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Héros d'un autre temps

Ecrit par Kerorian
Chapitres 1 à 7   •   Chapitres 8 à 9
Chapitre 1 : Songes éveillés

Voilà sept ans que le Malin a été défait. Sept longues années depuis que ses projets diaboliques ont été contrecarrés et que depuis, le beau royaume d'Hyrule prospère sous le règne du bon et généreux roi d'Hyrule, le père de la divine princesse Zelda. Le château se dresse toujours fièrement, majestueux à l'image de son souverain, et le peuple vit heureux. Tout particulièrement en ce jour de grâce, où l'on fête le dix-huitième printemps de la future reine. Le bourg tout entier était en liesse, les rues avaient été pavoisées de banderoles et fanions aux couleurs de la famille royale et leur symbole apparaissait un peu partout. Ici et là, des gardes patrouillaient, s'assurant de la tranquillité de l'ordre public et veillant à ce que les étals et festivités n'entravent pas le passage le long des axes.

Depuis le matin, l'humeur était joyeuse. Dès l'aurore, des musiciens, des professionnels laconiques jusqu'aux plus purs amateurs, avaient commencé à brandir cuivres, cordes et vents à chaque rue, à chaque fenêtre tandis que les citoyens les plus dynamiques commençaient déjà à festoyer ou danser dans le bourg. Vers midi, l'estrade centrale finit d'être préparée, et bien que les soldats laissèrent pour instruction de ne pas monter dessus pour la laisser à la famille royale, ils n'eurent pas le courage de chasser les artistes qui vinrent se déhancher ou virevolter sur le promontoire. Les mouvements souples des courbes généreuses d'une femme originaire du désert aidèrent peut-être à la tolérance, mais après tout : c'était la fête ! Ils restèrent tout de même à proximité pour éviter d'éventuels débordements, tandis que les marchands proposaient leurs étals aux passants, marchandant de savoureuses denrées, des étoffes soyeuses, des produits exotiques et autres babioles en tout genre.

- Vive le roi d'Hyrule et la famille royale ! cria un homme, visiblement ivre de bonne heure.
- Vive le roi ! hurla la foule.
- Vive la princesse Zelda !
- Longue vie à la famille royale !

Les vivats continuèrent un moment. Lancés par les soûlards plus guillerets que jamais, suivis par les esprits échauffés par des danses sensuelles ou acrobatiques et l'atmosphère paisible et insouciante qui régnait. Penché devant la fontaine, un jeune homme s'aspergeait généreusement le visage avec l'eau claire. Il portait une tunique du même vert sombre que les forêts où il avait grandi, mais peu le savait. Sous celle-ci, sa musculature élancée était couverte d'une chemise de lin, à l'aspect usé. Des bottes de cuir qui avaient connu bien des voyages lui remontaient sur les tibias, leur aspect robuste allant de pair avec la ceinture et le harnais qui ceignaient sa taille et sa poitrine pour retenir son équipement et empêcher sa tunique de flotter de façon gênante autour de lui. Il remit ses gantelets sans doigts, au cuir brun-roux, et dégagea les mèches trempées de la couleur du blé de ses yeux azurés.

- Ouais, marmonna le jeune homme, longue vie au roi...

Il se pencha pour ramasser son sac, véritable fourre-tout où il conservait la plupart de ses affaires, et le jeta sur son épaule avant de marcher vers une rue plus excentrée. Un badaud titubant, brandissant une massive chope visiblement bien entamée, le bouscula et faillit le faire tomber.

- Oup ! Fais attention mon p'tit gars, ça va ?
- Pas de problème...
- Hé bé, t'en fais une tête gamin, t'veux venir boire un coup avec nous ? C'est la fête !
- Sans façon, je suis déjà attendu.

L'ivrogne n'insista pas plus, recommençant à hurler à tue-tête alors que le jeune homme rajustait sa prise sur son sac et reprenait sa route, à l'opposé de la place de la fontaine, bien trop peuplée à son goût. Il chassa la mèche rebelle qui revenait flotter devant ses yeux en soufflant dessus. Elle revint aussitôt. Il la fit glisser derrière sa longue oreille pointue, ornée d'une boucle bleue.

- Messire, messire ! l'interpella avec un sourire radieux une adolescente aux beaux cheveux roux. Voudriez-vous acheter une Orgueilleuse ? C'est notre spécialité, et on les fait moitié prix aujourd'hui !
- Sans façon, j'ai déjà mangé.
- Vous êtes sûr ? Elles sont excellentes pourtant, tout le monde en raffole pourtant.

Il passa son chemin sans plus de manière alors que la rouquine abordait déjà d'autres clients potentiels. Link se retourna quelques instants pour la regarder. Elle lui faisait penser à Malon, en citadine, avec sa belle chevelure et ses yeux doux. Elle avait une voix chantante, elle aussi, probablement car elle avait l'habitude d'appâter des gourmands à la pâtisserie familiale. Puis il soupira et regarda à nouveau devant lui, s'éloignant du centre animé du bourg en passant par de nombreuses ruelles, de plus en plus étroites et mal tenues. Une odeur rance en montait parfois, et ne fit qu'accentuer sa mauvaise humeur alors que ses souvenirs s'égaraient vers la fermière, qu'il avait connue dans un autre temps. Le jeune homme ferma les yeux quelques secondes, et se rappela le chant qui avait attiré son attention, puis la chaleur du sourire de la fermière malgré la triste époque où ils s'étaient à nouveau rencontrés. Elle ne l'avait pas oublié, même sept ans après, sans nouvelles. Il se rappela son doux parfum, et pendant un instant il oublia les festivités, et son amertume.

- Vive le roi, hein ?

L'ex-Kokiri finit par s'arrêter entre ce qui devait être une auberge des bas quartiers et un mur grossier. Il essaya de faire bouger quelques-unes des pierres empilées qui le composaient, et s'estima à peu près satisfait. Son regard de saphir chercha les prises, un chemin, puis se porta jusqu'au bord du toit de la maison. D'un coup d'oeil, il évalua les distances et la hauteur, pesant les risques et ses chances en une seconde.

Soupesant ensuite son sac, Link finit par le poser là où il était pour en sortir son grappin, pour le glisser à sa ceinture. Il n'aurait qu'à l'attirer une fois en haut. Puis il prit de l'élan et fonça vers le mur, bondissant avant de le heurter pour l'escalader au pas de course avec agilité, ses pieds bottés trouvant aisément les appuis nécessaires à son ascension. Quand il ne parvint plus à gravir la surface par sa seule vitesse, il se retourna et d'une impulsion des deux pieds bondit jusqu'au toit de l'auberge, à plus de trois mètres de là. L'Hylien faillit rater son acrobatie, ne se rattrapant de justesse que d'une seule main au bord de l'hôtel de mauvais genre. Fort heureusement fort et svelte, il put facilement s'agripper de l'autre main et se hissa sans peine sur le toit. De là, il sortit son grappin et récupéra son sac.

Sa petite escapade réussie, il s'autorisa à s'asseoir et à souffler un coup, savourant le délicieux mais éphémère sentiment d'insouciance que lui procurait l'adrénaline d'une telle action. Agir sans réfléchir, se mettre en danger à toute vitesse, ne plus se fier qu'à ses réflexes et ses aptitudes... voilà tout ce qui restait au Héros du Temps pour supporter sa morne vie.

- Le Héros du Temps, hein... pfft, quelle mauvaise farce.

Bien vite, trop vite, l'enivrante sensation laissa à nouveau place à la morosité. Plus encore lorsque les trompettes sonnèrent haut et clair au loin, annonçant la venue de la famille royale en grandes pompes. Leur ancien sauveur renifla avec un fond de mépris, puis balança son sac sur son épaule et commença à courir et sauter de toit en toit. Il avait toujours eu une bonne détente, et les maisons étant souvent serrées, Link pouvait sans peine passer de l'un à l'autre. Comme un assassin en mission, il se glissa furtivement jusqu'à un toit qui lui donnerait une excellente vue sur l'estrade. Il savait que tour à tour, les membres de la famille royales et toutes les éminences s'y tiendraient pour faire un discours, édifiant et glorieux, à leur population. Il se toucha la tête, s'assurant d'avoir remisé son grand chapeau dans son sac. Il y tenait bien sûr, et voyait rouge chaque fois qu'on le traitait de "manche à air", mais il était encombrant pour la discrétion.

Il regarda vers l'allée du château, apercevant déjà les premiers cavaliers qui brandissaient haut des fanions aux couleurs du roi d'Hyrule, en levant un regard inquiet vers les banderoles qui pendaient entre les bâtiments. Cela arracha un sourire narquois au jeune homme. Son regard bleu comme la glace fouilla la foule, repérant les gardes. Nombreux, pour une vulgaire patrouille...bien trop peu pour assurer la sécurité des hautes têtes du royaume. Ils n'étaient que de vulgaires pantins, comme toujours, pas des protecteurs. Pour un jeu malveillant, il changea toutefois de position et même de toit, le bruit de ses sauts très largement couverts par les vivats de la foule en émoi. Il trouva une meilleure cachette, derrière une fenêtre aux angles secs, qui donnait sur une rue secondaire. Son poste pouvait semblait peu propice, n'offrant qu'une visibilité réduite sur les grandes artères du bourg et sur l'allée du château, mais il voyait parfaitement l'estrade. Par conséquent, il verrait aussi parfaitement les dirigeants du royaume.

Pris dans ses sombres intentions, il déposa en silence son sac et en tira son arc et une flèche et guetta l'arrivée du roi. Ce gros pataud, naïf et impuissant. Quand Ganondorf avait révélé sa véritable nature, il avait été l'un des premiers à tomber, et Link doutait que le sorcier avait eu à se servir de sa sinistre magie pour vaincre. Son regard perçant regarda le bonhomme, acclamé par une foule déchaînée, saluer ses sujets grimper sur l'estrade. Le jeune homme ignorait s'il croulait en montant les marches, à cause du poids de ses atours au luxe exagéré ou de son ventre bien rond. Il regarda les soldats, tout aussi fascinés que les civils, et sentit un rictus lui tordre les lèvres. N'importe qui pourrait faire n'importe quoi sans aucun problème, à moins d'arriver au pas en hurlant ses intentions.

Il caressa la corde de son arc, et y encocha une flèche. Même d'ici, il pouvait parfaitement entendre la voix grasse du souverain réciter un texte mûrement préparé. Le guerrier aux nombreux talents banda l'arc, le doigt tendu pour guider son trait. Il ajusta soigneusement son tir, le roi était une cible si facile qu'il ignorait même s'il pouvait seulement songer à le rater. Lui qui autrefois avait abattu des Saigneurs dans le noir, des Toukors à l'autre bout du lac Hylia et même réalisé à plusieurs reprises des séries parfaites aux jeux de tir, voilà à quoi il en était réduit. A viser un gros bonhomme bouffi et immobile. Cela aurait été tellement facile, il voyait déjà le monarque s'écrouler, tué sur le coup, et la garde rester hébétée pendant que l'assassin disparaissait sans la moindre difficulté. Personne ne l'aurait jamais su. Link abaissa pourtant son arc, alors que la foule retenait son souffle ou bien poussait des cris d'allégresse. Il n'était pas venu pour abattre le roi, ni pour l'écouter. Il voulait seulement ne pas être mêlé à tout cela, pas alors que ses souvenirs le hantaient. Le Héros du Temps ferma les yeux, et se laissa envahir une nouvelle fois par ce mal qui le rongeait.

Sept ans s'étaient écoulés. Tout le monde savait que Ganondorf avait été en réalité un sorcier maléfique qui voulait conquérir le royaume, et qu'il avait été vaincu. Ce qui écoeurait Link, et lui interdisait de se réjouir, c'est que nul ne savait comment. On glorifiait parfois, ici et là, le roi, un mystérieux héros, peut-être un survivant d'un de ces peuples de l'ombre, comme étant l'auteur de la victoire du bien sur le mal. Mais jamais ce petit garçon, qui crut autrefois être Kokiri. Jamais on ne mentionnait l'enfant de la forêt, celui qui avait brandi l'épée sacrée, et combattu seul, soutenu seulement par quelques esprits - perdant ainsi ses rares amis - et une princesse sournoise. Ses lèvres se pincèrent à nouveau. La princesse Zelda, alias Sheik. Quelle sinistre idiote ! Elle l'avait envoyé risquer sa vie dans chaque temple, chaque parcelle hostile de son fichu royaume, au lieu de l'aider promptement à défaire le Malin et essayer d'économiser quelques vies et souffrances. Oh, elle avait bien pu prétexter que c'était pour qu'il s'entraîne et se forme, qu'il affine ses réflexes, et tout le reste... mais elle ? Elle faisait quoi pendant ce temps, à part se la jouer mystérieuse et le regarder risquer sa vie, seul ?

Il avait cru que quelque chose aurait pu se faire entre eux. Une complicité, une amitié, un amour peut-être... quand Sheik avait révélé sa véritable identité, tout s'était enchaîné bien trop vite pour qu'il ait le temps de lui en vouloir, si tant est qu'il en aurait eu l'intention. Après tout, la princesse ne pouvait pas s'exposer trop longtemps, même sous son déguisement, et elle l'avait tout de même guidé et aiguillé vers les outils qui lui auraient servi à combattre Ganondorf. Sans parler qu'elle voulait l'assister - selon ses dires - pour le combat final, mais que le sorcier lui avait ôté toute chance d'intervenir. Quelle plaisanterie ! Link frappa les tuiles du poing, se faisant mal malgré son gantelet. Elle était censée être une puissante magicienne, capable de voler - ou du moins de planer, comme il l'avait découvert lors de leur fuite quand le château s'écroulait - de changer d'apparence, de se téléporter, de télékinésie puissante et de tout un autre florilège de sorts... et elle aurait été arrêtée par un stupide mur de flammes ? Ou même, ne pouvait-elle pas simplement ramasser sa satanée épée légendaire quand elle s'était plantée à deux mètres d'elle ?

Mais admettons ! Link aurait été prêt à croire à tout ça, que Ganondorf soit suffisamment puissant pour entraver même les pouvoirs de la princesse - mais alors, pourquoi ne s'en était-il pas servi sur lui, qui n'était même pas magicien ? - et que son épée lui était réservée, et que nul à part lui ne pouvait s'en emparer. Tout cela... il aurait été prêt à l'accepter. En vérité, il l'avait fait, lorsque tout avait été fini. Il avait été un héros, et sa quête avait eu un sens, et une fin. Puis, voulant donner une seconde chance à Hyrule, elle avait entonné le chant du Temps et le monde était revenu comme il était autrefois, avant qu'il ne retire l'épée, mais sans Ganondorf.

Ils avaient gagné, à ce moment-là, et Link avait cru que le monde serait effectivement beau, et en paix. Et d'apparence, ce fut le cas. Pas de guerre, plus d'ennemi, une famille royale prospère et rayonnante, soutenue par un peuple en liesse qui était persuadé d'être en sécurité grâce à ses dirigeants. Et pas de Héros du temps.

Le petit garçon de la forêt n'avait pas eu sa place dans l'Histoire, quelle qu'elle fut. Si cela l'avait troublé au premier abord, Link n'y avait pas vu de raison de se faire du mouron pour autant. Après tout, il avait sauvé le monde parce que c'était son devoir, pas pour la reconnaissance ou la gloire. Il avait juste voulu que tout redevienne comme avant, à pouvoir vivre chez les Kokiris comme les Hyliens, avec ses amis, et peut-être se trouver une compagne, maintenant qu'il connaissait la vérité et qu'il pouvait espérer se fonder un avenir. C'est là que ses problèmes commencèrent réellement.

Il sortit de ses sombres pensées pendant quelques instants, lorsque les cris redoublèrent d'intensité et que le roi quittait l'estrade. Link regarda alors la princesse lui succéder. La princesse, la belle princesse aux cheveux châtains, éblouissante dans sa splendide robe blanche et or, la gorge nue dans sa tunique mauve. Ses doigts se serrèrent sur son arc et la flèche. C'était elle la première à lui avoir fait comprendre qu'on avait plus besoin de lui. Au début, ils avaient continué à se rencontrer assez fréquemment, en cachette, comme par jeu en mémoire de leur première rencontre. Cela les amusait. Link avait espéré pouvoir compter sur elle, puisqu'elle avait elle-même compté sur lui. Les Kokiris l'avaient toujours vu d'un mauvais oeil, quand il était jeune, et seule Saria le défendait et l'aimait pour qui il était. Mais... comme Ganondorf, les Sages n'étaient pas revenus sur Hyrule, et Saria était devenue la gardienne d'un temple fantôme perdu au fin fond des bois.
Puis Darunia, son "frère de sang", Chef des Gorons, devenu l'esprit de la Montagne.
Ruto, princesse Zora et son épouse, un peu sans son accord. Bon, honnêtement il n'y avait pas que du mauvais à ce qu'elle ne revienne pas, mais ses manières hautaines et son caractère franc lui manquaient.
De même pour Nabooru et Impa. Il ne les avait pas vraiment connues, mais il savait qu'il pouvait leur faire confiance, qu'ils s'étaient serrés les coudes durant les pires épreuves. Cela avait créé des liens entre eux.

Et Navi... ô combien elle lui manquait, cette petite luciole horripilante. Qu'est-ce qu'il n'aurait pas donné pour ne pas s'énerver sur elle car elle le harcelait toutes les trente secondes. Il n'avait jamais compris pourquoi sa fée l'avait abandonné, et n'avait jamais pu s'en remettre complètement. De plus, revenir de l'extérieur sans elle et sans Saria ne lui avait valu que d'être rejeté de plus belle par les Kokiris, car l'Arbre Mojo était toujours mort... et la graine qui lui succéderait n'avait pas encore germé. Les Gorons et les Zora eux, avaient su l'accueillir. C'étaient de braves gens... mais Link n'avait pu se résoudre à vivre en leur compagnie. Il était un athlète, capable de gravir la montagne presque aussi vite que les mangeurs de cailloux, et de suivre les hommes-poissons dans leurs concours de nage et de plongeon sans avoir à rougir, mais il restait un simple Hylien, et la chaleur infernale de la montagne - ainsi que le régime très... minéral - tout comme l'humidité permanente du bassin souterrain ne lui convenaient pas. Et puis, il ne s'y sentait pas à sa place, il n'était pas comme eux. Cela non plus en tout cas, n'était pas la faute de la Princesse Zelda.

Mais avec le temps, d'abord les mois, puis les années, la future reine s'était peu à peu détachée de lui. Elle lui accordait moins de temps, et moins longtemps. Et au lieu de devenir amis, voire amants, Link s'était senti devenir... une connaissance, un "remercié", et c'est tout. Un sentiment noir commença à naître en lui alors, une sensation désagréable, qui lui nouait la gorge et l'estomac. Il avait l'impression d'avoir été utilisé, puis jeté. Il s'était alors fait une raison, en se disant que Zelda avait les siennes. Après tout, elle était une princesse ! Elle avait des devoirs et des responsabilités, en particulier pour sa vie privé, puisque chacune de ses décisions impacterait tout le royaume. Elle ne pouvait fréquenter le premier venu. En tant que Héros du Temps, et celui qui avait défait Ganondorf, Link pensait être pourtant un bon parti mais... ses exploits étaient ignorés de tous. Alors il s'était dit qu'il se contenterait de la regarder de loin, en lui faisant confiance pour faire de ce royaume le plus beau qui soit. Et puis honnêtement, Link ne se voyait vraiment pas sapé comme le vieux monarque, à faire des discours et des manières à tout instant. Jusqu'ici, son coeur était entaché par quelque noirceur... mais comme n'importe quel être humain.

Ne pouvant alors se rabattre ni sur Zelda, ni sur Saria, ni sur - les Déesses en soient louées - Ruto, Link avait alors songé à retrouver une certaine rouquine à la gorge agile. Elle, elle ne l'avait pas oublié. Il lui avait tout raconté, et elle avait accepté de le croire. Après tout, il était le garçon de la forêt et son ami. Et elle avait pu voir dans ses yeux qu'il ne lui mentait pas. Il laissa ses doigts s'égarer sur son autre boucle d'oreille, dorée elle, alors qu'il repensait à ses doux moments partagés avec la fermière. Le jour ils travaillent avec complicité et riaient, le soir ils chantaient et jouaient de la musique, la nuit ils sortaient sous la lune, en se tenant la main en silence ou à se raconter des histoires, parfois d'aventure, parfois d'horreur. Ils s'étaient certainement aimés, et ils mangeaient à leur faim dans un royaume qui prospérait. Et puis, il était libre. Lorsqu'il voulait quitter la ferme, pour deux jours ou deux semaines, cela n'était pas un problème. Elle l'accueillait toujours avec le même sourire, la même affection. Aujourd'hui encore, cela durait ainsi.

Mais Link n'avait plus le coeur à aller la voir. Car petit à petit, il avait réalisé qu'il n'était pas à sa place. Si rien de tout cela n'était effectivement arrivé, il aurait été un petit garçon ayant grandi chez les Kokiris. Il aurait probablement rencontré Malon, et lui aurait voué le même amour qu'à ce jour. Il était même prêt à parier qu'il aurait pu fonder une famille avec elle, et la perspective n'était pas déplaisante... mais c'était arrivé. Ganondorf avait existé, et il s'était battu. Et lui ne pouvait pas l'oublier. Il ne pouvait pas oublier qui il avait été, ni ce qu'il avait fait. Ce sentiment d'avoir un véritable devoir et les aptitudes de le faire, de voir le chaos devenir ordre, et les ténèbres céder face à la lumière. Link ne pouvait pas oublier avoir été un héros, et de s'être senti vivre. Aussi, il n'arrivait pas à accepter l'idée de devenir un pauvre fermier, qui élèverait chaque jour, à chaque fois de la même façon, les mêmes fichues vaches, chevaux et moutons. Il était le Héros du Temps, et s'était déjoué de tous les pièges et maléfice de ses ennemis. Comment pourrait-il se résoudre à s'enfermer dans un éternel quotidien ?

Et là venait le coeur du problème. Sa vie serait vide. Il ne regrettait pas l'époque où il risquait la mort à chaque instant, et où sa défaite signifierait la fin d'Hyrule... mais il n'aimait pas non plus celle-ci, où sa seule récompense était la solitude et l'ennui. Il était le héros d'un temps qui n'avait jamais existé, enfermé dans un autre temps où il n'avait ni passé ni futur. Ce monde n'était pas, et ne serait jamais le sien. Voilà quel était l'ultime cadeau de la princesse Zelda.

Ses mains tremblaient sur son arc, alors que l'héritière de la couronne se fendait à son tour de remerciement à son peuple. "Son" peuple, ben voyons. Tout pour ceux qu'il avait sauvés, mais même pas un murmure pour le Héros du Temps, pas vrai ? Encore qu'il pouvait la comprendre sur ce point, ce titre n'avait plus de sens. La princesse s'était empressée de sceller le Temple du Temps, et l'épée de légende avec quand ils étaient revenus. Ainsi, le héros courageux qui s'était dévoué à sauver le monde avait disparu en même temps que son ennemi et que son arme. Link n'était plus que l'ombre de ses deux existences, celle qu'il aurait pu avoir, et celle qu'il avait eue, sans jamais pouvoir en récupérer une des deux. Cette pensée le hantait désormais, au quotidien, depuis des années. En particulier en ce magnifique "jour de fête". Sept ans après la défaite de Ganondorf. L'époque où, dans une autre trame d'existence, il était réapparu pour apporter la lumière et l'espoir dans un monde désolé. Ils étaient à la même époque, mais rien n'était pareil. Et surtout pas lui.

Sa vue perçante se fixa avec haine sur la princesse qui s'adressait à son peuple qui ne l'incluait pas. Elle vantait leurs talents, leur mérité, se réjouissait d'un monde en paix. Il banda à nouveau son arc et la désigna de sa flèche. Pour se distraire, par défi, pour protester contre ce monde qui tournait sans lui. Puisqu'ils vivaient sans lui laisser la moindre place, n'ayant pas d'ennemis, et pas besoin de héros, pourquoi ne leur rappellerait-il pas à quoi ils avaient échappé ? Ce serait tellement facile...

Ses doigts tremblaient fébrilement sur la corde. Il mourait d'envie de le faire, de montrer qu'ils avaient eu tort de l'oublier et de le jeter. Son sens moral s'opposa à cette volonté morbide. Qu'est-ce que ça lui apporterait ? Même s'il tuait princesse et roi, et qu'il ravageait le château, sa vie ne serait pas différente. Au contraire, ce serait lui le méchant. Il ricana en repensant au temple de l'eau, et à son double noir. Ce souvenir l'aida à exorciser cette horrible haine et il baissa son arc. Link regarda à nouveau la princesse, et remarqua sa couronne. Elégante, raffinée. Elle était sertie d'un rubis arrondi, probablement poli par des maîtres, et elle brillait de mille feux lorsque les rayons du soleil la touchaient. Un défi à sa hauteur ne put-il s'empêcher de penser. Une façon de lui tirer dessus, sans le faire. Il n'aurait pas eu grand-chose à perdre après tout, à part s'amuser d'un jeu malsain. Et puis, cela aurait simplement semé la panique. Personne ne serait blessé. Sauf s'il se ratait, bien sûr. Auquel cas elle la prendrait en pleine tête. Ce serait dommage, pas vrai ?

L'ancien héros secoua la tête pour chasser ses pensées et ne pas se laisser tenter. Il était un tireur d'élite, mais il suffisait d'une seule fois, d'une seule toute petite erreur, et sa vie serait réellement foutue sans espoir de retour. Puis il prêta l'oreille à son discours un moment, et la haine l'envahit à nouveau. Il n'existait même pas dans sa belle histoire. Même pas une mention, même pas une supposition de ses actes. Il avait été grandiose dans un contexte qui n'a jamais existé, aussi ses victoires n'étaient plus que des rêves. Il tira à fond la corde de son arc, l'empennage de la flèche contre sa joue et le doigt tendu. Vise la couronne, vise le rubis réussit-il à se dire avant de commettre l'irréparable. Il rajusta sa visée, fermant un oeil pour ne pas troubler sa vue. Un reflet fit scintiller le joyau, comme une cible qui se mettait à briller en disant "Plombe-moi !". Link retint son souffle, verrouilla sa position, et décocha.

L'ancien héros regarda avec une étrange fascination le trait filer vers la princesse insouciante. La flèche frappa le rubis et brisa la couronne sous le choc, la dispersant en plusieurs morceaux qui s'éparpillèrent dans les airs alors que la princesse lâchait un cri de surprise et de douleur tandis que la foule entière s'étouffait sur un même hoquet de stupeur. Un sentiment grisant bouillonnait dans les veines de Link alors qu'il voyait Zelda tituber en se tenant la tête alors que ses gardes se précipitaient pour l'entourer en levant leurs boucliers. Le choc l'avait légèrement blessée, mais elle n'aurait probablement même pas besoin de soins. Il s'esquiva simplement derrière sa cheminée, serrant son arc contre lui alors que son coeur tambourinait dans sa poitrine. La scène repassait en boucle dans son esprit, la couronne qui vole en éclats et Zelda qui crie en vacillant. Alors que le peuple paniquait dans un mouvement de terreur, aux cris des fuyards s'ajoutaient ceux des pseudo-braves qui voulaient se ruer sur leur princesse pour la protéger, causant ainsi une panique encore pire en entrant en conflit avec les gardes qui voulurent fouiller la cité, mais se heurtaient à des masses désordonnées. Link lui savourait l'étrange sensation de plaisir qui l'envahissait. Enfin, il l'avait fait. Après toutes ces années de colère et de frustration, il l'avait fait. Il avait tiré sur Zelda.

Formuler cette pensée une première fois lui procura une nouvelle bouffée de cette ivresse macabre. Qu'est-ce que cela lui faisait du bien ! Mais à la seconde formulation, alors que l'adrénaline commençait déjà à perdre son effet, sa satisfaction se changea en doute. A la troisième, elle se mua en horreur. Il tendit soudainement son arc à bout de bras, les yeux écarquillés, comme s'il agissait d'un horrible monstre. Mais qu'ai-je fait !?

Chapitre 2 : L'ennemi de mon ennemi...   up

Link se mordit le poing, n'arrivant pas à croire l'acte qu'il venait de commettre. Il le savait que la princesse ne l'avait pas oublié pourtant, elle avait tenté durant des années, et essayait peut-être même encore aujourd'hui de lui faire une petite place, mais qui l'aurait crue ? Qui aurait pu prêter crédit à la folle histoire d'un enfant des bois qui voyagerait dans le temps pour vaincre le terrible sorcier ? Quand elle était jeune, cela passait pour une fable d'enfant, un de ces contes qu'on inventait pour jouer, mais aujourd'hui adulte elle ne pouvait pas se permettre de montrer une faiblesse d'esprit.

Et lui venait de lui tirer dessus, mettant bêtement en danger la vie de son amie. Mais quel crétin il faisait ! Il se frappa de dépit, avant de tendre l'oreille avec nervosité. Les soldats commençaient à gagner la rue, ils ne pouvaient rien faire contre un sorcier aux pouvoirs démentiels, mais ils restaient la fine fleur de la garde royale, identifier le point de départ d'un projectile était un jeu d'enfant pour eux.

Le jeune homme en vert fourra son arc en maugréant dans son sac et prit la poudre d'escampette, ne tenant pas à ce qu'une foule armée lui tombe dessus. Il avait déjà commis une bien trop grande faute en décochant un trait sur Zelda, il n'était pas question de se battre avec ces soldats qui ne faisaient que leur noble travail. En quelques bonds, il changea de toits et de rues sans peine. Son oreille pointue frémit lorsqu'il entendit un homme crier "l'assassin est sur les toits !". Le temps lui était compté, il avisa les bâtiments les plus proches et jeta son dévolu sur un toit aux angles prononcés, se glissant avec agilité hors de vue, au surplomb d'une rue éloignée. Il s'abaissa au ras des tuiles pour se faire discret et guetta les sons qui agitaient la cité désormais, les ordres secs ayant remplacé les cris de joie. S'il pouvait se fier à son ouïe, les soldats commençaient à envahir les hauteurs. Il était temps de filer.

Il accrocha son sac à la chaîne de son grappin pour le faire descendre jusqu'à la rue en dessous sans dégâts, puis sauta directement au sol. Il se réceptionna avec une roulade, dispersant l'énergie de sa chute pour atterrir sans aucun mal, puis ramassa son sac et se faufila le long des murs pour rejoindre les remparts, espérant pouvoir plonger hors de la cité alors que son coeur tambourinait dans sa poitrine. Il n'entendit bientôt plus que ses battements sourds et commença à se haïr. Non seulement il opérait une tentative de meurtre sur une personne royale et amie, mais en plus il fuyait comme un vulgaire criminel. Durant un moment, alors qu'il surveillait le moindre toit, le moindre angle de rue, Link se demanda s'il ne ferait pas mieux de rejoindre la place de la fontaine et de faire comme s'il n'était au courant de rien et avait été attiré par l'agitation soudaine. Après tout, personne ne l'avait vu, et ceux qui connaissaient vaguement son nom savaient qu'il s'entendait plutôt bien avec la princesse. Mais il ne put s'y résoudre. Trop risqué, trop... fourbe. Devoir fuir et se cacher de cette façon le dégoûtait déjà, il ne tenait pas en plus à se servir de sa relation avec Zelda pour se mettre à l'abri de sa propre faute.

A bout de nerfs, il s'adossa à un mur près de l'escalier qui menait au chemin de ronde de la muraille et se passa une main sur le visage. Il ne savait même plus où il en était, s'il devait aller la voir pour lui expliquer, mais il craignait alors sa réaction. Elle aurait toutes les raisons du monde de le haïr et se détourner de lui pour de bon. Peut-être même qu'elle ordonnerait à ce qu'on l'arrête pour tentative d'assassinat. Link voyait déjà les lances de centaines de soldats s'abaisser vers lui, et craignait de n'avoir rien à y redire. On l'exécuterait peut-être même, ou pire on le jetterait dans une oubliette, et il n'aurait plus que ses yeux pour pleurer ce destin qu'il avait réellement gâché.
Mais... peut-être pouvait-il tout expliquer quand même à la princesse. Ils avaient toujours eu un lien très fort qui les avait unis en dehors du temps et de l'horreur. Liés par le destin et la Triforce... peut-être que...

- Hé vous, qu'est-ce que vous faites ici ?
Link sursauta si fort qu'il trébucha en retombant sur son sac, qu'il ramassa avant de décamper à toutes jambes vers l'escalier. Un soldat venait de l'apercevoir, type suspect qui se tenait à l'écart de tout, et appelait déjà du renfort.
- Par ici ! Je l'ai trouvé, près des remparts !

La patrouille sur les murs le repéra rapidement et commença à courir pour l'intercepter, brandissant lances et arcs en le sommant de déposer les armes et de se rendre. Il était grillé, maintenant qu'ils l'avaient vu, il n'avait plus le choix, il devait fuir ou combattre. Et même en cet instant, même si Ganondorf lui-même revenait des limbes et lui donnait la chasse, Link se refusait à lever son arme contre des innocents. Il rentra la tête dans les épaules quand une flèche claqua contre la pierre, à peine une largeur de main à côté de lui. Les soldats essayaient à présent de l'arrêter à tout prix.

- Attendez ! Je peux vous expliquer, ne tirez p...
Deux traits filèrent en réponse. L'ancien héros se tortilla avec vélocité pour les éviter, bien qu'une flèche lui griffa tout de même l'épaule. Les soldats dans la rue commençaient à gravir l'escalier, et ceux de la muraille lui fonçaient dessus. S'il courait, il finirait par se faire attraper, ou tout simplement abattre. Une nouvelle volée de projectiles fila dans les airs, il n'arriverait pas à l'esquiver celle-là. Link saisit son fidèle bouclier Hylien et se ramassa dessous, laissant les tirs ricocher contre l'acier, puis il balança son sac par-dessus la rambarde.
- Ne le laissez pas s'échapper !
- Abattez-le !

Le héros ne tarda pas à suivre son sac, escaladant en une seconde le muret et plongea d'un grand saut jusqu'aux douves. Il dut nager brièvement à contrecourant pour récupérer son barda et se laissa ensuite porter la rivière en se recroquevillant sous son bouclier alors que les flèches traçaient de fins couloirs blancs de bulles en pénétrant dans l'onde, mais l'eau les rendait inoffensives. Finalement il creva la surface, à près de vingt mètres de son entrée dans la rivière pour respirer. Un son de cor résonnait fort par-dessus le bourg, signe qu'on donnait l'alerte, et la chasse à l'homme. Sa description devait déjà circuler parmi les rues. Le jeune homme se colla au bord de la rivière lorsque les flèches volèrent à nouveau, battant des pieds pour rester à la surface en se laissant porter par le courant, regardant tristement la ville qu'il avait sauvée vouloir sa tête. Son moral finit de couler plus sûrement que ses anciennes bottes de plomb alors qu'il réalisa vraiment qu'il était devenu un criminel. D'un humble et courageux héros, il était devenu un pauvre bandit sans foyer ni amis.

Il raccrocha son bouclier tandis qu'il arrivait hors de portée des tirs hostiles et se retourna pour nager. La cavalerie ne tarderait pas à sortir du bourg et à le courser, aussi s'il ne se dépêchait pas, elle n'aurait qu'à le pêcher comme un vulgaire poisson. Rapidement, Link évalua ses cachettes potentielles. La plus sûre serait les Bois Perdus, aucun Kokiri ne prendrait le risque d'aller l'y traquer, et les Hyliens ne pourraient jamais l'y suivre... mais cela pouvait mettre en danger le peuple de la forêt autant que ses poursuivants, et s'il refusait d'être jeté en geôle et traité comme un bandit, il refusait tout autant de causer la perte d'innocents. D'autant que la forêt était loin, et qu'il n'y avait que des terrains à découverts là-bas... ou des passages cachés.

Cela lui donna une idée. Il connaissait bien cette rivière, elle coulait depuis le domaine Zora, passait jusqu'aux frontières des terres Gerudos et finissait par se jeter dans le Lac Hylia. Un parcours quelque peu mouvementé, mais ce ne serait pas la première fois qu'il le ferait. Il accéléra la nage en songeant au fait que l'annonce de sa "tentative de meurtre" allait vite faire le tour du royaume, et que des soldats allaient probablement l'attendre à chaque sortie potentielle de la rivière, y compris au lac. En se dépêchant de suivre le courant, qui se changerait bientôt en torrent en passant par la gorge Gerudo, peut-être pourrait-il atteindre les eaux profondes avant que les chevaliers ne puissent l'intercepter. Il possédait toujours sa tunique bleue, tissée par les Zora et qui lui conférait la très pratique capacité de respirer sous l'eau. Ainsi, il n'aurait plus qu'à se cacher et à se faire passer pour mort, ou tout du moins disparu, ou même à regagner le domaine des hommes-poissons. Et de là, rejoindre le passage secret vers les Bois-Perdus et s'y dissimuler jusqu'à ce que l'affaire se tasse, ou qu'il sache quoi faire.

Link jeta un oeil derrière lui, au loin il pouvait déjà apercevoir une colonne de cavalerie lui donner la chasse. Il accéléra encore. Son plan était risqué, les Zoras l'appréciaient, tout comme les Gorons, et les uns comme les autres accepteraient certainement de le protéger... s'il avait été victime d'une erreur judiciaire. Or, il était bel et bien coupable : Il avait réellement tiré sur la princesse Zelda. Eventuellement, l'un de ces peuples pourrait tout de même le couvrir, ou le soutenir durant les explications... mais quel "ami" aurait-il fait s'il avait ramené une armée sur le pied de guerre au coeur de ces peuples pacifiques ?

Une pensée amère lui serra le coeur et lui tordit les lèvres. Une de ces sombres réflexions qui l'avait poussé à faire cette monumentale erreur. Les Hyliens étaient des fous, et étaient capables du pire lorsqu'on leur en donnait l'occasion. Lui qui avait vu leurs secrets honteusement enfouis, au fond du puits Cocorico et du sinistre Temple de l'Ombre, le savait. Les Sheikahs avaient été massacrés par les soldats de la famille royale. Non pas sur le champ de bataille, mais chez eux, dans leur propre sanctuaire. Ses traits se déformèrent en une moue dégoûtée quand il repensa à ce qu'il avait vu et traversé, dans ce fameux temple. Les mort-vivants, incapables de quitter ce monde tant leur fin avait été atroce. Les traces de mutilations, de torture, tout. Le mystérieux peuple de l'ombre avait subi mille tourments avant de finalement être exécuté. Le souvenir pénible des abominations qui avaient tenté de faire de lui l'une des leurs continuait à hanter sa mémoire, et le faisait encore parfois se réveiller en sursaut la nuit.

Les Hyliens étaient fous, et étaient capable du pire... il comprenait mieux comment il avait pu tirer cette flèche. Le nageur avait du mal à respirer, la poitrine serrée par cette horrible réalité. Il sentait ses yeux devenir humides, sans que la faute n'incombe à la rivière tandis qu'il approchait de la gorge où le torrent s'accélérait. Au moins était-il certain qu'il ne pouvait trouver refuge chez les peuples qui l'acceptaient. Les soldats d'Hyrule auraient probablement répété le génocide Sheikah sans hésitation, accusant le moindre "non-humain" de complicité ou de préméditation.

Une douleur soudaine lui perça le dos et lui arracha un hoquet surpris en le tirant de ses pensées. Les cavaliers l'avaient rattrapé avant qu'il ne passe dans le canyon et bandaient leurs arcs pour l'abattre. Un homme de tête projeta un menaçant javelot dans sa direction. Link grimaça quand ses muscles protestèrent contre la flèche plantée dans son dos alors qu'il les sollicitait au maximum pour se coller à la rive alors qu'il luttait déjà contre le poids de son équipement. La lance le rata de très peu, deux autres flèches ricochèrent contre son bouclier, une troisième lui érafla le front. Il plongea avant de finir en pelote d'épingle, prenant une profonde inspiration en se laissant emporter par la masse de ses affaires et le courant. Une autre javeline le toucha à la cuisse, mais ne causa qu'une blessure superficielle. Au fond de l'eau, les projectiles n'avaient que peu de puissance, mais cela avait suffi à lui arracher une exclamation de douleur qui lui avait fait perdre un air précieux, et il devinait que les cavaliers le devançaient déjà plus loin et n'attendaient que de le cueillir.

Fort heureusement, il n'avait pas remporté les concours de natation avec les Zoras pour rien. Il pouvait encore tenir un moment, suffisamment pour plonger la main dans son sac à la recherche d'une Noix Mojo, bien qu'il ait du mal à croire qu'il s'en serve réellement contre des "alliés". Il coinça ensuite son sac entre ses genoux, s'empara à nouveau de son bouclier et se mit à l'abri en-dessous, serrant la noix explosive dans sa main libre et la jetant sur la première forme qu'il aperçut lorsqu'il creva la surface, fermant les yeux un instant avant l'impact. Même à travers ses paupières closes, le flash était éblouissant et la détonation lui fit siffler les oreilles. Il inspira aussi profondément que possible en profitant de la panique causée par l'arme neutralisante et plongea à nouveau, réalisant alors que deux autres flèches l'avaient atteint malgré son bouclier alors que de nombreux filets de sang le suivaient dans l'eau. Plantées dans le bras et sous l'omoplate, apparemment légèrement déviées et affaiblies par le fourreau de son épée, ses nouvelles blessures n'arrangeaient rien à sa situation, mais ne suffirent pas à l'empêcher de disparaître sous l'imposante chape de roche qui marquait le début du canyon, et qu'un homme sensé n'aurait jamais tenté de traverser à la nage. La pierre était épaisse et ne laissait aucun espace où reprendre son souffle alors que le courant s'accélérait dangereusement.

Link crut qu'il allait se noyer, balloté par le torrent qui prenait toujours plus de vitesse à l'entrée dans la grotte, alors que l'obscurité du passage continuait à l'envelopper. Blessé, et paniqué, son corps pompait dangereusement vite son oxygène alors qu'il accrochait à nouveau son bouclier au harnais et qu'il se débarrassait des flèches les plus gênantes. Il pensa à sa tunique bleue, qu'il possédait juste là, à portée de main, mais il se serait noyé bien avant d'avoir seulement retiré celle-ci. Et enfin, la lumière se montra à nouveau, signe qu'il pouvait revenir à la surface. Les poumons en feu, il se précipita vers le haut et ne se sentit jamais aussi heureux de pouvoir simplement respirer. Mais bientôt, il tomba de la première chute de la gorge, l'ayant oubliée avec son hypoxie et fit un vilain plat qui le sonna durement. Dans son état, un tel choc était dangereux. Il se démena comme un diable pour rejoindre le bord du fleuve et essaya de s'accrocher à quelque chose. Il y avait un pont, au milieu du canyon, mais il était trop loin pour son grappin, et celui-ci ne pouvait s'accrocher à la roche.

Le héros déchu serra les dents alors qu'il s'écorchait le bout des doigts, qui n'étaient pas couverts par ses gants, contre la roche. Un remous violent lui fit boire la tasse et l'écrasa contre la paroi, il s'étrangla en toussant, la vision brouillée par l'eau et la panique. Le fugitif ne pouvait pas lâcher son sac, il contenait nombre d'objets et équipements lui étant précieux, voire indispensables. Mais il était lourd, terriblement lourd, surtout trempé ainsi. S'il ne faisait rien, il allait simplement couler. Il crut se faire écarteler quand sa main s'accrocha enfin à une prise dans la roche, le stoppant net malgré le courant, et lui arrachant un cri qui se perdit dans le fleuve.
Regrettant ses vieux gants de puissance, il se tira à la surface et put à nouveau respirer et chercher un appui avec les pieds, son poing droit fermement serré autour de son barda. Link s'ébroua, secouant violemment la tête pour écarter les mèches trempées de son visage et retrouver la vue, et étudia la paroi. Quelques mètres plus haut se trouvait une corniche qui lui était familière. La poitrine lui brûlant sous l'effort intense qu'il devait faire, et ses blessures n'arrangeant rien, le guerrier hylien remit à plus tard sa réflexion et se démena pour grimper de quelques dizaines de centimètres. Une broutille. Mais cela lui permettait d'échapper au plus gros du torrent furieux. Sa carrure fine mais puissante était un atout précieux dans cette situation, et il le savait. Link grimaça sous l'effort, mais parvint à accrocher tant bien que mal le sac sur son dos. Ce n'était pas une bonne idée, mais il ne pouvait pas faire mieux sans être certain de retomber à l'eau, avec la garantie de finir emporté cette fois jusqu'au lac.

Les deux mains libres, il put entreprendre, serrant les dents jusqu'à en avoir mal à la mâchoire à chaque fois qu'il sollicitait les muscles de son dos et de ses bras, l'ascension qui le séparait de son salut. Malgré l'urgence et la tension, le héros gravit méthodiquement la paroi, trouvant avec un soulagement sincère au-delà du raisonnable le rebord de la corniche et s'y hissa impatiemment. Une fois hors de danger, il se laissa rouler sur le dos et resta étalé un moment, à savourer le fait d'être encore en vie et de pouvoir reprendre son souffle. Mais bientôt, la douleur le rappela à la réalité. Son corps protesta contre la nécessité de recommencer à bouger, et le garçon de la forêt explora en grimaçant ses blessures pour s'assurer qu'elles étaient saines, retirant les éclats de roche ou de flèche qui y seraient restés, puis ouvrit son sac et farfouilla jusqu'à en extraire un flacon rempli d'une liqueur rouge.

Link déboucha la bouteille de verre et porta le goulot à ses lèvres, mais suspendit son geste. Son regard azuré se porta vers le haut de falaise, en face de lui. Plus loin se trouvait la forteresse Gerudo, et le désert. Contrairement aux autres peuples qu'il avait rencontrés dans son enfance, ou dans ce temps qui n'existait plus, Link n'était jamais retourné nouer de liens avec la tribu des sables. Cette peuplade presque exclusivement féminine avait toujours eu une dent contre les Hyliens, et c'était réciproque. En particulier depuis la tentative de Ganondorf, leur roi prophétique, de s'emparer du royaume. Le jeune héros avait jugé préférable de les laisser à leurs affaires, à panser leurs plaies et leur honneur en privé.

Mais ce jour-là, alors qu'il se tenait assis sur une corniche, à quelques mètres au-dessus d'un torrent déchaîné, blessé avec une potion de soin entre les doigts, et avec toute l'armée royale aux trousses, le guerrier aux oreilles pointues songeait que cette tribu qui l'avait déjà accepté dans son passé pouvait devenir une solution à son problème. Il savait comment gagner leur respect, et leur soutien. Même des gardes royaux, avec une autorisation signée par la main du roi en personne, n'auraient pas le droit de fouiller la forteresse des Gerudos... ni le courage de le poursuivre dans le désert, alors que lui savait parfaitement comment y survivre. Son esprit fonctionna à toute vitesse. Il avait besoin d'alliés, d'un point de chute, et de matériel.

Le jeune homme éloigna la potion de soin de ses lèvres et regarda son contenu carmin. Qu'importe ce qu'il pourrait bien faire, ou choisir de faire, par la suite, il aurait besoin des Gerudos pendant un bon moment. C'était le seul peuple qui ne risquait pas d'être massacré pour une simple suspicion de complicité, ou qui pourrait s'enfuir à temps... mais il ne pouvait pas se présenter à elles en pleine forme avec une armée aux trousses. Elles le vendraient simplement aux soldats, et auraient raison. L'ex-héros referma la fiole en grommelant. Il savait que les femmes du désert n'accueilleraient pas un criminel en fuite, elles avaient déjà assez de problèmes avec les Hyliens comme ça, en revanche il doutait qu'elles abandonnent un blessé sur leur territoire. Aussi paradoxal que cela puisse lui paraître, Link savait que s'il buvait cette potion, il était fichu. Il reboucha le flacon et le rangea dans son sac.

Son regard bleu comme un ciel glacé se tourna vers la falaise dans son dos, l'évaluant rapidement. Au pif, comme on dit, il n'arriverait jamais à la gravir, même en pouvant mieux ajuster son sac de voyage. Il avisa ensuite le pont, mais le jugea trop loin. Durant une seconde, Link se morigéna de n'avoir jamais pris la peine de ramasser plus de ses anciens équipements, au lieu de se contenter du grappin caché à Cocorico et de son arc, trouvé au Temple de la Forêt. Son attention se porta à nouveau sur la paroi. Il y avait des chances pour qu'elle soit trop haute également pour qu'il puisse juste se servir du grappin pour récupérer son barda une fois au sommet. Une fois de plus, l'ancien héros soupira, puis il regarda sa tunique verte et s'en défit, grimaçant quand il tirait sur une blessure.

Il en étudia la face dorsale, prenant note des trous qui la perçaient ici et là, et des larges taches qui assombrissait le tissu tout autour. Sa chemise de lin laissait apparaître son état déplorable également, son teint clair s'imprégnant très aisément de la couleur de vin que prenait le sang à l'air libre. Ses yeux se levèrent à nouveau, vers le chemin qui le mènerait chez les Gerudos, et avec un pincement au coeur il jeta sa tunique ensanglantée à l'eau. Puis il ouvrit grand son sac et entreprit de le vider de tout ce qu'il pouvait juger superflu. Ses vêtements de rechange - à l'exception des précieuses tuniques façonnées par les Gorons et les Zoras - furent les premiers à faire le grand plongeon. Avec un soupçon de réticence, il jeta également ses couvertures, gonflées et alourdies par l'humidité. Constatant l'état de ses vivres, il choisit de s'en débarrasser également sans se faire plus d'ennuis. Le jeune Hylien soupesa son sac, maintenant délesté d'accessoires pourtant essentiels à l'aventure. Il le trouva fort léger, mais quand il regarda à nouveau la falaise, le héros douta qu'il le fut assez. Aussi, avec une grimace, il passa rapidement en revue ses nombreuses armes et munitions. Il avait toujours mis un point d'honneur à se charger au maximum, "à l'époque", pour ne jamais être pris au dépourvu. Cela dit, aussi perfectionniste qu'il puisse être, Link devait reconnaître que cette surcharge était bien inutile ces jours-ci. Il n'explorait plus d'antiques donjons ou de tours maléfiques, et ne combattait plus de monstres ancestraux.

Aussi se débarrassa-t-il également de la moitié de ses réserves. Bombes, missiles teigneux, Noix Mojos, flèches, tout ce dont il pouvait "raisonnablement" se délester partit à la flotte. Quand il regarda la plus grosse partie de ses affaires régulières à la dérive, Link songea non sans un certain trouble que son allégement le servirait aussi d'une autre façon. Ceux qui trouveraient sa tunique déchirée et tachée de sang, accompagnée d'un flot d'affaires diverses et éparpillées, songeraient certainement qu'il avait fini au fond du fleuve. Cela n'épargnerait pas des recherches plus étendues, mais focaliserait les efforts sur le canyon, pour essayer de retrouver son corps et s'assurer de son sort.

Un frisson de dégoût le secoua quand il réalisa les magouilles auxquelles il se livrait. Jamais il n'aurait pensé toucher à ce point le fond. Le héros préféra chasser ces mauvaises pensées et referma son sac, l'accrochant aussi bien qu'il pouvait sur son dos, et se concentra sur la douloureuse ascension qui l'attendait. Après avoir soufflé un coup, et s'être débarrassé du plus gros de son fardeau, l'escalade était moins pénible, même s'il dut exploiter toute sa force physique et mentale pour la mener à son terme. A bout de souffle une fois sur la terre ferme, il s'éloigna de la falaise en rampant à moitié, commençant à s'inquiéter de l'étrange froid qui l'engourdissait alors que des vertiges lui faisaient tourner la tête. Ses pensées furent confuses quelques instants tandis que les oreilles lui sifflaient, puis il retrouva ses esprits et clopina jusqu'au pont. Sans l'influence malveillante de Ganondorf, les femmes du désert avaient laissé les ouvriers tranquilles cette fois, ce qui arrangeait bien l'Hylien aux cheveux d'or.

Quand il eut traversé, Link se retourna pour regarder l'édifice fait de bois et de cordes. Une sombre pulsion lui suggéra de le détruire, et il avait déjà la main sur son sac quand il secoua la tête, abandonnant la sinistre idée pour continuer à se traîner vers sa dernière chance. Sans parler du fait que ses bombes devaient être inoffensives, maintenant qu'elles étaient trempées, démolir ce passage ne pouvait que le desservir. Non seulement cela signalerait en très gros qu'il avait survécu au courant, mais était en plus remonté le long de la falaise, cela lui mettrait à dos les Gerudos auxquelles il allait déjà attirer bien des problèmes, et le reste de la population. Non, vraiment, ajouter le sabotage à la tentative de meurtre et au délit de fuite n'était certainement pas une bonne idée.

Il ne cessa de jeter des regards par-dessus son épaule, craignant à tout moment de voir débouler une troupe de chevaliers au grand galop qui lui ferait regretter d'avoir épargné le pont. Heureusement, il n'en était rien... pour l'instant. Même la très véloce Epona aurait eu besoin d'un bon moment pour faire le tour de la plaine d'Hyrule et circuler entre les rochers qui menaient au canyon, alors que les soldats en armure étaient bien plus lourds que lui et leurs montures bien plus pataudes que la puissante jument. Le jeune guerrier se garda toutefois bien de traînasser, car s'il avait mal estimé le passage du temps dans son épuisement, il serait contraint de se battre ou se rendre, et les deux choix étaient inenvisageables. Il ricana amèrement en songeant à l'ironie de la situation. Lui qui en était le héros voyait maintenant le temps devenir son ennemi.

Lorsqu'il arriva enfin en vue de la forteresse des femmes voleuses, le sauveur déchu parvenait à peine à se traîner. Il lui sembla vaguement avoir conscience que les sentinelles remarquaient sa présence alors qu'il titubait en direction de l'escalier qui menait devant le Gymnase Gerudo, réputé pour la difficulté de ses épreuves. Mais ses oreilles bourdonnaient, sa vue si perçante était maintenant trouble et il avait l'impression de ne sentir que l'air glacé gonfler sa poitrine à chaque inspiration. Il ne sentait plus le bout de ses membres et menaçait de s'écrouler à chaque pas qu'il faisait, les taches bordeaux sur sa chemise se faisant toujours plus larges. Il faut dire que même les athlètes les plus aguerris considéraient que nager dans le torrent, ou bien escaler le canyon, étaient des prouesses à la limite de la folie. Lui les avait enchaînées, blessé, et chargé.

Une main brune aux doigts fins le stoppa en se posant contre sa poitrine. Le jeune Hylien leva péniblement un regard voilé vers la fin de son voyage, à peu près conscient qu'il ne parviendrait plus à faire un pas de plus maintenant qu'il s'était arrêté, et croisa les yeux dorés d'une grande femme à la peau sombre. Malgré lui, un maigre sourire étira ses lèvres, il avait atteint son objectif. Les Gerudos traînaient une sinistre réputation, qui les accusait presque de tous les maux d'Hyrule, mais lui savait qu'elles avaient un code d'honneur strict. Il les devinait déjà, le traînant en prison ou à l'infirmerie pour lui éviter une mort pitoyable, avant d'envoyer paître avec des mots très fleuris les soldats qui viendraient envahir leur territoire jalousement gardé, démentant totalement de l'avoir vu passer. C'était un pari risqué, mais Link savait que les femmes du désert ne toléreraient pas des étrangers dans leur forteresse, à plus forte raison des hommes. Le soulagement d'être "en sécurité" ébranla sa détermination, la seule chose qui le tenait encore debout, et le monde devint noir alors qu'il s'écroula aux pieds de la voleuse aux yeux d'or.

- Vous êtes certain de ce que vous avancez, sergent ? demanda Zelda, la gorge nouée par l'information qu'on venait de lui livrer.
- Aussi sûr que le soleil se lève à l'aube, votre Altesse. Le suspect semblait lourdement équipé, était très agile, et portait une tunique verte.
- Je connais bien Link, vous pouvez m'affirmer que ce n'était pas quelqu'un qui essayait de se faire passer pour lui ?
- La ronde affirme qu'il était gaucher, votre Altesse. Et qu'il avait des cheveux aussi dorés qu'un champ de blé, les yeux bleus, et des boucles d'oreille.

La princesse se passa une main sur le visage, le coeur serré. Bien qu'elle ne parvienne pas à y croire, la description ressemblait tristement au détail près au Héros du Temps. Pourtant, il lui semblait invraisemblable que son ami, son ancien partenaire face aux forces du Mal, ait tenté de l'assassiner. La jeune femme laissa ses doigts s'égarer sur son front, là où la flèche l'avait écorchée, même si la blessure avait été rapidement et facilement guérie, et surtout sur son absence de couronne. Et si... il avait visé le symbole de sa royauté ? Zelda le savait, l'ancien Kokiri était un tireur hors-pair. S'il avait voulu l'abattre, il aurait pu le faire depuis l'extérieur des remparts même. Elle trouvait ça plus "logique" qu'il se soit lancé le défi d'atteindre sa couronne plutôt que sa personne. Mais la raison de ce geste continuait à lui échapper. Cela ne lui ressemblait pas, si bien qu'elle ne savait plus quoi penser.

- Votre Altesse ! s'écria un soldat essoufflé par une longue course, des nouvelles du Lac Hylia !
- Vous l'avez retrouvé ?

La princesse faillit bondir du trône, le coeur serré à la fois d'espoir et d'angoisse. On lui avait dit que les chevaliers étaient parvenus à le blesser avant qu'il ne disparaisse sous la roche, emporté par le terrible courant. La jeune femme voulait croire qu'il avait pu en réchapper, pour qu'elle puisse lui demander de s'expliquer, mais savait aussi que s'il était vivant, il se serait certainement caché. Autrement dit, si les soldats étaient parvenus à mettre la main dessus...

- Euh... presque, votre Majesté, bredouilla le milicien. On nous a rapporté qu'on a retrouvé une tunique verte dans le lac, maculée de sang, et qu'un grand nombre d'affaires allant des chaussettes jusqu'aux bombes traînaient dans son sillage.
- Et... son corps ?
- Pas de nouvelles, Princesse. On sait qu'il portait un équipement assez lourd, alors il a peut-être coulé au fond du torrent. On est en train de demander de l'aide aux Zoras pour...

Il se tut lentement en apercevant un des gardes royaux faire un signe au niveau de la gorge, lui intimant de se taire. Le soldat remarqua alors le visage défait, crispé de la jeune femme aux cheveux clairs. Link était un être mystérieux, pour la plupart de la population. Ses origines étaient floues, sa présence aux côtés de la princesse demeurait inexpliquée, et il semblait jouir de talents et de connaissances tout bonnement anormaux pour son âge. Cela dit, il entretenait une amitié a priori très forte, très complice même, avec la jeune héritière. Les soldats se rappelaient tous lorsque ce garçon de la forêt, comme l'appelaient certains, venait jouer avec elle parfois.

- Pardonnez-moi, fit le soldat en esquissant une profonde révérence.
- Ce n'est rien, dit la princesse en essuyant discrètement le coin de ses yeux humides. Vous disiez solliciter l'aide des Zoras pour draguer le fond du torrent ?
- C'est exact, nous attendons encore des informations à ce sujet, mais j'ai bon espoir que...
- Les Zoras sont les alliés de la famille royale, et de Link. Ils nous aideront. C'est une bonne idée, tenez-moi informée de la situation.
- A vos ordres, Altesse.
- Et faites passer le message à toutes les troupes, si vous trouvez Link, ramenez-le vivant. Et n'engagez pas les hostilités ! Vous n'arriveriez certainement qu'à le faire fuir, si vous ne lui aviez pas tiré dessus, je suis certaine qu'il serait venu s'expliquer.
- Sauf votre respect, votre Majesté...
- Assez ! Tel est mon ordre. Et contactez les Gorons et les Kokiris, qu'ils nous tiennent informés s'ils l'aperçoivent. Je ne serais pas surprise qu'il aille s'y réfugier, vos soldats ne pourraient le suivre sur leurs terres.
- Il en sera fait selon votre volonté, Princesse.

Le soldat la salua, avec un peu plus de raideur que ne l'exigeait habituellement le protocole, puis quitta la salle d'audience pour transmettre les messages, laissant la jeune femme s'avachir sur son trône. Si elle ne pouvait s'empêcher de se montrer soucieuse, au moins cachait-elle avec succès son effondrement. Elle ne comprenait pas ce qui avait pu se passer dans la tête de son ami, et craignait maintenant pour sa vie. Voir un héros être oublié avait déjà été une épreuve terrible, qu'elle s'était efforcée de supporter en lui accordant plus de liberté, sans essayer de le confiner aux us et coutumes de la cour, mais savoir ce champion de la lumière être désormais traqué comme un vulgaire criminel lui brisait le coeur. La princesse réprima un sanglot, refusant de céder en public, et pria silencieusement les déesses de protéger son ami au regard de saphir avant de faire signe de continuer les événements quotidiens. Il restait encore quelques heures avant le crépuscule, elle ne pouvait se permettre d'avoir l'air abattue ou craintive.

Chapitre 3 : La tribu du désert   up

Link s'éveilla d'un sommeil sans rêve, ouvrant ses yeux saphir pour découvrir des murs de pierre terne. Il était couché sur un lit de bois simple, à peine agrémenté d'un matelas raide, et se tenait sous une couverture de laine usée. Le drap le grattait et il devina qu'on l'avait en plus grande partie dévêtu. Ou qu'on lui avait trouvé un minimum de change de secours. Se sentant en forme, le guerrier devina que les Gerudos l'avaient efficacement soigné. Il reconnaissait les murs de leur forteresse, et se sentait soulagé que les femmes-voleurs ne l'aient pas jeté en pâture aux gardes à ses trousses.

- Tu es enfin réveillé ? fit une voix sèche qui traduisait de l'impatience.
- Oui.

L'Hylien guéri tourna la tête et prit connaissance de la présence de trois des guerrières du désert. Deux d'entre elles se tenaient à l'encadrement de la seule entrée de la pièce, leurs longues hallebardes à la main laissant clairement entrevoir son avenir s'il tentait de s'enfuir, alors que la troisième était installée sur une chaise contre le mur, se tenant la joue et le dévisageait de ses yeux d'or. Les deux gardes portaient un pantalon bouffant indigo, serré aux chevilles par des bandes de lin. Un morceau d'étoffe de la même couleur préservait leur pudeur, enroulé autour de la poitrine, et un autre masquait leur identité en même temps que leur visage tandis qu'elles avaient ramené leurs cheveux roux en un chignon serré à l'arrière du crâne.

La troisième en revanche, et il la devinait être leur supérieure, arborait une tenue similaire mais d'un rouge rosé, et présentait un enchevêtrement de bandes de cuir et de soie le long des bras. Elle affichait également un décolleté audacieux et un diadème ceignait son front, mettant en avant une émeraude de belle taille. De plus, elle portait des cheveux tirant même sur le rouge et les avait noués en une simple couette qu'elle laissait pendre. A vue de nez, Link estima qu'ils devaient lui arriver au bassin. Les trois femmes le surveillaient avec intensité. Finalement, celle assise brisa le silence.

- Je suis Kamaq, chef de la tribu Gerudo. Je pense que tu as beaucoup de choses à nous expliquer, dit-elle d'une voix cassante, se redressant sur sa chaise en croisant les bras en même temps que les jambes.
- En effet, répondit placidement le guerrier.
- A commencer par pourquoi tu débarques chez nous, dans notre forteresse, poursuivi par les soldats d'Hyrule, plus particulièrement en étant gravement blessé alors que tu transportais ceci.

Les yeux dorés de la voleuse se plissèrent d'un air mauvais, alors qu'elle produisait un petit bocal en verre, vide. Le héros déchu fixa la bouteille, reconnaissant là celle qui contenait la fabuleuse liqueur curative, et devina que les Gerudos s'étaient épargné la peine d'un soin minutieux de longue durée en lui vidant simplement la potion dans le gosier. Les muscles encore engourdis, Link s'assit doucement sur le lit. Il vérifia brièvement qu'il portait encore de quoi protéger sa dignité, puis laissa ses jambes pendre au bord du matelas pour se tourner face à Kamaq.

- Vous ne m'auriez pas accueilli sinon, avoua simplement le jeune homme.
Il devina l'agacement que sa réponse provoquait chez la voleuse à la crispation qui sembla saisir le visage, qu'il imaginait très beau sous son voile, ainsi qu'au tapotement nerveux de ses doigts sur la chaise.
- Et qu'est-ce qui te fait penser qu'on va te supporter longtemps, l'Hylien ? Tu vas répondre à nos questions, et on te balancera rapidos à tes p'tits copains.
- Je ne crois pas, non.
- Ah oui, et pourquoi cela gamin ?
- Parce que je ne peux pas répondre aux questions que vous voudrez me poser avant d'avoir votre entière confiance.

Son audace arracha un ricanement aux deux gardes de la porte, que Kamaq foudroya du regard avant de se lever. Elle, en revanche, ne semblait pas le moins du monde amusée.

- Si tu ne nous obéis pas, gamin, on va simplement t'éplucher vivant jusqu'à ce que tu nous supplies de t'achever.
- C'est sans doute vrai, concéda l'ancien héros, peu intimidé par la menace, mais je sais aussi que les Gerudos sont avant tout des femmes d'honneur, qui vouent un respect et une loyauté sans faille aux membres de leur tribu.

Le sourcil écarlate de Kamaq se dressa un instant d'incrédulité, avant qu'elle ne se ressaisisse en croisant les bras, le toisant de toute sa hauteur. Link finit par enfin se lever, mais lui arrivait à peine au nez. En dépit du fait d'être en caleçon, entouré de femmes-guerrières, le guerrier gardait un calme imperturbable, confiant dans le fait d'avoir déjà gagné leur respect autrefois.

- Et je sais aussi que vous admirez le courage, l'escrime, l'archerie, et l'équitation. Tout comme je sais que vous pouvez faire membre de votre tribu même un étranger, pour peu qu'il parvienne à suffisamment vous impressionner.
- Tu as l'air d'en savoir long, fit la voleuse après un silence méfiant, tu vas nous expliquer tout ça, et tout de suite.
- Je viens de vous le dire, je ne peux pas.
- Et pourquoi cela ?
- Vous ne me croiriez pas.
La patience n'était visiblement pas le fort de la femme aux yeux d'or, qui adressa un signe de tête à ses gardes, qui commencèrent à approcher.
- Je veux affronter en duel vos guerrières, passer l'épreuve d'archerie montée, et traverser le Gymnase Gerudo.

Aussitôt, Kamaq fit un geste de la main pour arrêter ses lancières. Ses yeux s'étrécirent à deux fentes suspicieuses. Cela faisait sept ans qu'elle était chef de la tribu, et elle était certaine de n'avoir jamais vu ce jeune Hylien dans les parages. Pourtant, il semblait exceptionnellement bien informé. Dangereusement bien informé. Elle tapota nerveusement des doigts sur son bras, en se demandant qu'est-ce qui l'inquiétait le plus au sujet de cet étranger. Sa connaissance de leur tribu, pourtant très discrète, ou son insupportable assurance.

- Et qu'est-ce qu'on y gagne, à te laisser faire ?
- Si je gagne, vous aurez eu du spectacle, un nouveau membre de valeur, et vos réponses. Un membre de la tribu ne mentira pas à un autre.
- Je voulais plutôt dire : Qu'est-ce qui nous empêche de te torturer jusqu'à ce que tu avoues tout ce que l'on veut savoir ?
- Hé bien si j'échoue, vous n'aurez qu'à faire ce que vous voulez de moi. Autant me garder en bon état, non ?

La femme du désert était sceptique. Cette histoire puait le piège, ou quelque chose de pire encore. Quelque chose qui pouvait être dangereux, et elle ne supportait pas de rester dans l'ignorance. Ce garçon savait trop de choses, soit il était un menteur au talent hors du commun qui n'attendait qu'une occasion pour sauver sa peau, soit il détenait un terrible secret.

- Bah ! Nous verrons bien. Tu as intérêt à être à la hauteur gamin !
- Je m'appelle Link. Il marqua un arrêt, regardant son misérable caleçon avant de reprendre. Je peux récupérer mes affaires ?
- Ben voyons. On va t'apporter tes vêtements, mais tu peux toujours rêver pour tes armes.
- Je n'en attendais pas plus.

Elle ordonna aux sentinelles de le surveiller et sortit. Après un long moment, deux nouvelles Gerudos apparurent, lance dans une main, des affaires du héros dans l'autre. Avec un mélange de mépris et de suspicion, elles les lui jetèrent sur le lit. Il enfila son pantalon, sa chemise, sa tunique verte, prenant soin d'ajuster le col avec un soupçon de coquetterie et enfin ses bottes, puis suivit les femmes du désert dehors. Elles l'emmenèrent à l'extérieur, les quatre lancières le surveillant avec méfiance tandis qu'elles songeaient qu'il ne semblait pas avoir besoin d'elles pour s'orienter dans leur forteresse, ce qui les dérangeait profondément.

Sous la garde des voleuses, Link se rendit jusqu'au terrain d'archerie. Là, de nombreuses Gerudos l'y attendaient. Il reconnut le stand de tir avec un mélange étrange de nostalgie et d'appréhension, et remarqua que Kamaq était là également, ses cimeterres pendant à ses hanches, et le sac du héros reposait à ses pieds. Elle l'ouvrit pour en extirper l'arc des fées, le tourna quelques secondes entre ses doigts fins, avant de le jeter au jeune homme.

- Montre-toi à la hauteur de tes prétentions, gamin. Ou on te fera regretter d'être né.
- Il y a pire destin que d'être à la merci des belles Gerudos, rétorqua avec un demi-sourire le guerrier avant de se diriger vers les écuries.

Link souffla lentement pour calmer les battements de son cœur et garder le contrôle de sa respiration. S'il avait toujours été excellent tireur, et plus encore s'il avait déjà remporté cette épreuve à une époque, cela faisait un moment qu'il ne s'était pas imposé un tel défi. Or, il ne pouvait pas se permettre d'échouer. Le jeune Hylien éprouva la tension de la corde et rejoignit le cheval qu'on lui avait préparé.

- Merci, Samae, fit-il à la Gerudo qui tenait alors la bride de l'animal.

La femme des sables le regarda avec des yeux écarquillés, s'éloignant alors qu'il montait en selle. Quelques voleuses murmurèrent entre elles, stupéfaites qu'il connaisse le nom de l'une des leurs. Le héros assura sa position sur sa monture, puis tourna le regard vers Kamaq, qui le fixait les bras croisés. Elle lui adressa un signe du menton, auquel il répondit de la même façon avant de talonner son cheval, encochant déjà une flèche depuis le carquois sur le flanc de l'équidé.

Il donna de la voix pour presser l'animal au galop, aligna la première jarre et libéra le trait qui la fit voler en éclat. Immédiatement, il encocha un deuxième projectile et le tira en visant à peine vers la grande cible située contre la falaise. La véritable difficulté de l'épreuve venait non pas d'atteindre une cible en plein dans le mille, mais d'abattre en un seul passage les jarres ET de toucher les cibles, heureusement celles-ci étaient grandes. Au grand galop, même lui n'avait pas le temps de prendre une visée correcte sur autant d'objectifs.
Sa flèche fila se planter dans la zone rouge, celle valant le plus de points, et le guerrier aligna déjà la jarre suivante. Plus petites, les abattre était plus impressionnant. Malgré la course de sa monture, le héros décocha trait sur trait, en bas, en haut, en bas, en haut, en bas, en haut. Les jarres explosaient en des sens différents alors que les tirs se fichaient dans un bruit mat dans les cibles de paille tandis que la corde claquait furieusement, étouffant même le galop féroce du cheval des voleuses. Il sentait ses doigts le cuire, protestant contre l'effort formidable qu'il leur demandait soudainement et il rata le dernier pot. Son cœur se serra un instant, l'anxiété le saisissant. Il la chassa la seconde suivante, plantant une flèche en plein centre de la cible, puis pivota sur la selle, explosant le vase d'argile d'un tir précis alors que le cheval s'éloignait. Passant tout près de l'un des grands poteaux qui délimitaient l'aire d'archerie, Link encocha un nouveau trait et le tira presque à la verticale. Il rata la zone rouge, mais parvint à toucher la jaune. D'une pression des genoux, il fit tourner le cheval autour du poteau, jouant de ses doigts pour les détendre en faisant rouler son arc dans son autre main. Quand sa monture entama le retour sur la ligne droite, le héros commença à tirer sur la cible opposé à celle qu'il venait de dépasser. C'était des tirs à longue portée, mais en comparaison à celui qu'il avait effectué au Bourg d'Hyrule, ce n'était même pas un échauffement. Non sans un certainement acharnement, le guerrier en vert décocha tout le reste de son carquois contre le poteau.

Lorsqu'il arriva à son point de départ, il tira la bride de sa monture et la fit s'arrêter. Il ne tarda pas à sauter de selle, et rejoignit Kalaq en s'efforçant de ne pas sourire avant de lui tendre son arc. Autour de lui, les Gerudos murmuraient leur surprise ou leur admiration. Lui qui était à peine un adulte, un étranger, et un mâle qui plus est, venait de montrer sous leurs yeux incrédules un talent de cavalier et d'archer rarement égalé.

- Ouais. Pas mal, concéda à contrecoeur Kalaq, en lui arrachant l'arc des mains pour le fourrer dans le sac. T'es pas qu'une grande gueule... mais tirer sur un tas d'argile et de paille, ce n'est rien comparé à ce qui t'attends.
- Je sais.

Elle ne supportait pas son assurance, bien qu'elle la comprenne un peu mieux après sa démonstration de force. Tandis qu'il se massait la main, puisqu'il allait bientôt en avoir besoin, Link suivit les Gerudos vers l'intérieur de la forteresse cette fois, accompagné par les guerrières désormais curieuses de voir s'il pouvait aussi égaler leurs guerrières avec une lame. Sur le chemin, il capta le regard insistant que lui lançaient quelques paires d'yeux, le plus souvent dorés, parfois violets, une fois même rouge. Le héros y répondit par un sourire forcé. Il appréciait réellement les Gerudos, bien qu'il ne soit pas vraiment d'accord avec leur doctrine du vol, mais ne pouvait s'empêcher de se sentir mal de les impliquer dans ses tristes affaires.
On l'entraîna à travers des couloirs et des angles, jusqu'à une grande pièce au milieu de la forteresse. Un bref instant, Link se dit qu'au moins il ne se battrait pas devant des geôles remplies de travailleurs terrifiés, puis il préféra se concentrer sur le combat à venir. Les guerrières Gerudos étaient encore plus redoutables que sensuelles, pourtant, d'autant qu'il avait eu toute sa jeunesse pour s'habituer à son corps, cette fois le héros ne pouvait nier qu'elles avaient des courbes à rendre fou le plus fidèle des hommes. Puis, les femmes du désert prirent place en cercle, près des murs, et la première duelliste s'avança.

Link écarquilla les yeux en l'apercevant. Si Kamaq, la chef de la tribu, était plus grande que lui, elle paraissait pourtant ridicule à côté de la guerrière qui lui souriait d'un air féroce. Il atteignait à peine sa poitrine, et là où les femmes du désert étaient comme lui, sveltes et bien sculptées, celle-là en revanche était un colosse, un mastodonte au féminin. Elle était bien plus large que lui d'épaules, qu'elle avait énormes d'ailleurs. Comme tout le reste en fait, en particulier s'il pouvait se fier à son décolleté. Il se ressaisit et s'avança lui aussi, un demi-sourire au coin des lèvres. Elle semblait très puissante, mais... elle demeurait humaine, tandis que lui avait forgé ses aptitudes au combat contre des monstres, des créatures surnaturelles ou gigantesques. Aussi redoutable que pouvait être la belle et grande femme, sa force ne serait que misère en comparaison de celle du terrible Ganon, ou d'un Hache-Viande.

- Alors mon mignon, tu te dégonfles ?
- Pas le moins du monde, répondit-il avec un sourire avant de se tourner vers Kamaq, auriez-vous l'obligeance de me rendre mes armes ?

La chef Gerudo lui retourna un regard méfiant. Après la prouesse du guerrier à l'archerie, Kamaq redoutait ce dont il était capable. Elle soupçonnait aussi son arc d'être enchanté, ce qui expliquerait sa remarquable précision... mais il était impossible de dénier le talent de son utilisateur. Cela lui donna une idée.

- Si tu es aussi fort que tu le prétends, je suppose que tu ne verras aucun inconvénient à nous affronter avec nos propres armes ?

Le jeune Hylien se rembrunit. Les choses se compliquaient soudainement. S'il s'était fait à l'idée de ne plus manier la fabuleuse épée de maître, la lame purificatrice, il demeurait un adepte du bouclier. Son regard azur se tourna durement vers la voleuse qui lui apporta une paire de cimeterres. Même sans son précieux bouclier, Link se savait capable de vaincre à nouveau les guerrières qu'il avait affrontées, sept ans en parallèle... sauf qu'il ne reconnaissait pas celle qui lui faisait face. Sans doute avait-elle connu un terrible sort durant les sept années du règne de Ganondorf, dans le temps dont il venait.

- Aucun, dit-il sèchement en prenant les sabres.

Brièvement, le guerrier éprouva le poids et l'équilibre de ces lames inhabituelles. La courbure prononcée des armes allait probablement le perturber pour l'attaque, mais il estimait être suffisamment agile pour compenser ce problème. En revanche, il redoutait l'usage de son bras droit. Conscient qu'il n'égalerait jamais une championne Gerudo avec sa main faible, il inversa sa prise sur le cimeterre et se résolut à l'utiliser défensivement.

Son assurance devenue concentration, l'ancien héros se mit en garde, de trois-quart et le bras droit en avant, sautillant sur l'avant de ses pieds pour rester sur ses appuis. Le voyant prêt, la colossale voleuse commença à lentement faire tournoyer sa lame. Fait inhabituel, elle portait un seul cimeterre, mais il faisait facilement la taille de l'Hylien. Elle réduisit la distance, accélérant la danse sifflante de son épée à chaque pas tandis que Link restait sur place, observant impassible ses mouvements. D'une passe habile, la Gerudo changea le cimeterre de main et le frappa de taille au niveau des épaules. Le guerrier dévia vers le haut le sabre alors qu'il se glissait en dessous pour frapper la femme à la cuisse, mais elle esquiva d'un pas, saisissant son cimeterre à deux mains pour l'abattre presque à la verticale. Link leva sa lame défensive en bondissant sur le côté, laissant le coup glisser à côté de lui sans dommage et tournoya pour l'atteindre au flanc tout en s'éloignant. L'attaque ne fit qu'effleurer la Gerudo cependant, la courbure du cimeterre réduisant sa portée. La grande femme chargea aussitôt, peu impressionnér par les virevoltes du jeune homme et le roua de coups brutaux qui le déséquilibraient. Qu'il parvienne à dévier les assauts d'un côté ou de l'autre, ou à les bloquer à l'aide de parades croisées, Link vacillait sous la puissance des attaques. La Gerudo était très forte, et lui très léger.

Un coup plus violent le repoussa dos contre le mur, les spectatrices s'écartant quand il approcha, et la géante vit là l'occasion de mettre un terme à cet affrontement à sens unique. Mais quand elle abattit son sabre, l'Hylien se jeta en avant et passa entre ses jambes en exécutant une roulade, lui entaillant profondément les cuisses au passage, avant de se relever d'un bond tourbillonnant dans son dos. Elle tomba à genoux en criant, et avant de pouvoir se retourner, elle sentit le fer acéré d'une lame contre sa gorge. A contrecoeur, elle dut reconnaître sa défaite sous les murmures admiratifs de ses consœurs.

On l'aida à se relever, même si elle protesta vigoureusement, et on l'amena à l'écart de l'arène pour la soigner. Le héros, lui, resta en place, à peine essoufflé, galvanisé par sa victoire. Finalement il n'avait peut-être pas à s'en faire. Les événements étaient très différents de ceux qu'il avait connus, mais il avait triomphé de bien pire. On ne le laissa pas se reposer que la seconde duelliste s'avança, armée elle d'une lance à la lame légèrement incurvée. Elle lui adressa un salut simple d'un hochement sec de la tête, qu'il lui retourna avant de se remettre en garde. Si son adversaire précédente était puissante et musculeuse, celle-ci en revanche était son exact opposé. Elle devait à peine arriver au menton de Link et ses membres affichaient une telle finesse qu'il s'en dégageait un sentiment de fragilité, mais le héros ne se laissa pas abuser, partant du postulat qu'elle s'appuierait sur la vitesse et la portée de sa lance.

Il eut à peine le temps de bondir en arrière qu'un éclat fila devant ses yeux. La Gerudo se replaçait déjà en garde en faisant tournoyer sa lance qu'il commença à sentir la morsure de l'acier en travers de son visage. Il essuya le sang d'un revers du poignet en fixant avec stupeur la jeune femme masquée. Celle-là, songea-t-il avec appréhension, cela n'aurait fait aucune différence qu'il ait ou non son bouclier. Il bondit en arrière dès qu'il la vit amorcer un mouvement, puis réalisa au rire des spectatrices qu'il avait pris peur d'une vulgaire feinte, et grossière avec ça. Link calma sa respiration, et recommença à sautiller sur l'avant de ses pieds, se convainquant qu'il pouvait le faire, et commença à s'avancer prudemment. La lance fila vers son épaule comme un éclair, il l'esquiva d'extrême justesse, surpris par l'allonge stupéfiante de la voleuse qui reprenait déjà l'assaut depuis un nouvel angle, visant cette fois sa jambe. Il l'esquiva en passant le pied par-dessus la lame courbe et s'avança pour frapper. D'un coup de hampe, la Gerudo repoussa son cimeterre et enchaîna d'un double coup au niveau des flancs. Le premier l'entailla légèrement et le second rencontra sa lame défensive, qu'il utilisa cette fois pour riposter, mais la voleuse se glissa dessous sans problème et lui balaya la jambe avec le bois de son arme. Link tomba le genou à terre, mais se reprit presque immédiatement d'une roulade alors qu'il entendait une lame à l'endroit qu'il venait de quitter. Recroquevillé au sol, il leva sa garde par réflexe. Un choc sourd lui confirma qu'il avait bien fait et il frappa à l'aveugle, sans rien toucher. Une couleur floue disparut sur le bord de son champ de vision et il bondit en avant, sentant un battement de cœur plus tard une lame entailler sa tunique dans le dos.

Il ne pouvait pas continuer à fuir ! Le héros se retourna, saisissant ses deux cimeterres comme avaient l'habitude de le faire les Gerudos, l'un pointant vers le ciel, tenu à hauteur du ventre et l'autre levé au-dessus de la tête, la pointe vers le sol. Si la pose parut troubler un instant la lancière, elle ne se laissa pas prendre à la provocation et claqua le premier cimeterre pour l'écarter. Elle porta un estoc à l'Hylien qui pivota en un tour complet, laissant la pique glisser à côté de lui et il répliqua d'une taille à la bonne portée. Evidemment, la voleuse la contra aisément, mais maintenant il prenait l'avantage pour l'assaut et essaya de la submerger de coups. La jeune femme ne se laissa pas déborder et parait ou esquivait autant qu'elle répondait à ses attaques, sautant et se fendant dans tous les sens. Le combat de cimeterres contre lance se changea bien vite en un ballet meurtrier, le héros déchu rivalisant d'agilité et de réflexes avec sa rivale.

Mais petit à petit l'échange tournait mal pour Link. Il était plus fort et endurant que la Gerudo, mais sans ses armes de prédilection il peinait à répondre à chacun des assauts fulgurants de la voleuse et encaissait de plus en plus de coups. La lancière reprit une distance raisonnable après avoir évité une double coupe et frappa de biais vers le haut. Le héros roula en avant et attaqua de taille. Mais tandis que la Gerudo plaçait déjà sa lance pour arrêter l'attaque, Link changea subitement de direction et inversa son mouvement pour attaquer avec un revers ascendant vertical qui blessa sévèrement la jeune femme, qui aurait perdu son bras si elle n'avait pas de tels réflexes. Voyant là son avantage, le héros essaya de la prendre de court et la poursuivit, sans avoir le temps de reprendre son propre souffle. Un coup de hampe en pleine tête le sonna à moitié, et il rata la parade d'un revers en biais qui lui entailla le ventre, lâchant un cimeterre avec un hoquet étouffé.

La Gerudo blessée était petite, mais tenace. Malgré les blessures et la fatigue, elle trouva la force de faire tourner sa lance encore une fois pour lui faire prendre de la puissance et tenta d'achever le guerrier blond. Mais le héros était encore plus déterminé, et leva son sabre restant pour encaisser l'attaque, puis abandonna son arme et saisit à deux mains le bois meurtrier avant de tirer l'hast à lui. Surprise, la Gerudo légère se fit emporter également et Link se jeta en avant, bondissant pour lui envoyer son genou dans l'estomac avec un cri féroce. La jeune femme se plia en deux en sentant ses poumons se vider de leur air. Il la fit reculer d'un nouveau coup de pied dans le ventre, puis se retourna pour lui envoyer son talon en pleine figure. Sonnée, la Gerudo s'écroula sur le ventre et resta à terre alors que le héros déchu la destituait de son arme. Quand elle revint à elle, elle découvrit la pointe de sa propre lance à deux doigts de son visage. Elle admit sa défaite à son tour, et immédiatement le fer menaçant s'éloigna, avant d'être remplacé à sa grande surprise par une main grande ouverte. Incertaine de comment interpréter ce geste, elle accepta malgré tout sans réfléchir la paume tendue qui l'aida à se relever, sous les acclamations de quelques voleuses qui commençaient à grandement apprécier le bel étranger aux nombreux talents.

Sans la moindre rancune, et même un début de sourire, Link rendit son arme à la lancière et la gratifia d'une tape amicale sur l'épaule avant d'aller ramasser ses cimeterres en titubant. Il essaya de paraître fort et stable, d'impressionner le public, mais il commençait à douter de sa capacité à gagner par ses seules aptitudes physiques les prochains combats. Ses talents d'escrimeur ne suffisaient déjà plus, et il commençait à dangereusement fatiguer. Toutefois, quand il prêta attention aux regards dorés qui le fixaient avec envie ou fascination, l'encourageant déjà avec un ton doucement moqueur ou parfaitement sincère, le héros ne put s'empêcher de leur rendre un léger sourire. Aux yeux des étrangers, les Gerudos n'étaient que des racailles sans foi ni loi, des voleuses perfides et sournoises, sans doute même perverses. Pour lui qui les connaissait et qui gagnait pour la deuxième fois leur confiance, elles étaient ce qui pouvait le plus s'approcher d'une famille. Unies par le respect et la discipline, leur proximité lui offrait déjà ce petit quelque chose qui lui avait tant manqué durant ces années de paix. Sans aucune prétention, il leva la main pour les saluer, quelques-unes le lui rendirent avec entrain, d'autres avec réserve.

- Arrête de fanfaronner gamin, fit le ton sec de Kamaq, il t'en reste encore une à combattre.

Malgré sa résolution, Link ne put s'empêcher de soupirer. Il avait besoin de terminer ce qu'il avait commencé, même s'il avait hâte de se confier à cette tribu honorable plutôt que de se battre avec elle. Il grimaça en reprenant une garde d'allure fière, ce qui tira sur ses blessures sérieuses, alors que s'avança sa dernière opposante. Probablement la véritable championne de la tribu, et un frisson lui traversa l'échine alors qu'il la regardait approcher. Elle, elle était d'un tout autre niveau, il pouvait le sentir. D'un gabarit similaire au sien, Link éprouva un mélange de fascination et de crainte en la détaillant de la tête aux pieds. Elle dégageait une grâce étrange, tant par sa prestance alors qu'elle avait le port d'une souveraine que par sa démarche féline, presque envoûtante. Elle allait du pas sûr de celle qui ne craint rien. Et elle était belle, plus encore que la bienveillante Malon, plus encore que la ravissante princesse Zelda, mais interpellait par ses différences. Les Gerudos avaient presque toutes les yeux dorés, quelques-unes, très rares les avaient rouges ou violets. Elle, les avait d'un vert exquis, pareil à ceux d'une forêt profonde et mystique qui lui rappelait celle où il avait grandi. Autre fait inhabituel, elle avait rehaussé ses lèvres sombres d'un léger maquillage bleu et souligné le tour de ses yeux par un peu de terre, faisant ressortir l'éclat de son regard profond. Link contemplait plus cette femme hors du commun qu'il n'étudiait sa future adversaire, fasciné par ses traits magnifiques, par ses proportions somptueusement équilibrées, et la façon dont elle mettait son corps en valeur. Là où les voleuses des sables aimaient s'habiller de pantalons amples et de corset étroits, ou de simples bandes, elle arborait ce qui s'apparentait à une longue robe à la couleur d'un orage sous le crépuscule dans le désert, savamment brodée au fil d'or au niveau des coutures et des contours. Link s'étonna également des bijoux qu'elle arborait, puisqu'elle portait un collier de cuivre clair autour du cou et des bras, que des anneaux similaires lui servaient à tenir ses longs cheveux souples en plusieurs couettes qui avaient la couleur de la terre de feu qui l'avait vue naître, et s'étonna du pectoral d'or qu'elle portait sur la poitrine, dissimulant la naissance de sa gorge au lieu de la montrer au grand jour.

- Je suis Sûrya, se présenta-t-elle d'une voix claire et douce comme une rivière de montagne un jour d'été. Vous vous êtes battu de façon admirable, jeune étranger. Je regretterais que ce combat ne se termine par un drame, si vous souhaitez déposer les armes maintenant, je suis sûre que l'on peut trouver un compromis qui rendra honneur à votre courage.
- C'est... une offre alléchante, balbutia le héros troublé, mais je ne peux pas reculer, désolé.
- Qu'il en soit ainsi alors. Que la Déesse nous protège d'une issue funeste.

D'un geste souple, presque rituel, elle tira les cimeterres qu'elle portait à la hanche. Le son clair du métal ramena Link à la réalité, qui secoua la tête pour reprendre ses esprits et grimaça à cause de ses blessures qui se faisaient de plus en plus douloureuses. La grâce envoûtante de la guerrière ne lui disait rien qui vaille. Sûrya ressemblait plus à une prêtresse, si tant est que les Gerudos aient un véritable culte. Et cette pensée l'angoissait. Sans parler de l'économie de mouvement de la mystérieuse guerrière qui commença à faire danser ses lames dans un lent ballet qui ne refléta bientôt plus que la lumière des torches. Elle n'affichait aucune arrogance, empressement ou hostilité, et ça le stressait.

De toute façon il n'avait pas le choix. Il assura sa garde et laissa la prêtresse s'avancer calmement, reprenant le contrôle de ses esprits et de sa respiration, ralentissant les battements de son cœur pour se préparer au combat qui s'annonçait intense. Link ne vit pas la danse tourbillonnante des cimeterres de son ennemi se changer en estoc, et cette absence de transition faillit lui être fatale. La lame lui érafla la joue, il feinta une esquive sur la droite pour bondir dans l'autre sens et confondre la bretteuse du désert, mais écopa de deux entailles supplémentaires au bras et au torse. Ses muscles se crispant sous la morsure de l'acier, il essaya de sauter en arrière. Il n'avait pas touché le sol que Sûrya le frappait déjà sans relâche. Affaibli par ses combats, Link ne parvenait pas à suivre son rythme et perdit bientôt de vue la danse de ses lames, n'entendant plus que leur écho contre les siennes alors qu'il parait au hasard. Un estoc cogna contre sa parade en croix et le repoussa en arrière. Surpris, le héros trébucha et tomba sur le dos, perdant un de ses sabres sous le choc. Mais alors qu'il levait déjà son arme restante dans un geste désespéré, il réalisa que la prêtresse des sables reculait.

- Relève-toi, jeune étranger. Tu es trop valeureux pour être abattu à terre.

Encore une inquiétante preuve de son assurance, mais Link devait se rendre à l'évidence. Cette Sûrya... était meilleure bretteuse que lui. Bien meilleure. Elle était très loin d'avoir la force ou la vitesse de celles qui l'avaient précédée, mais son adresse était infiniment supérieure et cela la rendait incomparablement plus létale. Puis, piqué au vif dans son orgueil, le guerrier se releva et s'efforça de passer outre la douleur, même s'il doutait de sa capacité à la vaincre. Il jeta un coup d'œil aux spectatrices fascinées par la rencontre. Une heure plus tôt, elles le regardaient avec mépris et hostilité, et voilà qu'elles acclamaient les combattants avec la même ardeur. S'il parvenait à rendre au moins quelques coups, à finir en beauté même s'il devait perdre, peut-être pourrait-il tout de même gagner leur estime et le droit de devenir membre de leur tribu à nouveau.

Quand Sûrya recommença à faire tourner ses lames, se déplaçant d'un pas si léger qu'elle semblait glisser sur le sol, Link se crispa. Il avait honte d'avoir une pensée aussi défaitiste alors qu'il n'avait déjà plus grand-chose à perdre, mais dans son état il redoutait réellement de croiser le fer avec cette duelliste hors du commun. Puis ses yeux de saphir tombèrent sur le dos de sa main gauche. Cela ne se voyait pas sous son gant, mais le héros savait qu'il portait là le symbole des déesses, cet étrange attribut qui lui avait valu ce destin, triste et merveilleux à la fois. Terrible rappel de ce qu'il avait été autrefois, et de la dernière malédiction lancée par Ganondorf, mais aussi la raison pour laquelle les Déesses l'avaient choisi lui, plutôt qu'un autre, plutôt que Sûrya par exemple. Il avait le courage de se dresser face au danger, quel qu'il soit, sans fléchir.

En voyant l'éclat de ses yeux changer, la femme du désert cessa de faire danser ses sabres et adopta une garde souple en le dévisageant. Elle sentait que son rival avait renouvelé sa détermination. Elle s'avança d'un pas mesuré pour grignoter silencieusement la distance qui les séparait et lui se décala d'autant, se glissant en rond autour d'elle. Malgré ses blessures, elle pouvait lire dans le regard d'azur de l'étranger qu'il était prêt à aller jusqu'au bout, sans peur ni doute. Cette volonté de fer lui plut. Et vive comme un serpent, elle attaqua. Un coup de semonce qu'il repoussa aisément, puis elle abattit une véritable grêle d'acier contre le héros aux oreilles pointues, accélérant à chaque frappe, ses coups devenant bientôt des éclairs flous qui disparaissaient sous les étincelles que leur échange de maître faisait jaillir à chaque impact.

Et chaque coup de sabre était une raison de plus d'offrir son respect à l'étranger aux cheveux d'or. Il était fatigué, blessé, et subissait l'ouragan implacable qu'était son assaut, et pourtant il lui tenait tête. Le métal hurlait alors que leur combat déchaînait l'ombre et la lumière par l'alternance aveuglante des étincelles comme par leur absence soudaine, et là où les spectatrices devaient cligner des yeux ou détourner le regard, Sûrya remarqua que Link n'en faisait rien. Il la fixait, inamovible. Même lorsque les étincelles de leurs échanges leur brûlaient les bras, que l'acier mordait la chair et que le sang se mêlait à la sueur, le jeune homme ne bronchait pas plus qu'elle. Ses yeux qui trainaient un lourd fardeau s'étaient changés en une lame dure et acérée, et le plus stupéfiant c'est qu'ils ne cessaient de s'endurcir alors qu'ils se battaient dans une trombe furieuse. La Gerudo s'étonna même bientôt qu'il puisse tenir le rythme. Entre deux chocs de leurs cimeterres virevoltants, elle le voyait pâlir, saigné à blanc, et pourtant il paraissait ignorer la douleur et la fatigue. Même lorsqu'elle détourna sa garde par une botte secrète et entailla son buste sur toute sa longueur, l'Hylien cracha à peine, plus par dépit que par souffrance, et faillit la raccourcir d'une tête dans la seconde. Elle commença à douter d'affronter un homme, tant sa volonté de fer semblait être dirigée par une force extérieure.

Leur danse mortelle, où rien d'autre n'existait plus que leur affrontement qui se tenait à la frontière de la sauvagerie et de l'érotisme, prit fin sur un double coup violent. Ils se repoussèrent mutuellement d'un coup croisé, puis tournoyèrent l'un comme l'autre et se frappèrent de toutes leurs forces, mais le choc brisa les cimeterres du héros, de moins bonne facture que les lames rituelles de la prêtresse. Il eut un instant de silence, à peine une seconde de calme où chacun prit conscience du tournant que prenait leur combat. Sûrya fut plus prompte à réagir grâce à sa meilleure condition physique, elle balaya le héros d'un croc-en-jambe et abattit son sabre vers sa nuque pour l'assommer. Il réussit pourtant à rouler sur le côté et esquiver l'assaut, si bien qu'elle enchaîna par un coup de pied en pleine figure qui le fit tomber sur les fesses. Sa concentration extrême interrompue, il peinait à suivre les gestes vifs de la bretteuse et retrouvait tout juste ses esprits pour la découvrir dans les airs, les cimeterres croisés prêts à le découper lorsqu'elle retomberait. Link savait qu'il n'était pas capable d'esquiver, et ses armes brisées il ne pouvait plus répliquer aux assauts meurtriers de la Gerudo. Abandonnant ce qui restait des armes du désert, il exécuta sans y prendre vraiment garde une incantation rare et invoqua la protection divine de Nayru. Un cristal éthéré, bleu comme le ciel et la glace, se forma autour de lui et les lames de la prêtresse des sables ricochèrent dessus dans un bruit mat.

Sa surprise fut reprise par chacune des spectatrices, comme si toute la salle soufflait le même hoquet de stupeur alors que le jeune héros reprenait ses esprits, à l'abri de l'invulnérable sort de défense. Il profita de l'étonnement de Sûrya pour lui sauter à la gorge, s'agrippant à elle et la renversant. Emportés par l'élan, alors qu'ils essayaient chacun de prendre l'ascendant sur l'autre, ils roulèrent plusieurs fois avant que Link ne parvienne à la plaquer au sol et lui abatte ses deux poings serrés en pleine figure. Insuffisant pour l'assommer, mais la Gerudo ne pouvait pas répliquer tant qu'il était à l'abri de l'éphémère bénédiction. Aussi habile qu'elle fut, il lui était difficile toutefois de ne pas encaisser de coups alors que le héros se déchaîna sur elle, n'ayant plus besoin de prendre garde aux ripostes.

- Assez ! cria une voix sèche qui résonna fort dans la salle de pierre.

Link s'interrompit dans son geste, le poing levé à califourchon sur sa rivale et fixa celle qui avait parlé. Kamaq s'avançait déjà, visiblement elle ne tenait pas à voir la suite du combat. Sûrya profita de l'opportunité pour repousser le héros. Invulnérable, certes, mais pas intouchable. Elle se releva souplement et essuya le filet de sang qui coulait du coin de ses lèvres bleues, contrairement à l'étranger qui resta étalé quelques secondes par terre tandis que l'épuisement et les blessures le rattrapaient. L'Amour de Nayru le rendait insensible à toute nouvelle attaque, mais ne guérissait pas celles subies avant. Péniblement, il s'efforça malgré tout de se remettre sur pieds, sachant pertinemment qu'il ne pouvait plus continuer tandis que le cristal bleuté commençait déjà à s'estomper.

- Je reconnais ta valeur, Link, dit-elle d'un ton solennel. J'ai essayé de te désavantager en te privant de tes armes de prédilection, j'ai essayé de te conduire à l'échec en te faisant enchaîner les combats, et toi tu as relevé le défi en répondant à l'épée par l'épée, alors que tu peux visiblement utiliser la magie.
- Le combat... n'est pas encore fini, souffla péniblement le héros déchu.
- On en a toutes assez vu. Après deux victoires, tu as réussi à tenir tête à Sûrya. Après avoir gagné notre respect à l'épreuve de l'arc, tu gagnes notre admiration et notre amitié à celle de l'escrime. Pour la première fois, Kamaq sourit au jeune Hylien souffrant. Aussi, devant mes sœurs je te nomme officiellement membre honoraire de la tribu Gerudo !

Les femmes des sables accueillirent l'annonce avec moult acclamations. Elles qui admiraient le courage et le talent ne pouvaient être déçues avec le garçon blond.

- Non.
- Comment ?
- J'ai dit... que je passerais vos épreuves... et celles du Gymnase... Je n'ai pas encore... tenu parole.
- Ce n'est pas nécessaire, nous toutes ici sommes déjà certaines de ta valeur et...
- J'ai promis que je passerais le Gymnase, toussa le jeune homme qui chancelait sur ses pieds, commençant déjà à essayer de marcher en direction de la sortie sous le regard tantôt admiratif tantôt inquiet des Gerudos, alors je le ferai...
- Tu n'iras nulle part dans cet état, l'interrompit Sûrya qui avait rengainé ses lames et l'attrapait par l'épaule. Si tu meurs bêtement car tu es épuisé, nous aurons tous perdu quelque chose de précieux pour rien.
- Je dois... le faire, bafouilla Link, dont l'esprit semblait déjà parti loin. Je l'ai déjà fait... je sais ce qu'on y trouve... mais je dois le faire... je dois...

Epuisé, autant que lorsque les soldats d'Hyrule l'avaient coursé, le jeune guerrier s'écroula quand ses jambes cessèrent de le soutenir et continua à délirer en marmonnant alors que les Gerudos le portèrent en catastrophe à leur infirmerie. Kamaq fit venir leur meilleure guérisseuse. Maintenant que ce mystérieux jeune homme aux talents surnaturels avait gagné son respect, elle était désormais profondément soucieuse de ce qui avait pu le pousser à affronter leurs épreuves et championnes, et à même refuser la victoire pour tenir son propre défi et d'affronter le Gymnase. De plus, il disait connaître le trésor qui s'y cachait, alors que même certaines des voleuses qui étaient nées et avaient grandi au sein de la tribu l'ignoraient. Qui était donc ce garçon qui semblait tout savoir et être capable de l'impossible, et qu'est-ce qui pouvait bien le tourmenter à ce point ?

Au château d'Hyrule, l'humeur n'était guère meilleure. Le Roi ne cessait de fulminer alors qu'il passait ses nerfs tout au long de la journée sur ses hommes qu'il décrivait comme incompétents et stupides car incapables non seulement d'assurer la sécurité de sa fille le jour mais également de retrouver l'assassin alors qu'il était connu, facilement identifiable et en prime blessé ! Quant à la princesse Zelda, elle n'arrivait plus à sourire depuis que cette flèche avait frappé sa couronne. Maintes fois elle avait essayé de convaincre son père et ses soldats d'arrêter leur chasse à l'homme, persuadée que l'ancien héros se dissimulerait tant qu'on le traquerait, mais rien à faire. Elle avait manqué défaillir quand on lui rapporta qu'on avait trouvé des traces de son passage à la frontière des Gerudos. La princesse savait que Link avait déjà gagné le droit de vivre avec elles, dans l'autre époque, mais cela l'angoissait, car d'après les dires des soldats, il avait été gravement blessé. Dans un tel état, ce n'était pas dit que les voleuses l'aient accepté, ou même soigné. En absence de nouvelles, Zelda se figurait les pires scénarios.

La magicienne aux cheveux blonds rongeait son frein, guettant par la fenêtre un signe du destin en se creusant les méninges. Depuis l'incident, son père avait fait doubler la garde à sa porte et dans les couloirs, et avait dépêché deux mages pour surveiller les environs. Cependant, loin de rassurer la princesse, cela la gênait au contraire. Elle aurait voulu se transformer à nouveau en Sheik et partir elle-même à la poursuite du héros du temps. Hélas, si elle s'essayait à réaliser de telles fariboles, les mages la détecteraient immédiatement. Elle était pieds et poings liés par son propre père, sans qu'il ne s'en rende compte.

La robe sombre de la reine pendait sur son trône aux accoudoirs nacrés, ternis par les années. Les motifs complexes semblaient changer sous le regard de ceux qui les fixaient trop longtemps, et entre ses doigts fins et blafards, la souveraine faisait lentement tourner un verre de cristal empli d'un liquide rouge et sombre. Elle regarda le hall de la grande salle sombre, et soupira. Sa main gracile se leva, laissant glisser la fine dentelle le long de son poignet, et elle étudia la liqueur carmine à la lumière chétive qui filtrait par les grands vitraux de la salle.

- J'en ai assez de régner sur un royaume sans sujet, se plaignit la souveraine d'une voix cristalline et impétueuse.
- Patience, ma reine.

Elle tourna ses yeux ambrés vers le seul autre habitant de ce triste château. Devinant son ordre muet, il s'avança, sa silhouette sombre se découpant dans les ténèbres omniprésentes comme une ombre dans la nuit. Il dissimulait une carrure aussi fine que trompeuse sous un épais manteau qui semblait absorber la lumière, et de sa capuche dépassaient seuls ses yeux rouges et quelques mèches argentées.

- Tu me le répètes sans cesse, répliqua d'un ton sans appel la reine en portant la coupe de cristal à ses lèvres noires, mais cela ne change rien. Je veux un peuple à gouverner, je veux de nouvelles terres où exercer ma volonté ! Le temps passe, mais ton sinistre maître se garde bien d'agir ! Quand passerons-nous enfin à l'attaque ?
- Cela ne devrait plus tarder...
- Eh bien qu'il se hâte ! Tu peux disposer, Kazel.

S'inclinant à peine à l'ordre, le guerrier des ombres se recula dans les ténèbres et disparut comme il était venu. De nouveau seule, bien que la reine à la robe de nuit soupçonnât qu'il soit simplement dissimulé dans les parages, peut-être même à une portée de bras, sans même qu'elle en ait conscience. Elle reporta son attention, morose, sur le contenu carmin de son verre et le vida d'une traite avant d'appuyer sa joue contre sa paume, laissant son regard se perdre dans le hall vide. Lasse de la solitude et du silence, elle jeta la coupe pour la briser contre le sol de pierre froide.

Chapitre 4 : Retour au bercail   up

Sous le sourire de la lune à demi-dissimulée par les nuages, le canyon était animé de rires et de chants. En cette nuit, les Gerudos festoyaient en l'honneur de la Déesse des sables, mettant à profit le fruit de leurs derniers larcins. Entre les murs épais de leur forteresse, on buvait et mangeait à la santé de leur protectrice. Les voleuses les plus échauffées par la fête ou l'alcool se déhanchaient à la lueur des torches au rythme des grelots, des harpes et des tambourins, les longues soies de leurs voiles virevoltaient tandis que l'on tapait des mains pour battre la mesure. Des harmoniques mélodieuses, mystérieuses coulaient de nombreuses gorges pour former la prière du désert.

Une seule âme ne participait pas à cette cérémonie, où l'on oubliait durant quelques heures une vie de paria et de rapines. Sur le plus haut toit de la forteresse, Link contemplait le ciel étoilé, masqué ici et là par les amas cotonneux devenus des masses sombres dans la nuit. Allongé sur le dos, ses longues oreilles n'écoutaient que distraitement les manifestations les plus fortes de la joie de la tribu, les éclats de rire et les tonnerres d'applaudissements alors qu'on réclamait de remplir tasses et plats. Quelques fois, à la faveur d'un rayon lunaire perçant timidement sa couverture céleste, il étudiait le rubis qui luisait alors d'un éclat sanguin aux allures mystiques au milieu du gantelet qui couvrait désormais son bras de plaques d'argent. Puis, quand la lueur disparaissait à nouveau, le héros intemporel croisait à nouveau les mains derrière la nuque et se replongeait dans ses pensées.

Six mois s'étaient écoulés depuis "l'incident". Deux saisons avaient passé, la nature se parant de mille et une couleurs alors que fleurissaient arbres et champs, en dehors de ce canyon stérile. Une demi-année où il s'était caché, terré comme un animal craintif, loin du regard de ses pairs qu'il avait autrefois sauvés, sans que nul ne le sache. Devenu un criminel en dehors de ces rocs, il lui avait fallu être discret. La tribu l'avait accueilli, sans vraiment comprendre son étrange histoire, mais les Gerudos avaient un profond sens de l'honneur et nulle voleuse n'aurait seulement songé à le rejeter, ou même à le traiter de fou. En passant leurs épreuves, il était devenu l'un des leurs. En tant que tel, il ne pouvait pas leur mentir, c'est tout ce importait.

Mais Link n'était pas resté inactif. Les femmes du désert étaient de farouches combattantes aux multiples talents, et ne pouvant participer aux pillages, le guerrier avait dû fournir son aide au clan d'une autre façon. Dans son cas, il s'attela à leur entraînement, réaffûtant ses propres compétences, les accroissant même, tandis qu'il en apprenait de nouvelles. De tout temps, il s'était considéré comme adroit. Mais sous la surveillance, les conseils, et la concurrence de ses soeurs des sables, Link avait découvert ce que signifiait réellement être agile. Seuls les murs les plus hauts et les plus raides représentaient encore un obstacle pour lui désormais, et de tels obstacles succombaient généralement face à son grappin. Il apprit également à manier le double cimeterre et la hallebarde, alors qu'il enseignait en retour à ses soeurs le boomerang et le bouclier. Cependant peu de Gerudos appréciaient l'idée de sacrifier leur mobilité ou leur discrétion en emportant un écu en mission, tout comme lui rechignait à abandonner la protection que lui offrait un bon bouclier hylien.

Un quotidien bien rempli, mais qui ne l'aidait pas à se laver de son acte insensé, ou du mauvais pressentiment qui le hantait maintenant depuis un moment. Dans le mois qui suivit sa fuite, Link avait recommencé à faire des cauchemars, comme autrefois. Au début, il avait mis ça sur le compte du stress de sa nouvelle condition. Même un ancien héros pouvait faire un mauvais rêve de temps en temps. Mais les songes s'étaient répétés, et de plus en plus souvent. Il lui arrivait même de se réveiller en sursaut et d'être incapable de fermer à nouveau l'oeil de la nuit, hanté par les ombres qui peuplaient son sommeil. Le guerrier commença à redouter qu'Hyrule ait à nouveau besoin de lui, alors même que ses soldats voulaient sa tête. Alors il avait devancé les dangers et avait cherché son ancien équipement, celui qu'il avait brandi contre les forces du Mal à cette autre époque où il avait été un héros luttant seul pour une cause perdue d'avance. Link avait déjà rassemblé la plupart de son attirail, comme son grappin, son arc, son boomerang et le très précieux Monocle de Vérité, qui lui avait pris deux mois entiers pour pouvoir rassembler les conditions afin d'accéder au puits, récupérer l'artefact et ressortir sans éveiller les soupçons de la population. Il y avait des choses qu'il valait mieux que le peuple ignore.
La relique Sheikah lui avait permis alors de traverser le désert, bien au-delà des sentiers balisés où même les intrépides Gerudos hésitaient à se risquer. Et il avait fait encore bien plus en pénétrant dans l'ancien temple du désert, érigé en des temps oubliés en l'honneur d'une déesse ambiguë, mère protectrice autant que vipère sournoise. Armé de ses connaissances, de son courage et d'un bon arsenal, Link affronta à nouveau les couloirs peuplés de spectres, d'illusions et de monstres. Il croisa encore une fois le fer avec deux Hache-viande, ces chevaliers d'outre-tombe lourdement armurés et doté d'une force phénoménale... mais insuffisante pour mettre en échec ses nouveaux talents.
De son périple solitaire, il ne ramena toutefois que deux trésors. L'antique bouclier-miroir, capable de réfléchir la lumière comme la magie, et qu'il offrit à la tribu qui l'exposa dans le grand hall en échange de pouvoir garder la seconde relique, qui depuis ornait ses mains et ses avant-bras : les Gantelets d'Argent. Leurs plaques luisantes, serties au dos du poing par un rubis, étaient imprégnées d'un ancien enchantement qui accordait à leur porteur une force extraordinaire. Ainsi équipé, le héros se pensait prêt à faire face à toute menace. Il existait certes un artefact dont la puissance éclipsait totalement celle de ces gants, mais Link redoutait qu'il soit détenu par la famille royale, sous bonne garde dans une salle secrète. Après tout, lui-même avait découvert leur existence dans les tréfonds de la tour de Ganondorf, qu'il avait érigée sur le château d'Hyrule remodelé à son goût. Mais ce n'était pas très important, il avait affronté et défait presque chacun des temples corrompus par le Malin sans l'aide de tels artefacts.

Mais en cette nuit festive, comme au cours de tant d'autres, Link ne cherchait pas comment se procurer de nouvelles armes, mais comment trouver le courage de faire un choix. Depuis son arrivée, son but n'avait pas changé. Il voulait revoir Zelda et demander son pardon. La jeune femme était intelligente et clémente, et plusieurs fois les voleuses du désert lui avaient rapporté que la princesse renouvelait sans cesse son exigence de le capturer sain et sauf. C'était bien un signe qu'elle voulait le rencontrer à nouveau, et probablement pas pour l'exécuter de ses propres mains. Sauf qu'il redoutait de s'aventurer jusqu'au château. Cela faisait six mois maintenant qu'il était à l'abri ici, se sentant accueilli, accepté comme dans une véritable famille par les Gerudos qui lui offraient ce qui lui avait tant fait défaut depuis qu'il avait vaincu leur roi maléfique. Pour ce fait d'arme d'ailleurs, certaines n'hésitaient pas à l'appeler "mon prince" en retenant à grand peine leur amusement.

Link ne craignait pas les gardes, ni aucune patrouille. Enfant déjà, il pouvait tromper leur vigilance sans grand mal... mais il redoutait la réaction de son amie magicienne. Qu'est-ce qu'il pourrait bien lui dire, si elle se mettait en colère ? Qu'est-ce qu'il pourrait bien faire, si elle décidait de le châtier ?
Cette confrontation qu'il ne pouvait gagner l'angoissait, si bien qu'il trouvait même de nouvelles excuses à chaque fois qu'il cherchait le courage pour se lancer. Même si Zelda lui pardonnait, qu'en penserait le peuple ? Comment réagirait le royaume et la cour si la princesse pardonnait de bon coeur un ami qui l'avait mise en danger sans raison, avant de disparaître pour s'acoquiner avec des voleuses ? L'ancien héros doutait que saper toute autorité de la princesse soit une bonne façon de faire amende honorable.

- Encore le nez dans les étoiles ? fit une voix douce et claire comme de l'eau de roche.
- Sûrya ! s'étonna le héros en se redressant, tu n'es pas à la fête ? Comment m'as-tu trouvé ?
- C'est facile, s'amusa la voleuse en plissant ses yeux émeraude d'un air de malice, avant d'être un héros, tu es un homme. Et comme tous les hommes, tu te caches toujours au même endroit.
- Ah. En effet, j'imagine alors que toute la forteresse doit être au courant.
- Sans doute, gloussa la prêtresse des sables, quant à ton autre question : Tous les Gerudos doivent participer à la fête. Même toi.

La somptueuse voleuse vint s'asseoir à côté de lui, et lui tendit une bouteille encore scellée. Appréciant sa compagnie inattendue, Link fit sauter le bouchon et la rendit à son amie qui en prit une gorgée.
- Tu as encore fait un cauchemar ?
Le jeune homme hocha la tête en soupirant, acceptant la boisson que lui tendait à nouveau la Gerudo et nota avec une pointe d'amusement la trace bleue qu'avaient laissée les lèvres de la prêtresse sur le goulot. La tribu du désert ne s'encombrait que rarement de tasses et gobelets en dehors des murs de leur foyer.
- Ouais...
- Toujours le même ?

Il hocha la tête avant de se servir une rasade qui lui piqua la gorge. L'élixir des Gerudos était fort, produit à base d'ingrédients acides et épicés. Une eau-de-vie puissante, qui permettait de supporter le froid du désert et la violence des tempêtes. A consommer avec une extrême modération, se dit le héros qui tendit le flacon en toussant, faisant rire la voleuse.

- Je devrais peut-être en emmener une, je pourrais me battre avec.
- Tu parles, mon prince ! Ils y prendraient goût et viendraient nous harceler pour en avoir encore.
- Ce serait l'occasion de changer de métier, glissa Link avec un sourire.
- Hmpf. Nous sommes des voleuses, pas des marchandes.
- Il y a une différence ?
Pendant un instant, Sûrya le dévisagea avant d'éclater de rire et de boire une nouvelle gorgée.
- Nous, nous en sommes fières !
- Il est vrai que j'ai rarement vu de peuple plus fier que les Gerudos... ou plus sournois.
- L'un n'empêche pas l'autre, alors bois au lieu de dire des bêtises !
- C'est si je bois trop que je vais en dire !
- Ça ne te changera pas de tes habitudes alors.

Ayant visiblement perdu cet échange, Link accepta à nouveau le breuvage et renifla ses arômes avant de l'ingurgiter. Il reconnaissait le parfum des cactus, dont les Gerudos utilisaient la peau et les fleurs pour faire le corps de leur élixir. Le héros n'aimait pas beaucoup l'arrière-goût piquant qui restait en bouche, avec un soupçon d'amertume. Toutefois, la boisson réchauffait efficacement et était bienvenue dans les nuits froides du désert.

- C'est pour bientôt ? reprit Sûrya, sa douce voix teintée d'un soupçon de mélancolie.
- Je ne sais pas... ce n'est pas très clair pour moi, mais je suis sûr qu'un danger approche. Il faut que je fasse quelque chose.
- Si la menace est si importante, tu devrais rassembler tes alliés, comme autrefois.
- Sans doute... je devrais déjà être en train de le faire, mais...

Sûrya pencha la tête de côté tandis qu'il reprenait un peu de l'élixir au cactus. Sous les timides rayons lunaires, ses bijoux de cuivre brillaient de nuances d'or et d'argent. Le khôl qui entourait ses yeux assombrissait son visage et faisait d'autant plus ressortir son regard envoûtant, même en pleine nuit.
Link pouvait y lire l'inquiétude de son amie. Durant ces six mois, lui et Sûrya avaient été très proches, et s'il aurait pu confier sa vie à n'importe quelle voleuse du désert, c'était en leur prêtresse qu'il avait le plus confiance.

- Mais tu as peur de retourner là-bas, sans savoir quoi faire.
- Je ne pense pas que Zelda... enfin, voilà. Je veux dire...
Déposant la bouteille, qui descendait vite entre les mains de la prêtresse des sables, elle vint entourer ses épaules de ses bras fins. Link pouvait sentir la douceur de sa peau à nu même à travers sa tunique.
- Quoiqu'il arrive, tu es ici chez toi.

Il se laissa aller contre elle, s'abandonnant à son étreinte réconfortante quelques instants. Une fois de plus, il regrettait de ne pas être retourné auprès des Gerudos plus tôt. Link s'était toujours senti extrêmement seul. Il n'était pas un Kokiri, et ne pouvait s'intégrer auprès des Hyliens. Les Gorons étaient trop robustes pour qu'il y vive, et passer sa vie sous l'eau ne lui faisait pas envie. Alors que les femmes du désert l'avaient accueilli, sans se méfier, malgré la situation catastrophique dans laquelle il était arrivé. S'il était venu plus tôt, le héros doutait qu'il se soit mis à ruminer une rancune stupide, et n'aurait jamais tiré cette fichue flèche.

- Et je vous en remercie toutes, vous comprenez à quel point c'est important pour moi. Mais je dois avouer aussi que je ne sais pas vraiment comment annoncer mon départ à la tribu.
- Comme ça, ce sera suffisant. Tu n'as pas besoin de faire de grands discours ou des promesses. Tu es un Gerudo, ne l'oublie pas. On sait déjà que tu vas finir par partir, tout comme on sait que tu reviendras.
- Si je me réconcilie avec Zelda, je lui demanderai de venir faire un tour dans le coin de temps en temps, histoire que vous puissiez la capturer contre rançon et lui faire découvrir votre sens de la fête. Elle vous adorerait.
- Tu veux qu'on la capture ou qu'on lui fasse visiter ?
- Pourquoi pas les deux ?

Sûrya le regarda d'un air circonspect, le fixant avec intensité en dressant un sourcil sombre, imperturbable. Incapable de lutter à ce petit jeu, Link finit par exploser de rire, provoquant également l'hilarité de son amie du désert. Elle le convainquit aisément de terminer ensemble cette bouteille, puis de descendre pour profiter des festivités et faire son annonce. La nouvelle provoqua diverses réactions, vivats, lamentations, encouragements... mais de façon unanime, elle déclencha un nouvel engouement à remplir de plus belle coupes et bols pour fêter son départ et lui souhaiter bonne chance.

Ainsi partit-il le lendemain, une heure après l'aube, quand les ombres régnaient encore dans le canyon. Il avait peu dormi et se sentait encore gourd d'avoir dansé et chanté une grande partie de la nuit, mais il aurait le temps de se remettre en forme avant d'atteindre une destination. Une bonne partie des Gerudos étaient là à son départ, pour lui souhaiter bonne fortune une dernière fois. Kamaq, la chef, Sûrya bien sûr, et quelques autres qui s'étaient levées exprès malgré la fatigue. Ils échangèrent divers saluts, qui réchauffèrent le coeur de Link qui regrettait vraiment d'avoir tant attendu pour les rejoindre à nouveau.
Bien plus malicieuse que ne le laissait présager son attitude austère, Sûrya l'embrassa même au coin des lèvres avant de s'éloigner en lui adressant un clin d'oeil, qui ne manqua pas de semer le trouble dans ses pensées durant la première partie de son périple.

Lorsqu'il atteignit pour la première fois depuis bien des mois la plaine d'Hyrule, le jeune homme était tiraillé par de nombreuses émotions. Il était angoissé autant qu'inspiré, déterminé tout comme égaré.
Des hauteurs où il se trouvait à la sortie de la vallée, ses yeux de saphir pouvaient apercevoir le ranch Lon Lon. Avec une intensité renouvelée, il sentit à quel point ses anciens amis lui avaient manqué et désigna la ferme comme sa prochaine étape. Bien avant de se réfugier chez les Gerudos, c'était à Malon qu'il confiait toutes ses peurs et ses secrets. Lorsque ses songes n'étaient pas empreints de nuages sombres, ils se tournaient généralement vers la douce laitière. Les voleuses du désert étaient des femmes à la sensualité dangereuse, et il était risqué d'être un homme seul au milieu de leur tribu. Repousser leurs avances ne fut jamais facile, mais le héros en avait trouvé la force en se raccrochant au souvenir de la fermière, de ses rires et ses chants, sa sereine innocence. Il ne voyait pas qui aurait pu mieux l'aider à trouver le courage de confronter la princesse pour tout ce qu'il avait fait que la fille du ranch Lon Lon.

Link resserra les pans de sa cape autour de lui, ajusta les lanières de son sac à dos, et s'aventura sur les sentiers de la grande plaine. Il ne cessait de jeter des regards inquiets tout autour de lui, craignant à tout moment de voir apparaître une patrouille, d'autant qu'il lui serait difficile de se dissimuler au beau milieu de nulle part. Il traversa d'un pas leste la lande verdoyante, où l'automne commençait à apposer sa patte en brunissant quelques feuilles. D'ici quelques semaines se disait le héros, un mois tout au plus, Hyrule toute entière serait parée de nombreuses couleurs, dans un ballet de rouge, de brun, de jaune et de vert, des tapis de feuilles de toutes les couleurs tourbillonneraient alors dans la brise en offrant un spectacle poétique qui inspirerait une fois encore de nombreux artistes.

Loin de se laisser distraire par ses réflexions, Link resta aux aguets et échappa à la vigilance de deux patrouilles durant la journée. Cela faisait plus de six mois maintenant qu'on le recherchait, les soldats n'y croyaient plus trop et tournaient seulement par routine, lui permettant aisément de disparaître à leur vue en se dissimulant dans les buissons ou derrière un arbre. S'il progressait à bonne allure, il lui fallut toutefois la journée entière pour approcher du ranch. Le crépuscule pointait le bout de son nez. Si Malon avait gardé ses habitudes, elle ne tarderait pas à passer à l'étable pour donner à manger aux vaches et remplir les abreuvoirs avant d'aller dîner et se coucher. Une occasion idéale pour la rencontrer sans risquer d'être interrompu par le vieux Talon, ou envahir sa chambre. Elle avait beau être sa meilleure amie, et peut-être même un peu plus, Link s'imaginait mal surgir subitement de son lit en criant "surprise !".

Loin d'être gêné par son équipement minimaliste, le Gerudo escala les rocs entourant la ferme, se déplaçant aisément parmi les pierres comme sur les toits grâce aux enseignements des voleuses du désert. Depuis sa position perchée, il aperçut sa chère fermière sortir de l'entrepôt au fond du ranch, derrière l'enclos des chevaux. Il avait donc quelques minutes pour se dissimuler dans l'étable sans qu'elle ne puisse le voir. Link jeta un coup d'oeil aux alentours, s'assurant que la voie était libre, puis fit glisser son sac jusqu'au bas de la maison avant de sauter pour se réceptionner d'une roulade. Si autrefois, même lui aurait pu hésiter de descendre d'une telle hauteur, maintenant il n'y prêtait même plus attention. L'épéiste ramassa son sac et se faufila dans l'étable, jetant son barda derrière une botte de foin dans un coin avant de prendre appui sur une poutre pour se propulser jusqu'à la charpente et se cacher en hauteur par prudence. Sait-on jamais, si pour une raison ou une autre ce n'était pas Malon la première à pénétrer dans la bâtisse des vaches qui mugissaient en attendant d'être servies, mieux valait qu'il ne soit pas à découvert.

Et enfin, après une brève attente qui lui sembla pourtant cruellement longue, la jeune femme poussa la porte en chantonnant, comme toujours. Entendre de nouveau sa voix douce et mélodieuse lui fit oublier pendant quelques secondes tout le reste, et perché sur la charpente Link se laissa aller à l'écouter, se délectant de la retrouver enfin, après tant de temps et d'angoisses. Il la regarda, se rappelant maintenant à quel point elle était belle, tandis qu'elle accomplissait avec son habituel entrain sa tâche ingrate en s'adressant de temps à autre aux vaches, les gratifiant d'une caresse en riant lorsqu'elles se bousculaient pour accéder plus vite au foin. La brève insouciance du héros retomba quand il repensa à ses cauchemars, et dans le même temps il trouva une nouvelle raison d'avoir le courage de rencontrer Zelda. Si un péril approchait bel et bien, il aurait besoin du soutien de la princesse pour protéger Hyrule, et donc Malon également.

Quand elle eut fini sa dernière tournée et qu'elle s'apprêtait à quitter les lieux, Link se laissa tomber souplement de sa cachette en hauteur derrière la fermière, sans un bruit. Il se rapprocha, se laissant enivrer par son doux parfum, et l'appela dans un murmure. Elle n'avait pas fini de se retourner qu'il lui plaquait déjà une main sur la bouche, la faisant sursauter avec un cri étouffé par sa paume, en plaçant un doigt en travers de ses lèvres pour lui intimer le silence. Link n'aimait pas cette méthode "violente", alors qu'il ne craignait rien de la part de la jeune femme... sinon qu'elle ne trahisse sa présence en s'exclamant un peu trop fort lors de leurs retrouvailles. Malon le regarda avec des yeux écarquillés, ne parvenant visiblement pas à croire qu'il se tenait juste là, devant elle après tout ce temps, et aussitôt qu'il retira sa main elle lui sauta au cou pour le serrer avec force contre elle.

- Link ! souffla-t-elle à voix basse. Mais qu'est-ce que tu fais ici ? Tu vas bien ? Où étais-tu passé ? J'étais morte d'inquiétude et...
- Une question à la fois, la coupa le héros sur le même ton. C'est une longue histoire, mais je vais tout te raconter... mais pas ici.

La jeune fermière cligna plusieurs fois des yeux, avant de regarder vers la sortie. Elle comprenait ce qu'il voulait dire. Elle n'était qu'une éleveuse de vaches et de cheveux, une fille modeste aux goûts simples, mais elle le fascinait par sa beauté, sa sérénité et son intelligence. Trop heureux de la retrouver, il se laissa aller à glisser ses doigts dans sa longue chevelure rousse, la faisant se retourner avec les yeux grands ouverts, surprise, avant de sourire.

- Papa et M. Ingo ne vont pas tarder à partir pour le château, reste caché ici, je viendrai te chercher quand ils seront partis.
- Au château ? A cette heure-ci ?
- En fait ils auraient déjà dû partir il y a plus de deux heures, soupira la jeune femme avec une moue boudeuse qui le fit sourire. Mais tu sais comment ils sont.
- Je vois, en effet. Mais que se passe-t-il au château ?
- Tu as oublié ? C'est la fête de Farore, pour qu'elle nous apporte un vent favorable pour l'automne.
- Ah oui ! C'est déjà aujourd'hui ?

Elle opina et Link se sentit chanceux. La fête de Farore durait trois jours, trois jours durant lesquels les gardes déjà blasés de leur quotidien seraient moins vigilants et où il y aurait de l'agitation partout, jour et nuit, l'alcool coulant à flots dans toutes les rues. Une aubaine pour quelqu'un d'aussi agile que lui, accéder au château serait un jeu d'enfant, sans mauvaise plaisanterie. Puis un frisson lui traversa l'échine, comme un mauvais pressentiment. Une angoisse terrible le saisit, l'espace d'une seconde et il essaya de se gratter la main malgré la protection des Gantelets d'Argent.

- Allez, file te cacher espèce de sacripant, le commanda d'un ton faussement autoritaire la fermière qui appuya sur le bout de son nez, je devrais vite revenir.

Il la suivit du regard tandis qu'elle sortait prudemment, et retourna se percher dans la charpente en repensant à cette inquiétude soudaine, partie comme elle était venue. Sans doute était-il devenu paranoïaque, à force de faire des cauchemars ou de se cacher des autorités hyliennes. Sa propre déesse veillerait sur ces festivités, il n'y avait aucune raison de s'alarmer. Durant une vingtaine de minutes, il resta perché sur sa poutre à guetter le moindre son. Visiblement, Talon et Ingo avaient fini - enfin - par partir, à cheval visiblement pour rattraper leur retard et essayer d'arriver avant que le pont-levis ne soit levé. Peu après, la porte de l'étable s'ouvrit de nouveau en grinçant et laissa apparaître la rouquine qui lui faisait signe. D'un mouvement souple, Link descendit à nouveau et la rejoignit après avoir récupéré son sac. Elle l'entraîna jusqu'à la maison principale, et l'invita à s'installer pendant qu'elle s'affairait aux fourneaux pour leur préparer de quoi se remplir la panse. Malon insista pour qu'il reste tranquille, et lui raconta en détail les derniers mois depuis sa disparition en même temps qu'elle passait d'une casserole à une autre. C'était un soulagement d'apprendre que sa vie avait continué paisiblement. La jeune femme monopolisait la conversation, fébrile de trouver son cher ami, mais il n'y avait rien de véritablement nouveau.

Puis, une fois installés devant une bonne omelette accompagnée de légumes bouillis, elle laissa la parole au héros qui devait avoir beaucoup de choses à raconter lui. Bien que très heureux de la revoir, le bretteur se montra plus maniéré tandis qu'il lui faisait le récit de sa vie depuis l'incident. Il aborda son "adoption" chez les Gerudos, son quotidien chez les voleuses, son amitié particulière avec certaines des guerrières bien qu'il aborda ce point avec beaucoup de tact, tandis que la fermière l'écoutait en affichant une certaine jalousie. Mais la jeune femme continua à l'écouter sans l'interrompre ou faire de crise, se montrant fascinée et inquiète lorsqu'il lui fit à nouveau le récit de son aventure dans le temple du désert, expliquant l'origine de ses gants de puissance tandis que leurs assiettes se vidaient. Ils restèrent à discuter après le repas auprès du feu, assis l'un à côté de l'autre jusqu'à faire le tour des derniers événements, parvenant finalement jusqu'à son arrivée jusqu'au ranch.

- Cette histoire de cauchemars m'inquiète, fit la fermière. La dernière fois, tu t'es retrouvé à devoir affronter tous les montres d'Hyrule et leur seigneur maléfique...
- Ils ne présagent rien de bon, mais ça importe peu. C'est mon devoir de défaire tous les périls qui planeront sur notre royaume.
- Mais tout de même, ça va être très dangereux, geignit-elle en venant s'appuyer contre lui.
- J'ai déjà connu pire, la rassura-t-il en lui passant un bras autour des épaules. Je n'ai pas peur des monstres, ni même des démons.
- Eh bien moi j'ai peur pour toi ! J'ai déjà cru t'avoir perdu lorsque tu as disparu dans le canyon... je ne veux pas te perdre à nouveau.
- Ne t'en fais pas, Malon. La dernière fois, je n'avais aucune expérience, je ne savais rien de ce qui m'attendait et Ganondorf commençait déjà ses méfaits lorsque je me suis lancé à l'aventure. Aujourd'hui, je suis prêt et en avance sur la menace.
- Mh...
- Dès que j'aurai arrangé les choses avec Zelda, je pourrai renouer mes amitiés avec les Gorons et les Zoras, et tout Hyrule sera sur le pied de guerre si jamais un quelconque sorcier fou ose encore s'en prendre à nous.

La fermière sembla assez peu convaincue, préférant plutôt se blottir contre lui pour profiter de sa présence en s'agrippant à sa tunique. Ce contact, cette intimité le réconfortait. Elle lui avait tellement manqué, lorsqu'il était devenu un fugitif. Mais le héros savait qu'il essayait de se convaincre lui-même que tout se passerait bien. Il était beaucoup plus fort que dans son ancienne vie, mais si ses cauchemars continuaient à l'angoisser malgré ça, alors il redoutait de devoir faire face à une menace bien pire que Ganondorf, qui avait pourtant mis à feu et à sang le royaume entier sans grands efforts.

L'heure tournant, Malon exprima son souhait d'aller se coucher et l'invita à la rejoindre. Il est vrai qu'ils avaient déjà partagé le même lit, en particulier au cours du dernier et rude hiver avant sa fuite, mais Link ne s'attendait pas à ce qu'elle l'invite à nouveau dès leurs retrouvailles. Il attendit tout de même devant la porte qu'elle enfile sa robe de nuit, se mettant lui-même plus à l'aise avant de la rejoindre quand elle lui rouvrit la porte. Le héros entra alors et déposa ses affaires dans un coin, sans oser regarder vers sa chère amie, et se trouva d'autant plus ridicule. Lui qui avait affronté monstres, fantômes et sorciers sans fléchir dès son enfance n'osait même pas regarder une femme en tenue légère alors qu'il avait passé une demi-année en compagnie des Gerudos. Malon se racla la gorge, visiblement tout aussi mal à l'aise que lui.

- Au fait... je... ça ne me regarde pas vraiment, mais... tu n'as rien... fait avec les Gerudos ?
Arrêtant enfin de fixer bêtement un mur, Link se risqua à la regarder du coin de l'oeil. Elle lui tournait le dos, préparant pour la troisième fois visiblement les draps.
- Pas... pas ce que tu suggères, non.
- Elles ne te plaisaient pas ? Pourtant on dit qu'elles sont très belles, et peu vêtues.
- C'est vrai. J'ai eu beaucoup de mal à m'y faire d'ailleurs, ce qui les amusait beaucoup d'ailleurs.
- Elles... le sont encore plus que moi ?
- Ça dépend lesquelles, car c'est très difficile, répondit le héros avec un léger sourire. Mais certaines, oui. Je pense que la plupart des hommes d'Hyrule seraient prêts à faire des folies pour une seule nuit avec de telles femmes.
- Et toi qui as passé six mois avec elles, rétorqua la fermière d'un ton sec qui trahissait sa jalousie, tu n'as pas été intéressé évidemment ?
- Intéressé, si bien sûr. Mais je convoitais quelqu'un qui m'est bien plus précieux que ces fières femmes du désert.

Cessant enfin de maltraiter le lit, Malon se tint raide, crispée. Ne tenant plus de ce petit jeu, le jeune homme vint l'enlacer tandis qu'elle lui tournait le dos. Elle sursauta, nerveuse, mais ne chercha pas à se dégager.

- Il y avait déjà une rouquine qui occupait mes pensées, le jour comme la nuit.
- Oh, une rouquine ? répondit-elle d'une voix tremblante, qui essayait pourtant d'être moqueuse. Je croyais que tu me parlais de Zelda.
- Même si Zelda était rousse, elle ne t'arriverait pas à la cheville.
- Elle est pourtant bien plus jolie que moi, fit la fermière d'une toute petite voix en détournant la tête, et puis c'est une princesse alors que moi je suis...

Au diable les manières, se dit le héros qui prit son courage à deux mains. Il lui fit tourner la tête et lui coupa la parole en posant ses lèvres sur les siennes, osant enfin l'embrassant franchement. La jeune femme émit une exclamation étouffée, mais se laissa bien vite aller à ce baiser, se retournant vers lui pour lui passer les bras autour des épaules. Leurs sentiments enfin avoués, ayant mûri après leur séparation forcée, les deux amants choisirent de les assumer en cette nuit de tranquillité. Link allongea sa chère fermière sur le matelas, sans cesser de la serrer contre lui. Leurs yeux luisant dans la faible lueur des bougies, ils s'abandonnèrent lentement à leur passion partagée. Dans la pénombre, ils se découvrirent du bout des doigts et des lèvres durant de longues étreintes, qui se prolongèrent jusqu'à tard dans la nuit, brisant le silence par de doux soupirs avant qu'heureux et insouciants, ils se blottirent l'un contre l'autre pour se laisser bercer par les bras de Morphée dans un des sommeils les plus doux qu'ils connurent.

Chapitre 5 : Le vent du changement   up

L'aube commençait à poindre sur la plaine d'Hyrule, le soleil glissant tant bien que mal ses rayons encore frais entre les volets de la fenêtre. Encore emmitouflée dans ses draps, la fermière s'éveilla et s'assit en bâillant. Elle s'étonna d'être seule sur le matelas et chercha son amant du regard.
- Bonjour Malon.
La jeune femme sursauta, tirant la couverture à elle pour couvrir sa pudeur, et s'avança jusqu'au bord du lit pour y découvrir son ami affalé sur le plancher, face contre terre, faisant le grand écart.

- Bonjour, Link. Qu'est-ce que tu fais par terre ?
- Des étirements, fit-il en se redressant lentement jusqu'à se remettre debout avant de faire jouer quelques articulations. J'ai pris l'habitude d'en faire au réveil, chez les Gerudos. Ça permet de garder la forme, et c'est idéal pour bien se réveiller.
- Moi, j'ai une autre idée pour bien se réveiller...

Avec un tendre sourire, la rouquine se leva, serrant encore son drap contre son corps et vint embrasser le jeune héros. Il l'enlaça doucement avant de lui rendre son baiser.
- C'est pas mal aussi, en effet. Je pense que je pourrais en prendre l'habitude.

Malon nota alors qu'il était déjà habillé. Il ne lui manquait plus que ses gants de pouvoir et ses armes, et il serait prêt à partir. Une pointe de tristesse lui serra la poitrine en songeant qu'à peine revenu, son ami s'en allait déjà. Elle se débarrassa de sa couverture, et nota avec amusement que le héros se retournait pour la laisser s'habiller. De bonne humeur, Malon vint l'enlacer de dos. Le bretteur se laissa faire et fit courir doucement ses doigts le long de ses bras nus.

- Alors tu repars déjà ? dit la fermière en le relâchant pour aller remettre sa robe des champs.
- J'ai laissé traîner cette histoire beaucoup trop longtemps, rétorqua Link d'un ton déterminé. Plus vite je la réglerai, mieux ça vaudra.

Ne pouvant qu'approuver sa décision, même si elle aurait aimé prolonger encore un peu leurs retrouvailles, Malon hocha la tête tandis qu'elle ajustait sa jupe.

- Mais ne t'en fais pas, plus vite je serai parti, plus vite je reviendrai aussi.
- A moins que ta jolie blonde ne te tape dans l'oeil, lâcha-t-elle d'un ton moqueur.
- Ça, ça me donnerait une raison de plus de m'éloigner d'elle à nouveau.

Elle se mit à rire, heureuse de retrouver son ami tel qu'il était autrefois. Dévoué, plein d'assurance et doté d'un humour légèrement douteux. La seule tache sur le tableau était la note d'inquiétude qu'elle devinait dans son regard et sa voix, signe que la fragile paix d'Hyrule risquait de bientôt disparaître à nouveau.

- Tu as intérêt à rentrer avant le dîner, sinon je te prive de dessert !
- Oh non, drame et infamie, pourquoi es-tu si cruelle ma mie ?
- Allons bon, voilà que tu fais des vers.
- C'est normal, c'est ma couleur préférée.
- Pardon ?

Elle resta stupéfaite quelques instant avant de comprendre et soupira profondément, sans pouvoir s'empêcher de sourire malgré tout.

- Si la princesse te gifle, demande-lui de t'en donner une deuxième de ma part.
- Je n'y manquerai pas, répondit-il en commençant à enfiler ses gantelets. Oh, je peux prendre un peu de lait avant de partir ?
- Bien sûr, sers-toi.

Quelques instants après, le héros était équipé de la tête aux pieds et descendit à la cuisine pour remplir une de ses bouteilles de lait Lon Lon, dont les qualités n'étaient plus à vanter. Le produit de la ferme était très loin d'égaler les potions rouges, mais il lui permettrait de faire face au pire si les choses devaient mal tourner. Derrière lui, Malon semblait deviner sa pensée et le regardait avec anxiété. Fin prêt, il vint l'étreindre et l'embrasser une dernière fois avant de reprendre la route.

- Fais attention à toi, quand même...
- Hé, je suis protégé par les Déesses et attendu par une fermière ! Qu'est-ce qui pourrait bien m'arriver ?

Sur ces paroles, il ouvrit la porte, la tenant pour la jeune femme qui sortit juste derrière lui, et la salua avant de quitter le ranch et de se diriger vers l'est. Le guerrier blond progressa plus rapidement que la veille, mû par un sentiment d'urgence qui ne cessait de grandir au fil des jours, d'autant que les patrouilles étaient moins nombreuses en dehors des remparts. En période de fête, la milice était mobilisée dans le bourg pour mieux surveiller les éventuels débordements populaires. Sa vue perçante remarqua tout de même trois cavaliers, portant les couleurs de l'armée hylienne, au loin. Mais ils tournaient en direction de la Vallée Gerudo, à l'opposé de sa direction.

Link traversa la plaine jusqu'au fleuve qui coulait depuis le domaine Zora et qui passait devant le château avant de plonger dans les gorges rocheuses où les voleuses avaient élu domicile, et d'aller se jeter dans le lac Hylia. Ce même fleuve dans lequel il avait plongé, six mois plus tôt, pour essayer d'échapper à ses poursuivants. Avec un rire amer, il songea brièvement suggérer à Zelda de creuser un accès aquatique jusqu'au château, ça lui faciliterait les allées et venues. A l'ombre du surplomb rocheux, non loin du grand escalier menant au village Cocorico, le jeune homme se défit de sa tunique brune - car conserver son vert caractéristique aurait été stupide, en particulier dans les terres rouges et ocres des Gerudos où il aurait vraiment fait tache - et enfila celle que lui avaient confectionnée les Zoras. Puis ainsi vêtu, il se laissa glisser au fond du fleuve en serrant son sac contre lui. Ce dernier se gorgea rapidement d'eau, et le poids de ses armes le fit couler jusqu'au fond. La tunique bleue fabriquée par les hommes-poissons lui accordait le don indubitablement utile de pouvoir respirer sous l'eau, et donc de progresser aussi longtemps qu'il le désirerait en milieu aquatique, à l'abri des regards.

Marcher sur le fond prenait plus de temps qu'à la surface, en particulier sans les bottes de plomb et il lui fallut près d'une heure pour être à proximité des remparts. Maintenant, il allait devoir effectuer le plus dur, passer la Grande Porte sans être vu. Le héros disposait de plusieurs solutions, mais la plupart reposaient trop souvent sur une improbabilité ou nécessitaient beaucoup trop de temps alors qu'il était pressé. Alors il remit son sac sur son dos, se postant à genoux au fond de l'eau pour demeurer stable, le grappin en main en ayant déjà pris pour cible une échauguette sur les remparts. Il pourrait tenter de se hisser jusque là-haut sur le champ, mais il craignait que les gardes du pont ne le remarquent en train de surgir de la rivière et ne donnent l'alerte.

Aussi, Link préféra attendre qu'un nouveau voyageur n'entre dans le bourg, attirant ainsi l'attention loin de lui pendant ne serait-ce que quelques secondes. A nouveau, il lui fallut prendre son mal en patience, jusqu'à ce qu'un citoyen ne vienne enfin se présenter sur le pont-levis. Dès qu'il lui sembla que le garde le plus proche avait tourné la tête, Link tira son grappin qui se ficha dans une poutre, l'arrachant en un instant au fleuve et le tractant jusqu'au chemin de ronde. Le soldat du pont tourna la tête au bruit, sans rien apercevoir de plus qu'une éclaboussure dans l'eau, le héros volant étant caché par la tour de guet, mais par acquis de conscience demanda à un de ses collègues plus en arrière d'aller demander un rapport aux sentinelles sur les remparts.

Mais le temps que l'information circule, les gardes ne trouvèrent rien et signalèrent que tout roulait pour le mieux. Link lui, s'était déjà faufilé ailleurs. Quelques minuscules secondes lui avaient suffi pour bondir de l'autre côté du chemin de ronde, s'agrippant au rebord intérieur de la muraille pour échapper à la vue des gardes avant de se laisser glisser dans les ruelles et se réceptionner d'une roulade.
La périphérie du bourg était quasiment déserte, la fête concentrant toute la population autour de la place centrale avec ses spectacles, ses danses et ses tavernes. Ce n'est pas pour autant que Link ralentit, se dépêchant au contraire de disparaître à l'angle d'une rue avant de tomber sur une patrouille, brandissant à nouveau son grappin pour se réfugier sous le couvert des toits

Infiniment plus à l'aise qu'avant dans ses déplacements acrobatiques grâce à sa vie chez les Gerudos, Link progressa à vive allure de toit en toit, se glissant dans des ruelles totalement vides quand il ne trouvait plus de chemin en hauteur, ou se balançait d'un étage à un autre à l'aide de son grappin ou d'un simple bond d'athlète. Petit à petit, le héros furtif se rapprocha du château. Comme il le pensait, c'était un vrai jeu d'enfant. Même si c'était quand même un enfant sacrément balèze. Il s'éloigna du bourg en longeant les murs, demeurant inaperçu par les fêtards comme par les gardes qui les surveillaient, et arriva en vue du château. Cette fois-ci en revanche, il ne pourrait pas simplement ramper par terre pour se glisser entre les gardes, comme quand il était petit, mais ce n'était pas un problème.

Link savait que les sentinelles surveillaient le chemin et prenaient rarement la peine de lever le nez plus loin. C'étaient plutôt de bons gardes de proximité, et un homme normal n'avait aucune chance de leur passer sous le nez sans être détecté et arrêté sur le champ. En contrepartie, ils se contournaient facilement lorsque l'on savait trouver des chemins inattendus. Avec aisance, le guerrier grimpa à l'arbre où il avait rencontré Kaepora Gaebora lors de sa première venue. C'était un pin, haut et sec, dont les feuilles formaient un véritable écran végétal. En escaladant prudemment, Link ne le fit qu'à peine bruisser et n'attira pas l'attention.

Puis, de sa cachette il surveilla attentivement les mouvements du garde le plus proche, et bondit jusqu'au jardin dès qu'il tourna le regard, se glissant à plat ventre derrière le premier buisson venu. En l'absence d'une réaction de la part des sentinelles, Link progressa à ras du sol de couvert en couvert, jusqu'à rejoindre le muret endommagé qu'il avait déjà escaladé enfant pour contourner la seconde grille de sécurité. Sans un bruit, il se glissa à l'intérieur des murs intérieurs. Les soldats se tenaient au niveau de la herse, ce qui les empêchait de remarquer si un intrus passait loin derrière eux, et le héros rejoignit à pas de loups la rivière qui coulait à travers le château, ne pouvant s'empêcher d'éprouver une certaine nostalgie en refaisant ce chemin par lequel tout avait commencé, d'une certaine façon.

Toujours vêtu de sa tunique bleue, Link se laissa couler jusqu'au fond de l'eau une fois de plus jusqu'à la grille au bout du canal. Enfant, il était remonté pour se faufiler par un minuscule passage destiné à l'écoulement d'eau. Aujourd'hui il lui serait tout simplement impossible de l'emprunter, mais ça non plus ce n'était pas un problème. Il empoigna les barreaux de la grille et commença à tirer. Immergés, il était impensable qu'un homme puisse les briser, pas sans disposer d'un équipement conséquent et épouvantablement bruyant. Mais le héros possédait les Gantelets d'Argent, et jouissait d'une force qui aurait fait pâlir de jalousie un Goron. Lentement, le métal prévu pour résister au passage du temps et de l'eau plutôt qu'à la violence commença à se tordre, son crissement déchirant étouffé par l'écoulement de la rivière dans cette zone si peu gardée. Puis, aussitôt que l'ouverture fut suffisante pour sa carrure élancée, Link fit passer son sac et se faufila lui-même entre les barreaux, en se tortillant pour passer et continuer son infiltration. La prochaine étape consisterait à pouvoir traverser les couloirs et les étages, jusqu'à rejoindre la chambre de la princesse. Une opération complexe et délicate, mais Link avait confiance dans son agilité et son ingéniosité pour échapper à tous les regards.

Dans les strates supérieures visées par le héros, un homme vêtu de l'armure royale se tenait droit à la fenêtre, son oeil unique affichant un regard sévère, ses traits secs marqués par l'âge et les combats tordus en une moue coercitive.

- Je devrais virer ces incompétents.
- Il est là ? s'enquit avec nervosité la voix claire de la princesse. Il est passé ?
- Sans problème. Je me demande même s'il ne se moquait pas d'eux avec ses cabrioles, ces idiots doivent être sourds et aveugles.
- Ne les jugez pas trop sévèrement, capitaine Arlo. Link n'est pas un homme ordinaire.
- Tout comme ces imbéciles sont censés être l'élite de l'armée, et pas un seul n'a été fichu de le voir ! A quoi bon posséder une telle garde, si n'importe qui peut pénétrer dans le château comme dans un vieux moulin !?
- Nous nous posions la même question, capitaine.

Arlo et la princesse se retournèrent pour découvrir trois hommes encapuchonnés à l'entrée de la salle. Celui qui avait parlé était à l'avant de leur trio, et était drapé d'une feutrine sombre qui semblait absorber la lumière. Il avait la tête légèrement baissée, comme par déférence envers l'héritière du trône ou pour dissimuler son visage.

- Qui êtes-vous ? tonna le capitaine en portant la main à son épée et poussant la princesse derrière lui. Comment êtes-vous entrés ?
- Sortez d'ici immédiatement, ordonna Zelda d'un ton ferme. Gardes !
- Personne ne viendra, princesse.

Les acolytes de l'intrus s'avancèrent sur les côtés, sortant de leurs manches des liens tissés dans une matière à mi-chemin entre l'étoffe et la corde, et qui transpiraient la magie. Ils portaient des masques de cuivre, dont les fentes étroites des yeux et des lèvres évoquaient ceux des théâtres dramatiques, leurs visages figés dans des grimaces dérangeantes d'où ne dépassait que la lueur de leurs regards malveillants. D'un geste de la main, leur chef les arrêta tandis que le capitaine Arlo dégainait une épée gravée de runes qui émit une note claire en sortant de son fourreau.

- Je sais que c'est peine perdue de vous le demander, princesse Zelda, mais... auriez-vous l'obligeance de nous suivre, sans que nous ayons recours à la force ? Cela vaudrait mieux pour tout le monde.
- J'ignore qui vous êtes, rétorqua la belle magicienne, mais vous êtes fous de croire que trois hommes suffiront à me capturer au sein de mon propre château !
- Comme vous voudrez, soupira l'inconnu.

Ses sbires s'élancèrent contre la princesse, dont les mains s'illuminaient alors qu'elle appelait ses pouvoirs, tandis que le capitaine de la garde engageait au contact leur chef qui tirait l'épée qu'il portait en travers du dos.

Link continuait à avancer à bonne allure. Au moindre bruit, il disparaissait derrière un rideau, une statue, ou bondissait dans un angle en hauteur et s'y accrochait par une prouesse d'équilibre, mais son mauvais pressentiment ne cessait de grandir à mesure qu'il approchait de la chambre de Zelda. Et s'il faisait fausse route, et que revoir la princesse était une erreur ? Sa nervosité croissait avec son inquiétude, jusqu'à ce qu'il en remette en question son plan alors qu'il était tout proche désormais. Préoccupé, il ne fit même pas attention au fait qu'il essaya plusieurs fois de gratter le dos de sa main.
L'atmosphère se faisait lourde également, l'air se chargeait d'un parfum épais qui lui collait au palais. Avait-il finalement été repéré ? Il en doutait. La tension était différente, s'il se passait bel et bien quelque chose il n'en était pas la cible.

Le héros se passait encore la langue sur les lèvres, essayant de soulager le picotement de sa main gauche en vain, et trouva la source de l'odeur cuivrée qui empestait le couloir en tournant à un croisement. Du sang. Une pleine escouade de soldats était éparpillée dans le couloir, vaincue par un adversaire doté d'une force terrible comme en témoignaient leurs armures fracassées par des coups nets. La plupart n'avaient même pas dû avoir la moindre chance de riposter. Il avait trop traîné, la menace était déjà arrivée et l'avait devancé.

- Zelda ! Zeldaaa !!!

Abandonnant toute tentative de rester discret, Link avança au pas de course en examinant d'un coup d'oeil rapide chaque salle qu'il traversait, suivant l'odeur du sang frais et du métal pour essayer de retrouver les agresseurs de la garde. Ils n'avaient pas plus de quelques minutes d'avance sur lui. Un bruit de combat l'aiguilla à une intersection, un combat bref et violent à en juger par le son des impacts et les cris étouffés. Son malaise s'accrut encore lorsqu'il songea qu'il se dirigeait vers ce qui avait été un quartier corrompu sous le règne de Ganondorf, des salles utilisées pour des sacrifices et autres rituels de magie noire. Le héros arriva en dérapant à demi dans le sang qui maculait le sol et se jeta dans la salle qu'avaient essayé d'investir les pauvres soldats.

- Relâchez la princesse ou vous tâterez de ma lame ! rugit-il en se débarrassant de son sac et en dégainant ses armes.

Les trois hommes se retournèrent. Celui qui ne portait pas de masque tenait un espadon massif à la main, et la princesse Zelda, pieds et poings liés dans le dos et bâillonnée, sur l'épaule. La magicienne essaya de se débattre en le voyant arriver, et il devina son nom dans ses cris étouffés.

- Je m'en occupe, fit l'inconnu d'un ton acide, après l'avoir dévisagé pendant une seconde.

Ses sbires hochèrent la tête et virent prendre la princesse à eux deux avant de se diriger vers ce qui ressemblait dangereusement à un portail magique, mais celui-ci ne lui inspirait rien qui vaille car il irradiait de puissance et semblait façonné par quelque énergie obscure qui n'aurait jamais dû réapparaître.

- Oublie-la, dit l'homme sans masque en pointant sa longue épée ensanglantée vers le héros. Elle est perdue pour toi.
- Hors de mon chemin !

Comme un taureau furieux Link chargea le bretteur ennemi, bouclier en avant. Quand la lourde épée, qui lui rappelait la lame de Biggoron qu'il avait lui-même portée autrefois, vola pour l'intercepter, il se glissa dessous et bondit pour engager au plus près l'adversaire. Celui-ci se déporta sur le côté et fit remonter sa puissante lame dans un coup en biais qui souleva Link du sol et le repoussa lorsqu'il essaya de le dévier de son bouclier. Loin de s'intimider pour si peu, le jeune Hylien retourna à l'assaut. D'un revers il détourna une frappe par le haut et pivota pour se rapprocher et porter un coup de bouclier. L'encapuchonné le para et saisit dans le même mouvement son arme en demi-épée pour lancer un balayage au niveau de son genou. Link l'évita en levant le pied au-dessus et se contorsionna pour esquiver l'estoc qui suivit.

Il profita toutefois de la position pour pivoter à nouveau, repoussant la lourde épée de son ennemi sur le côté avec son bouclier et porter un coup de taille qui ne fendit que l'air. Son adversaire s'était éloigné d'un bond, levant déjà son épée en la tenant à nouveau à deux mains pour l'abattre avec violence. Link eut tout juste le temps de s'abriter sous son bouclier et de l'incliner légèrement pour réduire l'impact que la lame le cognait avec une violence inouïe, manquant de le sonner et le renversa. Le héros ne perdit pas un instant et roula vers son ennemi pour lui décocher un coup de pied au tibia, qu'il évita en passant la jambe par-dessus avant de le frapper à nouveau. D'une nouvelle torsion du buste, Link échappa à la lourde épée qui ripa sur son bouclier et se releva d'une roulade en arrière attaquer d'une estocade.

Mais encore une fois, le bretteur ennemi bondit de côté tout en ripostant. L'imitant, Link sauta à son tour pour laisser passer l'épée géante, le bouclier près du corps. Profitant de sa meilleure allonge, son adversaire enchaîna avec un balayage latéral. Le héros espérait qu'il frapperait comme ça, et roula sur le côté pour esquiver le coup et essayer de le prendre à revers. Loin de se laisser faire, l'inconnu s'éloigna d'un pas et lança un nouveau fauchage par le côté, qui aurait été fatal à l'élu des Déesses s'il avait tenté de terminer la botte hylienne par une attaque sautée, mais celui-ci avait un autre plan.

Il exécuta un salto en arrière, esquivant la riposte du bretteur tout en se désengageant du combat et chargea les deux acolytes qui tenaient encore Zelda devant le portail. Surpris, les sbires paniquèrent. Le premier essaya de s'abriter derrière son otage alors que le second dégainait une épée à la lame ondulée, comme un poignard sacrificiel. Link le lui arracha aisément des mains d'un coup sec et le blessa grièvement à la seconde attaque, mais n'eut pas le temps de faire plus avant que l'autre guerrier ne le rattrape. Il se retourna en entendant la lourde épée fendre les airs en sifflant, levant son bouclier juste à temps. La violence du choc lui fit mettre un genou à terre et lui arracha un hoquet de stupeur.
Il roula sur le côté avant la seconde attaque, qui craquela le sol de pierre sous la force du coup, et se releva en frappant de taille vers l'épaule. L'encapuchonné se baissa pour l'éviter, et Link continua son geste pour lancer le même coup au niveau des jambes. Alerte, son ennemi sauta pour esquiver encore une fois.

Le héros inversa alors son mouvement et lui décocha un coup ascendant fulgurant qui l'obligea à abaisser sa lame en défense. Il n'était pas retombé au sol que Link lui envoyait une rafale de coups d'estocs, le faisant reculer peu à peu. Au coup final, plus violent que les autres, le guerrier encapuchonné se dégagea sur le côté en pivotant, sa lourde lame balayant à nouveau les airs en menaçant le héros sur son flanc exposé. L'ancien Kokiri essaya de se tordre pour encaisser le coup, interposant sa propre épée, mais l'attaque passa de force et l'envoya voler en arrière en le blessant à la poitrine.

- Le portail ne tiendra plus très longtemps ! cria d'un ton affolé le sbire masqué qui tenait la princesse.
- Je sais ! Tenez-le encore un peu, j'ai presque fini.
- J'aimerais bien voir ça, lui cracha Link.

Le dernier échange l'avait projeté près du portail, mais il n'avait pas le temps de s'en prendre aux minions de l'autre épéiste qui revenait déjà à la charge. Dès qu'il fut à sa portée, l'encapuchonné l'attaqua à nouveau de sa longue épée. Link joignit ses deux armes pour mieux encaisser le coup, se laissant emporter sur le côté par la force de l'attaque et frapper de revers dans le même mouvement.
Enfin il le toucha, mais son épée ripa contre ce qui devait être une armure de cuir et le héros réalisa avec horreur que son adversaire avait choisi d'encaisser cette attaque pour disposer d'une bonne opportunité de riposte, son puissant espadon levé à deux mains.

Il eut tout juste le temps de lever son bouclier, sans pouvoir rétablir son équilibre, quand l'arme s'abattit. L'impact le projeta au sol sur le dos, et il roula pour ne pas se faire achever par terre. Sur le côté d'abord alors que l'épée s'abattait encore dans les dalles de pierre, les fissurant, puis en arrière pour se remettre sur pieds. Mais son ennemi était prêt à le cueillir et frappa encore avec violence. Link leva sa propre lame pour se défendre, mais elle se brisa dans un craquement sinistre sous la puissance et la robustesse du grand espadon qui blessa profondément le héros à la poitrine et le fit tomber. Voyant son ami s'effondrer, la princesse Zelda essaya de crier, de se dégager, mais l'homme masqué la tenait toujours solidement et les liens enchantés l'empêchaient d'utiliser la magie.

- Reste à terre, siffla le chef du trio, haletant.
- Va en enfer, lui rétorqua en grimaçant le héros.

Puisqu'elle ne pouvait plus lui servir, Link jeta ce qui restait de son épée sur son ennemi, qui la détourna aisément d'un coup de poignet, et lui sauta dessus en brandissant encore son fidèle bouclier. Son ennemi se déporta sur la gauche pour ne pas rester devant sa charge, attrapa le bord de son pavois et pivota pour le déséquilibrer avant de lui abattre d'une seule main sa lourde épée dans le dos. Link ne survécut que grâce la bénédiction que les Déesses lui avaient accordé, peu avant qu'il n'aille affronter Ganondorf, mais elle ne l'empêcha pas de hurler de douleur et tomber à genoux quand il encaissa ce coup qui aurait dû le couper en deux. Surpris de le voir encore entier, l'encapuchonné n'attendit toutefois pas pour lui arracher son bouclier et lui décocher un violent coup de pied dans les côtes, l'envoyant pour de bon au tapis.

- J'ai dit : Reste à terre. Tu ne fais pas le poids.

Le juron qu'essaya de lui retourner le héros se perdit dans un gargouillis de souffrance. Il grimaça lorsque Link tenta encore de se redresser, pourtant à bout de forces, et lui écrasa le talon sur la poitrine, là où il l'avait déjà frappé et le plaqua au sol.

- Le portail devient instable ! cria le sbire indemne, au bord de la crise de panique. On ne peut plus attendre !
- On peut y aller, c'est bon.

Les deux sbires ne se firent pas prier, et disparurent dans les ténèbres vivantes de la porte éthérée avec la princesse qui essayait de se débattre en vain, alors que le bretteur noir allongeait le pas pour le rejoindre avant sa fermeture. Et cette fois, l'autre blondinet ne viendrait pas se mettre en travers de sa route. Mais Link n'avait pas dit son dernier mot. Son bouclier était loin, son épée brisée, mais il n'était pas désarmé. Péniblement, retenant à demi sa respiration pour contenir la douleur, le héros empoigna son grappin et le braqua sur le dos de l'encapuchonné. Celui-ci eut à peine le temps d'entendre le déclenchement de l'artefact que sa pointe se fichait déjà profondément dans son omoplate, lui arrachant un hoquet de souffrance et de surprise et le fit trébucher. Avec un rictus amer, Link pressa la gâchette pour ramener le grappin, la violente traction tira brièvement son ennemi en arrière alors que la pointe ensanglantée s'arrachait de son dos.

- Ah ! Espèce de...
- Un partout... fumier.

Une ondulation étrange perturba l'atmosphère de la salle, tandis que le portail s'agitait de soubresauts anormaux qui déclenchèrent une véritable panique chez le bretteur en noir. Il essaya de se relever, mais la porte entre les dimensions explosa, libérant une onde de choc terrible qui pulvérisa les fenêtres et balaya les deux guerriers en les envoyant voler contre les murs.

Gravement blessé, la déflagration fit perdre connaissance à Link. Il retrouva ses esprits quelques instants plus tard, le sens de l'équilibre sens dessus dessous et un horrible bourdonnement lui emplissant les oreilles. Le héros chercha son ennemi du regard, mais ne trouva rien d'autre que quelques taches de sang, qui menaient vers les vestiges de la fenêtre. Il cracha avec rage en comprenant qu'il s'était enfui, et que lui avait échoué à protéger Zelda. Et pour ne rien arranger, les couloirs s'animaient d'un vacarme annonçant l'arrivée imminente de nombreux soldats. Mais trop tard pour être utiles, encore une fois.

Difficilement, Link se traîna jusqu'à son bouclier, puisque son sac était trop loin il voulait au moins le récupérer, et rassembla ses dernières forces pour invoquer le Vent de Farore et s'extraire de ce traquenard catastrophique. Quand les miliciens firent irruption dans la salle, ils n'eurent qu'un bref instant pour apercevoir une silhouette hylienne enveloppée de bleu disparaître, happée par une radiance verte qui s'échappa par le vide laissé par les vitraux brisés, ne laissant comme seules preuves de ce drame que les traces du violent combat qui s'y était déroulé.

Chapitre 6 : L'Autre   up

Au plus profond des Bois Perdus, une lueur verte apparut, illuminant la large dalle de pierre devant l'antique temple de la forêt. Puis, de ses rayons éblouissant sortit un jeune homme vêtu de bleu.
Encore plus épuisé par son sort, Link s'affala contre la roche. Il dut faire un effort considérable pour seulement se remettre debout, titubant jusqu'aux hauts flancs rocheux qui entouraient ce sanctuaire oublié pour s'appuyer dessus. Le héros respirait avec difficulté, il avait froid et sentait à peine ses membres qui peinaient à le porter. En dépit de son agilité et de sa protection divine, Link avait écopé de blessures critiques, qui seraient déjà venues à bout de n'importe qui d'autre, et pourtant ce n'était pas ce qui lui faisait le plus mal. Avec une lenteur effroyable, il descendit le long escalier du sanctuaire en ruminant ses pensées. Lui qui avait triomphé d'innombrables monstres, pièges et défis, affrontant même sur un pied d'égalité le seigneur du mal, avait été vaincu par un épéiste surgi de nulle part. Et pire encore, Zelda avait été enlevée sous son nez, encore une fois. Ça aussi ça allait devenir une habitude.

Il échappa un cri quand ses jambes flanchèrent subitement et le firent dégringoler les dernières marches. Exténué, Link se força pourtant à se relever et traversa le long couloir qui menait jusqu'au dédale. Fort heureusement, dénué de monstres en l'absence de Ganondorf. Sa vision obscurcie et l'esprit confus, il se laissa tomber à moitié contre l'échelle à la sortie du couloir, et l'escalada avec peine, le moindre effort lui coûtant cher. Une fois arrivé en haut, il se laissa glisser, ou plutôt tomber jusqu'au creux plus bas, le choc lui envoyant une onde de douleur atroce à travers tout le corps, mais il était presque arrivé. En serrant les dents, le héros rampa sur les derniers mètres qui le séparaient de l'entrée cachée d'une fontaine des fées, et il accueillit la fraîcheur et la sérénité qui régnaient dans l'antre avec soulagement en se traînant péniblement jusqu'à la source où voletaient les petits êtres mystiques. Il tendit un bras faible vers la plus proche, qui vint tournoyer autour de lui en libérant une fine poudre rose qui le soulagea immédiatement. Une seconde fée se rapprocha, puis une autre, et petit à petit, sous l'effet de leur précieuse magie et de l'eau pure dans laquelle il baignait, Link se reconstitua rapidement une pleine santé. Débordant à nouveau de vitalité, il se remit sur pieds et salua bien bas ces esprits bienveillants.

- Merci, mes amies les fées. Une fois de plus, vous me tirez d'un bien mauvais pas.

Puis aussitôt il ressortit de la caverne secrète, presque au pas de course. Retournant sur les hauteurs, il bondit par-dessus les allées du labyrinthe jusqu'à sauter à terre lorsqu'il en atteignit l'entrée du sanctuaire, à la limite des Bois Perdus dans lesquels il s'élança sans le moindre doute. La forêt était sûrement maudite. Infestée de monstres et de chemins qui ne menaient nulle part, n'importe qui risquait sa vie simplement en y pénétrant, et même une armée entière n'aurait pu en venir à bout. Pourtant, Link s'y déplaçait à toute allure comme s'il y avait toujours vécu. Il savait reconnaître les chemins à prendre et ceux à éviter, parvenant même à s'orienter dans ce dédale sans repères. La forêt de la mort était pour lui l'ultime refuge, il y serait toujours en sécurité.

Il traversa plusieurs clairières, passa dans un vieux tronc mort aussi large que la grande rue du Bourg d'Hyrule et arriva finalement auprès d'une fosse aquatique, peu large mais profonde, d'où dépassait une ancienne construction en granite. Ni une ni deux, Link piqua une tête dans l'eau, plongeant jusqu'au fond et se faufila dans l'antique passage qui reliait les Bois Perdus au domaine Zora.
D'habitude, il se pressait pour traverser le long et sombre couloir sous-marin, mais vêtu de sa tunique bleue le trajet n'était plus un problème. Même endommagée, elle conservait ses propriétés fabuleuses. Cela dit, il nagea tout de même avec vigueur jusqu'à atteindre la fosse jumelle à l'autre bout du tunnel.
Là, il remonta lentement à la surface. Sa tête émergea sans un bruit de l'onde et il put s'assurer d'avoir le champ libre pour s'extraire de sa cachette aquatique. Le héros fit les premiers mètres à découvert au ras du sol, et se fit tout petit en apercevant la sentinelle Zora, postée devant la cascade qui bouchait l'entrée du domaine. Rapidement, Link chercha un moyen de se jeter à l'eau sans que le garde ne le remarque... mais il doutait pouvoir tromper l'homme-poisson sur son propre terrain et finit par tenter l'audace en se levant complètement et faisant signe au vigile. Celui-ci ne cacha pas sa surprise de le voir ici, mais lui rendit son salut avant de s'approcher. C'était plutôt encourageant.

- Salut à toi, ami Zora fit le héros quand il fut tout proche.
- Salut à toi, Link. Je ne m'attendais pas à te voir arriver ici, surtout par ce passage.
Il lâcha un soupir de soulagement. Après des mois entiers de nervosité et de tension, trouver un visage amical était inespéré.
- Il y a eu des complications.
- Je vois ça oui.
En suivant le regard du Zora, Link vit à quel point il avait l'air dépenaillé. Sa tunique était déchirée et calculée de sang. Il était couvert de poussière et ne portait ni son épée ni son sac.
- Vous allez bientôt en entendre parler, mais Zelda a été enlevée.
- Enlevée !? Par qui ?
- Je l'ignore. Trois hommes vêtus de manteaux noirs sont arrivés par un portail magique, deux d'entre eux portaient des masques de cuivre et le troisième brandissait une épée à deux mains. Je n'ai pas réussi à les arrêter, mais j'ai pu empêcher le bretteur de s'enfuir, il doit rôder quelque part et je vais le retrouver pour l'interroger.
- Seulement trois hommes ? Et malgré ta présence ils ont suffi à enlever la princesse ? Quelle catastrophe... l'armée Hylienne va encore être sur les dents.
- Je ne te le fais pas dire, à tous les coups ils vont croire que c'est moi le responsable. Mais quoiqu'il en soit, ils ont dû agir pour le compte de quelqu'un d'autre, ce n'étaient pas des sorciers. Par conséquent, si j'arrive à retrouver l'encapuchonné et à lui faire cracher le morceau, je pourrais peut-être trouver un moyen de rejoindre Zelda et de la ramener.
- Cela semble être une quête aussi périlleuse qu'improbable... mais je crains que les Zoras ne puissent guère t'aider, nous ne sommes pas versés dans l'art des sortilèges. Mais nous pouvons peut-être t'assister dans ta chasse à l'homme.
- C'est une mauvaise idée, il est beaucoup trop dangereux pour que vous puissiez l'arrêter. Après, si vous l'apercevez, je ne dirais pas non à ce que vous me signaliez par où il est passé.

Le Zora hocha la tête, préoccupé par la tournure des événements, mais Link ne s'inquiétait pas trop pour le peuple de l'eau. Ils s'étaient toujours montrés prudents, et il doutait que son adversaire, qui allait maintenant chercher à être discret, aille s'en prendre à eux.
- A quoi ressemble-t-il ?
- Je n'ai pas pu voir son visage, mais il a mon gabarit. Je crois qu'il a les cheveux gris.
- Un nabot aux cheveux gris, avec un manteau noir et une épée à deux mains donc ?
- Je t'en ficherai du nabot, tiens.
La sentinelle lui tapa sur l'épaule avec un sourire. Dans ces heures qui s'assombrissaient, il risquait de ne pas leur rester grand-chose de plus que l'humour pour garder le moral.
- Je dois retourner là-bas, je vais passer par la rivière.
- Prends garde à toi, la princesse Ruto ne te pardonnerait pas s'il t'arrivait quelque chose.
- Tu as raison l'ami, déjà qu'elle ne me pardonnait pas d'arriver en retard...
Saluant une dernière fois le Zora, enchanté de savoir qu'il pouvait compter sur ses anciens amis, Link s'approcha du bord du chemin en hauteur devant la cascade et s'apprêta à plonger.
- Oh, et si les soldats nous demandent... on ne t'a pas vu.
- Merci. Méfiez-vous d'eux quand même, ils seraient prêts à désigner un coupable pour un oui ou un non.
- J'en informerai le roi. Que les Déesses te gardent, Link.

Le héros lui retourna sa bénédiction et se jeta à l'eau. Le courant était puissant ici, et l'entraîna d'autant plus rapidement en direction de l'aval qu'il nageait lui-même dans ce sens. Une fois passé la seconde cascade, qui marquait la limite du domaine Zora et à partir de laquelle le torrent se transformait en rivière, Link se laissa à nouveau couler au fond de l'eau par prudence. Avant d'entamer ses recherches au hasard, il devait retrouver une arme à la hauteur. Inutile de songer à prendre la masse des Titans du temple du feu, si elle serait largement assez puissante pour contrer l'épée de l'encapuchonné, elle serait toutefois trop lente pour le toucher. D'autant qu'il n'avait pas le temps de traverser le volcan entier pour s'en emparer.

Une fois de plus, Link se laissa couler dans la rivière et traversa la plaine d'Hyrule en profitant du fait que les soldats cherchaient une boule de lumière qui s'était envolée au loin, et non pas un faux poisson à deux pas des remparts, sa tunique bleue l'aidant à se dissimuler au fond de l'eau. Il avait besoin de rejoindre les Gerudos, tant pour les mettre au courant de la crise que pour récupérer une épée à peu près fiable, quitte à compenser la fragilité de la lame à l'aide de sa magie.

Non loin du Ranch Lon Lon, une patrouille de cavaliers passa au galop. Sur un ordre de l'officier, les soldats se scindèrent en deux escouades pour couvrir plus de surface, l'une partant en direction des Bois Perdus et la seconde se dirigeant vers le lac Hylia. Sitôt qu'ils se fussent éloignés, une ombre serpenta le long d'un grand pin près du ranch, glissant le long de l'écorce depuis les branches sans un son, sans attirer le regard. Emmitouflé dans son linceul de ténèbres, le bras replié contre le corps pour minimiser les efforts de son épaule blessée, l'assassin surgit du néant et se glissa au ras du sol, gagnant le ranch en rampant d'ombre en ombre, faisant d'une cachette le moindre creux dans la roche ou le sol.
D'un coup d'oeil prudent, le bretteur noir s'assura que la voie était libre avant de s'avancer à découvert. L'endroit ne manquerait pas de lui offrir un abri le temps qu'il se soigne, songea l'assassin, encore qu'il lui restait à éviter les occupants.

Quand la porte de la maison émit un craquement sec en s'ouvrant, le fugitif bondit littéralement jusqu'à l'étable et en poussa le portail en ayant juste le temps d'apercevoir le bout d'une dentelle claire, disparaissant dans l'abri aux vaches un battement de coeur avant que Malon ne sorte de chez elle en chantonnant comme à son habitude. Faisant fi de l'odeur musquée des bovins qui levèrent un regard plein d'indifférence à son intrusion, l'assassin mit tous ses sens aux aguets. L'étable offrait plusieurs cachettes potentielles, mais aucune issue, tandis que les vaches commençaient à mugir alors que l'heure de manger tardait à arriver à leur goût.

A travers la porte branlante, le rôdeur pouvait entendre la fermière se rapprocher par le ton de sa chanson. En contenant une grimace de douleur à cause de son épaule, il s'élança pour prendre appui sur le mur et se propulsa jusqu'à la charpente pour s'y dissimuler. Quand Malon poussa la porte, quelques secondes à peine plus tard, elle ignorait tout de la menace qui guettait le moindre de ses gestes. Elle accomplit sa tache routinière, donnant eau et foin à ses vaches sans interrompre un instant sa douce mélodie. Mais lorsque la fermière se retourna enfin pour quitter l'étable, elle découvrit une ombre lui barrant le passage. Quand elle croisa le regard rouge de la silhouette sombre, comme deux rubis dans la pénombre de son capuchon, la jeune femme recula d'un pas tandis que son chant s'étranglait quand sa gorge se noua.

- Qui êtes-vous ?
- Navré jeune fermière, répondit à voix basse l'assassin, mais je crains de devoir vous intimer de garder le silence.
- Je... je vais vous demander de sortir de chez moi ! fit-elle en reculant.
- C'est bien mon intention, mais j'ai quelque chose à faire avant.

Quand il s'avança d'un pas leste en rejetant un pan de son manteau au-dessus de son épaule en dévoilant la lourde épée dans son dos, Malon aurait voulu crier mais elle ne réussit pas à articuler un son. De toute façon, qui aurait pu venir à son secours ?

Voilà une heure que la nuit était tombée, mais la plaine d'Hyrule grouillait encore d'une intense activité. De nombreuses patrouilles, à pied ou montées, persistaient à fouiller ses coins et ses sous-bois à la lueur des torches. Mais ce faisant, ils devenaient visibles, prévisibles même. Enveloppé d'une cape en feutrine noire, ses cheveux dorés et son visage clair couverts de poussière et de terre, Link échappait une nouvelle fois aux gardes. Il rampait entre les buissons, se suspendait aux rocs ou s'accrochait à de hautes branches pour échapper aux regards. Le héros déchu avait informé la tribu des voleuses du drame qui s'était produit, leur recommandant de se méfier de l'étranger aux yeux rouges et s'était procuré une nouvelle lame, une simple épée d'acier prise en butin sur un soldat hylien lors d'un raid. L'origine de cette arme autant que sa modeste conception déplaisait au fugitif, mais il ne pouvait guère trouver mieux. Au moins était-il armé, bien qu'il ait perdu nombre de ses affaires en fuyant précipitamment le château.

Comme il lui tardait de retrouver Malon ! Et dire que la veille même, ils s'enlaçaient tous deux dans la nuit, inconscients du drame qui surgirait le lendemain. Link avait besoin de retrouver un être vraiment cher, d'être consolé par sa tendre amie. Reprenant le chemin qu'il connaissait désormais, il se glissa dans le ranch par les falaises et longea les murs de la maisonnée en guettant le moindre bruit, commençant à devenir paranoïaque en craignant de voir surgir à tout instant un soldat. Prudemment, il poussa la porte de leur chaumière, juste assez pour glisser un oeil à l'intérieur. Le vieux Talon avait l'habitude de dormir avec ses poules, dans le foin. Mais visiblement, ne voyant pas de silhouette massive dans la pénombre et n'entendant aucun ronflement, le fermier n'était toujours pas rentré des "festivités" du château. Le héros supposa que les gardes avaient interdit toute circulation. Ça lui facilitait la tâche.

Link glissa d'abord la tête par l'entrebâillement de la porte pour s'assurer que la pièce soit vide, en dehors des fameuses cocottes du ranch dormant paisiblement sur la paille, et grimpa rapidement l'escalier jusqu'à la chambre de sa belle, qu'il trouva vide. Alors qu'il faisait nuit noire, cette absence n'était pas normale. Mais avant de s'affoler, l'ex-Kokiri essaya de trouver une raison logique. Par exemple, les soldats d'Hyrule auraient pu venir interroger la pauvre fermière, peut-être pendant des heures, lui faisant prendre un retard abominable sur sa routine tranquille et l'obligeant ainsi à continuer même après que le soleil se soit couché.

Ne pouvant s'empêcher de s'inquiéter malgré tout, ayant trop peur de perdre la belle rouquine alors qu'il venait tout juste de lui avouer ses sentiments, l'ancien héros redescendit l'escalier pour aller vérifier l'étable tandis que sa main recommençait à le démanger. Tandis qu'il s'apprêtait à pousser la porte vacillante, il lui sembla entendre une voix. Malon avait l'habitude de s'adresser à ses animaux, les vaches ayant visiblement des conversations plus intéressantes que celles du vieux Talon, songea Link avec un bref amusement, et si les gardes l'avaient bel et bien retardée à ce point, la jeune femme devait être en train de leur raconter tous ses malheurs.

Mais quand il entra dans l'étable, son sang se glaça dans ses veines lorsqu'il tomba nez à nez avec l'assassin encapuchonné qui tenait sa longue épée à la main. Comprenant ce qui s'était passé, comprenant qu'il avait encore échoué à protéger ceux et celles qui lui étaient chers, le héros poussa un cri de rage en dégainant et frappant d'un seul geste. Sa lame crissa contre celle de son ennemi, produisant quelques étincelles qui illuminèrent un bref instant les yeux du guerrier noir, les faisant luire comme des brasiers durant un battement de coeur. D'un geste puissant, l'étranger le repoussa et l'envoya heurter le mur. Link saisit son bouclier et s'apprêta à charger, prêt à lui faire payer toutes ses atrocités quand une voix le stoppa dans son élan.

- Link, non ! Arrête !
A deux pas à peine du bretteur en noir se tenait Malon, les deux mains jointes contre la poitrine sous la panique de leur affrontement soudain. Pris de court, Link regarda tour à tour la fermière et son rival qui tenait une posture défensive.
- Malon éloigne-toi vite de lui ! Il a...
- Il a enlevé la Princesse Zelda, je sais. Mais je t'en prie, écoute-moi...
- Eloigne-toi de lui ! Vite !
- Link !
- Laisse tomber, Malon, fit l'encapuchonné. Il ne voit pas plus loin que le bout de son épée.
Posant les mains sur ses hanches, la fermière retourna un regard sévère au bretteur en pinçant les lèvres.
- Il faut dire que tu n'es pas très engageant, Kazel.
- Il essaye de me tuer, répondit d'un ton calme l'intéressé.
- Vu ce que tu as fait, ça peut se comprendre non ?
- Absolument, mais ce n'est pas pour autant que je vais le laisser faire.
- Assez ! s'écria le Héros du Temps.

Ses armes à la main, Link ne cessait de dévisager l'un après l'autre Malon et l'étranger en noir. Il craignait que ce dernier ne soit venu égorger la fermière, et voilà qu'il les trouvait en train de discuter comme si de rien était. Pire, la rousse le défendait même, alors qu'elle savait de quel crime il s'était rendu coupable. Il ne savait plus quoi penser. Link finit par pointer son épée sur son adversaire, qui conservait sa position défensive, en hésitant à le charger. Dans l'espace confiné de l'étable, l'épée plus courte du héros serait bien plus maniable et lui conférerait un avantage indéniable... mais il craignait que Malon ne se retrouve prise dans leur combat. Si tant est qu'elle méritait encore qu'il se soucie d'elle.

- Qu'est-ce qu'il fait ici ? Pourquoi tu le défends !?
- S'il te plaît Link, range ton épée, on va t'expliquer.
- Il n'y a rien à expliquer, il a massacré les gardes du château et a tenté de me tuer !
- Tu lui as sauté dessus, comme tu viens de le faire. Il fallait bien qu'il se défende.
- Il était en train d'enlever la princesse Zelda !
- Et toi tu lui as tiré une flèche à la tête ! s'énerva brusquement la fermière en s'empourprant. Tu as failli la tuer parce que tu t'ennuyais ! Essaye au moins d'écouter pourquoi il a fait ça avant de te mettre à hurler !

Un peu hébété face à la fureur de la jeune femme, qu'il n'avait encore jamais vue en colère, Link se tut quelques instants. Son regard n'arrêtait pas de glisser vers le dénommé Kazel, qui s'était reculé d'un pas et avait lentement abaissé sa lame. Ses yeux rouges demeuraient fixés sur le jeune Hylien. Malon se prit le visage entre les mains, se passant les paumes sur les yeux puis les joues et le héros réalisa qu'elle avait l'air épuisée.

- Il vaut mieux qu'on aille s'asseoir autour d'un thé, proposa-t-elle, c'est une longue histoire.
- Je pense qu'il vaudrait mieux que je vous laisse, intervint l'encapuchonné, j'ai suffisamment abusé de ta générosité, Malon.
- Et qu'est-ce qui te fait croire que je vais te laisser partir ? fit Link d'un ton hostile.
- Parce que tu te crois capable de m'arrêter ?
- Haaaalte ! coupa Malon en se glissant entre eux, les mains levées pour les tenir à l'écart l'un de l'autre. Pas de concours de virilité mal placée, j'ai horreur de ça. Vous rangez les épées et vous fichez le camp de mon étable, allez zou !

Link ne l'entendait pas de cette oreille et gardait un oeil particulièrement méfiant sur son ennemi mais la fermière le jeta presque littéralement dehors avant de se camper fermement devant l'entrée en croisant les bras. Sentant alors qu'il ne gagnerait pas contre elle, l'ancien héros se résigna à ranger son épée, se tenant toutefois prêt à dégainer à la moindre occasion, et s'éloigna de la porte. Peu après, l'encapuchonné sortit à son tour et suivit Malon jusqu'à la maison, où il assit à la table, dos au mur. Link entra en dernier mais refusa de s'asseoir, ne parvenant pas à accepter que cette fermière qu'il avait tant aimée défende ce monstre.

- Arrêtez de vous regarder comme chien et chat, soupira Malon en s'écroulant à moitié sur une chaise après avoir mis de l'eau à chauffer, je vous interdis de vous taper dessus chez moi.
- Ce n'est pas dans mes intentions, assura froidement l'encapuchonné.
- Alors ? Qu'est-ce que ce Tadjïnn t'a raconté pour que tu le défendes ? fit Link avec hargne, en usant d'une insulte Gerudo.
- En vérité, beaucoup de choses... si bien que je ne sais pas par où commencer.
- Si tu me permets Malon, je devrais peut-être m'en charger.

Avec un hochement de tête fatigué, elle approuva l'idée du rôdeur et alla glisser un sachet d'herbes parfumées dans la casserole d'eau bouillante.

- Mais tout d'abord, Link, sache que j'aurais préféré que ça ne se passe pas comme ça.
- T'avais qu'à ne pas venir alors !
- Il aurait pu te tuer, fit Malon en revenant s'asseoir. Mais il ne l'a pas fait.
- Je ne lui en ai pas laissé l'occasion.
- Je te l'avais dit, Malon. Il est borné et refusera d'écouter quoi que ce soit.
- Tu as surgi d'un portail dimensionnel et as enlevé Zelda ! Tu es un ennemi, qu'est-ce que j'ai à entendre de plus !?
- S'il te plaît, Link. Assieds-toi et écoute-le.

Le Héros rechignait à l'idée de s'installer à la même table que ce monstre qui allait essayer de les baratiner pour s'en sortir. Le bon coeur de Malon allait se retourner contre elle cette fois, s'il ne faisait pas attention. Quand la fermière fit mine de se lever pour aller chercher le thé, Kazel la retint et le fit à sa place. Link sentit ses poils se hérisser lorsque le bretteur noir toucha le bras de Malon pour l'arrêter, et préféra s'adosser au mur en croisant les bras.

- On avait besoin de la princesse Zelda, résuma alors Kazel.
- Qui ça "on" ?
- Ma reine, son peuple, son royaume. "On".
- Besoin pour quoi ?
- Pour avoir une chance d'approcher un jour de la quiétude dans laquelle, vous, Hyliens, vivez, siffla alors avec une soudaine hostilité l'encapuchonné.
- Leur royaume est envahi de monstres, intervint Malon. De ce qu'il m'a dit, ça ressemble un peu aux temples que tu me décrivais mais à grande échelle.
- Cela ne fait que quelques années à peine qu'on a réussi à sécuriser le château, mais ça attire de plus en plus de gens... et du même coup, de plus en plus de monstres, et de plus en plus forts.
- Et alors ? Ce n'était pas notre problème, vous n'aviez qu'à vous débrouiller et nous foutre la paix.
- Link ! s'exclama d'un air choqué la fermière. Comment peux-tu dire ça ? Ces gens étaient désespérés, ils ont besoin d'aide !

Le héros soupira. Pour avoir traversé une époque où le mal était roi, il imaginait sans peine à quoi pouvait ressembler le "royaume" de Kazel, si celui-ci disait la vérité... mais l'élu des Déesses devinait que son rival ne dévoilait que ce qui l'arrangeait.

- S'il avait voulu de l'aide, il serait venu nous la demander. Au lieu de quoi il est entré de force dans le château pour enlever Zelda. C'était quoi votre plan, la sacrifier à un sorcier maléfique pour qu'en échange il vous protège des monstres ?
- Je ne sais pas, répondit d'un ton imperturbable Kazel sans le quitter des yeux. Mes ordres étaient de la capturer, alors je l'ai capturée.
- Et sans un accroc dans la voix. T'as du cran mon saligaud.
- Je devrais avoir honte d'essayer de sauver ma patrie ?
- Ça suffit, les garçons.

Kazel se tut et profita de ce bref répit pour goûter au thé. Malon se réchauffait les mains sur sa tasse fumante et Link fixait celle qui l'attendait, en se demandant pendant un instant si l'étranger n'avait pas profité de ramener le thé pour l'empoisonner. Le doute faillit le faire se jeter sur la fermière pour lui arracher la tasse des mains, mais quelles que soient ses raisons, l'encapuchonné ne semblait vouloir aucun mal à la rouquine.

- Le problème, reprit Malon, c'est que maintenant il est coincé ici.
- Bien fait !
- Et si au lieu de faire le malin, tu m'aidais à trouver un moyen de rentrer chez moi, l'Hylien ?
- Et pourquoi je ne te casserais pas la tête plutôt ?
- Déjà parce que tu en es incapable, imbécile, et ensuite parce que si tu sauves les miches de ta jolie blonde il va bien falloir que tu fasses le voyage.
Malon roula des yeux, rendue irritable par la fatigue. Le conflit permanent entre les deux hommes n'arrangeait rien.
- D'abord vous allez vous calmer ! Et ensuite... il a raison Link. Qui sait ce qui arrivera à la Princesse Zelda si on l'abandonne à son sort.
- Je n'avais pas prévu de l'abandonner, mais pourquoi je le ramènerais alors que c'est lui qui l'a enlevée ?
- Parce que si tu m'aides à chasser les monstres qui envahissent le royaume, on pourra se passer de la princesse. Tu pourras repartir avec et ne plus jamais entendre parler de moi, tandis que si tu t'amuses à y aller seul tu seras traité en ennemi et tu te feras tuer, abandonnant ainsi à la fois Zelda ET Malon.
Piqué au vif, Link gonfla la poitrine. Il n'aimait pas la façon dont cet assassin l'impliquait dans ses plans, et avec quels arguments.
- Si ton peuple est aussi fort que les deux larbins qui t'accompagnaient, je pense pouvoir vous délivrer de la peur des monstres en vous supprimant tous moi-même.
- Link ! s'écria Malon. C'est horrible ! Ces pauvres gens vivent dans la peur et la misère, ils en sont réduits à tenter des actes désespérés. Si c'était Hyrule, tu n'hésiterais pas un instant à les sauver !
- Laisse tomber, Malon. Le porteur de la Triforce du Courage est comme les autres fidèles à la famille royale. Lâche et cruel.

Le ton acide du rôdeur et son insulte franche firent bondir le héros qui porta la main à son épée. La fermière se leva dans un sursaut, manquant de renverser sa tasse, en craignant qu'il n'attaque finalement l'encapuchonné. Mais Link resta où il était, fixant le regard de rubis de son Némésis. Il devina que Malon lui avait parlé de lui également, et ça l'enrageait qu'elle ait fait confiance à ce sale type au point de lui raconter ses secrets. Dans le même temps, le héros commença à construire des hypothèses. Lorsqu'il les avait surpris, sur le seuil du portail, Kazel s'était retourné comme s'il l'avait reconnu. Cela ne l'aurait pas surpris que celui qui avait demandé l'enlèvement de la Princesse Zelda lui ait aussi parlé de lui.

Quant à pourquoi enlever la Princesse, Link avait sa petite idée. La Triforce de la Sagesse, qu'elle portait encore, ainsi que sa grande puissance magique. Puisqu'il utilisait lui-même des sorts similaires, le héros pouvait se faire une idée du niveau requis pour ouvrir un portail entre les mondes, par conséquent Kazel avait forcément le soutien d'un sorcier extraordinairement puissant. Un sorcier qui convoitait certainement le fragment de la Triforce de Zelda... et ça ne lui inspirait rien de bon. Le dernier à avoir tenté l'expérience avait transformé Hyrule en monde de cauchemar. D'autant qu'il doutait que Malon ait trahit sa confiance, ou même seulement eu le temps de lui raconter pour le fragment du Courage, ce qui soutenait sa théorie que l'encapuchonné visait le pouvoir des déesses. Il aurait pu "l'épargner", même s'il lui en coûtait de l'admettre, pour préserver son fragment et venir le chercher plus tard.

- Bien tenté, "Kazel". Mais ton histoire pue le piège à plein nez.
- Si j'avais voulu te capturer, je l'aurais fait au lieu de te dire de rester à terre, idiot.
- Tu savais pour nos fragments de la Triforce. Qu'est-ce que vous allez faire à Zelda ?
- Je n'en sais rien. Je te l'ai déjà dit. On m'a chargé de l'attraper, je l'ai fait, c'est tout. La magie ce n'est pas mon truc.
- Et je devrais te croire ? J'ai plutôt l'impression que tu te payes ma tête.
- Et si au lieu de jouer les durs tu prenais une décision ? Parce que pendant que tu me casses les pieds, Zelda elle, est en danger.
- C'est toi qui l'as mise en danger, ne fais pas semblant de te soucier d'elle maintenant !
- Je ressentirais la même chose que toi si on avait enlevé ma reine, fit Kazel en se levant de sa chaise. Alors si on peut trouver une solution pour sauver son peuple ET ta princesse, j'en serais ravi ! Sauf que pour ça, il va falloir descendre de tes grands chevaux et te dépêcher de prendre une décision !
Fatiguée tant de l'heure avancée que du conflit imminent, Malon se leva à son tour pour s'interposer entre les deux hommes.
- Il est tard, et la journée a été dure pour tout le monde. Allons dormir, la nuit porte conseil...

Kazel sembla approuver, puisqu'il recula d'un pas en signe de bonne volonté en inclinant un peu la tête. Cependant, son regard de rubis, la seule chose qui brillait sous le couvert sombre de sa capuche, restait solidement fixé sur Link. Le héros ne résista pas toutefois lorsque la fermière commença à le tirer par la manche vers les escaliers. Il la suivit en montant les marches mais refusa de quitter du regard l'assassin qui continuait à le fixer, et ce jusqu'à ce qu'ils aient refermé la porte de la chambre. Link tourna le dos à la fermière, pour la laisser se changer en paix et essaya de mettre un peu d'ordre dans ses idées. Il retira lui-même sa chemise pour se mettre plus à l'aise, et ne rejoignit la belle rousse sur le matelas que lorsqu'elle l'appela. Cette fois il n'y eut pas d'ébats, l'heure n'étant pas aux réjouissances. Malon se blottit tout de même contre lui, heureuse de l'avoir vu revenir à peu près sain et sauf malgré les terribles événements de la journée, et épuisée elle se laissa rapidement gagner par le sommeil. Mais le héros déchu lui ne parvint pas à fermer l'oeil, trop préoccupé par ses pensées.

Lorsque l'aube se leva, Link se glissa hors du lit avec la même nervosité qui l'agitait la veille. Il avait à peine somnolé de la nuit, mais avait fait un choix. Il enfila prestement le peu d'équipement qui lui restait tandis que la fermière remettait sa robe des champs et descendit au salon. Mais celui-ci était vide. Au fond, les poules dormaient encore paisiblement dans le foin mais aucune trace de Kazel.

- Ah le sale type, il nous a faussé compagnie.
Il aurait dû le voir venir. Un assassin envoyé par l'ennemi n'allait pas gentiment attendre que le Héros prenne une décision quant à son sort. Maintenant il pouvait être n'importe où, prêt à lui mettre des bâtons dans les roues à tout instant quand il essayerait de retrouver Zelda.
- Quelle mauvaise foi.
Link s'arrêta, au milieu de l'escalier et chercha l'encapuchonné du regard. C'était bien sa voix, mais impossible de le trouver. Inconsciemment, sa main se porta vers son épée.
- Où tu es, Charlie ?
- Charlie ?
Un flou sombre bougea depuis la charpente, au-dessus du foin. En clignant plusieurs fois des yeux, Link réalisa qu'il s'agissait du manteau noir de Kazel et ce dernier était bel et bien là. Il venait tout juste de descendre du plafond, démontrant à la fois ses talents et sa dangerosité. Ses fines lèvres pâles étaient pincées en une moue partagée entre la méfiance et la perplexité.
- Tu peux la lâcher, dit-il en désignant l'épée du héros d'un geste du menton. Nous ne nous battrons pas ici.

A contrecoeur, le jeune blond délaissa son arme et finit de descendre l'escalier, peu avant que Malon ne les rejoigne après avoir enfilé sa robe, ses bottes et avoir noué ses cheveux. Elle salua assez volontiers l'assassin, qui lui retourna son bonjour sobrement. La fermière commença à faire chauffer de l'eau, ayant bien besoin d'un solide petit-déjeuner pour se remettre d'aplomb alors que les deux guerriers continuaient à se regarder en chien de faïence.

- Tu as l'air fatigué, lâcha Kazel.
- J'ai mal dormi, rétorqua sèchement le héros.
- Restez pas plantés debout comme ça, les garçons. Asseyez-vous et mangez quelque chose.

Malon leur servit un grand verre de lait frais - du bon lait Lon Lon, idéal pour bien démarrer la journée ! - et deux tranches de pain. Elle apporta peu après un pot de confiture et jeta un oeil aux oeufs durs qu'elle faisait cuire dans la casserole, mais ils n'étaient pas encore prêts. Bien qu'il gardait toujours un oeil sur l'encapuchonné, Link commença à se faire une tartine. Ce n'était vraiment pas de refus après tout, et Kazel en fit autant lorsqu'il eut terminé.

- Alors, demanda enfin l'assassin en brisant le silence. Tu as fait un choix ?
- ... J'accepte, lâcha Link en faisant la moue. Je ne peux pas te faire confiance, mais je vais sûrement avoir besoin de toi pour retrouver la princesse.
- Tout comme je vais avoir besoin de toi pour rentrer chez moi.
- Mais qu'on soit clairs, je t'ai à l'oeil. Si je te soupçonne de me préparer un coup en traître, je n'hésiterai pas à t'affronter.
- Le contraire m'aurait inquiété.
- Puisque c'est arrangé, dit Malon avec un faible entrain, cessez donc de grogner et mangez ! Une dure journée nous attend tous.

Sur ce point au moins, les deux guerriers étaient d'accord.

chapitres suivants...

Ce texte a été proposé au "Palais de Zelda" par son auteur, "Kerorian". Les droits d'auteur (copyright) lui appartiennent.

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