Ygaël après un silence. Les monstres sont déjà plus nombreux de jour en jour. Nous nous battons, mais à chaque saleté qu'on élimine, il en arrive deux autres... C'est sans fin.

Le silence s'installa pendant un long moment. Ygaël était plongé dans ses pensées et Link ne cessait de revenir au souvenir de son rêve. Le prénom de Zelda résonnait à ses oreilles et réchauffait son coeur sans qu'il ne sache pourquoi. Il finit par s'endormir, la tête toujours pleine de ces questions, Nim contre lui. De son côté, Ygaël resta à l'observer avec le sentiment d'être un lâche, comme toujours ces derniers temps. Finalement, s'il avait évoqué Alric, il avait été incapable de prononcer son nom et de révéler à Link qui était son père. S'il l'avait fait, il aurait dû alors s'aventurer sur un terrain bien plus glissant. Reculer pour mieux sauter, encore une fois.

Link remua dans son sommeil, geignant sous la douleur. Ygaël ne put s'empêcher d'aller éponger son front perlant de sueur et de prier silencieusement Hylia pour qu'elle lui donne la force de combattre l'infection. Link ne pouvait pas mourir alors qu'il l'avait à peine retrouvé. Il ne devait pas se transformer en créature des ténèbres. Ce serait insupportable.

Chapitre 3 : La traversée   up

La barque filait sur l'eau, la voile gonflée par le vent arrière. Link, installé à la proue, avait le regard fixé sur le mur de brouillard qui s'érigeait droit devant eux. Il était impossible de deviner ce qui pouvait s'y cacher tellement il était dense. Il devait être si facile de s'y perdre... Il retroussa sa manche gauche et grimaça en voyant à quel point l'infection s'était répandue en moins d'une semaine. Sa peau était devenue noire quasiment jusqu'au coude maintenant et ses doigts étaient presque atteints jusqu'à la première phalange. Des lignes géométriques verdâtres ressemblant à des veines apparaissaient et disparaissaient régulièrement. Elles étaient étranges, encore plus que les écailles qui naissaient sur sa peau. Ygaël ne savait pas ce qu'elles étaient, mais il lui avait confirmé que beaucoup de monstres des ténèbres en possédaient de semblables.

Link jeta un oeil au Sheikah qui tenait la barre à l'arrière de leur barque. L'Hylien avait peut-être grandi sur une île à l'écart de tout, il n'était pas complètement idiot et il savait qu'Ygaël ne disait pas tout. Sans doute ne voulait-il pas l'inquiéter davantage ou pensait-il le protéger de la vérité, mais Link avait déjà deviné ce qui allait se passer pour lui. Il le ressentait au plus profond de lui. Sans compter ces nouveaux rêves étranges où il était question d'une créature aussi noire que la nuit qui remontait peu à peu des tréfonds d'un énorme puits, ou plutôt d'un vallon, pour aller détruire un vieux temple recouvert par la végétation. Le pire étant qu'à chaque nouveau rêve, chaque nouvelle nuit qui passait, il se sentait attiré par cette noirceur.

Le gazouillis de Nim le sortit de ses pensées. La flamme-nuit était de plus en plus souvent à ses côtés et sa présence semblait faire fuir les ténèbres qui enserraient son coeur. Il lui sourit gentiment et elle pencha la tête de côté comme pour lui répondre.

- Link, une fois dans les brumes, il faudra être très prudent, dit soudain le Sheikah.
- Comment vas-tu trouver le chemin dans cette purée de pois ?
- Nim va nous guider. Elle est liée à ses soeurs de l'autre côté et ne peut pas se perdre.

A peine Ygaël avait-il dit cela que Nim sauta par dessus bord. Link se précipita pour la repêcher, mais la flamme-nuit flottait au-dessus de l'eau. Elle s'écarta de la barque et alors qu'ils entraient dans le brouillard, elle se mit à briller plus fortement, comme un phare dans les brumes. Le brouillard se referma aussitôt derrière eux et il n'y eut bientôt plus aucun bruit en dehors de celui de leur barque glissant sur l'eau. Ils naviguèrent ainsi pendant un temps impossible à quantifier. Dans ces brumes, tous leurs repères étaient brouillés et sans les flammes bleues de Nim, il y avait fort à parier qu'ils auraient tourné en rond très rapidement.

Link commençait à somnoler quand la barque racla quelque chose. Il se redressa et découvrit qu'ils naviguaient au milieu de décombres colossaux. Tout autour d'eux se dressaient des morceaux de terre et de rochers si hauts que leurs sommets se perdaient dans le brouillard. Il mit un peu de temps à comprendre que ces débris avaient autrefois été les côtes d'Hyrule qui s'étaient effondrées lorsque la princesse Zelda avait scellé le pays. Au détour de l'un d'eux, il aperçut ce qui avait dû être des murs de pierre. Plus tard, il fut certain d'apercevoir des ruines plus conséquentes, peut-être celles d'un village. Bien heureusement, il ne vit aucun corps, mais après plus de 15 ans, il ne devait de toutes façons pas rester grand-chose des malheureux qui n'avaient pu s'enfuir. Ils finirent par atteindre ce qui pouvait être considéré comme le rivage d'Hyrule. Ils sautèrent à l'eau pour tirer la barque sur la terre ferme. Devant eux se tenait un gigantesque éboulis.

- Il va falloir grimper maintenant. Surtout ne t'arrête pas sans prévenir et ne t'éloigne pas trop de Nim et moi, prévint Ygaël en amarrant l'esquif à un rocher.

Tous les trois se lancèrent dans l'ascension de l'éboulis. Ce n'était pas facile, les pierres glissant à cause de l'humidité ambiante. Le silence autour d'eux était toujours aussi oppressant. On n'entendait ni oiseau, ni insecte. En dehors de leur petit groupe, il n'y avait pas la moindre trace de vie. Quand ils arrivèrent au sommet, la nuit commençait à tomber et Link en ressentit les premiers effets. Son bras commença à le lancer, mais il serra les dents, ne voulant pas se plaindre. Ygaël finit par se rendre compte qu'il marchait moins vite et il décida de s'arrêter pour la nuit. Ils réussirent à faire un feu et mangèrent les quelques provisions qu'il leur restait encore. Ygaël prit le premier tour de garde. Bien qu'épuisé, le Sheikah souhaitait que Link prenne un peu de repos avant toute chose.

* * *

Zelda traversa le château en courant, grimpant les escaliers quatre à quatre. Elle riait en dépassant les serviteurs, ses chaussures dans une main et l'autre relevant sa robe. Son coeur battait la chamade dans sa poitrine : ils arrivaient tous ! Enfin ! Elle avait tellement attendu ce jour ! Elle surgit sur le chemin de ronde et continua sa course folle jusqu'à l'entrée principale du château. Elle ralentit brusquement en voyant son frère aîné, Gustav, la regarder avec désapprobation.

- Tu as de la chance que Père soit dans la cour d'honneur. Il n'aurait pas toléré tes pieds nus et que tu retrousses ta robe comme une servante, lui reprocha-t-il avec dédain.

Zelda ne se laissa pas atteindre par ses paroles et lui sourit largement. Gustav avait beau n'avoir que 16 ans, il était toujours extrêmement sérieux. Les bals ne l'intéressaient pas, ni les fêtes. Il n'y avait guère que les tournois qui trouvaient grâce à ses yeux. Il allait être ravi avec celui qui aurait lieu dès le lendemain et pour lequel il représenterait la famille royale. Elle ne comptait cependant pas lui dire qu'il ne serait pas celui qu'elle encouragerait.

- Gustav, tu devrais te détendre un peu. C'est la fête, aujourd'hui ! Souris, amuse-toi et profite du spectacle ! lui répondit-elle sans perdre sa bonne humeur, se penchant au-dessus des créneaux.

La colonne des délégations était presque arrivée au pont principal envahi par le peuple en liesse, avançant à la suite les unes des autres dans l'ordre de leur ralliement à Hyrule. En tête, venaient les Zoras, leurs lances d'écailles étincelantes en main. Les princesses jumelles, Netava et Lareta, marchaient devant, vêtues d'une tunique tissée à la manière d'un filet de pêche ponctué d'une multitude de perles de culture brillant au soleil. Les Zoras remportaient un vif succès auprès du peuple qui les couvrit de fleurs et de vivats. Zelda sourit avec malice en observant son frère qui ne quittait pas des yeux les princesses zoras. Il avait toujours eu un faible pour Netava bien qu'il ne soit pas près de le reconnaître.

Derrière eux, Zelda reconnut les bannières du peuple d'Ordinn. Les Gorons avançaient d'un bon pas, faisant presque trembler le pont, deux par deux, leurs brise-rocs sur l'épaule. Leurs corps de la même couleur que les roches du volcan étaient ornés de peintures rituelles symbolisant la force et le courage.
Les Piafs venaient en troisième, dans leurs plus beaux atours et toujours aussi fiers. Cinq d'entre eux offraient un ballet aérien de toute beauté au-dessus du cortège.

Puis arrivaient les Gerudos. Les guerrières géantes firent une grande impression, avec leurs sabres et leurs boucliers sertis de joyaux. Zelda avait toujours été fascinée par les histoires qu'on racontait sur elles et elle avait hâte que ses 17 ans arrivent pour qu'elle puisse quitter le château et se rendre dans le désert en visite officielle. Il fallait encore patienter deux ans, mais elle comptait bien profiter du séjour de la délégation gerudo pour en apprendre le plus possible sur elles et, peut-être, se faire des amies qui accepteraient de lui enseigner un peu l'art du combat.

- Voilà donc ce fameux prince gerudo, dit soudain Gustav.

Zelda venait de l'apercevoir elle aussi : Ganondorf, le fils d'Urata Dragmire, la cheffe des Gerudos. Il marchait quelques pas en avant de sa délégation, vêtu d'un costume traditionnel somptueux dévoilant une musculature parfaite. Il avait la peau mate, dorée par le soleil du désert, et ses cheveux rouges encadraient un visage anguleux. A 17 ans à peine, il mesurait bien deux têtes de plus que Gustav, qui n'était pourtant pas petit pour son âge. Sa démarche était bien plus assurée que celle de n'importe quel guerrier ici présent et il avançait tel un roi, ravi des cris d'admiration qu'il pouvait susciter, et notamment ceux des jeunes femmes dans la foule. Cela se voyait qu'il avait l'habitude d'être admiré et qu'il y prenait grand plaisir.

- Je crois que tu vas avoir de la concurrence cette année, lança Zelda à son frère.
- Si tu crois qu'il remportera le tournoi, tu te trompes lourdement, répondit Gustav avec morgue.
- Je ne parlais pas de cela, idiot. Je me demandais lequel d'entre vous gagnera au concours d'ego, fit-elle dans un rire.

L'attention de Zelda revint sur Ganondorf. Il semblait tellement sûr de lui ! Tellement présomptueux ! Leurs regards se croisèrent et soudain, elle eut l'impression qu'une main glacée étreignait son coeur. Le sol sembla se dérober brusquement sous ses pieds et elle se vit tomber dans un puits d'obscurité dans une chute qui n'en finissait pas. Le Banni surgit alors du fond du puits, la gueule grande ouverte, prêt à l'avaler...

* * *

Link avait pris le deuxième tour de garde. Ygaël s'était endormi comme une masse, enveloppé dans son manteau noir. Pour tromper son ennui, Link s'était mis en devoir de tailler un morceau de bois à l'aide de son couteau. Il n'avait jamais été tellement doué à cela, mais cela avait le mérite de le garder éveillé dans ce silence pesant. Évidemment, son dernier rêve ne cessait de tourner en boucle dans son esprit. Il était soulagé que ce ne soit pas un cauchemar pour une fois, mais la fin brutale n'augurait rien de bon malgré tout. Cette nuit encore, le rêve avait été extrêmement réel. Il avait couru avec Zelda dans les couloirs du château, ressenti le soleil sur sa peau et sa joie à découvrir les délégations. Plus qu'un rêve, il lui semblait avoir vécu un souvenir, comme la première fois, lorsqu'elle avait affronté Ganon. Mais pourquoi celui-là précisément ? Pourquoi un souvenir plus ancien de plusieurs années ? Zelda était si jeune dans celui-ci, tout comme Ganondorf dont il avait découvert le visage humain pour la première fois...

Link sut que l'aube pointait lorsque le brouillard s'éclaircit légèrement, mais il laissa Ygaël dormir encore un peu, le temps de préparer leur petit-déjeuner frugal. Il espérait qu'ils sortiraient de là dans la journée car leurs provisions étaient arrivées à leur terme. Un léger bruit attira son attention. Il se redressa, se demandant si son imagination ne lui jouait pas des tours, mais il fut certain d'entendre des gens parler. Il les chercha du regard, la main sur la poignée de son épée, et aperçut des formes sur sa droite. Il se dirigea vers elle lentement, prêt à toute éventualité. Il entendait toujours parler, mais il n'arrivait pas à comprendre ce qui se disait. A mesure qu'il avançait, les formes devenaient plus précises et il reconnut des êtres humains. Ce qui était étrange, c'est qu'ils semblaient immobiles. Un pan de brouillard s'écarta et Link se tétanisa devant la scène qui se dévoila. A quelques mètres à peine devant lui, tout un groupe de personnes était en fuite. Un homme leur faisait signe d'avancer. Un enfant était tombé par terre en pleurant et sa mère venait à son secours. Pour autant, tous ces gens ne bougeaient pas d'un pouce. Tous étaient figés. Enfin, pas totalement car par moments, Link distinguait des mouvements extrêmement lents. L'instant d'après, tout le monde reprenait sa place et sa position initiales sans aucun espoir d'avancer. Ils paraissaient inconscients d'être coincés dans cet instant précis et ne voyaient pas Link.

Le jeune homme recula d'un pas devant l'horreur de la situation et manqua de trébucher. Il voulut s'éloigner et retourner au campement, mais le brouillard s'était refermé autour de lui et il ne savait plus d'où il venait. Il était pris au piège ! Il appela Ygaël et Nim de toutes ses forces, essayant de refouler la panique qui menaçait de s'emparer de lui à l'idée de finir comme ces pauvres malheureux figés dans leur propre espace-temps. Le chant d'un ocarina lui parvint soudain. La mélodie était apaisante et lui redonna aussitôt espoir. Il se dirigea vers elle du mieux qu'il put. Guidé par le son de l'ocarina, il finit par distinguer quelqu'un dans la brume. Nim lui sauta au cou dans un gazouillis inquiet. Ygaël cessa de jouer, affichant une expression plus que soulagée.

- Te revoilà, fit le Sheikah en l'attrapant dans ses bras à sa grande surprise. J'ai cru t'avoir encore perdu.
- Je suis désolé... J'ai entendu des voix... Ygaël, j'ai vu des gens ! Mais ils ne pouvaient pas bouger et...
- Ils sont coincés dans les brumes magiques, soupira le Sheikah en s'écartant de lui. Les malheureux se sont retrouvés pris au piège quand la princesse a scellé Hyrule. Pour eux, le temps ne passe plus de la même manière. Ils vivent éternellement les mêmes secondes.
- Mais... c'est horrible ! Et on ne peut rien faire ?
- Non, ils ne sont pas dans le même espace-temps que nous. Pour nous, ils sont comme des échos du passé, mais pour eux, nous n'existons pas. Peut-être qu'ils seront délivrés quand le sceau sera brisé, mais on ne peut pas en être sûrs.

Link tourna la tête dans la direction des fuyards dont la présence avait déjà disparu au coeur du brouillard. Les laisser à leur sort lui serrait le coeur, mais il avait bien conscience de ne pouvoir rien faire pour eux.

- Reprenons notre route, ordonna Ygaël en lui rendant son paquetage. Il faut que nous sortions d'ici au plus vite.
Link hocha la tête. Il comprenait désormais l'urgence à quitter les brumes magiques s'ils ne voulaient pas s'y retrouver coincés eux aussi.
- Ygaël ? demanda-t-il au bout de plusieurs minutes de marche. Tout à l'heure, tu as dit... Non, rien.
- Quoi donc ?
- Heu... la chanson que tu as jouée tout à l'heure, qu'est-ce que c'était ? Il me semble la connaître.
Ygaël parut soulagé par sa question, mais il s'interrogea sur l'hésitation de Link. Avait-il finalement remarqué ce qu'il avait laissé échapper en le retrouvant ?
- C'est la ballade de la déesse, répondit-il en lui tendant l'ocarina. Si ta mère était une prêtresse d'Hylia, tu l'as sûrement entendue te la chanter quand tu n'étais qu'un bébé. Je peux t'apprendre à en jouer si tu veux.
Link retournait l'ocarina entre ses doigts. L'instrument était en céramique bleue émaillée. Le symbole de la déesse Hylia y figurait en or. Il le trouvait très beau.
- Je ne sais pas trop si je saurai.
- Tu n'as qu'à essayer. Je t'arrêterai si jamais tu me casses trop les oreilles.

Ygaël lui sourit chaleureusement. Ce n'était pas si souvent que le Sheikah affichait une telle expression, aussi Link accepta-t-il sa proposition. Tout en marchant, Ygaël lui enseigna donc les rudiments de l'ocarina, toujours guidés par Nim au travers du brouillard. L'Hylien ne s'en sortait pas si mal que cela, bien qu'il aurait préféré connaître toute la chanson après avoir seulement maîtrisé les six premières notes. Quant au Sheikah, il semblait ravi de transmettre son savoir à son compagnon et encore plus quand Link lui demanda de jouer d'autres morceaux.

- Une fois qu'on sera sortis de là, tu nous emmènes où ? demanda finalement Link.
- Au village de Cocorico. C'est le berceau des Sheikah. Évidemment, nous avons dû abandonner l'ancien village et tout reconstruire sous terre, mais c'est un endroit très sûr.
- Tu as grandi là-bas ?
- Oui. La famille de ma mère y a toujours habité. C'est Impa, l'une de mes ancêtres, qui l'a fondé, il y a très longtemps. Depuis, tous les chefs adoptent son nom quand ils prennent la tête de notre peuple. Actuellement c'est ma grand-mère qui gère tout. C'est elle qui m'a élevé.
- Est-ce que tes parents...
- Ils ne sont plus là depuis longtemps.

Link n'insista pas, ne voulant pas raviver plus encore une blessure chez son nouvel ami. Il sortit le bracelet de sa mère de sa poche pour le regarder un instant, puis le rangea. Beaucoup de gens étaient mort à cause de Ganon et de son armée de monstres assoiffés de sang. Retrouver ses parents en vie serait un vrai miracle, il en avait bien conscience. Déjà savoir qui ils étaient serait beaucoup.

- Cocorico est le plus grand village souterrain d'Hyrule. La majeure partie de la population est sheikah, mais tu y rencontreras aussi des Gorons ou des Zoras. Regarde !

Le brouillard se dissipait enfin et cela leur ôta un poids sur le coeur à tous les deux. Nim gazouilla de joie et leur tourna autour quand ils sortirent enfin des brumes. Après toute cette marche, ils étaient arrivés au coeur d'une grande plaine. Link laissa glisser son sac au sol, regardant tout autour d'eux. Le paysage avait quelque chose de magnifique et de terrifiant à la fois. S'il avait bien calculé, ils devaient être en milieu d'après-midi et pourtant, la lumière du soleil était rasante comme au crépuscule, sans doute à cause de l'épaisse couche de nuages noirs qui emplissaient le ciel. Tout semblait baigner dans la lueur du crépuscule : les plantes, les reliefs... Les couleurs étaient plus sombres et une étrange poussière noire flottait dans l'air. Quand Link essaya d'en toucher un éclat, il se dissipa aussitôt, occasionnant une petite décharge douloureuse dans son bras malade.

- Voilà l'Hyrule pervertie par Ganon, soupira Ygaël. On dit que lorsque Ganondorf est devenu Ganon le Fléau, il a ouvert une porte donnant sur un monde de ténèbres et qu'il s'est répandu ici, empoisonnant tout. J'étais trop petit quand tout est arrivé, je ne me souviens pas de l'Hyrule d'avant, mais tout le monde dit que c'était magnifique.
- Oui, ça l'était, approuva Link en se souvenant de ce qu'il avait vu du haut des remparts du château dans son dernier rêve. J'en suis sûr, je veux dire.

Ygaël observa Link du coin de l'oeil, mais il ne posa aucune question. Là encore, il préférait ne pas s'aventurer sur ce terrain, pour ne pas trop en dire sur le destin de l'Hylien. Il savait bien qu'il n'aurait pas dû penser cela - parce que la réapparition du Héros était une chance d'éliminer Ganon et de délivrer Hyrule de son joug -, mais il aurait tellement voulu que Link soit un garçon comme les autres. C'était purement égoïste comme pensée.

- Nous allons avancer jusqu'à trouver un abri. Le coin grouille de moblins et de bokoblins, alors reste sur tes gardes.
Ygaël remit son paquetage sur son épaule, puis regarda l'Hylien droit dans les yeux.
- Link, l'infection risque de gagner du terrain plus rapidement maintenant que nous sommes ici, mais je te promets que nous arriverons à Cocorico à temps pour te soigner. Nim va prévenir ma grand-mère de notre arrivée en communiquant avec ses soeurs.
- Ne perdons pas de temps, alors, dit-il en lui souriant légèrement.

Malgré la situation et la douleur, Link croyait dans les paroles d'Ygaël. Plus les jours passaient, plus il se sentait en confiance avec le Sheikah. Il fallait juste tenir jusqu'à Cocorico, serrer un peu plus les dents et penser à autre chose.

Chapitre 4 : L'Autre   up

Cela faisait plusieurs jours maintenant que le trio arpentait Hyrule baignée dans cette étrange lumière crépusculaire. Ils avaient évité les bokoblins au maximum, mais avaient tout de même dû combattre à plusieurs reprises. Les bokoblins n'étaient pas des adversaires trop difficiles à défaire en général, mais ils avaient souvent l'avantage du nombre et parfois, un moblin ou deux se joignaient à eux. Ceux-là étaient plus gros et un peu plus malins, mais Ygaël et Link s'en étaient toujours sortis sans une égratignure. Le Sheikah avait l'expérience, mais l'Hylien avait du talent, comme l'avait remarqué Reddas dès leurs premières leçons. Il était rapide et précis. Il anticipait avec une facilité déconcertante les mouvements ennemis. Seulement, à chaque adversaire tombé, Link sentait l'infection gagner graduellement du terrain, comme si verser le sang avait une incidence sur la progression des ténèbres dans son organisme. Les nuits devenaient de véritables épreuves et les journées étaient à peine mieux à cause du crépuscule permanent. Ygaël avait décidé d'accélérer le pas depuis que le bras de Link était totalement atteint. Par chance, ils n'avaient croisé le chemin d'aucun monstre des Ombres, mais Link avait de plus en plus la sensation de sentir leur présence, comme si ce qui coulait en lui le reliait à eux. Il n'avait pas osé en parler au Sheikah, craignant que cela ne soit qu'un premier pas vers le pire.

Heureusement, son esprit était occupé ailleurs car ces derniers jours, Link avait beaucoup appris sur son pays natal. Pendant la première partie de leur voyage, Ygaël s'était montré aussi peu bavard que lui, mais depuis qu'ils étaient arrivés ici, le jeune homme lui avait enseigné tout ce qu'il y avait à savoir sur Hyrule. Il lui avait parlé des Monts Géminés vers lesquels ils se dirigeaient avec la plus grande prudence ou encore de l'ancestrale forêt de Firone, autrefois lieu enchanteur aujourd'hui devenu le repaire de féroces skulltulas géantes. Il avait dépeint les rivières et les lacs clairs de l'est, territoire des jeux des Zoras, dont les eaux étaient devenues aussi noires que la nuit et qui abritaient désormais de mortelles créatures aquatiques. Quant au désert gerudo, berceau de Ganondorf, nul ne savait ce qu'il était devenu exactement et les plus terrifiantes histoires circulaient à son sujet. Finalement, seules deux régions avaient échappé à l'emprise des armées de Ganon : le Mont Hébra et ses neiges éternelles aux températures si basses que même l'air y gelait, et le volcan d'Ordinn dont la chaleur était insupportable pour qui n'était pas un Goron. Malheureusement, si les monstres ne pouvaient s'y installer, il en était de même pour les Hyruliens survivants, ce qui expliquait qu'ils avaient dû trouver une alternative et s'installer sous terre.

Mais si Ygaël ne se lassait pas de parler d'Hyrule, il n'évoquait jamais sa famille, ses amis ou sa vie à Cocorico. A chaque fois que Link abordait la question, le Sheikah changeait tout simplement de sujet, préférant réorienter la discussion sur l'enfance de l'Hylien et sa vie sur l'île du Levant. Link avait fini par ne plus insister pour ne pas le mettre mal à l'aise, mais ce silence piquait de plus en plus sa curiosité. Après tout, il ne savait rien de son nouvel ami en dehors du fait qu'il soit orphelin et que sa grand-mère dirigeait le village de Cocorico. Il ignorait d'ailleurs toujours pourquoi Ygaël avait quitté le pays au risque de se retrouver coincé dans les brumes magiques.

A l'aube, ils s'étaient engagés dans le défilé au pied des Monts Géminés. Ils suivaient une ancienne route envahie par une végétation touffue aux feuilles sombres et bordée d'une petite rivière aux eaux noires. Les parois rocheuses suintaient d'humidité et il faisait beaucoup plus froid que dans la plaine. Loin au-dessus d'eux nichaient des chauves-souris ou, du moins, ce qui y ressemblaient. Ygaël avait longtemps hésité à contourner le défilé, mais grimper dans les montagnes n'aurait pas été plus sûr et, surtout, cela les aurait ralentis considérablement. Ils avaient franchi les trois quarts du chemin sans encombre lorsque, dans une explosion de fumée, plusieurs hommes armés de serpes et de grands sabres apparurent brusquement devant eux. Leurs tenues brun-rouge épousaient leurs formes longilignes et leurs visages étaient dissimulés derrière un masque noir. Celui-ci était décoré d'un oeil rouge au-dessus de trois petits triangles et surmonté d'une larme. Link reconnut aussitôt le symbole sheikah qu'Ygaël avait dessiné, mais à l'envers.

- Alors, Ygaël, de retour au pays ? dit l'un des inconnus en avançant d'un pas.
Son uniforme était légèrement différent des autres, démontrant sans doute un statut plus élevé. Il claqua des doigts et ses sous-fifres disparurent dans un nouveau nuage de fumée pour réapparaître aussitôt dans un rire mauvais, encerclant cette fois Link et Ygaël. Aussitôt, ces derniers se mirent dos à dos, prêts à défendre leur vie.
- Maître Nadhrim nous a envoyés te chercher, fit l'homme masqué en s'adressant à Link.
- Il faudra me tuer d'abord, répondit le Sheikah en relevant sa lame devant lui, resserrant les mains sur le pommeau.
- Bien sûr, bien sûr.
- Qui êtes-vous ? demanda Link en sentant la tension augmenter chez son ami.
- Tu ne lui as pas parlé de nous ? Nous appartenons au clan des Yigas. Nous servons le Banni.
- Et tout ce qui sort de leur bouche de traîtres n'est que mensonges, cracha Ygaël avec haine.
- Venant de toi, je prends ça comme un compliment. Après tout, tu es un expert en trahison, n'est-ce pas ?

Link savait que le Yiga provoquait Ygaël pour le pousser à commettre une faute, mais il ne put cacher sa surprise à ces mots. Il jeta un oeil à son ami dont le visage s'était fermé un peu plus. La haine brillait dans son regard rouge et il serrait si fort son épée que ses articulations étaient devenues blanches. Nim sauta de l'épaule de Link pour celle du Sheikah, comme si elle souhaitait elle aussi l'apaiser un peu.

- Il ne t'a pas parlé de ça non plus ? se moqua le Yiga en regardant Link.
L'Hylien se décala pour poser sa main droite sur le bras de son ami, espérant empêcher qu'il se jette la tête la première sur le Yiga. Le Sheikah sursauta légèrement, mais il le sentit se détendre. Il ne le regarda pas pour autant et cette fois, Link ne fut pas certain que ce soit uniquement parce qu'il ne voulait pas quitter le Yiga des yeux une seule seconde.
- Qu'est-ce que vous me voulez ? demanda-t-il au Yiga.
- Maître Nadhrim veut te rencontrer. Tu es marqué, répondit-il en montrant son bras infecté. C'est inespéré que le Héros bascule vers les Ombres. J'imagine que tu seras très utile pour nous débarrasser de la princesse et réveiller Maître Ganon.

L'homme jeta quelque chose au sol qui explosa dans une fumée noire. Les pieds de Link se retrouvèrent aussitôt englués dans une matière visqueuse rosâtre et noire qui semblait vivante. L'Hylien tenta de se dégager, en vain. La matière gonfla, grimpant rapidement le long de ses jambes. Son bras infecté par les Ombres lui fit soudain atrocement mal et la douleur se propageait à tout son être.

- Non ! Link ! Qu'est-ce que vous lui faites ? Link !!!

Les Yigas profitèrent de ce qu'Ygaël était déconcentré par le sort de Link pour se jeter sur lui, le désarmer et le plaquer au sol. Nim fut jetée au loin d'un revers de la main, sonnée. Impuissant, Ygaël vit la Corruption recouvrir totalement Link dont la main se tendait vers la sienne. Les larmes aux yeux, il se contorsionnait de son mieux pour tenter de l'agripper. Le Sheikah se débattit avec la force du désespoir, mais ses adversaires étaient bien trop nombreux pour qu'il puisse se dégager. La dernière chose qu'il vit de Link fut son oeil droit envahi par la panique.

- Non... non... se lamenta le Sheikah, sous le choc.
- Chargez le cocon, ordonna le chef des Yigas. Quant à toi...

Ygaël ne l'entendait plus, vaincu par le chagrin et la culpabilité. Encore une fois, il n'avait pas attrapé la main de Link. Encore une fois, il avait été incapable de le sauver. Le lieutenant des Yigas lui attrapa les cheveux pour lui faire relever la tête, mais avant qu'il ait pu dire ou faire quoi que ce soit, le cocon renfermant Link se fissura dans un craquement sinistre. Dans un éclair vert, il explosa, projetant la Corruption solidifiée autour de lui. A sa place, se tenait un Link bien différent de celui qu'ils avaient attrapé.

- Enfin. Il était temps, dit-il d'une voix étrange.

Le jeune homme regardait ses mains devenues d'un noir de nuit, à la peau luisante et légèrement écailleuse. Ses cheveux étaient devenus gris anthracite et ses pupilles étaient rouge sang. Il sourit en ouvrant et refermant ses doigts, comme s'il découvrait une nouvelle sensation, mais son expression était à glacer le sang. Le lieutenant des Yigas était sur le qui-vive. Visiblement, il ne s'était pas attendu à une telle réaction et ne savait pas encore ce qu'il devait faire, ni à quoi il avait à faire. Link ramassa son épée, suivant le tranchant d'un doigt avant d'en tester la pointe d'un air satisfait. Il regarda le Yiga, puis les autres, jaugeant la situation dans laquelle il se trouvait, comptant ses adversaires.

- Attrapez-le, ordonna le lieutenant.
- J'espérais vraiment que tu dirais ça, répondit Link avec un sourire carnassier qui n'augurait rien de bon.

La scène qui suivit fut rapide. Link claqua des doigts et une déflagration circulaire atteignit ses adversaires les plus proches, les projetant à terre. Il se jeta aussitôt dans la mêlée dans un rire sinistre, mais où résonnait sa joie d'être libre de ses mouvements, comme s'il en avait été privé très longtemps. Un à un, il défit les Yigas sans manifester la moindre compassion ni la moindre retenue dans ses coups. Sa lame trancha, taillada et il était évident qu'il y prenait grand plaisir. Ygaël profita de la confusion pour se dégager de la poigne des deux Yigas qui le retenaient prisonnier. Le temps qu'il s'en débarrasse, Link avait réduit à néant les forces adverses. La route était jonchée de cadavres et l'Hylien était éclaboussé de leur sang.

- Link ! Non ! cria-t-il en le voyant tenir le lieutenant par la gorge.
Link tourna la tête lentement vers lui, surpris qu'on lui donne un ordre.
- Et pourquoi pas ?
Il adressa un sourire mauvais au Sheikah, souleva le Yiga sans effort et lui brisa la nuque d'un coup sec. Il relâcha le corps sans vie qui s'effondra au sol.
- Link. Ce sont les Ombres... Tu dois résister, le supplia Ygaël en le voyant venir à lui.
Link lécha le sang sur ses doigts, s'en délectant. Ses yeux rouge sang fixaient Ygaël comme un félin le ferait avec une souris.
- Pourquoi ? Les Ombres permettent d'être si libre, si puissant...

Ygaël n'avait pas d'autre choix. Il devait trouver un moyen pour assommer Link et le ramener à Cocorico en espérant qu'on arriverait à faire reculer les Ombres. Le problème était qu'il était hors de question de blesser l'Hylien alors que lui souhaitait visiblement le tuer. Link abattit son épée sur Ygaël qui para de la sienne. Il avait déjà combattu des hommes infectés par les Ombres, il connaissait leurs forces et leurs faiblesses, mais pourtant, il n'avait encore jamais affronté un être tel que ce Link corrompu. Il y avait quelque chose de différent chez lui qu'il était incapable d'expliquer et il était terrifié à l'idée de ne pas pouvoir ramener le véritable Link.

Le combat fut âpre. Ygaël ne trouvait aucune ouverture, aucune occasion de priver Link de son arme. Tout ce qu'il pouvait faire était parer de son mieux et éviter d'être blessé. Ce petit jeu ne pouvait cependant pas durer éternellement et la lame de Link finit par trouver son chemin. Ygaël cria de douleur lorsque l'épée adverse déchira son flanc droit. Aussitôt, le sang imbiba ses vêtements. Diminué par sa blessure, Ygaël recula encore jusqu'à sentir la paroi humide de la montagne dans son dos.

- Link... Je t'en prie...
- Tu t'es bien battu, traître, mais ta Lumière s'arrête ici.

L'horreur se peignit sur le visage d'Ygaël autant à cause du mot "traître" que de l'envie de meurtre qu'il lisait dans les yeux de Link. Au moment où celui-ci allait porter le coup fatal, Nim s'interposa, protégeant le Sheikah comme elle l'avait fait de Link contre l'Ecorcheur. L'Hylien laissa échapper un cri de rage et voulut frapper la flamme-nuit qui riposta. Elle se jeta sur lui et l'enveloppa de sa lumière. Link l'attrapa pour la faire lâcher, vociférant et l'insultant, mais elle tint bon. Sa lumière redoubla encore d'intensité. Dans un dernier cri, Link tomba au sol, inconscient.

* * *

Quand il rouvrit les yeux, Link était seul. Autour de lui, il n'y avait que le néant, une immensité noire, totalement vide. Lorsqu'il fit quelques pas, il entendit le bruit de l'eau sous ses semelles. Pourtant, malgré l'atmosphère oppressante, il n'avait pas peur. Bien au contraire, il se sentait bien dans le noir. Il y était presque comme chez lui.

- Link, entendit-il soudain.
Une lueur bleutée apparut de nulle part et il reconnut Nim. La flamme-nuit n'était qu'à quelques mètres de lui, au centre d'un étrange piédestal de métal noir recouvert d'inscriptions du même bleu qu'elle. Link se dirigea vers elle d'un pas déterminé, bien décidé à détruire cette créature de lumière qui avait osé l'empêcher de massacrer ce traître de Sheikah.
- Link, tu dois résister aux Ombres. Tu en es capable.
La voix lui vrilla le crâne, mais ce fut pire lorsque de bleue, la lueur devint blanche, se réfléchissant sur l'eau au sol. Il se prit la tête entre les mains, fermant ses paupières sur ses yeux rouge sang.
- Link. Regarde-moi.
Link résista. Il était hors de question de laisser l'autre revenir et reprendre sa place. Pas maintenant qu'il s'était éveillé et avait le contrôle.
- Regarde-moi.

La lumière se teinta d'or et se fit plus intense au point que Link crut que sa peau noire brûlait. Il hurla lorsque sa main droite lui fit atrocement mal. Il fut contraint d'ouvrir les yeux alors que sa conscience oscillait entre l'attrait pour la Lumière et les Ombres. C'est alors qu'il vit un triangle d'or se dessiner sur le dos de sa main. Un triangle comme celui qui figurait sur le bracelet de sa mère ou encore comme celui qu'Ygaël avait dessiné lorsqu'il lui avait raconté la légende de la Triforce. Un triangle formé de trois autres triangles et l'un d'entre eux brillait plus que les autres.

- Tu es l'Elu d'Hylia, son champion. Les Ombres ne peuvent avoir d'emprise sur toi.

Link releva la tête vers Nim, plissant les yeux à cause de la lumière. La silhouette de la flamme-nuit se brouilla et se transforma. A sa place se dessina celle d'une jeune femme qu'il avait déjà vue en rêve. Son corps était légèrement transparent et aussi bleu que l'était Nim. Son sourire était aussi chaleureux que son regard était triste. Ses cheveux longs retombaient sur ses épaules nues. A un poignet, elle portait le même bracelet que celui qui avait été trouvé avec lui dans la barque.

Les Ombres en lui ressentirent une haine viscérale pour elle. Il bondit vers elle dans l'intention de la tuer. Il se délectait à l'avance de sentir ses mains se refermer sur son cou gracile et de serrer, encore et encore, jusqu'à ce que toute vie se soit enfuie. Mais la jeune femme leva les mains et un éclair de lumière le coupa net dans son élan, le projetant à ses pieds. Aussitôt, elle posa une main sur sa tête et l'autre sur son bras, à l'endroit où l'Ecorcheur avait mordu. Link hurla encore en sentant son pouvoir de Lumière s'immiscer en lui, repoussant les Ombres auxquelles il s'était abandonné. Peu à peu, sa peau retrouva sa couleur claire, ses cheveux redevinrent châtains et ses yeux s'illuminèrent de leur bleu habituel. Seul son bras gauche resta noir et couvert d'écailles luisantes, mais les veines de lumière verte avaient disparu.

- Là, là... Tout va bien maintenant, murmura-t-elle en caressant son visage de ses mains éthérées. Les Ombres sont repoussées pour le moment. Tu n'as plus rien à craindre.
Son sourire et son ton doux rappelèrent à Link ceux de sa mère sur l'Île du Levant et il se sentit en sécurité. Son corps se réchauffa lentement, chassant le froid des ténèbres.
- Princesse Zelda ? réussit-il à dire, la voix enrouée, la bouche comme du carton-pâte.
Zelda le relâcha, le laissant se relever et reprendre ses esprits. Elle avait l'apparence de celle qu'il avait vue dans son premier rêve, sans les blessures, la suie et le sang. Elle paraissait être plus âgée qu'Ygaël d'une poignée d'années.
- Regarde ta main. Ce symbole prouve que tu es le détenteur de la Triforce du Courage.
Link observa le triangle lumineux sur le dos de sa main. Sa lueur était douce et rassurante. Elle gonflait son coeur d'espoir et de courage.
- Tu es la réincarnation de l'esprit du Héros. Ça veut dire que tu devras affronter le Banni.
- Comme dans la légende que m'a racontée Ygaël ?
- Oui. Ganondorf possède la Triforce de la Force. C'est ce qui l'a destiné à être ton adversaire, mais ce n'est pas de sa faute, murmura-t-elle en détournant les yeux un court instant. Il n'a pas choisi d'être la réincarnation du Banni, tout comme tu n'as pas choisi d'être celle du Héros. Il aurait pu être un homme bon, mais il y a des choses que nous n'avons pas vues... que je n'ai pas su voir... Si j'avais été plus attentive, j'aurais pu éviter bien des catastrophes et Hyrule...

La princesse se plongea dans le silence, le regard perdu dans les souvenirs d'une époque qui n'était pas si lointaine et où elle aurait pu faire la différence. Elle agrippa son pendentif d'une main qu'elle serra fortement.

- Je sais que l'esprit de Ganondorf est toujours là, quelque part sous celui de Ganon et du Banni. J'essaye de lui rappeler qui il est à chaque seconde qui passe, mais mon pouvoir faiblit et Nadhrim tente de briser le sceau.
- Nadhrim ? Le Yiga a parlé de lui...
- C'est le général qui commande les monstres à la place de Ganon et qui maintient ouvert le passage vers le monde du Crépuscule. C'est lui qui a poussé Ganondorf dans les bras du Banni. Il cherche la Triforce. C'est par lui que tout a commencé.
Link crut déceler une insondable tristesse dans la voix de la princesse alors qu'il pensait y entendre de la haine ou de la rancoeur.
- L'Epée de Légende... tu dois la trouver. Avec elle, tu pourras refermer le passage et rétablir la Lumière en Hyrule. Je suis sûre qu'elle repoussera définitivement les Ombres qui t'infectent. Je n'ai malheureusement pas assez de pouvoir pour le faire sans briser le sort qui maintient Ganon endormi. Impa saura guider tes pas jusqu'à l'épée.
Link hocha la tête. Il avait encore un peu de mal à appréhender tout ce qu'impliquait pour lui ce que disait la princesse. Jamais il n'avait imaginé être l'élu de quoi que ce soit.
- Link... ta route va être difficile et j'en suis désolée, s'excusa-t-elle, portant le poids de la responsabilité de la situation. Mais sache que tu n'es pas seul. D'autres se joindront à toi dans ton combat. La lignée des Sages ne s'est pas éteinte comme le pense Nahdrim, les enfants ont survécu et n'attendent qu'à être éveillés à leur pouvoir.
La lumière bleue faiblit et la silhouette de la princesse commença à disparaître. Elle lui adressa un sourire tendre.
- Tu ressembles tellement à ton père... Tu as la même gentillesse et la même détermination dans le regard. Il serait vraiment fier de toi.

Link ne cacha nullement sa surprise à ces paroles. Il voulut lui poser des questions, mais la princesse s'effaçait de plus en plus. Elle ajouta quelque chose avant de disparaître totalement, mais il fut incapable de l'entendre. C'est avec frustration qu'il vit Nim réapparaître sur le socle. Elle semblait exténuée et sa lueur était bien moins vive que d'ordinaire. Dépité, Link la prit dans ses bras. Le socle s'éteignit et il se retrouva brusquement dans le noir.

* * *

- Ygaël ?
Link se redressa et s'assit à côté du Sheikah. Un rapide coup d'oeil aux alentours lui indiqua qu'ils étaient sortis du défilé et qu'ils campaient sur un petit promontoire rocheux, à l'abri des regards.
- Comment te sens-tu ? demanda Ygaël avec inquiétude.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Il y avait cette chose gluante et... où sont les Yigas ?
Ygaël le dévisagea un instant, surpris et soulagé à la fois qu'il ne se souvienne de rien. Il aurait été bien en peine de lui expliquer qu'il était devenu un autre homme, implacable et s'amusant de la mort qu'il répandait. Lui-même ne comprenait pas ce qui était arrivé là-bas.
- Ceux-là ne nous nuiront plus. Nim nous a sauvés.
Link caressa gentiment la tête de la flamme-nuit qui dormait dans le manteau d'Ygaël, épuisée. Il se demandait quel était son lien avec la princesse Zelda. En tous cas, il lui était redevable, encore une fois.
- Tu savais pour cette histoire de héros ? demanda-t-il finalement.
Les épaules d'Ygaël s'affaissèrent et il détourna le regard, préférant éviter celui de Link.
- J'en étais presque certain, oui, avoua-t-il dans un murmure.
- Pourquoi n'en avoir rien dit ?
- Ça ne servait à rien pour l'instant. L'urgence était de te soigner et il y a des gens bien plus qualifiés que moi pour te parler de ça.
Link observa son ami avec attention. Il avait l'impression qu'un poids énorme pesait sur les épaules d'Ygaël.
- C'est pour ça que tu m'as emmené en Hyrule ?
- Non ! répondit Ygaël en se tournant enfin vers lui. Crois-moi, j'aurai préféré que tu restes chez toi, sur ton île, que tu aies une vie normale.
- Mais je ne vous aurai pas rencontrés, toi et Nim, fit Link dans un sourire amical.
Le regard du Sheikah se troubla à ces mots qui le touchaient plus que Link ne pourrait jamais le croire.
- Link, je...
- Tu n'es pas obligé d'en parler si tu ne veux pas, l'interrompit le jeune homme.

Ygaël soupira, s'appuyant un peu plus contre le rocher. Sa main droite comprimait la plaie qu'il avait soignée comme il avait pu, espérant que Link ne s'apercevrait pas qu'il était blessé. Il ne voulait pas l'inquiéter plus que nécessaire.

- Les Yigas sont d'anciens Sheikahs. Ils ont trahi le clan pour vénérer le Banni. On les pensait complètement disparus, mais quand Ganondorf a attaqué le royaume, ils sont réapparus à ses côtés. Je...
Il ferma les yeux. Il était terrifié à l'idée de parler de cette partie de son passé, mais il ne pouvait pas reculer maintenant. Il valait sans doute mieux que ce soit lui qui en parle à Link plutôt que les gens de Cocorico.
- Il avait raison, je suis un traître moi aussi. Il y a un peu plus de deux ans, j'ai quitté Cocorico et j'ai rejoint les Yigas. J'avais perdu tout espoir et je me suis laissé prendre par leurs discours...
- Mais tu n'en fais plus partie, affirma Link.
Ygaël rouvrit les yeux pour regarder l'Hylien. Il n'y avait aucune trace de jugement, ni de désapprobation dans son regard, ce qui lui mit du baume au coeur.
- Non... j'ai vite compris que j'avais été trompé et je suis parti.
- Tout le monde peut faire des erreurs, Ygaël. Ce qui est inadmissible, c'est de ne pas les corriger ou de ne rien apprendre d'elles. Ma mère dit ça souvent.

Link ne voyait pas pourquoi il condamnerait Ygaël pour le choix qu'il avait fait par désespoir. Cela ne faisait que quelques jours qu'il arpentait Hyrule et il avait déjà compris combien la survie y était difficile. Il n'osait imaginer le quotidien des habitants qui vivaient toujours dans la peur de Ganon, de Nadhrim et de leurs armées. Peut-être que s'il avait grandi ici, lui aussi se serait laissé berner par les discours des Yigas.

- On devrait se remettre en route, non ? dit-il en se relevant.
- Link... merci.
Link sourit au Sheikah et lui tendit la main autant pour marquer son amitié que pour l'aider à se relever. Ygaël la serra chaleureusement, ému par cette main qui lui avait échappé par deux fois par le passé, mais qui se tendait vers lui aujourd'hui.
- Allons-y. Cocorico n'est plus très loin.

Peut-être qu'il trouverait le courage de continuer sa confession sur le chemin, mais ce qu'il avait encore à révéler à Link lui semblait plus compliqué que d'avouer qu'il avait été un Yiga.

Chapitre 5 : Cocorico   up

- Tu es sûre que c'est ici ?

Nim hocha la tête, mais Link ne voyait que des ruines autour d'eux. Il se tenait au centre de ce qui avait été autrefois un village resplendissant. Un terrible incendie avait ravagé les maisons dont seuls subsistaient encore quelques murs de pierres noircies. La végétation avait repris ses droits depuis, envahissant tout. Les restes de ce qui avait été la plus grande demeure du village étaient même recouverts par la Corruption. Du pied, il retourna un vieux panneau de bois dont les inscriptions avaient quasiment disparu, mais il reconnut les contours de l'oeil des Sheikahs. Il était bien à l'ancien village de Cocorico, mais où se trouvait donc l'entrée du nouveau ? Il approcha du vieux puits délabré, mais ne vit au fond que de l'eau noire et nauséabonde. Ce n'était très certainement pas là qu'il fallait chercher.

Nim sauta de son épaule et gazouilla pour attirer son attention. Elle le guida à travers les ruines jusqu'à un portail en fer rouillé. Le cimetière. Ici aussi, ce n'était que désolation. Les tombes étaient à l'abandon. Certaines étaient brisées. Link avança avec prudence. Il buta dans quelque chose, dissimulé par les hautes herbes. Il eut un mouvement de recul en voyant qu'il avait marché sur les os d'une créature morte depuis longtemps. Au vu du crâne, il s'agissait d'un Ecorcheur. Une flèche se planta soudain à ses pieds devant lui, puis une deuxième.

- Que fais-tu là, voyageur ?

Dans un des arbres morts du cimetière, un homme enveloppé dans un long manteau noir le visait de son arc, alors qu'un second surgissait de derrière une tombe, armé d'un sabre. Aussitôt, Link leva les mains devant lui pour montrer qu'il n'était pas une menace. Nim gazouilla à nouveau et se mit devant lui. Aussitôt, les deux hommes se détendirent sensiblement.

- Tu as la protection d'une flamme-nuit, observa celui au sabre en rangeant son arme.
Il ôta sa capuche, dévoilant des cheveux blancs attachés en chignon. Ses yeux étaient du même rouge sombre que ceux d'Ygaël dont il avait au moins le double d'âge. Sous son manteau, il portait un uniforme noir marqué du blason hyrulien sur le torse et de l'oeil sheikah sur le haut du bras gauche. L'archer était vêtu de la même façon, mais était Hylien.
- Je cherche Dame Impa, annonça le jeune homme, rassuré.
- Mon nom est Keigo. Je vais te conduire à elle, annonça le Sheikah.
- Link. Et elle, c'est Nim.
Keigo et son comparse échangèrent un regard troublé à leurs noms, puis sur un signe du premier, le second s'éloigna pour continuer son tour de garde.
- Venez avec moi.

Keigo les entraîna jusqu'au milieu du cimetière. Link aperçut un peu plus loin un groupe de tombes plus hautes et imposantes que les autres, plus anciennes aussi. La plus importante était brisée, les morceaux gisant au pied. Ygaël lui avait raconté qu'autrefois, il y avait fort longtemps, Cocorico était le lieu de sépulture de la famille royale d'Hyrule. Ce devait être leurs tombes.

- D'où viens-tu ? lui demanda le Sheikah.
- Heu... de l'est.

Keigo l'observa un instant, puis jeta un oeil à Nim, ne sachant pas encore quoi penser de sa présence. Finalement, il s'arrêta devant une tombe qui ressemblait à toutes les autres. Il posa les mains sur deux décors et la tombe d'à-côté glissa, dévoilant un escalier secret. Keigo laissa Link et Nim y descendre et ferma la marche. Il actionna un mécanisme et la tombe reprit sa place, les plongeant dans l'obscurité pendant une poignée de secondes. Les murs s'éclairèrent finalement d'une lueur bleutée ressemblant à celle de Nim. Du bout de l'index, Link toucha le mur à sa portée : une fine couche de mousse phosphorescente s'y déposa. Il n'avait jamais rien vu de pareil. Il l'essuya sur son manteau et suivit Keigo qui avait commencé à descendre l'escalier. Leur périple se fit en silence, ce qui convint très bien à Link. Ygaël lui avait fortement conseillé de ne parler de l'infection qui le rongeait et du reste à personne en dehors d'Impa. Penser à son ami lui tira un soupir.

- Nous sommes presque arrivés, lui dit Keigo, se méprenant sur les raisons de son soupir.
En effet, quelques minutes plus tard, l'escalier se termina enfin et ils s'engagèrent dans un passage creusé dans la roche. Ici, des torches remplaçaient les champignons phosphorescents. Ils arrivèrent à une porte monumentale fortement gardée. Les hommes de faction portaient tous la même tenue que Keigo et la majorité était sheikah. Sur un signe de l'homme, ils leur laissèrent le passage.
- Bienvenu à Cocorico, voyageur.

Depuis qu'Ygaël avait parlé de village souterrain, Link avait eu plusieurs fois l'occasion d'imaginer ce qu'il allait découvrir, mais rien ne l'avait préparé à ce qui s'étalait sous ses yeux. Son ami lui avait raconté que les Gorons avaient élargi des cavités naturelles pour installer le nouveau village, mais il n'avait jamais précisé que cela avait dû être un travail colossal pour que la grotte soit si haute et si profonde qu'il était impossible d'en voir toute l'étendue. Link s'était attendu à voir un village troglodytique, avec des habitats sommaires creusés dans la roche, mais Cocorico ressemblait plus à une petite cité vu le nombre de véritables maisons de pierres et d'ardoises, de ponts de bois et d'escaliers reliant les différents niveaux d'habitations. Une rivière souterraine divisait la cité en deux, rendant l'atmosphère un peu plus humide et fraîche qu'à la surface.

Keigo reprit la marche et ils rejoignirent les premières rues. Pour la première fois depuis qu'il avait mis les pieds en Hyrule, Link découvrit ses concitoyens. Voir d'autres Hyliens lui réchauffa le coeur, lui qui s'était toujours senti à part et seul sur l'île du Levant. S'il avait grandi ici, les choses auraient été bien différentes... Il resta bouche bée lorsqu'ils croisèrent le premier Goron. C'était une chose d'en avoir vu en rêve et une autre de se retrouver confronté directement à ce géant aux mains comme des battoirs et à l'air bonhomme à la force herculéenne. Il aperçut une poignée de Piafs au loin, volant au-dessus des maisons, et il crut reconnaître la silhouette d'un Zora en bord de rivière, mais il n'eut pas l'occasion de les approcher puisqu'ils arrivaient déjà à destination.

La maison d'Impa dominait tout Cocorico. Elle était également la plus grande demeure de la cité. Sur le fronton, encadrant le symbole de la Triforce, avaient été fixés six boucliers portant les blasons des peuples d'Hyrule. Il manquait logiquement celui des Gerudos. Mais ce qui attira l'attention de Link fut l'arbre planté devant. Son tronc était d'un blanc très pur, irradiant de sa propre lumière. Ses feuilles, petites mais nombreuses, étaient bicolores, une face bleue et l'autre d'un rose doré comme il n'en avait jamais vu. Dès l'instant où Link posa ses yeux sur cet arbre étrange, il ressentit la présence familière de la princesse Zelda. Pourtant, elle n'était nulle part. Nim gazouilla avec entrain et se précipita vers l'arbre. D'autres gazouillis se joignirent au sien et Link vit apparaître d'autres flammes-nuit dans les branches, comme si elles venaient simplement de se matérialiser.

- C'est de là que tu viens ? demanda-t-il à son amie.
- Tu n'as jamais vu d'arbre sacré ? s'étonna Keigo.
Les flammes-nuit étaient descendues de l'arbre pour entourer Nim et lui souhaiter la bienvenue. Link sourit légèrement en les regardant danser autour de son amie en gazouillant joliment.
- Non, c'est la première fois, répondit-il finalement, se rendant compte que Keigo lui avait posé une question.
- Hum... d'où tu as dit que tu venais déjà ?

Link ne réussit pas à dissimuler son trouble à avoir commis une bourde. Il allait répondre quelque chose lorsque la porte de la demeure d'Impa s'ouvrit. Une flamme-nuit en sortit et descendit les escaliers à leur rencontre. Elle s'arrêta devant Link et le salua d'un gazouillis. Elle attrapa le bout de son manteau et tira dessus pour qu'il la suive. Link obtempéra, évitant le regard de Keigo. Nim délaissa ses soeurs pour l'accompagner.

Keigo referma la porte une fois qu'ils furent entrés dans la maison. L'entrée donnait directement dans une grande pièce dotée d'une mezzanine et d'une petite estrade. Les murs étaient décorés de tapisseries et de différentes armes. Link se demanda si c'était ici qu'avaient lieu les réunions du village et si on pouvait y assister de l'étage, comme dans la maison du maire de l'île du Levant. Il n'eut pas le temps d'y réfléchir plus avant qu'une femme entra. Il avait toujours imaginé la grand-mère d'Ygaël comme une vieille femme, petite, ratatinée par l'âge, qui gérait le village assise sur un tas de coussins et qui somnolait très souvent. Or, Impa était loin de correspondre à cela. Son visage était, certes, marqué par l'âge, mais elle était plus grande que lui et Link voyait autant à sa posture qu'à son regard qu'elle était encore capable de se battre comme le Sheikah qu'elle était. Ses cheveux blancs étaient courts à l'exception d'une longue tresse nouée d'un ruban rouge qui partait de sa tempe droite. Un triangle vide était tatoué au-dessus de son oeil gauche et un plein en dessous. Une écharpe de soie noire décorée de perles rouges et jaunes tenait son cou au chaud. Sa tenue était légèrement différente de celle de Keigo et des autres gardes, le symbole de l'oeil ornant toute sa poitrine, la larme descendant sur la partie de sa tunique bleue située sous sa ceinture.

- Merci, Taya, fit-elle à la flamme-nuit qui lâcha Link pour le rejoindre.
Impa désigna les coussins disposés au sol, invitant le jeune homme à s'asseoir. Elle-même prit place sur l'estrade, les jambes en tailleur. Keigo resta debout près de la porte, en retrait.
- Alors, voici celui dont la présence agite tant les flammes-nuit.
Link regardait Impa avec intérêt. Il ne pouvait nier qu'elle l'impressionnait et il gardait à l'esprit que c'était elle qui avait exilé Ygaël, alors qu'il était son propre petit-fils.
- Taya et les autres parlent de celui qui accompagne Nim depuis des semaines, mais elles refusent de me dire pourquoi. Quel est ton nom ?
- Je m'appelle Link, Dame Impa.
- Link ?
Le jeune Hylien n'aurait jamais cru voir Impa déstabilisée, et encore moins au bout de seulement quelques secondes de conversation. Elle se reprit néanmoins très rapidement.
- Link... d'où viens-tu ?

Il hésita un instant, mais Nim posa sa main de flammes sur son genou pour l'encourager à parler. Il jeta un oeil à Keigo, mais comme la flamme-nuit ne semblait pas se formaliser de sa présence, il commença à raconter son histoire. Il parla de tout : de l'île du Levant, de sa rencontre avec Ygaël, de la morsure de l'Ecorcheur, de leur voyage à travers les brumes. Il montra son bras infecté et évoqua ses rêves étranges avec la princesse Zelda. Son récit prit beaucoup de temps, mais Impa ne l'interrompit pas une seule fois.

- Et Ygaël, où est-il ? demanda-t-elle lorsqu'il eut terminé.
- Après l'attaque des Yigas, nous avons passé le pont de Cocorico, mais nous étions suivis. C'est là que je me suis aperçu qu'il était blessé. Il avait déjà perdu beaucoup de sang. Il m'a ordonné de venir ici pendant qu'il entraînait le Darknut et les Ecorcheurs sur une autre piste.
Impa sentit toute la frustration et la culpabilité de Link à avoir laissé Ygaël derrière lui. Elle imaginait parfaitement qu'il n'avait pas dû obéir sans ciller et qu'il avait souhaité rester auprès de son nouvel ami.
- Il a dit que, de toute façon, le village lui était interdit, que jamais vous ne le laisseriez revenir même s'il était mourant, reprit Link en plantant son regard dans celui d'Impa.
- Il ne manquerait plus que ça. Il est banni, fit le Sheikah froidement derrière lui.
- Ça suffit, Keigo, l'interrompit Impa fermement. Pardonne mon fils, Link. Le sujet reste sensible.
- Vous êtes l'oncle d'Ygaël ? demanda Link, abasourdi.
- Je n'ai plus de neveu, répondit l'autre d'un ton tranchant.
- Keigo.
La menace sous-jacente dans la voix d'Impa empêcha son fils d'en dire plus.
- Où est Neyria ? reprit Impa.
- En mission à l'est, avec Ralis.
- Préviens-la. Qu'elle revienne immédiatement.

Keigo comprit qu'il était congédié et sortit, laissant Link seul avec Impa et les flammes-nuit. Elle se leva et rejoignit le jeune homme, s'asseyant à ses côtés. Délicatement, elle prit son bras infecté pour l'examiner. Elle passa sa main au-dessus de la sienne, cherchant peut-être une trace du signe de la Triforce du Courage qu'il possédait.

- Vous n'allez vraiment envoyer personne pour aider Ygaël ? osa-t-il finalement demander. Il était déjà blessé quand nous nous sommes séparés. S'il s'est battu contre ces horreurs...
- Je ne peux forcer personne à risquer sa vie pour un banni, fut-il mon petit-fils.
Link crut déceler de la tristesse pendant un instant dans les yeux rouges d'Impa. Taya gazouilla et tourna sur elle-même pour dire quelque chose.
- Tu as raison, lui répondit la Sheikah. Va le chercher.
Elle revint à Link alors que la flamme-nuit quittait les lieux.
- Scaff sera certainement volontaire. C'est un ami d'enfance d'Ygaël.
Link hocha la tête. Il espérait que ce fameux Scaff irait à sa recherche. Sinon, il irait lui-même et tant pis pour les Ombres et le reste.
- Tu vas devoir aller au temple et te purifier à la source qui s'y trouve. J'espère que cela atténuera les effets des Ombres en attendant Neyria.
Impa se releva, invitant Link à faire de même. Elle le guida à l'intérieur de la maison jusqu'à rencontrer deux femmes portant du linge.
- Pour le moment, tu vas prendre un bain chaud, un repas et te reposer. Nous allons aussi te donner des vêtements propres. Nous nous reverrons tout à l'heure, je t'emmènerai moi-même au temple.

Elle donna ses ordres aux deux femmes, puis les laissa entraîner le jeune homme jusqu'à sa chambre. Une fois seule, elle se laissa aller contre un mur en soupirant. Link était de retour. Le fils d'Alric était enfin chez lui. L'Elu de la Déesse. Leur unique espoir. Elle n'avait pas beaucoup à réfléchir aux raisons qui avaient poussé Ygaël à lui taire la vérité sur sa famille. Son petit-fils avait grandi avec tant de culpabilité ! Il n'était pourtant qu'un enfant à l'époque, il n'était pas responsable de ce qui s'était passé sur la Divinéa. Impa pourrait bien sûr tout révéler à Link sur sa famille et les circonstances de leur séparation, elle en aurait eu tout à fait le droit, mais elle sentait que le jeune homme devait entendre l'histoire de la bouche d'Ygaël. Malgré ses erreurs, la Déesse Hylia veillait réellement sur sa destinée pour avoir conduit ses pas jusqu'à Link. La princesse Zelda également, sinon Nim ne serait pas restée à ses côtés. Tout en pensant à cela, elle quitta la maison. Elle devait s'entretenir avec Scaff avant qu'il ne parte à la recherche d'Ygaël.

Chapitre 6 : Neyria   up

Accoudée à la balustrade, la tête sur les bras, la princesse Zelda regardait avec attention ce qui se passait dans la cour en contrebas. Son frère Gustav passait en revue les nouvelles recrues. Ces jeunes hommes venaient tout juste de rejoindre les rangs des soldats du château. Pour la plupart, ils étaient fils de militaires et étaient originaires de la Citadelle, mais certains venaient de plus loin, et quelques-uns seraient les premiers de leur famille à porter l'uniforme. Comme d'habitude, Gustav ne leur passerait rien. Il se montrerait intransigeant sur la coupe de cheveux ou l'état de leurs bottes ou de leur tunique. Mais tout ceci intéressait bien moins Zelda que le jeune capitaine chargé des recrues.
Alric était à peine plus âgé que le prince, mais il avait gravi les échelons à une vitesse impressionnante. Issu d'une très ancienne lignée de chevaliers au service d'Hyrule, il avait été adoubé à seulement 15 ans. A 18, il avait été envoyé commander la garnison de Lanelle, faisant de lui le plus jeune capitaine de toute l'histoire du royaume. Il avait aidé les Zoras à pacifier la région envahie soudainement par les bokoblins et les lézalfos. Il comptait plusieurs lynels à son tableau de chasse. Sa bonne humeur, sa faculté à fédérer les autres et à se faire des amis avaient contribué à renforcer encore un peu plus l'amitié avec le peuple zora. On disait que c'était avec regret qu'ils lui avaient fait leurs adieux quand le roi l'avait rappelé au château pour le nommer Capitaine de la Garde Royale. A seulement 22 ans.

Zelda poussa un très long soupir en regardant Alric présenter ses hommes à Gustav. Elle trouvait qu'il avait vraiment belle allure dans son uniforme de la garde, son béret bien enfoncé sur ses cheveux bruns retenus par une queue de cheval.

- Encore à soupirer après ton chevalier ?
Zelda n'eut pas besoin de se retourner pour reconnaître le ton moqueur et la voix grave. Elle se mordit la lèvre inférieure, ennuyée qu'il l'ait surprise une nouvelle fois à soupirer après Alric.
- Que lui trouves-tu donc de si intéressant ?

Ganondorf s'assit sur le rebord du balcon pour observer Alric. Il piochait des raisins dans une coupelle qu'il tenait en main et les faisait rebondir sur son pouce pour les jeter dans sa bouche. Zelda se redressa, tentant de dissimuler de son mieux son agacement. Cela faisait maintenant deux ans qu'ils se connaissaient. Le prince des Gerudos séjournait régulièrement parmi eux depuis le tournoi. Avec Gustav, ils étaient à la fois rivaux et amis, autant en joute qu'auprès des dames. Zelda avait eu plus de réserves à cause de la vision terrible qu'elle avait eue le jour où il s'était présenté au château, mais sa curiosité l'avait poussée vers lui, à vouloir en savoir plus. Elle avait appris à le connaître et elle le considérait aujourd'hui comme un ami. Un ami parfois un peu trop envahissant et qui ne connaissait guère la retenue sur des sujets qu'elle considérait comme privés. Au moins n'avait-il jamais rien dit d'Alric à Gustav !

- Il est tout de même très... petit, fit-il remarquer dans une moue critique.
- Pour un Gerudo, certainement. Tu as fini de te moquer ?

Il lui adressa ce petit sourire en coin qu'elle connaissait par coeur. Ganondorf savait parfaitement qu'il était doté d'un physique plus qu'avantageux et il en jouait à la perfection, charmant à tours de bras d'un sourire, d'un regard ou d'une exposition un peu trop flagrante de ses muscles saillants et de ses pectoraux parfaits. Elle détestait quand il agissait avec elle comme avec toutes les autres femmes qu'il croisait. Il valait tellement mieux que cela et elle aussi.

- Un seul mot de toi et je te fais oublier ton beau capitaine, répondit-il plutôt en gobant un nouveau grain de raisin.
Il posa sa coupelle et se pencha vers elle, quittant son sourire pour afficher une expression plus sérieuse. Il glissa ses doigts sous le menton de Zelda qui n'avait pas cillé.
- Dorf, si je faisais mine d'ignorer que tu agis avec moi comme avec toutes les filles que tu mets dans ton lit, peut-être que ton baratin pourrait marcher, répliqua-t-elle en attrapant ses doigts dans les siens.
- Encore les mêmes arguments, princesse.

Elle baissa les yeux pour regarder la grande main qu'elle tenait entre les siennes, si petites et si blanches en comparaison. De l'index, elle suivit les lignes dessinées sur sa paume avec lenteur. Il la laissait faire volontiers. Elle n'avait pas besoin de lever les yeux pour sentir qu'il l'observait de son regard d'ambre.

- Tu me reproches toujours mes conquêtes. Tu les désapprouves, dit-il plus doucement.
- Non, c'est que tu en fasses étalage que je désapprouve.
- Dois-je avoir honte d'être comme je suis ? demanda-t-il avec fierté. Les femmes de mon peuple veulent toutes un enfant de moi parce que je suis le seul Gerudo depuis des générations. Celles du tien ne sont pas plus farouches. Devrais-je les repousser ? Je ne suis pas moine, ni impotent.
Elle soupira en lâchant sa main et releva les yeux vers les siens.
- Voilà exactement le genre de paroles que je déteste. Je n'ai nul besoin de savoir tout cela.
- Mais c'est toujours toi qui en parles.

Zelda voulut protester, mais elle se rendit compte qu'il n'avait pas tout à fait tort. Cela la contraria d'être prise en faute ainsi et elle lui tourna le dos, imaginant sans mal qu'il avait remis son sourire en coin sur ses lèvres. Le regard de la princesse s'égara un instant vers Alric. Lorsqu'il n'était plus de fonction, était-il comme Dorf et Gustav ? Avait-il toujours une femme ou deux à son bras et dans son lit ? Elle était certaine que non. Alric était différent.

- Madame ? Il est l'heure.
Elle remercia Hylia de lui envoyer une diversion. Elle se tourna vers Leida qui se tenait à distance respectueuse. Celle-ci avait son âge et faisait partie du clan des Sheikahs. Depuis plusieurs années, elle était à la fois sa dame de compagnie, son garde du corps, sa meilleure amie. Elle l'avait accompagnée partout, y compris à la Cité Gerudo. Il n'existait qu'un seul désaccord entre elles : Ganondorf. Leida ne lui faisait aucune confiance et n'aimait pas qu'il tourne autour de la princesse comme si elle était un autre trophée à accrocher à son tableau de chasse. Zelda n'arrivait pas à la convaincre qu'il y avait bien plus à voir sous les airs de fier-à-bras du prince gerudo.

- Je dois aller au temple. Nous nous reverrons plus tard, dit-elle à Ganondorf qui se leva.
- Je devrais peut-être t'accompagner pour une fois.
Elle posa sa main sur le torse du Gerudo qui avait avancé d'un pas et secoua la tête, retrouvant un air amusé.
- Certainement pas. Hors de question que tu viennes distraire nos prières avec tes bavardages et tous tes muscles. Le temple est un lieu sacré, pas un terrain de jeu.
Il lui attrapa la main et la porta à ses lèvres brièvement avant de la relâcher.
- A tes ordres, ma princesse. De toute façon, tu es la seule prêtresse digne de mon intérêt.
Il lui sourit, fit un clin d'oeil et sauta par-dessus le balcon. Zelda ne s'en formalisa pas : Ganondorf avait, avant tout, le sens du spectacle. Ce genre de sorties était habituel avec lui et cela faisait bien longtemps qu'elle ne s'inquiétait plus qu'il disparaisse par une fenêtre ou un balcon.

* * *

Link releva les paupières, émergeant peu à peu de son rêve. Il s'écarta du rebord du bassin, prenant conscience que s'être endormi ici, dans l'eau de la source du temple, n'avait vraiment pas été la meilleure des idées. Il aurait pu se noyer. Il se leva pour sortir de l'eau. Cela faisait trois jours qu'il se baignait dans la source sacrée matin et soir, mais il n'était pas sûr que cela empêche réellement l'infection des Ombres de gagner du terrain. Il lui semblait qu'elle commençait à s'étaler sur l'épaule malgré tout. Il devait reconnaître qu'au moins, la souffrance qui le prenait au crépuscule et la nuit s'était atténuée. C'était toujours cela de gagné.

Il jeta un oeil autour de lui. Il était seul. Nim devait être retournée auprès des siens, comme à chaque fois. Quant aux prêtresses, elles ne restaient pas. Le premier jour, il avait bien tenté de leur poser des questions sur ce fameux Alric et son épouse, mais il semblait qu'il existait une véritable chape de plomb sur le sujet. Il soupçonnait qu'Impa ait fait passer le mot de ne rien lui dire. Il était certain qu'elle savait des choses sur son identité et ses parents, mais elle se taisait et obligeait les autres à faire de même. Finalement, il en avait appris plus par les rêves qui s'étaient multipliés depuis son arrivée. La princesse Zelda lui faisait revivre des moments certainement importants pour elle et il avait pu apercevoir Alric au détour de plusieurs d'entre eux. Mais il y avait plus derrière ses souvenirs, il en était certain. Au travers de ses discussions avec le prince Gustav ou Ganondorf, la princesse tentait de lui passer un message, mais il restait encore bien trop nébuleux pour lui. Et puisque Impa avait décidé de taire ce qu'elle savait, il faisait de même. Sans compter qu'il attendait toujours le retour d'Ygaël. Son ami piaf était parti à sa recherche, mais n'avait donné aucune nouvelle depuis.

- Où est-il ?
Link se retourna d'un bloc en entendant la voix derrière lui. Il n'eut pas le temps de comprendre ce qui se passait qu'il se retrouva brutalement cloué au sol, face contre les dalles de pierre glacée. On lui avait attrapé le bras pour lui tordre dans le dos, l'empêchant de se débattre sous peine d'avoir l'épaule déboîtée.
- Où est Ygaël ? Parle !
La pointe d'une dague piqua la gorge du jeune homme. Il tenta de voir celle qui le maintenait ainsi au sol, mais de sa position, il n'apercevait que des vêtements sombres.
- Qui veut savoir ? demanda-t-il tout en réfléchissant à comment se sortir de là.

Il fut brusquement ramené sur le dos. Son assaillante l'empêchait à nouveau de bouger, appuyant sa dague sur sa gorge. Elle s'était accroupie au-dessus de lui, se moquant de la gêne qu'il pouvait ressentir vu qu'il ne portait qu'un caleçon trempé et qu'il n'avait jamais approché une fille d'aussi près. La jeune femme portait une tenue de guerrière sheikah. Une capuche dissimulait ses traits et ses cheveux dont Link aperçut quelques mèches brunes encadrant ses joues.

- Pourquoi n'est-il pas avec toi ? fit-elle en se penchant un peu plus vers lui.
Toute l'attention de Link fut retenue par les yeux ambre de l'inconnue. Elle fit glisser sa capuche en arrière, dévoilant son visage. Elle devait avoir le même âge que lui. Aussitôt, elle lui sembla familière, mais il n'aurait pas su dire en quoi.
- Tu es muet ou quoi ? s'impatienta-t-elle.
- Je ne parle pas sous la menace, répondit-il en essayant de rester imperturbable malgré la pointe de la dague qu'il sentait s'enfoncer dans sa chair.
Le visage de la jeune femme se ferma un peu plus. Elle allait ajouter quelque chose quand elle tourna la tête vers son bras gauche. Elle se redressa, puis revint aux yeux de Link.
- Tu vas mourir bientôt, tu le sais ça ?
- Qu'est-ce que tu veux à Ygaël ? préféra-t-il demander.
Soudain, quelqu'un siffla trois coups brefs et la jeune femme se leva, éloignant son arme.
- Tu ne perds rien pour attendre, toi.

Elle jeta quelque chose au sol et un éclair lumineux obligea Link à fermer les yeux. La seconde d'après, il était à nouveau seul. Il passa la main sur sa gorge et une goutte de sang s'étala sur ses doigts. Cette fille ne plaisantait pas.

* * *

Link traversa tout Cocorico pour rentrer chez Impa. La nuit n'allait pas tarder à tomber. En trois jours, il avait eu le temps de visiter la petite cité. Si les gens étaient relativement bien installés et que des commerces étaient ouverts, ils vivaient tous chichement. Ils avaient dû s'adapter à leur vie souterraine, au manque de soleil qui n'était pas tout à fait compensé par la lumière du jour réussissant à leur parvenir par un habile jeu de miroirs. Sans champs cultivables, ni bétail, il avait fallu trouver un moyen de survivre. Une partie de l'immense caverne était dédiée à la culture de divers champignons qui constituaient la majeure partie de l'alimentation. Depuis quelques années, grâce aux Zoras, le quotidien était légèrement amélioré par le poisson qu'ils élevaient dans des bassins artificiels. Mais malgré tout, les gens vivaient toujours dans la peur des armées de Ganon et de son général. Cocorico était bien protégé, mais d'autres villages n'avaient pas eu cette chance et on n'oubliait pas les monstres qui rôdaient à la surface. De ce qu'il avait saisi, il y avait eu une attaque deux ans plus tôt et il s'en était fallu de peu que les Ecorcheurs et les Darknuts ne trouvent le passage menant au village. Plusieurs gardes y avaient laissé la vie.

Link arriva devant l'arbre sacré et la maison d'Impa. Son ventre gargouilla. L'heure du repas n'était pas loin, bien heureusement. Un Zora qu'il n'avait jamais vu attendait devant l'entrée. Plus grand que lui d'une bonne tête, ses écailles étaient d'un blanc nacré et bleues. Comme tous ceux de son peuple, il avait des nageoires aux bras et aux jambes, et l'arrière de sa tête rappelait à Link les dauphins qui nageaient au large de l'île du Levant. Il portait tout un ensemble de bijoux en argent ponctué de pierres bleues en forme de gouttes sur le dessus de la tête, aux poignets et à la ceinture. Aux bras et aux mollets, étaient fixés des étuis de cuir renfermant des stylets bien aiguisés.

- Tu es bien Link, n'est-ce pas ?
Le Zora ouvrit grand les bras en venant à sa rencontre. Il plaqua ses mains sur les épaules de Link.
- Je suis tellement content de te revoir ! Tellement content !
Link était pris dans la poigne du Zora, incapable de se dégager. Il n'eut d'autre choix que de se laisser secouer par cet accueil enthousiaste et surprenant.
- Heu...
- Ralis. Je m'appelle Ralis, fit-il en lâchant Link pour se redresser fièrement, se désignant du pouce.
Il attendit une réaction qui ne vint pas et parut déçu que son nom ne dise rien à l'Hylien. Il l'attrapa par les épaules et l'entraîna vers la maison d'Impa.
- Ce n'est pas grave, tu finiras bien par te souvenir de moi.
- Ralis.

Impa s'encadra dans la porte, les bras croisés sur la poitrine. Son froncement de sourcils indiquait clairement qu'elle n'était pas ravie que le Zora parle un peu trop. Ralis relâcha Link aussitôt.

- Link, Neyria est arrivée. Entre.
- Vous avez des nouvelles de Scaff ? demanda-t-il sans bouger.
- Aucune pour l'instant.
- Scaff ? Il est parti où ? demanda Ralis.
- Chercher Ygaël, répondit Link avant qu'Impa n'ait pu dire un mot. Il est le seul à s'en soucier ici.
Impa soupira à cette remarque. Le sort d'Ygaël restait un sujet délicat entre eux et elle s'attendait chaque jour à ce que Link disparaisse pour aller à sa recherche.
- Non, il n'est pas le seul, fit le Zora en donnant une tape dans le dos à Link qui lui fit perdre l'équilibre.
Link observa le Zora. Au-delà du fait qu'il semblait le connaître et qu'il se souciait visiblement d'Ygaël, Ralis lui était sympathique.
- C'est bien qu'il ait toujours des amis, lui dit-il avec un sourire amical.
Impa leur fit signe d'entrer. Avant qu'ils aient passé la porte, Ralis se pencha à l'oreille de Link.
- N'en veux pas trop à Neyria, veux-tu ? Elle peut être un peu...

Le Zora chercha le bon mot et se contenta d'un geste de la main qui pouvait dire tout et n'importe quoi. Il n'eut pas le temps d'ajouter quoi que ce soit qu'Impa les rappela à l'ordre et les fit entrer dans la salle d'audience où ils furent accueillis par Nim et Taya. La flamme-nuit se percha aussitôt sur l'épaule de Link qui lui grattouilla la tête.

- Neyria, descends de là.

Link leva la tête à l'injonction d'Impa. Sans grande surprise, il découvrit la jeune femme qui l'avait attaqué un peu plus tôt. Elle était assise en équilibre sur la rambarde de la mezzanine, un pied dans le vide, et tenait un ocarina bleu entre les mains. Leurs regards se croisèrent à nouveau. Elle rangea l'instrument dans sa poche et sauta du premier étage pour atterrir juste devant lui.

- Link ! Je suis ravie de te rencontrer.
Sans crier gare, elle le prit dans ses bras dans une étreinte en apparence toute amicale. En apparence seulement.
- Si tu parles de ce qui s'est passé tout à l'heure, ce n'est pas ta gorge que je menacerais, murmura-t-elle à son oreille.
Elle s'écarta légèrement, lui adressant un sourire hypocrite auquel il s'empressa de répondre. Il ne comptait pas se laisser impressionner par cette fille et elle ne le prendrait pas par surprise une seconde fois.
- Alors, comme ça, tu débarques de l'extérieur ? fit-elle en le relâchant pour aller se jeter sur un tas de coussins. La vie devait être belle là-bas.
- Neyria.
- Quoi ? Je m'intéresse à lui. Après tout, il est l'Elu, non ?
Ralis, installé à côté d'elle, secoua la tête en l'entendant réagir avec autant de sarcasme. Il adressa un regard d'excuses à Link.
- Cela ne se voit pas toujours, intervint Impa. Mais Neyria est une prêtresse d'Hylia et elle est dotée d'un grand pouvoir. Montre-nous ton bras, Link.
Le jeune homme hésita, toujours mal à l'aise avec son bras infecté, mais finit par ôter sa tunique.
- Alors ? Est-ce que je vais mourir bientôt ? demanda-t-il à Neyria en reprenant sa formulation.
- Ça fait combien de temps que tu as été infecté ?
Neyria ne cachait nullement que le sujet ne l'intéressait pas réellement, ce qui fit froncer les sourcils à Impa qui s'était attendue à une meilleure coopération.
- A peu près trois semaines maintenant, répondit Link sans la quitter des yeux.
Cette fois, la surprise se lut sur le visage de Neyria. Elle se leva et approcha de Link pour observer son bras de plus près d'un air critique.
- Tu devrais être mort depuis longtemps.

Leurs regards se croisèrent. Neyria semblait chercher quelque chose dans les yeux de Link, peut-être une preuve qu'il ne mentait pas ou qu'il était bien celui qu'Impa prétendait. Elle finit par tourner la tête dans un soupir agacé.

- Demain matin, à l'aube, retourne au temple. On se retrouvera là-bas, fit-elle en prenant la direction de la sortie.
- Neyria ! Reste, nous n'avons pas terminé, ordonna Impa.
- J'ai d'autres choses à faire, répondit la jeune femme sans se retourner.
- Neyria... menaça la Sheikah.
Neyria se retourna brusquement pour défier Impa du regard.
- Non, Impa. Tu m'as rappelée en prétextant qu'Ygaël était revenu. Tu m'as menti. Je n'ai aucune raison de t'obéir. Je ne suis plus une petite fille et tu n'as aucun droit sur moi. Estime-toi déjà heureuse que j'accepte de m'occuper de lui, dit-elle sèchement en désignant Link de la main.

Elle n'attendit pas de réponse et sortit en claquant la porte. Ralis soupira, mais il n'était pas surpris que la situation ait pris cette tournure. Si on lui avait demandé son avis, il aurait prédit que les choses se passeraient ainsi, mais il ne pouvait en vouloir à Neyria. Elle avait tout un tas de raisons d'être hostile à Impa. Il aurait préféré simplement qu'elle ne le soit pas avec Link.

- Quelle tête de mule ! explosa Impa. C'est toujours pareil avec elle !
Link regarda le Zora qui lui fit signe de ne pas s'en mêler. Pour sa part, il resta bien assis sur ses coussins, attendant que l'orage passe. L'Hylien se décida à faire de même, repassant sa tunique.
- Ralis, va la chercher. Tu es le seul à pouvoir lui faire entendre raison.
- Désolé, répondit le Zora en agitant les mains en signe de dénégation. Je ne risquerai pas mes nageoires alors qu'elle est contrariée.

Au-delà de ses mots et de son ton léger, Link sentit que Ralis avait une autre raison de ne pas accéder à la requête d'Impa. Peut-être que lui non plus ne voulait pas lui obéir. Peut-être que, s'il était un ami d'Ygaël, il en voulait à la Sheikah de l'avoir banni. Le regard qu'Impa adressa au Zora le confirma dans son hypothèse, mais elle n'insista pas. Elle ne voulait certainement pas que Link soit témoin de ce genre de scène.

- Très bien, mais je n'en ai pas terminé avec vous, dit-elle en quittant la pièce.
A peine avait-elle fermé les portes derrière elle, Ralis se mit à rire nerveusement.
- J'ai de la chance cette fois. D'ordinaire, elle m'aurait menacé pour que je lui obéisse. C'est sûrement parce que tu es là, dit-il à Link en lui donnant un coup de coude.
- Bizarrement, ça ne m'étonne pas tellement...
- Oui, hein ? Neyria lui ressemble beaucoup pour ça. Enfin, va pas lui dire que j'ai dit ça.
- Y a aucune chance. Je tiens trop à ma gorge, fit-il en passant la main là où la lame de la jeune femme l'avait entaillé.
- Oh, désolé pour ça. Je ne savais pas qu'elle allait te menacer. Elle disait vouloir te parler. Bon, elle était bien remontée à cause d'Ygaël, mais ça n'excuse pas sa façon d'agir.
- Elle s'inquiète réellement pour lui, n'est-ce pas ?
- Beaucoup, approuva Ralis en retrouvant son sérieux.
- Ça nous fait au moins un point en commun, alors.
- Tu vas voir, nous en avons beaucoup plus que tu le crois, mon ami !
Le Zora ponctua sa phrase en attrapant Link par les épaules pour le serrer brusquement contre lui. Le jeune homme se retrouva plaqué contre le corps d'écailles de Ralis, dans une étreinte puissante et encore une fois, très enthousiaste.
- Allons manger. Nous avons tant de choses à nous dire, mon ami !
Link hocha la tête alors que le Zora le relâchait. Il se massa le cou qui avait souffert légèrement dans son étreinte et se leva pour le suivre. Son ventre gargouillait, il était mort de faim.

Chapitre 7 : Une alliance de circonstance   up

Ygaël reprit conscience peu à peu. Il avait la bouche comme du carton et tout son corps était perclus de douleurs, comme s'il était passé sous un chariot. Il essaya de bouger, mais il avait bien trop mal pour faire le moindre mouvement.
- Hé bien, finalement, tu n'es pas si mort que ça, kss kss kss.
Au prix de gros efforts, le Sheikah réussit à tourner la tête vers la petite voix qui venait de se moquer de lui. La créature était dans l'ombre, derrière de solides barreaux de métal. A moins que ce ne soit lui qui soit dans une cellule.
- Quoi qu'à la réflexion, tu regretteras peut-être de ne pas l'être.

Ygaël n'arrivait pas encore à distinguer les traits de son interlocutrice. La petite silhouette menue se leva de la caisse où elle était installée, volant jusqu'à une minuscule fenêtre à barreaux. Elle fut stoppée dans son élan par la chaîne fixée à son pied.

- Ah ! Maudit machin ! Ils vont voir quand je serai libre ! vociféra-t-elle en attrapant le fer qui entourait sa cheville pour le secouer de toutes ses forces.
Elle abandonna et vola jusqu'aux barreaux séparant sa cellule de celle d'Ygaël. Le jeune homme ouvrit grand les yeux de surprise en découvrant à quoi elle ressemblait.
- Quoi donc ? Tu me trouves irrésistible, c'est ça ? Kss kss kss, éclata-t-elle de rire.
- Qu'est-ce que tu es ? demanda-t-il d'une voix rendue rauque par la soif.
- Kss, kss, kss, c'est comme ça que tu parles aux filles, toi ? Tu ne dois pas en séduire beaucoup.

La petite créature sourit, dévoilant des canines supérieures un peu plus longues que la normale. Ses yeux d'ambre brillaient de malice. Ils étaient bien grands pour son petit visage rond. Elle était de la taille d'un enfant, mais n'était pas un Kokiri. Les Enfants de la Forêt n'avaient pas une peau aussi blanche parsemée de grandes tâches noires des épaules aux mains et sur les jambes. Ils n'avaient pas non plus une chevelure rousse aussi flamboyante, du moins pas de ce dont il se rappelait.

- Qui es-tu ? reprit-il en essayant de se lever.

Il roula sur le côté, serrant les dents pour ne pas crier, et porta la main à son flanc. Ses vêtements étaient poisseux de sang séché. La blessure que Link possédé lui avait infligée ne devait plus saigner, mais il allait déguster lorsqu'il faudrait enlever sa tunique qui collait à la peau. Il était étonné qu'elle n'ait pas fini par le tuer.

- Tu es dans un sale état quand même, répondit la petite créature dans un long soupir. Tu ne vas pas m'être d'une grande utilité...
Ygaël réussit à se traîner jusqu'aux barreaux, les agrippant pour rester debout. Ses jambes flageolaient dangereusement et il se sentait extrêmement faible. Il avait vraiment dû perdre trop de sang et les coups qu'il avait pris des Darknuts n'avaient pas arrangé ses affaires.
- Où sommes-nous ? demanda-t-il puisqu'elle refusait de répondre à sa première question.

Elle retourna s'asseoir sur sa caisse, croisant ses petites jambes. Elle portait une jupe et une brassière faites dans un tissu noir très fluide, brodé en turquoise de signes géométriques qui rappelaient les lignes apparaissant sur les membres infectés des malheureux mordus par les Ecorcheurs.

- Dans la prison de la Tour du Jugement, répondit-elle. C'est dans le désert gerudo si tu l'ignorais.
- Le désert ? Mais... comment ?
- Ah ça, tu iras le demander à ceux qui t'ont amené là.

Ygaël s'appuya sur les barreaux pour atteindre la fenêtre de sa cellule. En se hissant sur la pointe des pieds, il aperçut le sable d'une arène ancienne dont les gradins étaient en ruines et ouverte sur le ciel. Au centre se trouvait une estrade de pierres rongées par le temps sur laquelle était fixé ce qui ressemblait à un gigantesque miroir couvert d'inscriptions.

- C'est le Miroir des Ombres que tu contemples. Il relie ton monde au mien.
- Tu es une créature des ombres ? fit-il sans se soucier de laisser méfiance et rancoeur percer dans sa voix.
- Je suis une Twili, petit Sheikah, répliqua la créature en volant jusqu'à lui, bombant le torse avec fierté.
Ygaël se laissa glisser au sol, à bout de forces. Il n'avait jamais entendu une créature des ombres parler, mais le terme de Twili lui semblait familier. Où l'avait-il donc déjà entendu ?
- Tu ne ressembles pas aux Ecorcheurs, souffla-t-il.
- Ne les appelle pas comme ça !

Une porte grinça sur ses gonds plus loin dans le couloir, interrompant leur conversation. La Twili s'éloigna des barreaux pour aller se remettre dans l'ombre alors que des pas lourds résonnaient sur le dallage. Deux énormes Darknuts aux armures vermeilles s'arrêtèrent devant la cellule d'Ygaël. Ils restèrent en retrait de l'homme qu'ils escortaient.

- Alors, Ygaël, j'espère que tu apprécies mon hospitalité.

La voix était suave, mais en rien amicale. Le haut du visage dissimulé derrière un masque étrange, le nouveau venu esquissa un sourire qui n'augurait rien de bon. Il écarta les bras, déployant sa cape faite de plusieurs pans triangulaires rouges et noirs. Sa tenue blanche épousait son corps mince et nerveux. Les découpes en forme de losanges sur les jambes dévoilaient une peau claire. Il claqua des doigts pour s'évanouir en une pluie de petits losanges bruns et jaunes, réapparaissant aussitôt à quelques centimètres à peine d'Ygaël qui sursauta.

- Alors, mon joli, si tu me disais où tu as caché l'Elu de cette maudite déesse ? demanda-t-il en caressant la joue et le menton d'Ygaël de sa main gantée.
Le Sheikah se retint tout juste de trembler. Son instinct lui criait que cet homme était extrêmement dangereux. Pour autant, il ne desserra pas les dents. Plutôt mourir que de vendre Link !
- Il m'intéresse beaucoup. Surtout maintenant qu'il est infecté. Il est la clé pour réveiller mon Maître. Oooh ! Quel bonheur ce sera ! J'en frissonne déjà !

Mais Ygaël s'obstina dans son mutisme. Son manque de coopération énerva vite l'homme masqué qui posa sa main sur la blessure au flanc du Sheikah. Il appuya dessus avec délectation, se réjouissant à l'avance de l'entendre hurler, ce que le jeune homme ne put s'empêcher de faire.

- Nahdrim, tout ce que tu vas faire, c'est le tuer avant d'avoir ta réponse, intervint la petite Twili alors qu'Ygaël s'apprêtait à s'évanouir sous la douleur.
Le général des armées de Ganon se releva, abandonnant Ygaël, pantelant. La blessure du Sheikah s'était rouverte. Il sentait le sang chaud s'épancher à nouveau sur sa peau glacée.
- C'est de la compassion que j'entends, Cezra ? demanda Nahdrim en agitant ses doigts dans sa direction.
Aussitôt, Cezra fut attirée à lui par sa magie et il l'attrapa par la gorge sans serrer pour l'instant.
- Et puis quoi encore ? De la compassion ? Tu me connais mal. Ses hurlements me cassent les oreilles, c'est tout, répliqua-t-elle en haussant les épaules.
Nahdrim éclata de rire. Il lâcha la Twili et se passa les mains dans ses cheveux gris argent, les plaquant en arrière.
- Oooh, Cezra, tu es si distrayante ! Tu es toujours certaine de refuser mon offre ?
- Qu'est-ce qu'une petite chose comme moi pourrait faire pour un grand général comme toi ? répondit-elle avec sarcasme en haussant les épaules.
Nahdrim disparut à nouveau dans une pluie de losanges, surgissant derrière elle.
- J'ai bien quelques idées... lui susurra-t-il à l'oreille.

Cerza fit une moue dégoûtée au sous-entendu dont elle connaissait le sens depuis longtemps et s'écarta brusquement, ce qui le fit rire. Il claqua des doigts pour revenir près d'Ygaël.
- Toujours décidé à faire ta tête de mule, mon mignon ? demanda-t-il en lui tirant la tête en arrière par les cheveux.
Ygaël eut encore la force et la volonté de le défier du regard et de lui cracher dessus.
- Quel manque de savoir-vivre ! s'horrifia Nahdrim en s'écartant brusquement. Tu dois tenir ça de ton inutile de père. Nous allons voir si tu supportes la douleur aussi bien que lui.
Il se releva et ordonna d'un geste à son escorte d'attraper Ygaël pour le sortir de sa cellule. Le Sheikah n'eut d'autre choix que de se laisser entraîner.
- La torture, ton passe-temps préféré, murmura Cezra.
- J'en ai tout un tas d'autres que je serai ravi de te faire expérimenter.
- Je ne suis pas sûre que ta sorcière veuille partager vos jeux malsains.
- Qui sait, qui sait ?

Nahdrim lui tourna le dos en riant, sa grande cape suivant le mouvement dans un mouvement très théâtral. Cezra en profita pour user en douce de sa propre magie sur Ygaël, espérant que le peu de pouvoir qu'elle avait encore pourrait l'aider à supporter ce qui l'attendait. Non pas qu'elle ait pitié de lui, mais il fallait bien assurer ses arrières si elle voulait sortir d'ici.
- Nous nous reverrons bientôt, mon adorable petite créature.
Le général sortit de la cellule sans se retourner, suivi par les Darknuts traînant Ygaël.

* * *

Cezra avait réussi à voler près de la fenêtre de sa cellule, mais la chaîne à son pied était tendue au maximum et elle sentait les fers entrer dans sa chair. Voir le Miroir des Ombres, même partiellement, lui redonnait cependant un peu d'espoir. Elle était si proche du passage menant à son monde et pourtant si loin. De toute manière, même si elle était libre de ses mouvements, elle ne pouvait pas y retourner. Pas avant d'avoir rempli sa mission.

Elle retourna s'asseoir sur sa caisse, les jambes croisées et le menton dans sa main. Il fallait qu'elle trouve absolument le moyen de sortir d'ici avant que Nahdrim ne perde patience et ne décide qu'elle ne l'amusait plus. Si au moins elle n'était pas sous le joug de sa malédiction de malheur ! La porte de la cellule d'à-côté s'ouvrit d'un coup, la sortant de ses réflexions, et Ygaël fut jeté sans ménagement à l'intérieur. Si les Darknuts le ramenaient, Cezra se dit qu'il devait être encore en vie. Nahdrim était sadique, mais pas au point de lui faire côtoyer un cadavre. Du moins l'espérait-elle.

- Hé ! Toi ! T'es toujours vivant ? fit-elle en approchant des barreaux.

Nahdrim n'y avait pas été de main morte. Les vêtements en lambeaux du Sheikah laissaient de vilaines et trop nombreuses blessures à vif à l'air libre. Certaines saignaient encore et Cezra se demanda comment ses veines pouvaient encore contenir du sang vu tout ce qu'il avait perdu. Un seau d'eau glacée fut soudain jeté sur le corps meurtri d'Ygaël qui gémit. Dans le couloir, un Yiga ricanait derrière son masque.

- Hé, le traître, tu veux un conseil ? Tu devrais parler au lieu de faire le brave. Une petite trahison de plus ou de moins, tu n'es plus à ça près.
Cezra fronça les sourcils. Elle haïssait les Yigas. C'était de leur faute si le Royaume du Crépuscule était tombé aux mains de Nahdrim et de sa sale sorcière. Si elle avait eu ses pouvoirs, elle aurait bien tué celui-là.
- Il n'a rien dit ? s'étonna-t-elle soudain.
- Il faut croire qu'ils sont têtus dans la famille, mais il craquera. Maître Nahdrim le fera parler.

La Twili le laissa se gausser tout en priant pour qu'il s'étouffe avec son rire idiot. Il ne retenait déjà plus son attention. Ygaël en revanche... Nahdrim aimait la torture, il s'en délectait et n'hésitait pas à s'en vanter, et vu l'état du Sheikah, il ne s'était pas privé d'exercer ses talents sur lui. Pourtant, le jeune homme n'avait pas cédé. Elle devait reconnaître que cela l'impressionnait. Ce qu'il protégeait devait lui être précieux.

- Très bien, kss kss kss. Toi et moi, on va faire un marché, dit-elle à Ygaël toujours inconscient.
Le Yiga avait disparu, ce qui arrangeait bien ses affaires. Elle se contorsionna de son mieux pour tenter de toucher Ygaël de l'autre côté des barreaux. Ses petits doigts frôlaient l'épaule du jeune homme, mais ne touchaient que l'étoffe de sa tunique déchirée.
- Ygaël, il va falloir te réveiller un peu si tu veux que je t'aide. Allez, feignasse ! Debout !
Mais le jeune homme ne bougea pas d'un pouce. Elle soupira, agacée. Le temps pressait et elle en avait déjà suffisamment perdu. Elle agita ses doigts et lança un peu de sa magie vers lui, lui causant un électrochoc qui le ranima un peu. Par chance, il s'était effondré la tête tournée vers elle.
- Ecoute-moi bien, petit Sheikah, je vais te faire une très grande faveur. Je vais te soigner, mais en échange, tu vas devoir m'obéir sans poser de questions. Ensemble, nous sortirons d'ici.

Ygaël plongea son regard dans celui de Cezra. Il ne savait rien d'elle, de ce qu'elle voulait et encore moins s'il pouvait lui faire confiance. Il n'était même pas sûr qu'elle ne soit pas du côté de Nahdrim. Il ne pouvait pas prendre ce risque. Il ferma les yeux et pensa à Link. Il n'avait pas eu le courage de lui dire combien il était désolé, ni de lui révéler la vérité. L'image de Neyria naquit dans son esprit à côté de celle de Link. Sa soeur lui manquait, il aurait voulu la revoir une dernière fois, mais il allait certainement mourir ici et le plus tôt serait le mieux s'il ne voulait pas finir par céder sous la douleur.

- Oh, ce que tu es agaçant ! soupira Cezra. Mais je n'ai pas le temps de m'amuser à te convaincre.

Sans attendre, elle lança sa magie sur Ygaël qui rouvrit les yeux en protestant faiblement. Elle ne l'écouta pas. Le fluide vert qui s'échappait de ses doigts pénétra par les blessures du Sheikah. Ygaël sentit aussitôt une douce chaleur envahir son corps meurtri. Peu à peu, la douleur si présente reflua alors que les plaies se refermaient lentement et il sentit l'énergie lui revenir. Soudain, il y eut un éclair de pouvoir et la Twili poussa un cri de douleur et de surprise mêlées. Comment avait-elle pu être aussi stupide et négligente ? Nahdrim avait évidemment pris ses précautions et il avait déjà implanté une de ses malédictions favorites sur le Sheikah. Celui-ci était maintenant pris de convulsions, sa bouche écumant dangereusement. Cezra hésita. Si elle abandonnait maintenant, Ygaël mourrait certainement et elle garderait ses forces, mais elle perdrait ainsi toute chance de sortir d'ici. En pestant, elle intensifia sa magie en direction du jeune homme, essayant de contrer la malédiction du mieux qu'elle le pouvait avec des pouvoirs réduits à peau de chagrin.

* * *

Ygaël rouvrit les yeux, encore un peu sonné. Cela devenait une habitude depuis qu'il avait été capturé par les Darknuts et amené ici. Il secoua la tête et tenta de se lever. Il n'avait plus mal et il se sentait même plutôt en forme. Mieux, il avait faim. Cependant, quelque chose n'allait pas. Les odeurs étaient plus fortes que d'ordinaire, mais surtout, il lui semblait voir les choses d'une autre perspective, comme s'il était plus petit. Il baissa la tête et sursauta.

- Kss, kss, kss, tu es bien plus beau comme ça, murmura Cezra, allongée sur le sol.

Ygaël voulut dire quelque chose, mais seul un grondement sortit de sa gorge. Il tourna sur lui-même, affolé. Il n'y avait pourtant aucun doute : il était devenu un loup. Il en avait l'allure, la fourrure, les pattes, la queue, le museau... Il approcha de la Twili, montrant les crocs. Elle leva aussitôt sa main vers son museau pour le tapoter avant de frôler son épaisse fourrure blanche.
- Tu aurais été mieux en noir, mais bon... on fera avec.
Ygaël la renifla par réflexe. Il était vraiment surpris par le foisonnement d'odeurs qui s'offrait à lui et tout ce qu'il pouvait en déduire. Il éternua, n'étant pas encore habitué à son odorat. Il observa un peu mieux Cezra qui ne bougeait pas, se contentant de le regarder. Elle avait du mal à respirer et elle était extrêmement pâle. De son museau, il souleva son petit bras qui retomba par terre mollement.
- Il faut que tu nous sortes de là, Ygaël, fit-elle très bas. Les fers... Tu dois trouver un moyen de me les enlever...
Ygaël la regarda longuement, puis fit le tour de sa cellule. Il ne voyait pas comment il allait pouvoir s'échapper. Si encore il avait eu ses mains, il aurait pu essayer de crocheter la serrure !
- Creuse, idiot... murmura la Twili.

Il trouvait qu'elle gardait un ton bien méprisant pour quelqu'un d'aussi épuisé qu'elle. Il réalisa alors que si elle était dans cet état, c'était certainement parce qu'elle l'avait soigné. Une part de lui se sentit redevable alors que l'autre hésitait encore à la sauver. Il avisa que des dalles manquaient près des barreaux de sa cellule. Peut-être que s'il creusait comme elle lui avait conseillé... Ses pattes labourèrent la terre mêlée de sable. Elle était friable et s'il creusait suffisamment, il devrait pouvoir se faufiler sous la grille. Cela lui prit un peu de temps, n'étant pas encore habitué à son nouveau corps, mais il réussit à quitter sa cellule pour le couloir. Il n'aurait jamais cru que le corps d'un loup puisse être aussi souple.
Cezra l'avait regardé faire, puis disparaître de sa vue. Elle commençait à croire qu'il était parti en l'abandonnant qu'il réapparut, un trousseau de clés dans la gueule. Il lui fallut plusieurs essais, mais il finit par arriver à mettre la bonne clé dans la serrure et à la tourner. Il jeta ensuite le trousseau sur le ventre de Cezra, la redressant en poussant son dos avec sa tête de manière à ce qu'elle puisse ouvrir ses fers.

- Tu en as mis du temps, dit-elle avec une mauvaise foi évidente. Allez, baisse-toi un peu.
Ygaël gronda un coup, mais obéit. La Twili grimpa sur son dos, s'y agrippant de ses maigres forces. Elle tapota son cou comme il l'aurait fait d'un cheval.
- Sors-nous d'ici. Et fais attention à ne pas trop me secouer.

Il soupira avec humeur, sentant que cela n'allait pas être facile de supporter ce ton péremptoire très longtemps. De toute façon, si Ygaël avait décidé de l'aider, c'était uniquement parce qu'elle était à l'origine de sa transformation et qu'il comptait bien la persuader de lui rendre son apparence normale au plus vite. Une fois que ce serait fait, leur alliance prendrait fin et chacun reprendrait sa route.

Chapitre 8 : Ombre et Lumière   up

- Neyria... Laisse-lui une chance. J'ai parlé avec lui hier soir et il n'y est pour rien dans toute cette histoire. Ton frère l'a obligé à le laisser derrière.
La jeune femme haussa les épaules en entendant Ralis plaider la cause de Link. Depuis la veille au soir, sa colère ne s'était pas apaisée.
- Il s'inquiète autant pour Ygaël que toi, fit le Zora doucement en posant ses mains sur ses épaules.

Neyria leva les yeux vers ceux de son ami et se colla contre lui pour quelques secondes de réconfort. Ralis avait toujours été si gentil et si compréhensif ! Il voulait toujours voir le bien chez les gens. Comment était-ce possible dans ce monde de fous ?

- Hum hum.
Link se racla la gorge en entrant dans la salle de la source sacrée. Aussitôt, Neyria s'écarta du Zora comme si elle ne voulait pas laisser entrevoir la moindre faiblesse.
- Tu es en retard, fit-elle en guise de salut.
- Pas selon l'horloge du village, répliqua-t-il aussitôt.

Ralis leva les yeux au ciel en les voyant se regarder en chiens de faïence. Il attendit que Link se soit suffisamment approché pour passer son bras gauche autour de ses épaules. Son bras droit fit de même autour de celles de Neyria. Il les serra contre lui sans leur laisser la moindre chance de s'extirper de son étreinte.

- Ça suffit tous les deux. Neyria, Link n'est pas ton ennemi. Link, ce n'est pas vraiment contre toi que Neyria est en colère. Alors maintenant, vous allez tremper vos fesses dans cette source et faire ce que vous avez à faire.
Il les relâcha et sortit sans attendre leurs protestations, refermant les portes derrière lui. Un instant, Link et Neyria s'observèrent tout en massant leur cou endolori.
- Ygaël est ton frère, alors ? commença Link.
- Tu ne sais vraiment rien de rien, n'est-ce pas ?
- Personne ne me dit rien.
Neyria sentit toute la frustration du jeune homme à cette phrase. Il ne parlait pas uniquement d'Ygaël, elle le savait parfaitement.
- Déshabille-toi. L'aube arrive.

Link soupira, mais obéit. Après tout, il n'était pas venu faire la conversation, mais essayer de guérir cette infection qui gagnait du terrain. Il ôta ses bottes, puis sa tunique et son pantalon. Encore une fois, il se retrouvait seulement vêtu d'un caleçon devant Neyria. Il regarda la jeune fille. Elle s'était débarrassée de son manteau et portait une robe blanche de cérémonie sans manche ni bretelle. Ses cheveux bruns frôlaient ses épaules. De lourds bracelets d'or ciselés, identiques à celui qu'on avait retrouvé dans la barque avec Link autrefois, enserraient ses poignets. Dans son costume de prêtresse, Neyria donnait une impression plus sereine et plus douce que dans sa tenue de guerrière. La voir ainsi lui rappela la première fois qu'il avait vu la princesse Zelda. Neyria approcha et prit ses mains dans les siennes. Elles étaient plus chaudes qu'il ne l'aurait cru vu la température fraîche de la pièce. Il nota que, contrairement aux autres, elle n'avait eu aucune hésitation à toucher la peau noire et luisante de sa main gauche.

- Viens avec moi.

En silence, elle le guida dans l'eau du bassin. Link frissonna lorsqu'il dut s'enfoncer dans l'eau jusqu'à la taille et devina qu'il en était de même pour Neyria. La robe blanche de la jeune fille flottait autour d'elle comme la corolle d'une fleur. La lumière de la surface commençait à trouver son chemin au travers des galeries et des miroirs pour arriver jusqu'au temple, illuminant peu à peu le visage de la Déesse Hylia.

- Ygaël ne t'a jamais parlé de moi ? demanda-t-elle soudain, brisant le silence.
- Non. Mais tu sais, il ne m'a jamais parlé de personne, répondit-il après un temps d'arrêt. Tout juste a-t-il évoqué Impa, mais c'était avant notre départ de mon île.
Il baissa les yeux vers leurs mains jointes au-dessus de l'eau.
- Je ne voulais pas le laisser. Je n'aurai pas dû. Je suis désolé.
Neyria resta silencieuse à observer Link. Il paraissait réellement sincère.
- C'était son choix. C'était important pour lui que tu sois sain et sauf, finit-elle par dire.
Link releva la tête brusquement.
- Parce que je suis l'Elu ou je ne sais quoi ?
- Parce que c'est toi.
Link devina son hésitation, mais elle en avait trop dit ou pas assez.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Il paraît que tu rêves de la princesse Zelda ?
- Pourquoi tu ne réponds pas à ma question ? râla-t-il.
- Parce que je ne suis toujours pas convaincue que tu sois réellement le Link que j'ai connu enfant. Tu as peut-être le même prénom, Nim veille peut-être sur toi, tu rêves même peut-être vraiment de la princesse Zelda... mais je ne sais pas si c'est bien toi.

Ses yeux couleur d'ambre rencontrèrent ceux de Link. Cette fois, il n'y avait aucune agressivité dans son regard, mais quelque chose qui ressemblait à de la tristesse.
- On s'est connu enfants ?
- Ygaël et moi, on a grandi avec un petit garçon qui s'appelait Link, oui.
- Et comment je peux faire pour te prouver que c'est moi ?
En vérité, Link comprenait qu'elle soit septique. Lui-même ignorait s'il était vraiment ce petit garçon dont elle parlait.
- Ça, c'est mon boulot.
Elle lâcha une de ses mains pour fermer les yeux de Link de ses doigts.
- Détends-toi. On a du pain sur la planche.
Elle l'empêcha de parler en glissant son index sur les lèvres du jeune homme.
- Nous parlerons après. C'est promis.

Link hocha la tête. Il sentait dans la voix de Neyria qu'elle disait la vérité. Il prit une grande inspiration et essaya de se détendre. La jeune prêtresse commença alors à chanter. Link reconnut la Ballade de la Déesse qu'Ygaël lui avait apprise. La voix de Neyria lui était très agréable aux oreilles et elle semblait l'envelopper tout entier de sa clarté et de sa chaleur. Derrière ses paupières baissées, il vit la lumière se faire plus intense dans la salle. Si au début, il pensa à celle du jour, il n'en fut rapidement plus aussi sûr vu l'intensité. Il eut moins froid, la lumière baignant sa peau comme lorsque, sur l'île du Levant, il se promenait sur la plage en plein soleil. Il lui sembla que sa main gauche irradiait doucement et il sut que le triangle lumineux était réapparu. La Triforce du Courage. Le symbole qui le désignait comme la réincarnation de l'esprit du Héros de la légende.

Neyria arrêta subitement de chanter et la lumière décrut aussitôt. Il sentait les doigts de la jeune fille suivre le dessin de la Triforce sur sa main. Il hésita. Pouvait-il rouvrir les yeux ? Avait-elle eu la preuve qu'elle cherchait ? Il était un peu nerveux à l'idée qu'elle puisse combler les lacunes sur son passé. Il finit par relever les paupières lentement. Neyria tenait toujours sa main gauche dans la sienne et son doigt était encore sur le triangle lumineux du Courage. Concentrée sur le dessin sacré, elle ne se rendit pas compte que Link la regardait. L'Hylien lut sur son visage combien elle était bouleversée.

- Neyria ? murmura-t-il.
Elle sursauta et lâcha sa main, plongeant les siennes dans l'eau.
- Bon, et bien, il semble qu'Ygaël ait eu raison. Tu es bien Link, répondit-elle précipitamment.
- Je n'ai pas l'impression que ça te réjouisse tant que ça.
- Bien sûr que si. Qu'est-ce que tu vas t'imaginer ?
Elle le regarda enfin, s'étant reprise et ayant recomposé une expression plus sûre d'elle.
- Tu ne veux pas un câlin, j'espère ? Parce qu'on n'est pas assez habillés pour ça. Ce serait très gênant.
- Non, non, ça ira ! protesta-t-il en levant les deux mains devant lui.
- Pourquoi tu rougis comme ça ? s'amusa-t-elle en se penchant légèrement vers lui. Tu n'as jamais pris de fille dans tes bras ?
- Non... enfin, si... enfin... balbutia-t-il, de plus en plus gêné. C'est... ça ne te regarde pas.
Le rire clair de Neyria ricocha sur l'eau de la source.
- Hum... bon... Tu me racontes ou pas ?

La jeune fille arrêta de rire, mais conserva un petit sourire moqueur sur les lèvres.
- Après. Il faut maintenant que j'essaye de guérir ton bras.
Link soupira, las de toujours devoir attendre.
- Autant le faire tant qu'on trempe dans l'eau de la source, ajouta-t-elle.
- Oui, oui. Allons-y alors.
- Link, je t'ai promis que nous parlerions et nous le ferons. Je ne suis pas Impa, reprit-elle très sérieusement. Je te dirai ce que je sais.
Ils échangèrent un regard et Link capitula. Il lui tendit à nouveau sa main gauche.
- Tu crois vraiment pouvoir me guérir ?
- Très honnêtement, je n'en sais rien. Mais tu n'es pas comme les autres. Je veux dire, ça fait trois semaines que tu es infecté et ça n'est arrivé que jusque-là, dit-elle en frôlant le cou du jeune homme de ses doigts. Les autres... Il suffit de quelques jours pour qu'ils...
- Meurent ?
- Pour la majorité. Ceux qui survivent deviennent des Ecorcheurs.
Link pâlit à cette nouvelle, mais au fond de lui, il le savait déjà. Il l'avait pressenti depuis le début.
- Mais tu es l'Elu, visiblement ça ne fonctionne pas comme ça pour toi. Allez, ferme les yeux.
Le jeune homme soupira, mais obéit encore. Autant en finir le plus vite possible.

* * *

Evidemment, que les choses se passent comme elle l'avait espéré aurait été trop beau. Peut-être était-ce de sa faute. Peut-être que son pouvoir n'était pas aussi fort qu'Impa le pensait. Peut-être qu'elle était incapable de faire quoi que ce soit contre les Ombres. C'était curieux de penser à cela alors que Link lui maintenait la tête sous l'eau dans l'intention de la noyer. Ce qui ramena Neyria à la réalité fut l'atroce douleur dans ses poumons. Si elle ne faisait rien, elle mourrait dans l'eau de la source sacrée. Ironique pour une prêtresse tout de même.

Arc-bouté au-dessus d'elle, Link avait les mains autour de son cou, les bras tendus pour l'empêcher de se redresser. Elle avait déjà essayé de se débattre, de le griffer, d'atteindre son visage, en vain. Dans un geste désespéré, elle leva la main gauche vers lui. Son pouvoir était son seul espoir. Elle pria Hylia de l'aider et un éclair de lumière fusa, repoussant Link dans un cri de douleur et de rage mêlées. Neyria se redressa aussitôt, sortant la tête de l'eau en toussant et crachant, reprenant difficilement sa respiration. Sa gorge lui faisait atrocement mal. Elle sentait encore les doigts glacés de Link sur sa peau et en porterait sans doute les marques pendant un temps. Elle crut entendre la voix de Ralis derrière les portes, mais un rapide coup d'oeil lui montra qu'un sceau de magie verte la condamnait. Elle se releva, s'empêtrant dans sa robe, sans quitter l'être à la peau entièrement noire et aux yeux rouges qui faisait de même à l'autre bout du bassin. Il avait l'apparence de Link, mais elle était certaine que ce n'était plus lui. Les Ombres avaient gagné, l'infection s'était répandue dans tout son corps. Le plus surprenant était qu'il n'était pas devenu un Ecorcheur. Elle n'avait jamais entendu parler d'une chose pareille.

- Tu aurais pu me blesser, fit-il en se passant la main sur son visage noir.
Son geste se termina dans sa chevelure gris foncé qu'il rabattit en arrière. Il eut un sourire mauvais en voyant que Neyria était surprise de l'entendre parler. L'avait-elle pris pour un des maudits sans cervelle ni volonté ?
- Link, reprends-toi, ordonna-t-elle.
Elle n'eut d'autre réponse qu'un rire alors que le jeune homme avançait vers elle.
- Link n'est plus là, ma belle. C'est moi qui suis aux commandes maintenant et crois-moi, je vaux bien mieux, fanfaronna-t-il en se frappant le torse de la main.
- Qui es-tu si tu n'es pas Link ?
- Je suis l'Ombre et le Crépuscule.
- Ça fait plutôt long comme nom. Très pompeux aussi, répondit-elle avec sarcasme. La modestie ne doit pas t'étouffer souvent.

Il la vit hésiter entre l'attaquer et sortir du bassin. Elle choisit la seconde option. Il décida de faire de même, mais à peine avait-il mis les pieds sur le dallage glacé qu'elle lui sauta dessus, le projetant à terre avec violence. Il n'avait pas escompté que la prêtresse sache réellement se battre, il devait le reconnaître. Sous le choc, sa vue se brouilla derrière un voile rouge, prémices d'une soif de sang qu'il n'aurait d'autre choix que d'étancher. Les Yigas en avaient fait les frais l'autre fois sans qu'il en éprouve le moindre remord. L'autre Sheikah également. Un clan ne valait pas mieux que l'autre de toute façon : tous des assassins.

Il ignorait d'où lui venait ce besoin irrépressible de tuer. Du fait d'être séparé de son propre corps ? De ce qu'il avait dû faire pour survive jusqu'ici et s'échapper ? Ou de sa nature profonde refoulée jusqu'ici ? En réalité, les raisons lui étaient bien égales. Tuer un ennemi ne lui posait aucun problème de conscience et, de son point de vue, tous les habitants du monde de la Lumière étaient des ennemis potentiels. Même une jolie petite prêtresse au corps moulé dans une robe trempée devenue quasiment transparente.

Il ne chercha pas à refréner l'appel du sang. Il n'avait aucune raison de le faire. Tant pis pour elle. D'un mouvement plus rapide qu'elle ne s'y attendait, il se releva pour fondre sur Neyria. Elle s'aperçut aussitôt que quelque chose avait changé en lui et la lueur de meurtre dans ses yeux lui fit froid dans le dos. Elle bondit en arrière, évitant son attaque de justesse. Il réussit néanmoins à griffer son bras droit si profondément que le sang coula. Avec un rictus qui terrifia la jeune fille, celui qui occupait le corps de Link lécha ses doigts un par un, récupérant la moindre goutte de sang avec délectation. Neyria jeta un rapide coup d'oeil autour d'elle, cherchant une échappatoire. Le seul accès qui n'était pas scellé par magie se trouvait à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, juste au-dessus de la statue de la déesse. Elle pouvait y arriver en quelques bonds, à condition que l'autre ne l'attrape pas entre temps.

- Ralis ! J'ai besoin d'aide ! cria-t-elle le plus fort possible à son ami qui tambourinait toujours derrière la porte fermée.

La distraction fonctionna un quart de seconde, celui que la prêtresse avait mentalement baptisé Dark Link jeta un coup d'oeil en direction de la porte. Elle le mit à profit pour bondir en direction de la statue, mais il était moins aisé de se mouvoir dans sa robe trempée et sur un dallage glissant que vêtue de sa tenue de guerrière sheikah et chaussée de bonnes bottes. Dark Link eut un claquement de langue agacé et se lança aussitôt à sa poursuite. Neyria ne se retourna pas, fonçant vers la statue d'Hylia, bien décidée à y grimper. Elle avait déjà atteint les mains que des doigts glacés se refermèrent sur sa cheville et l'empêchèrent de sauter plus haut. Dark Link tira si fort que, stoppée dans son élan, elle heurta brutalement la pierre de la statue. Ses dents s'entrechoquèrent et elle sentit le coup métallique du sang dans sa bouche. La dernière fois que Neyria avait eu aussi peur pour sa propre vie remontait à loin maintenant et, cette fois, Ygaël et Ralis ne seraient pas là pour la sauver. Soudain, une vive lumière irradia de la statue. Une lumière bien plus forte que celle du jour.

- Non ! Pas encore ! Maudite ! cria Dark Link en se protégeant les yeux de son bras.

Neyria n'eut aucune hésitation. Elle donna un violent coup de pied à son adversaire, le projetant hors des mains de la statue. Un grand bruit d'eau lui indiqua qu'il avait atterri dans le bassin, ses vociférations qu'il était toujours en vie. La jeune fille n'eut pas le temps de réagir qu'une flamme-nuit se matérialisa hors de la statue. Elle tourna sur elle-même dans un gazouillis familier et une nouvelle créature de feu bleu apparut. Un autre tour, puis une troisième flamme-nuit apparut et ainsi de suite à chaque fois qu'elle tournait sur elle-même. Rapidement, ce fut tout un groupe de créatures protectrices qui envahit la salle de la source sacrée. Elles formèrent un cercle autour de Dark Link qui n'était plus que rage et envie de meurtre. Subjuguée, Neyria ne put qu'observer la scène. Elle n'avait jamais vu autant de flammes-nuit réunies en un même endroit. La première était toujours devant elle. Elle grandit un peu et, dans un éclair bleu, prit une apparence humaine éthérée.

- Neyria, il faut que tu aides Link.
- Princesse Zelda ? demanda-t-elle sans y croire.
Elle tendit la main vers l'apparition et la traversa en ne ressentant que de la chaleur. Un étrange trouble naquit en son coeur et des larmes embuèrent ses yeux ambrés.
- Neyria, répéta Zelda d'une voix où transparaissait plus d'émotions que la jeune fille attendait. Celui qui possède Link n'est pas de notre monde. Par deux fois, j'ai pu le repousser, mais je ne réussirais pas une troisième fois.
- Je... je peux essayer de...
- Pas encore. Tu n'as pas encore suffisamment de pouvoir. Il s'éveillera bientôt et tu seras capable alors de tant de choses... Mais pour l'instant, seule l'Epée de Légende peut repousser le mal qui ronge Link et menace de s'emparer de lui totalement. Tu ne peux pas laisser le prince des Ombres gagner ce combat. Je t'en prie.

Alors que Zelda suppliait Neyria, en bas, les flammes-nuit avaient resserré leur cercle dans une ronde magique qui rendait Dark Link fou de rage. Il se jeta sur la première à sa portée. Sa main passa à travers, lui occasionnant une décharge de pouvoir fort désagréable. Neyria l'entendit proférer dans une langue inconnue ce qu'elle devinait être des insultes ou des malédictions.

- Accompagne Link dans sa quête. Ne t'inquiète pas pour Ygaël : il est sain et sauf et te reviendra bientôt, reprit Zelda dans un nouveau sourire rassurant.
Neyria hocha la tête. Son coeur lui soufflait que la princesse lui disait la vérité au sujet de son frère.
- Princesse... Je voudrais vous...
- Je sais que tu as bon nombre de questions, Neyria. Toutes les réponses viendront, mais le temps m'est compté. Il faut faire vite. Vous devez venir me retrouver au château avec l'épée.

Sur ces dernières paroles, la princesse redevint une flamme-nuit identique aux autres et se jeta du haut de la statue pour rejoindre ses soeurs. En arrivant juste au-dessus de Dark Link, elle explosa, recouvrant le jeune homme d'une poussière bleutée qui le fit hurler de douleur avant de s'effondrer, inanimé. Devant les yeux ébahis de Neyria, Link reprit lentement son apparence habituelle, le mal des Ombres refluant jusqu'à son bras infecté. Les jambes tremblantes, le souffle court, elle descendit de la statue pour rejoindre le bassin. Aussitôt, les flammes-nuit qui continuaient leur ronde s'écartèrent pour lui laisser le passage. Elle tendit la main vers Link et vérifia qu'il était toujours en vie. Soulagée de le voir respirer et que Dark Link ait disparu, elle s'effondra dans l'eau, ses jambes ne la portant plus. D'une main, elle essuya les larmes qui coulaient sur ses joues sans qu'elle s'en soit aperçue jusqu'ici. La porte s'ouvrit soudain en grand, la barrière magique ayant disparu en même temps que Dark Link, et Ralis se précipita dans le bassin. Il se stoppa devant Neyria qui tenait Link dans ses bras, maintenant sa tête hors de l'eau. Les flammes-nuit commençaient à disparaître les unes après les autres. Le regard de Neyria croisa celui de son ami.

- Ralis, il faut que je parle à Impa, dit la jeune fille dans un murmure, l'empêchant de parler.

Le Zora hocha la tête et prit délicatement Link dans ses bras. Il avait des tonnes de questions, mais il était soulagé de les trouver tous les deux en vie. Il pouvait attendre encore quelques minutes avant d'avoir des réponses.

chapitres suivants...

Ce texte a été proposé au "Palais de Zelda" par son auteur, "Nesumi". Les droits d'auteur (copyright) lui appartiennent.

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