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L'Ombre Blanche

Ecrit par Samantha en 2006
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20

couvertureJe suis un démon. Je crois que c'est la seule et unique définition. L'ange en moi qui existe dans tout le monde à l'origine a, à jamais, péri. Je suis le noir total. Le mal incarné. Le mal... non, personne ne peut vraiment connaître le mal absolu dans le commun des mortels. La preuve : je suis déjà mort.
Je suis un démon assoiffé de sang et de ténèbres. J'aime la souffrance et la solitude. Mais qu'est-ce que la souffrance ? Est-ce vraiment de la souffrance que de s'entailler et se faire saigner, quand on aime s'entailler et se faire saigner ?
La lumière du bonheur pur et innocent n'est plus rien pour moi. On m'a appelé démon pour me blesser, désormais, je suis un véritable démon, pour tuer, avec rage, et une joie sans bornes, une véritable démence s'empare de mon âme de ténèbres quand je tue. C'est de leur faute, alors voilà une punition bien appropriée.
J'aime la mort et la peur. J'aime leur imposer cela car ce sont là des choses que je ne crains pas. Je n'ai pas peur de mourir. Si ce qu'ils disent est vrai, j'irai droit en enfer au moment de la mort. Mais je n'en ai pas peur, car je suis déjà au fond de l'abysse, et d'ailleurs, j'aime ça. Une joie pâle et fébrile, mais de la joie quand même.
Ils disent que Satan est le maître des enfers. Un ange déchu, exactement comme moi. Je l'admire, oui, je suis en adoration car Satan est pour moi l'opposé de Dieu. Ils adorent Dieu, ils me haïssent, ils craignent Satan, ils me craignent.
C'est pourquoi je n'ai plus peur de la mort : Je n'ai pas peur, car j'aime la peur et son voile presque innocent, qui fait du mal sans faire de mal. C'était la première chose que j'aimais leur montrer. Les mensonges sont des murs dans la réalité, et quand ils se brisent, ça fait mal. C'est la seule souffrance que je n'aime pas.
Je jouis de l'impureté de mes actes. Je nage librement dans cette mer qu'on a voulu m'interdire, et je me moque d'eux dans toute ma force, supérieur, différent, criant, dans cet océan de ravages et de péchés qui crie ma fureur à ma place, en une seule phrase, une seule attitude.
Car mes actes sont vils, cruels, sans pitié, mais au contraire, étrangement purs, intérieurement. Eux tissent leurs actes de mensonges, dissimulation, corruption, manipulation.
Moi, je suis assassin, voleur, sorcier et j'ai commis le péché de la luxure, si c'est comme ça qu'ils l'appellent.
Je tue toujours. J'aime sentir le sang couler sous les doigts, le long de mon visage délecté, sur mes paupières repues, mon corps souffrant de la faim, en imbiber ma longue chevelure.
Cette vie, c'est ma seule joie qui aurait pu être toutes mes souffrances.
Alors qu'est-ce que la souffrance, en fin de compte ? Tentons d'y réfléchir...

Chapitre 1   up

Comme à son habitude, le jeune garçon se promenait seul dans le cimetière silencieux. Il ne pensait à rien en particulier, toisant le vide de ses grands yeux rouges, qui étaient soulignés de profondes cicatrices noires en forme de croix.
La lumière du jour commençait à faiblir, et il allait bientôt devoir rentrer chez lui.
L'air était froid et sentait la neige, mais il ne semblait pas le ressentir. Le crépuscule coloriait le bas du ciel d'un bel orange hivernal, mais il ne le regardait pas. Il aimait bien se sentir seul, plus longtemps, et plus souvent que la plupart des gens. C'était une barrière glaciale qui séparait son coeur de celui des autres et leur créait une étrange peur quand son regard croisait le leur.
Cependant, il lui restait un peu de chaleur au coeur, quand il était chez lui avec sa mère adoptive qui lui lisait des histoires devant le feu. Elle les racontait très bien, comme si elle les avait vécues. Des choses qui lui rappelaient comme de lointains souvenirs.
Bien, se dit-il, il est peut-être l'heure de rentrer.
Il tourna les talons et quitta le cimetière pour se rendre au village, alors qu'un vent léger faisait flotter sa chevelure d'un blanc légèrement violacé. Son air méprisant et son visage anormalement pâle le rendaient inquiétant et inaccessible. Il toisait les autres de haut sans jamais dire quoi que ce soit, si grandes puissent être ces personnes.
Encore un jour d'achevé, pour aller où ? Pourquoi vivre ? Ici il n'y avait rien, ni guerre, ni pluie de sang, ni un seul signe d'elle. Peu lui importait, de toute façon.
Il passa devant les petites maisons aux fenêtres éclairées, non sans attirer l'attention inquiète de quelques enfants plus jeunes qui jouaient encore sur l'herbe aux reflets dorés de devant chez eux.
Il les ignora et ouvrit la porte de sa maison. Il trouva celle qu'il considérait comme sa mère assise devant le feu, sur une chaise en bois.
Elle arborait une longue chevelure blanche et lisse qui lui arrivait à la taille, et des yeux rouge vif, tout comme les siens, à la seule différence qu'ils brillaient de gentillesse à l'égard de ses amis et glaçaient de sévérité ceux qui menaçaient la paix de son pays. Elle était belle, mince et son visage toujours bienveillant, quoique solitaire. Ses bras pleins de grâce cachaient une force guerrière sauvage, dont elle n'avait fait l'usage depuis plusieurs années. C'était d'ailleurs à cette époque-ci qu'elle se considérait comme une jeune fille, mais n'était pas encore une femme de son point de vue.
Quand elle l'entendit arriver, elle sourit et se leva.
- Ah, te voilà. Tu rentres encore tard, Vaati... Tu flânais encore dans le cimetière ?
- Oui.
Elle soupira.
- Tu m'inquiètes, parfois. Je peux comprendre que tu aimes la solitude, car c'est mon cas aussi. Mais toi tu es toujours, toujours tout seul. Tu n'aimes donc la compagnie de personne ?
- J'aime bien être avec toi.
- Tu es gentil.
Elle s'approcha de lui, lui prit son manteau et l'accrocha au mur.
- Tu peux aller t'asseoir, dit-elle sur un ton de mère attentionnée, qui ne lui convenait pas vraiment.
Le jeune garçon partit s'installer à table. Après que sa mère l'eut rejoint et servi, il commença à manger silencieusement, par toutes petites cuillères, sans rien regarder vraiment. On n'aurait su dire s'il goûtait quelque chose ou non.
- Tu n'as rien à raconter ?
- Non...
Elle le regarda soucieusement et lui dit ensuite :
- Vaati, demain je pars rendre visite à des amis. Tu viendras avec moi ?
- Je veux bien, répondit-il sans lever les yeux.
- Ils ont une fille de ton âge. Vous pourrez jouer ensemble, je suis sûre que vous vous entendrez bien.
- Peut-être.
- Elle s'appelle Priscilla. Elle est adorable.
Il ne répondit pas.
Mon dieu, pensa-t-elle, tu n'as même pas l'air d'entendre ce que je dis...
- Si, je t'ai entendu.
Elle le regarda. Peut-être avait-elle parlé à voix haute, après tout.
Elle l'aimait beaucoup, même s'il était sombre. Elle se voyait en lui quand elle avait son âge. Et la fille de son meilleur ami, toute rayonnante comme elle était, lui redonnerait sûrement la joie de vivre dont il semblait privé.
Finalement, elle débarrassa la table et monta à l'étage, où elle raviva le feu de la cheminée.
- Voudrais-tu que je te raconte une histoire ?
- Oui, s'il te plaît.
- Laquelle ?
- Celle de la guerrière de l'ombre et son épée des ténèbres...
- Encore ? Mais... tu sais bien que je n'aime pas trop...
- Oui, mais j'aime bien celle-là. S'il te plaît.
Elle n'avait plus le choix désormais.
- Oh, et bien... si tu veux. Alors... Il était une fois, une jeune fille qui appartenait à une tribu disparue. Elle était sombre et taciturne, et avait pour seule amie une épée fine et noire qui tranchait tout comme s'il ne s'agissait de rien.
- Cette épée devait être puissante.
- Vaati, je... je continue. Cette lame était dangereuse et complètement instable. Elle avait été forgée dans la haine et utilisée dans la vengeance, et elle était habitée par un désir de guerre et de sang. Et si elle était venue à tomber entre les mains d'une personne à l'esprit déséquilibré, les conséquences en seraient atroces.
- Comme quoi ?
- Des choses horribles... comme des morts et des souffrances injustifiées, sur des gens innocents qui n'avaient rien fait pour.
- Ils devaient être faibles.
Elle eut un léger sursaut.
- Vaati ! Je t'ai déjà dit de ne pas utiliser ce terme !
- Mais c'est vrai. Si quelqu'un avait pour but de me faire du mal, je me débarrasserais de lui avant qu'il n'ait pu poser un doigt sur moi.
- Vaati... tu es encore trop jeune pour comprendre. La guerre n'est pas un jeu. Ce n'est rien de plus qu'une chose abominable née de la haine.
- Mais la paix est revenue.
- Et il est du devoir de chacun de la préserver.
- Si c'est toi qui me le demandes, je veux bien.
- Merci, Vaati.
Elle se demandait souvent comment un garçon aussi jeune pouvait parler d'une manière si adulte.

Il tomba endormi avant même qu'elle ne termine son histoire. Il ne restait jamais assez éveillé pour entendre la fin de l'histoire, où cette jeune fille rencontrait un jeune homme qui lui enseignait sans le savoir les beautés de la vie, l'extirpant ainsi des ténèbres où elle vivait...
Elle le regarda avec attendrissement, le prit sans efforts dans ses bras et le mit au lit.
Avant de souffler la bougie, elle lui déposa un baiser sur le front et le borda. Elle se rendit à la fenêtre. Du ciel d'hiver nocturne tombaient des flocons blancs qui recouvraient peu à peu les toits rouges du village Cocorico. Les fenêtres dégageaient de chaudes lumières familiales, tandis que les ailes du moulin restaient noires et immobiles dans l'étendue bleue toute étoilée. Une petite allée menait au cimetière, invisible depuis sa fenêtre. Elle s'accouda à l'appui de bois en y repensant. Oui, elle avait bien fait de cacher sa lame fine et noire au fin fond de la tombe royale... Cette tombe était si profonde qu'il était plus que probable que l'aura de lumière, qui avait transformé le pays d'Hyrule en paradis terrestre plusieurs années auparavant, ne l'eût pas atteinte. Elle frissonna en pensant qu'il pourrait encore rester des morts-vivants dans le noir. Mais elle se calma en se disant que non seulement personne ne savait ce qui s'y cachait, mais en plus on avait besoin d'une mélodie et d'un ocarina spécial pour pouvoir y accéder.
Elle sourit en pensant au lendemain. Il y aurait de la neige et Vaati pourrait s'amuser avec Priscilla. Quant à elle, elle était toujours heureuse de revoir son ami Link et la femme de ce dernier, Zelda, le roi et la reine du pays d'Hyrule.
A eux deux, ils gardaient sous leur protection deux fragments de la légendaire Triforce, l'artefact divin qui entre leurs mains faisait régner paix, lumière et amour sur cette splendide contrée.
Le dernier fragment, c'était elle qui le gardait. Le fragment symbolisant le pouvoir de la déesse Din, reine du feu et mère de la terre. Elle l'avait arrachée au seigneur sombre qui avait auparavant tenté de dominer ce monde en la dérobant. Mais tout était fini, désormais, terminé. Elle avait enfin achevé la tâche que les déesses lui avaient confiée et menait une vie calme et heureuse.
Fermant les yeux paisiblement, elle appréciait la douce fraîcheur du vent de la plaine qui caressait son visage pâle. Le souffle murmurant dans l'obscurité faisait léviter ses cheveux avec une grâce aquatique. Elle fut arrachée d'un coup à sa rêverie par une toute petite voix aiguë.
- Shayalen ! Comment vas-tu ?
Elle sourit en apercevant deux petites boules de lumière, voleter à la manière de papillons dans la direction de sa fenêtre.
- Navi ? Dora ! Que faites-vous ici à une heure pareille ?
- On veut aller à la fête demain avec toi ! s'écria Dora, la petite fée dorée, avec un enthousiasme propre à sa personne.
- En fait, continua Navi, la fée bleu argent, elle meurt d'envie de draguer Link, mais elle a peur d'y aller toute seule.
- J'espère qu'il mettra son bonnet de Kokiri ! s'exclama Dora en trépignant à mi-hauteur.
- On dirait que tu n'as pas perdu cette habitude, soupira Shayalen. Cela fait des années qu'il ne s'habille plus ainsi.
- C'est vrai ! continua la petite voix fluette de Navi. Le roi d'Hyrule doit se comporter comme tel !
- Moi je le trouve très classe habillé comme ça ! Sa tunique verte met ses yeux en valeur.
- Je te ferai remarquer qu'il a les yeux bleus.
- C'est pas grave !
- Mais parlez moins fort ! s'écria Shayalen. C'est incroyable tout le raffut que peuvent faire deux petites fées de rien du tout !
- Mais ! Tu es toujours aussi méchante, se lamenta Dora.
Navi voleta à l'intérieur, en direction de l'enfant qui dormait. Elle s'approcha du visage qui luisait dans une pâleur spectrale.
- Oh, je ne savais pas que tu avais un petit garçon, Shayalen.
- Ah...
Elle s'approcha de l'enfant endormi.
- Ce n'est pas le mien. Je l'ai adopté.
- Vraiment ? Il te ressemble, pourtant. Il a de longs cheveux blancs comme toi.
- Qu'est-ce qu'il est chou ! s'exclama Dora de sa voix suraiguë.
- Il a lui aussi les yeux rouges, continua la Sheikah. Pourtant...
- Pourtant ?
- Ce n'est pas un Sheikah. Je peux ressentir que son aura est différente de celle des membres de ma tribu. Je n'ai jamais senti une aura aussi étrange... on croirait une étrange lumière voilée par une brume obscure et souillée par... par...
Les deux petites fées la regardèrent anxieusement.
- Non, rien.
- Mais... ce visage... j'ai l'impression de...
- Dora ?
- Oh non, rien. Je me demandais ce que c'était que ces étranges croix qu'il a sous les yeux.
- Je lui ai souvent demandé d'où il venait... mais je n'ai jamais eu de réponse claire. Il assurait qu'il n'en avait aucun souvenir. Seulement des choses insensées comme un soleil vert et de grandes fleurs.
Navi s'approcha en tremblotant du visage de Vaati.
- Il... me fait un peu... peur.
- Mais que faire ? soupira Shayalen. Je pensais le présenter à Priscilla demain, à la fête.
- C'est une très bonne idée, assura Dora. Navi et moi pourrons veiller sur eux.
- Je croyais que tu voulais voir Link ?
- C'est toi qui dis ça tout le temps !
- C'est bon, c'est bon, termina la Sheikah. Je vous remercie.
Elle bâilla ouvertement en étirant les bras, puis se dirigea vers son lit empreint de chaleur.
Avant de se coucher, elle serra dans sa main le médaillon de métal rouge brillant orné de ce symbole : un oeil surmonté de trois triangles et souligné d'un trait.
C'était l'oeil de la tribu sheikah. Elle ne savait pas pourquoi, tout d'un coup, elle voulait le protéger. C'était un souvenir de ses parents, après tout, morts il y avait bien longtemps de cela dans des circonstances atroces.
Elle se coucha sous les couvertures tièdes, puis les deux petites lumières vinrent se poser de part et d'autre de son oreiller. Puis elles trois se laissèrent guider vers le sommeil.

Chapitre 2 : L'inconnue   up

- As-tu bien dormi, Vaati ?
Shayalen était en train de préparer le petit déjeuner, les deux fées de la forêt à côté d'elle. Elle avait revêtu pour l'occasion une robe de soie bleu clair sans ceinture, avec un décolleté orné de plumes blanches. Son fils descendit des escaliers, avec une certaine grâce, toujours glacial.
- Oui... après tout, on est toujours mieux endormi qu'éveillé.
Cette remarque mit un certain temps à glacer les petites fées sur place. Puis Shayalen tenta de décontracter l'atmosphère.
- Regarde comme la neige est belle, Vaati, dit-elle en désignant la fenêtre. Encore plus que l'an dernier.
- Il a dû faire froid.
La neige recouvrait totalement l'herbe du village, d'une couverture douce et blanche, qui brillait dans le soleil matinal sous la forme de reflets d'argent. L'hiver était vraiment une belle saison, à Hyrule. Les cris de joie des enfants jouant dans la neige réchauffaient l'air froid pendant une bonne partie de la journée, tandis que les parents les observaient tranquillement, assis à une terrasse enneigée dans la ville.

Après avoir quitté la maison, ils longèrent le fleuve Zora, qui était presque entièrement gelé, emprisonnant quelques plantes aquatiques qui s'étaient plongées dans leur sommeil hivernal durant les temps froids.
Ils traversèrent le bourg d'Hyrule, déjà en animation : des Hyliens de tous âges commençaient déjà à décorer la place en l'honneur de la fête annuelle qui allait avoir lieu le soir même. Puis ils regagnèrent l'allée qui menait au château, la demeure des souverains Link et Zelda. Une superbe demeure dont les murs de blanc et d'or luisaient sous la neige pure, lui donnant un l'air de sortir d'un conte de fées. Les trois membres de la famille royale, décidément, ne passaient pas beaucoup de temps assis sur le trône royal, bien que la sagesse de la reine et leur amour réciproque pour le peuple mettaient une fin à tous les conflits.
Ils finirent justement par les trouver dans le jardin intérieur où ils s'étaient mariés quelques années auparavant, semblant vivre le bonheur parfait en compagnie de leur fille, Priscilla, qui fut la première à les apercevoir. Elle tourna vers eux son visage joyeux et rieur, ses yeux bleus brillants de bonne humeur. Elle avait les cheveux dorés et les yeux bleu foncé de ses parents, et portait une épaisse robe d'hiver d'une belle teinte rose. Son sourire rayonnant réchauffait les airs les plus froids.
- Les voilà !
Elle partit les rejoindre en sautillant dans la neige épaisse, tel un petit oiseau.
- Priscilla ! Comment vas-tu ? dit Shayalen qui la serrait dans ses bras.
- Je vais bien, je suis contente de te voir, Shayalen ! Et là, c'est Dora et Navi ! rajouta-t-elle en pointant le doigt vers les deux fées.
- Shayalen ! ajouta Link. On est toujours heureux de ta visite !
- Enchantée de vous voir, dit Zelda. Et toi, jeune homme, serais-tu Vaati ? ajouta-t-elle en se baissant à sa hauteur.
- En effet. Je suis heureux de faire votre connaissance, dit-il sans quitter le sol des yeux.
- Shayalen nous a parlé de toi ! dit joyeusement Priscilla. Si on montait se préparer pour aller jouer dans la neige ? Elle est si belle cette année !
- Je veux bien.
- Allez, suis-moi !
Les deux enfants se hâtèrent de rentrer dans les couloirs, Navi et Dora sur leurs talons.
- Vous aurez remarqué comme il est réservé, dit Shayalen. Je pensais... que Priscilla pourrait s'en faire un ami.
- Je n'osais pas le dire, répondit Link. Mais je suis sûr qu'au fond c'est quelqu'un de bien.
- Je crois que nous pouvons nous dispenser de soucis s'il est avec notre fille, ajouta Zelda. Ne t'inquiète pas, Shayalen, nous avons toujours été heureux que tu soies heureuse. Et donc c'est aussi le cas de ton fils.
- Merci... mais vous savez qu'il m'inquiète, parfois... Il utilise des termes qu'aurait utilisé... vous voyez de qui je parle...

* * *

- Viens voir ! J'ai plein d'objets magiques dans ma chambre !
- D'accord.
Priscilla l'avait amené dans sa chambre en courant à travers les couloirs, ce qu'elle trouvait assez embêtant, toujours à courir pour devoir de déplacer. En plus, elle n'aimait pas du tout passer dans une allée aux murs recouverts de portraits, et détestait particulièrement celui qui représentait une femme blonde aux yeux de jade, à l'air hautain et froid.
Alors qu'elle se dirigeait vers sa table de chevet, Vaati observa la décoration avec un certain intérêt. Si la moitié était constituée de dessins, peluches et poupées, l'autre était celle d'une passionnée de magie. Il y avait des parchemins sur lesquels étaient inscrits des runes, des livres anciens, et de mystérieux objets soigneusement rangés et disposés sur des étagères.
- Alors c'est ça une chambre de princesse...
- C'est bizarre qu'une petite fille comme toi s'intéresse à des choses si compliquées, dit Navi qui se déplaçait doucement devant les objets.
Priscilla était trop occupée avec Vaati pour l'entendre.
- Tu as l'air d'aimer la magie, Vaati !
- Ça m'intéresse beaucoup.
- Moi j'adore la magie blanche qui fait plein d'étoiles ! C'est très très beau !
- Je préfère les arts obscurs...
- Euh... c'est vrai ? Mais je crois que certains sorts sont interdits, non ?
- Sans doute. C'est excitant.
Elle ne répondit pas tout de suite. Le jeune garçon était absorbé dans la contemplation d'une vitrine qui exposait trois diadèmes d'une beauté rare.
- Il en manque... cinq... ?
- Oh, tu as vu ces diadèmes ! Ces cercles magiques augmentent considérablement le pouvoir de leur porteur. Et... ils permettent de communiquer par la pensée ! Voudrais-tu en essayer un ?
Vaati ne répondit pas tout de suite. Il regardait les cercles étincelants avec une expression qu'on n'aurait su décrire. Priscilla ne le remarqua même pas et ouvrit la porte vitrée avant de s'emparer du bijou serti d'un rubis en son centre.
- Tu prendras le rouge et moi le bleu. Comme ça il aura la même couleur que nos yeux !
Vaati sembla pris d'un frisson. La monture d'or pur était tout en courbes harmonieuses, et la pierre étincelait avec un éclat encore plus prenant que d'habitude.
Elle le posa avec un grand sourire autour de la tête de Vaati, lui ramenant les cheveux devant l'oeil droit. La pierre étincela de plus belle. On aurait dit qu'elle avait attendu des siècles avant de pouvoir dégager son pouvoir.
- Incroyable ! Tu as l'air d'avoir des pouvoirs magiques énormes. A moi, maintenant.
Elle déposa le diadème au saphir sur son front, alors que la lumière se faisait presque aussi aveuglante que celle de Vaati. Navi et Dora observaient la scène avec intérêt.
- Dites, dit Navi. Vous savez que les fées ont elles aussi un potentiel magique étonnant ?
Priscilla lui lança un regard aussi froid et condescendant que lui permettait son apparence adorable, puis partit d'un petit éclat de rire.
- Mais bien sûr que je sais ça !
La petite fille se dirigea vers le tiroir de sa table de chevet avant d'en sortir un ocarina bleuté, serti d'une bague en or.
- Regarde, Vaati. C'est un trésor très précieux !
- Un ocarina.
- Oui ! C'est le trésor secret de la famille royale ! Mais je veux bien te le montrer à toi.
- ... Et quels sont ses pouvoirs ?
- Plein de choses ! Avec on peut ouvrir des portes fermées par le pouvoir des Hyliens. Papa m'a même dit qu'on pouvait faire venir le soleil ou la pluie, et parler aux esprits de la forêt. Je vais le prendre avec moi comme ça je pourrai te jouer des mélodies !
- Et si on descendait ? proposa Navi. Les parents vont bientôt partir !
- Très bien ! Allons-y !
La petite fille courut en direction de la porte, et se retourna juste avant de franchir le seuil.
- Vaati ? Dora ? Qu'est-ce que vous faites ?
- Rien ! J'arrive ! dit la petite fée.
Elle voleta pour rejoindre la jeune princesse et Vaati les rejoignit juste après.

* * *

Le soir venu, le groupe, accompagné d'Impa, l'ancienne nourrice de Zelda et aussi la tante de Shayalen, descendit à la cité, où la ville entière avait été décorée pour célébrer l'arrivée de l'hiver. La nuit avait déjà commencé à tomber en fin d'après-midi, et la place du marché avait été débarrassée de ses étalages habituels pour permettre aux habitants d'y danser toute la nuit. Les terrasses étaient décorées par des guirlandes en épines de pin, des rubans rouge et or, et la neige avait commencé à tomber sur tous les sapins sombres disposés autour de la place. On avait pris le soin de les orner de lucioles dorées et de diverses guirlandes multicolores.
- Comme c'est beau ! s'enthousiasma Priscilla. Aujourd'hui on ne m'obligera pas à aller me coucher tôt !
- Allons allons, dit Link en s'approchant de sa terrasse de café préférée. Alors les amis, vous buvez quoi ?
- Tisane aux fruits des bois ! s'écria Shayalen avant de filer sur la place de danse, en faisant planer sa robe bleu pâle et sa longue chevelure avec.
- Chocolat chaud ! rajouta Priscilla avant de rejoindre son amie sheikah.
- Un thé au citron pour moi, dit la grande Impa en prenant place devant la table.
- Beurk, fit Priscilla en entendant Impa parler de thé.
- Et Vaati, ça sera quoi ? demanda Link.
- Rien, merci, répliqua Vaati sur un ton morne.
- Et toi, dans tout ça ? demanda Zelda à son amant.
- Un baiser de ma princesse, Zelda !
- Tu n'es toujours pas sérieux !
Link partit d'un éclat de rire et emmena Zelda danser juste après avoir passé sa commande, sous le regard bienveillant de la grande femme sheikah.

Shayalen dansait avec joie et légèreté. Elle semblait être l'étoile de toute la foule... et se dit que si elle n'avait pas eu la joie de connaître Link elle n'aurait sûrement jamais connu les plaisirs de la danse, et tant d'autres choses d'ailleurs.
- Oh ! s'écria Priscilla, non sans se cogner dans les jambes de tous ceux devant qui elle passait. Impa parle avec une très jolie madame.
- Comment ça ?
Shayalen tourna la tête vers l'auberge et aperçut, devant sa tante, une superbe femme aux interminables cheveux rouges tout habillée de blanc, accompagnée d'une autre bien plus jeune (qui n'était autre que sa fille), avec qui la Sheikah entretenait des rapports plutôt tendus. Aussi elle se hâta de s'approcher de la table.
- Lena ! Ça faisait un bail ! s'écria-t-elle avec une joie délibérément exagérée.
- Toi !
- Moi.
- Shayalen, c'est toi ! s'écria la petite fille.
- Mia, contente de te revoir.
Les deux adultes se connaissaient depuis le jour où elles s'étaient affrontées en duel à la vallée Gerudo, bien que Lena semblât plus âgée que Shayalen. Enfin, les Gerudos avaient un rythme de croissance très différent de ceux des autres tribus hyliennes.
C'était aussi ce jour-là que Shayalen et Mia avaient fait connaissance : la première fois que la jeune fille qu'elle était se liait d'amitié avec un membre de la tribu du désert qu'elle avait longtemps méprisée.
- Alors, dis-moi tout, Mia. Les Gerudos se sont enfin décidées à venir festoyer chez les Hyliens ?
- Euh... en fait c'est pas ça. Je crois que maman vient voir Impa pour lui parler de son petit frère.
Le coeur de la Sheikah cogna dans sa poitrine. L'expression de son visage vira à l'angoisse.
- Son... le frère de Lena, c'est ça ?
- Non, le frère d'Impa. Celui qui a... disparu mystérieusement.
Shayalen ne dit rien. C'était tout bonnement impossible, comment Lena aurait-elle pu avoir le moindre des liens avec son père ?
- Shayalen !
Elle fut arrachée à sa rêverie par la princesse, toujours aussi enthousiaste.
- Dis, Sha ! Est-ce que je peux venir dormir chez toi ?
Zelda se joignit à la conversation.
- Priscilla ! la réprimanda-t-elle. Ce ne sont pas des manières.
- Ben quoi ?
- Non, ce n'est rien, répondit la Sheikah en reprenant son sourire. Elle peut venir sans problème.
- Bon, dans ce cas...
- Dis oui maman !
- Très bien, d'accord.
- Ouais !
Elle tourna la tête vers la jeune Gerudo.
- Coucou ! Comment tu t'appelles ?
- Euh... Mia.
- C'est joli comme nom ! Moi c'est Priscilla.
Ses yeux bleus brillèrent et elle pencha légèrement la tête sur le côté, en signe d'intrigue.
- C'est drôle comme tu as la peau plus foncée que la mienne.
Les deux Gerudos firent une drôle de tête. Elle se demanda bien pourquoi, puis rajouta :
- C'est très joli. On dirait que tu vis toujours sous le soleil.
L'atmosphère se détendit un peu et toute la soirée se déroula dans la bonne humeur.

Chapitre 3   up

Vaati n'avait pas prononcé un mot de la soirée, jusqu'au moment où il entreprit d'aller dormir. Shayalen se faisait du souci, à la fois pour le petit garçon et pour cette histoire avec Lena. Quant à Priscilla, qui était particulièrement contente de casser les habitudes en allant passer la nuit chez une amie, elle n'avait cessé de faire à haute voix des projets de jeux nocturnes.
Aussi, Shayalen était encore à l'étage inférieur de la maison quand la petite fille décida d'aller jouer de la musique à l'enfant si froid qu'elle considérait déjà comme un ami.
- Tu ne vas pas déjà dormir, Vaati ? demanda-t-elle. On n'a même pas encore joué.
- Et pourquoi je ne dormirais pas maintenant ?
- Ben, j'ai envie de te jouer de la musique avec mon ocarina. Si tu veux je peux même te jouer ma berceuse ! C'était celle de maman quand elle était petite.
- Si tu veux, répondit Vaati sans la moindre once d'enthousiasme.
- D'accord !
La petite fille porta son ocarina à ses lèvres, et joua la berceuse que sa mère avait l'habitude de lui chanter chaque soir.
- Maman dit que c'est le chant de la famille royale. Mais pour moi ça sera toujours ma berceuse préférée.
- Hm...
Vaati semblait un peu plus intéressé par l'ocarina à partir de ce moment.
- Si c'est un ocarina secret, à ta place je me débrouillerais pour que Shayalen ne le trouve pas.
- Tiens ? Tu ne l'appelles pas maman ?
- Ce n'est pas ma mère... et je n'ai pas de père non plus...
La petite fille quitta son éternel sourire.
- Mais... ah... je ne savais pas...
- ... C'est pas grave. Cache ton ocarina en attendant.
- Pourquoi est-ce que je devrais le cacher ?
- Shayalen va te dire qu'il ne fallait pas sortir un objet aussi précieux, et tu vas te faire gronder après.
- Pourquoi je ne devrais pas le sortir ? Je ne comprends pas.
- Tu pourrais te le faire voler.
Priscilla resta incrédule un moment.
- Tiens ? Je ne savais pas que les ocarinas savaient voler.
- Tsss... tu ne t'es jamais rien fait voler, pas vrai ?
- Si ! Maman a un bâton magique qui permet d'avoir des ailes.
Le jeune garçon lui jeta un regard inexpressif.
- Laisse tomber. Et cache-le.
- Mais pourquoi, à la fin ?
- Cache-le, je te dis !
L'enfant lui jeta un regard horriblement glacial et agressif qui lui serra la gorge comme elle ne l'avait jamais ressenti. Il lui faisait peur... son regard en était devenu presque inhumain.
Elle décida de fuir les yeux rouges et de dissimuler l'ocarina sous son oreiller. Elle fut soulagée de voir que Vaati ne la fixait plus, et entendit son amie sheikah qui montait les escaliers. Elle fit irruption dans la chambre, toujours accompagnée des deux petites fées. Elle avait de l'anxiété dans le regard.

* * *

Navi avait le sommeil léger. Il y avait une faible présence dans la pièce qui l'empêchait de dormir.
Elle s'envola depuis la table de chevet, dispersa de petites étoiles par-ci par-là, qui éclairèrent très faiblement la chambre.
Priscilla était tombée endormie en oubliant de retirer son diadème, et Shayalen avait oublié de le lui enlever. La petite fille dormait à poings fermés et respirait doucement, sur le lit au sol que son amie sheikah avait préparé à son attention.
Cette dernière semblait avoir le sommeil quelque peu agité, et n'avait pas son habituelle expression sereine sur le visage. Ses traits étaient plus durs et tendus que d'habitude.
Quant à Vaati... Vaati ?! Il avait disparu !
Frappée d'inquiétude, Navi se précipita vers l'étage du bas : c'était désert. Puis elle retourna dans la chambre et tenta de réveiller Priscilla en premier. Elle cria son nom à ses oreilles, tira ses cheveux, secoua ses ailes devant son visage et tenta en vain de retirer son diadème, sans que rien ne puisse la sortir de son sommeil.
La petite fée commença à paniquer et manqua de se faire écraser par l'oreiller que Priscilla retourna et plaqua sur sa tête. L'ocarina avait disparu lui aussi.
- Dora ! Dora !
Elle se précipita vers l'oreiller que Vaati avait abandonné pour rejoindre l'autre fée, qui, elle, se réveilla.
- Navi ? Mais qu'est-ce que... Vaati ?! Où est-il passé ?
- Je n'en sais rien ! paniqua la petite créature argentée. Est-ce que tu penses qu'il pourrait...
Elles furent interrompues par un cri terrible accompagné d'un coup de tonnerre. C'était un cri aigu, le cri d'une personne brûlée par une lame chauffée à blanc, qui les paralysa sur place.
C'était Priscilla qui avait lâché ce hurlement de mort. Elle s'était réveillée en sursaut et de la sueur perlait sur son visage trempé de larmes. Elle avait jeté son diadème à terre une fraction de seconde après avoir été réveillée. On n'entendait plus que son souffle haletant et la pluie qui avait commencé à tomber à verse. Elle semblait étouffer au milieu d'une fournaise. Et pourtant son corps ne cessait de frissonner.
- P... Priscilla ! s'écria Navi en voulant se poser à ses côtés. Que s'est-il passé ?
Elle ne répondit pas. Elle avait la bouche entrouverte, les yeux fixes et humides. On aurait dit qu'elle tentait de prononcer quelque chose, sans que rien n'arrive à sortir de sa gorge trop serrée.
Navi, bien qu'elle ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, voyant l'état de la petite fille, se posa sur son épaule et la réchauffa. Quant à Dora, elle fixait les draps de Shayalen. Une grande trace rouge sombre s'étalait sur son matelas.
- Sha... Shayalen ! S'il te plaît, réveille-toi !
Elle tira énergiquement une de ses longues mèches blanches et la secoua de haut en bas comme elle le pouvait. A son grand soulagement, bien qu'elle fût dévorée d'inquiétude, la Sheikah ouvrit l'oeil, avant de se lever totalement, et de plaquer sa main sur sa hanche gauche. Son sang était glacé. Glacé... exactement comme cette nuit où...
- Vaati ! Où est-il passé ? s'écria-t-elle, en alerte, quand elle remarqua son absence. Puis elle aperçut la petite hylienne, éveillée, tremblante.

* * *

Au même moment, à plusieurs kilomètres de là, Lena retournait tous ses tiroirs avec énergie, en essayant d'ignorer le vent et la pluie assourdissants qui frappaient le toit de pierre de la forteresse Gerudo. Le sommeil l'appelait, ses yeux étaient brouillés de fatigue, mais elle ne pouvait pas abandonner ses recherches. Il fallait qu'elle le trouve le plus vite possible, il fallait qu'il se trouve quelque part dans sa chambre, il le fallait...
Elle eut un soupir de soulagement en apercevant une médaille dorée au fond de sa garde-robe. Elle l'avait oubliée ici durant toutes ces années... ce n'était pas très prudent de sa part...
Au moment de la ramasser, elle hésita. Une force étrange en émanait. Elle devait absolument se méfier des pouvoirs qu'il semblait avoir regagnés depuis quelques jours. Mais après tout il avait été créé pour être à l'opposé de son jumeau de l'ombre...
Elle le ramassa pour l'examiner plus attentivement, non sans qu'un frisson ne lui parcoure le corps tout entier. Il était toujours en bon état, toujours aussi étincelant d'or, et orné d'un motif compliqué qui représentait une rose noire dotée d'épines plus grandes que la moyenne. Un faible reflet semblait renvoyer le symbole d'un rond encadré de deux croissants de lune, le symbole de la déesse Farore, déesse des vents et mère de la vie, qui régnait sur les anges.
Satisfaite, elle le passa autour de son cou. Mais maintenant elle devait savoir d'où venaient les évènements étranges des derniers jours. Tous ses soupçons se tournaient vers cette Sheikah... Shayalen... car sa cicatrice sur la poitrine avait recommencé à saigner.

Chapitre 4   up

La princesse hylienne avait été obligée de rentrer chez elle toute seule, car Shayalen était terriblement affaiblie à cause de sa blessure qui s'était rouverte - comment, même elle ne le savait précisément. Elle marchait sous la pluie qui n'avait pas cessé de tomber depuis le dernier soir.
Cette pluie était si différente de celles qu'elle connaissait. A l'origine, elle aimait se promener toute seule sous la pluie fraîche qui nourrissait la terre et les plantes, et recouvrait tout avec des perles de rosée qui brillaient sous les arcs-en-ciel. Mais cette pluie-là était froide et violente. Elle pouvait, cependant, apercevoir quelques points de ciel bleu au milieu des nuages gris clair, ce qui laissait penser qu'elle allait bientôt s'arrêter.
Elle se posait des questions comme elle le pouvait, mais la peur l'avait frappée comme la foudre la veille, au milieu de son sommeil, lui empêchant toute réflexion stable. Elle décida donc de rentrer chez elle, de retrouver ses parents et de se changer les idées en espérant que cela allait passer. Mais les visions qui l'avaient frappée, même si elles n'avaient duré qu'une fraction de seconde... ne pouvaient pas être normales...

* * *

Ces dernières années, à Hyrule, la paix et le bonheur avaient largement dominé. Les aurores rosées étaient aussi splendides que les crépuscules écarlates, les saisons, les chaudes comme les froides, était plus radieuses les unes que les autres. Tous les visages étaient empreints de lumière et de joie, vivant une vie tranquille comme on en avait souvent rêvé durant les anciens temps de guerre. Une seule ombre au tableau de Shayalen...

Vaati était rentré le lendemain matin. Il avait ouvert la porte en laissant entrer un grand courant d'air et de pluie, ses longs cheveux et ses vêtements noirs ruisselaient d'eau. Quelque chose frappa la Sheikah dans l'oeil, mais elle n'aurait su dire quoi. Quelque chose d'étrange s'était produit pendant la nuit, cela semblait évident, et son aura avait changé. On aurait pu dire que si auparavant son aura avait été d'Ombre, elle était devenue Ténèbres. Mais des ténèbres noires ou blanches, elle n'aurait su le dire...
- Vaati, lui dit-elle calmement. Où es-tu allé cette nuit ?
Il répondit par le silence. Il serrait sa main gauche dans sa veste noire.
- Vaati ? Réponds-moi, s'il te plaît. J'ai besoin de le savoir, lui demanda-t-elle en s'efforçant de garder une expression et un ton calmes. Il ne répondait toujours pas.
- J'ai quelque chose à rendre à l'Hylienne, dit-il doucement.
- Que... l'Hylienne ? Elle s'appelle Priscilla.
- Oui. C'est la princesse hylienne, non ?
- Eh bien, oui, répondit-elle, un peu troublée.
- J'ai des choses à lui rendre.
- Ah, oui. Quelles choses ?
- Pas grand-chose.
Elle soupira.
- Tu veux bien me le dire quand même ?
Il la regarda droit dans les yeux, et sortit l'ocarina de sa poche.
- Ça.
Elle se figea.
- Qu'est-ce que... tu as fait avec ça ?
- Je me suis rendu compte que tu m'as menti.
- Comment ça ? s'écria-t-elle, de plus en plus nerveuse.
- Eh ben, tu me racontais pas des histoires fausses, hein ? Cette épée toute noire, elle existe, pas vrai ?
Elle ne répondit rien. Ses pensées se bousculaient dans son esprit. Elle n'était sûre que d'une seule chose, elle était terriblement faible face à cet enfant.
- Qu'est-ce que tu as fait de cette épée ?! s'exclama-t-elle.
- Pourquoi je te le dirais ? Elle est à toi, peut-être ?
Elle serra les dents, alors que la colère venait s'ajouter à sa peur. Elle n'avait plus d'autre choix que de tout lui lâcher.
- Oui, cette lame est à moi ! Et personne ne doit la trouver ! Tu dois absolument me la rendre !
Il la dévisagea. Malgré sa plus petite taille, il dégageait une force terrifiante qui arracha des larmes à Shayalen.
- S'il te plaît... je dois absolument la récupérer, dit-elle au comble de l'angoisse.
Il ne répondit pas tout de suite. Il semblait prendre le plus de temps possible pour répondre, comme s'il appréciait le fait d'avoir le pouvoir sur une adulte.
- Tu mens.
- Qu... quoi ? trembla-t-elle, incrédule.
Il détourna la tête en faisant voler ses cheveux et claqua la porte derrière lui. Quand Shayalen la rouvrit pour le rattraper, il avait déjà disparu.

* * *

Priscilla était dans sa chambre, assise sur les genoux de son père. Elle tenait une tasse de chocolat chaud dans ses petites mains et se blottissait contre lui.
- Eh bien, Priscilla, que t'arrive-t-il ? Tu as l'air d'avoir des soucis.
Elle ne savait que lui répondre. Elle ne savait pas comment expliquer ce qui lui était arrivé pour que son père ne le prenne pas pour un simple cauchemar... mais après tout... elle s'était bien remise de cette vision abominable. Peut-être n'était-ce que passager, sans importance.
- Je vais bien, papa. Je trouvais juste que... la pluie durait longtemps et que c'était un peu triste. Je préfère quand il y a du soleil.
Link sourit et passa son bras autour de l'enfant.
- Tout le monde préfère quand il y a du soleil.
- Pas lui.
Il la regarda.
- Hm ? Qui ça, lui ?
- Vaati.
Link ne savait pas vraiment quoi lui répondre.
- Il me fait un peu peur, confessa Priscilla. Je ne l'ai pas vu sourire une seule fois hier.
Elle but une grande gorgée de son chocolat. Puis Link lui répondit :
- Peut-être qu'il a des problèmes, lui, en ce moment. Il ne t'en a pas parlé ?
Priscilla lui adressa un regard interrogateur.
- Quoi comme genre de problèmes ?
- Je ne sais pas. Il y a des choses qui arrivent. La vie n'est pas qu'une tapisserie brodée avec les fils du bonheur.
Priscilla n'avait pas vraiment de quoi répondre non plus, mais de toute façon, ils entendirent quelqu'un frapper à la porte de la chambre.
- Ah. Lève-toi, Priscilla, je vais ouvrir.
Au lieu de redescendre, elle s'agrippa à ses vêtements. Elle avait senti que c'était Vaati qui revenait.
Link ne chercha pas à la faire redescendre, et se leva et la prenant dans ses bras pour aller tourner la poignée. Il se trouva face au fils adoptif de son amie sheikah, dont les yeux rouges le fixaient sous le rubis qui ornait son front.
- Oh, Vaati. Tu peux entrer, je t'en prie.
Priscilla se blottit de plus belle dans les bras de son père. Vaati entra, toujours muet, et la porte se referma mystérieusement derrière lui.
- La princesse a oublié des affaires chez Shayalen, hier soir. Je suis venue les lui rendre.
- Oh, je vois, répondit Link qui était un peu mal à l'aise. Qu'est-ce que tu dois lui rendre ?
Vaati garda le silence pendant quelques secondes et murmura :
- Ce que les adultes peuvent être curieux.
- Comment ?
- Je dois rendre des choses à Priscilla. C'est entre elle et moi, non ?
Link resta incrédule pendant un moment et entendit la voix de Zelda qui l'appelait depuis une pièce voisine.
- Oh, je dois vous laisser. Je reviens tout de suite, Priscilla, dit-il en la déposant sur son lit.
Elle renonça à s'accrocher à lui et se laissa faire. Puis elle regarda malheureusement son père fermer la porte derrière lui.
- Pa... pa...
Voilà qu'elle se retrouvait seule avec Vaati. Elle espérait sincèrement que son père allait bientôt revenir.
- Tiens, dit Vaati en la faisait sursauter. Tu as oublié ton ocarina quand tu es partie ce matin.
- Oh... merci, dit-elle en le récupérant. Je suis désolée que tu aies dû faire tout ce chemin sous la pluie pour venir me le rendre.
Il détourna la tête sans rien ajouter. Priscilla fit de même. Elle attendait qu'il lui rende le diadème au rubis, mais il n'en fit rien. Le silence pesait sur la pièce et elle n'osait pas le briser pour le lui demander. Elle n'osait pas tourner la tête pour le regarder. Elle ne voulait pas croiser son regard. Elle attendait que son père revienne en fixant la porte désespérément.
Cela faisait presque une minute qu'ils n'avaient pas bougé. Puis elle se décida enfin à tourner le visage vers lui et poussa un cri d'horreur en lâchant son bol, quand elle remarqua qu'il l'observait depuis tout ce temps. Il avait un regard plus horrible que jamais, remontant de son visage abaissé derrière ses mèches blanches qui lui barraient la moitié du visage. Ses yeux rouges semblaient remplis de ténèbres insondables et elle sentait son âme aspirée à l'intérieur de ceux-ci. Ces ténèbres rouges semblaient habitées par du sang vivant qui tournait sous la forme de vagues affamées, dans lesquelles elle allait tomber, dans lesquelles elle allait s'étouffer et se noyer...
- Agh !
Elle réussit à se délivrer de cet abominable regard au prix de maints efforts désespérés, et s'éloigna de Vaati comme le lui permettaient ses membres paralysés par la peur. Elle lui tourna le dos et courut hors de sa chambre pour se jeter dans les bras de sa mère.
-P... Priscilla ? s'exclama-t-elle. Qu'est-ce qui t'arrive ?
Elle tremblait et ne répondait rien. Quant à Link, il se précipita vers la chambre que sa fille venait de quitter en espérant qu'il ne soit rien arrivé.
La pièce était déserte.

Chapitre 5   up

Zelda et PriscillaLe jour était revenu sur la vallée désertique des Gerudos. Du moins, c'était le matin, car rien aux yeux de Mia ne laissait voir que le soleil s'était levé. Les nuages étaient si épais qu'ils semblaient avoir emprisonné l'astre du jour derrière des rideaux d'acier. La pluie s'était enfin décidée à s'arrêter, mais aucun rayon d'or ne se dessinait, et de larges flaques parsemaient le sol boueux, rendant les environs encore plus froids et tristes.
Mia entendit sa mère qui arrivait dans sa chambre. Elle avait un épais bandage attaché autour de sa poitrine.
- Mia, écoute-moi. Il y a quelque chose que je dois te donner.
- Ah bon ? Qu'est-ce que c'est ?
Lena vint s'asseoir à ses côtés et lui tendit la médaille ornée d'une rose.
- C'est très précieux et aussi très dangereux. Il ne faut pas que tu le perdes.
- Je veux bien, mais pourquoi est-ce que tu me le donnes à moi ?
- Parce que, répondit-elle, cela évitera que quelqu'un ne vienne me le chercher.
- Je ne comprend pas, fit la petite fille. Qui voudrait le chercher ?
Lena ne voulait pas lui répondre, c'était trop compliqué, d'autant plus que ses craintes n'étaient peut-être pas fondées.
- Peut-être... d'anciens amis...
Elle s'arrêta.
- Tu n'as pas besoin de le savoir. Tu dois juste t'assurer de toujours le garder sur toi. Compris ?
- Oui maman. Mais quels sont les pouvoirs de ce médaillon ?
- Tu le sauras en temps et en heure. Mais ne t'inquiète pas pour l'instant, ça n'en vaut pas la peine.
Mia n'était pas encore assez âgée pour savoir que les parents n'avaient pas toujours raison.

* * *

Zelda avait accompagné Priscilla à son école. La petite fille n'avait jamais été aussi réticente à l'idée de quitter sa maison, mais comme elle était sage et obéissante, elle n'avait pas cherché à manquer la demi-journée. D'ailleurs, elle était assez soulagée que la pluie se soit enfin arrêtée - bien qu'il n'y eût pas la moindre éclaircie en vue. Elle embrassa sa mère avant de rentrer dans sa salle de classe, toute parsemée des dessins de ses camarades. La pièce était chaleureusement éclairée et les enfants riaient. Oui, il restait encore des rires, se dit-elle, il n'y avait donc pas de quoi s'inquiéter.

Tous les enfants s'étaient rassemblés autour de la table basse qui trônait au milieu de la pièce. Elle était maculée de traces de peinture séchée, et aujourd'hui les enfants peignaient avec leurs mains, manches retroussées. Aussi, ils s'étaient procuré de grandes feuilles de papier blanc où ils dessinaient des fleurs, des maisons, des oiseaux...
Priscilla ne trouvait pas d'inspiration... elle ne trouvait pas cette lumière au fond d'elle qui lui éclairait les jolies choses qu'elle avait toujours hâte de montrer à ses parents le soir venu.
Elle vit, sans grand étonnement cette fois, que Vaati était lui aussi devant la table, et dessinait... une rose aux pétales noirs. Plusieurs de ses camarades étaient derrière lui, en admiration devant le réalisme et la grâce de la fleur, bien qu'un peu effrayés sur les bords. La maîtresse elle-même était très étonnée qu'un enfant si jeune puisse si bien dessiner. Priscilla, elle, dessinait joliment d'habitude elle aussi, mais n'était en aucun cas dérangée de voir Vaati admiré. Au contraire, cela semblait détourner la funeste attention qu'il lui portait.
Puis des images revinrent frapper le fond de son esprit. Des images tellement horribles. Il fallait qu'elle les mette sur papier, car elle n'était pas assez forte pour les porter à elle seule. Elle trempa ses doigts dans la peinture noire et se mit à les faire dessiner un disque noir. Il était plus noir que ça. Elle devait continuer.
Elle reprit de la couleur et fit des cercles de plus en plus serrés, de plus en plus sombres. Pourquoi avait-elle ces images en tête ? Elle ne le savait pas. Elle devait les dessiner. Elle dessina un sol marron rouge, tout semé de piques et de formes inertes. Elle dessina de l'eau sombre qui tombait, des gouttes noires qui s'écrasaient sur ce sol humide. Elle dessina des yeux bleu foncé... non, ces yeux-là n'était plus bleus... ils étaient inexpressifs et flous, derrière un voile brumeux. Elle ne voulait pas dessiner ça, mais il le fallait. Il fallait qu'elle le fasse, elle le savait comme elle savait qu'elle avait peur... elle ne comprenait plus rien... les dessins sur tous les murs étaient pareils. De l'eau sombre épaissie par la moisissure avait liquéfié les couleurs à jamais perdues dans cet océan de noir... non, elle ne voulait pas... l'eau qui coulait toujours...
Tout le monde la regardait. La classe entière avait les yeux rivés sur elle. Elle porta inconsciemment la paume de sa main sur le bas de son visage... Il était tout recouvert de peinture noire, presque sanguinolente. Les dessins aux murs étaient tous brillants, vifs, représentant des fleurs, des maisons, des oiseaux...
- Priscilla. Viens te débarbouiller avec moi, dit la voix douce de la maîtresse. Allez, viens vite.

* * *

La reine d'Hyrule avait été informée par la maîtresse de l'école de ce qui s'était produit, après quoi elle décida de discuter plus sérieusement des évènements étranges qui se passaient en ce moment.
Priscilla tenait la main de sa mère en passant la porte de leur grande demeure, éclairée par la pâle lumière des chandelles. Le soir arrivait vite en cette période de l'année.
- Maman, dit la princesse en levant la tête vers elle. Où est passé papa ?
- Oh, je ne te l'avais pas dit, répondit-elle. Il est parti à Termina.
Priscilla écarquilla les yeux.
- Non ! Pourquoi ?
- Oui, il vient de partir pour assister à une réunion.
- Mais je ne veux pas qu'il s'en aille ! Je veux qu'il reste à la maison !
- Je suis désolée, Priscilla, c'était important.
- Non !
Elle rejeta la main de sa mère et courut vers la porte, en espérant inconsciemment que son père n'avait pas encore disparu. Elle courut à travers les plantes trempées du jardin de devant alors que Zelda lui criait de revenir, mais elle n'écoutait que son coeur et la peur qui lui donnait son énergie. Elle criait à tue-tête le nom de son père, mais il ne répondait pas. Elle courait vers l'entrée de la ville en maculant ses vêtements de boue et finit par trébucher en s'éclaboussant encore plus, alors qu'une vive douleur s'empara de ses pieds et de ses mains. Elle se retourna et vit qu'elle s'était emmêlé les membres dans les tiges d'un bosquet de roses qui n'y avaient jamais été présentes auparavant. Ces roses avaient des pétales qui semblaient constitués de soie couleur de jais, et des épines rouge sombre de la taille de son petit doigt en hérissaient les tiges. Elle avait mal.
- Priscilla ! s'écria Zelda qui avait couru à sa rencontre. Regarde comme tu t'es blessée ! Et tes vêtements sont complètement salis. Tu m'as fait une peur bleue.
Priscilla lui jeta un regard assassin.
- Tu ne sais pas ce que c'est que la peur.
Zelda fut frappée par cette réponse. Elle vit le regard de sa fille abandonner son agressivité en l'espace d'une seconde, et la petite fille eut soudain l'air effaré.
- Je suis désolée !
La jeune mère ne savait pas quoi répondre et prit sa fille par la main pour rentrer à nouveau à l'intérieur.

* * *

Shayalen regardait le ciel au balcon de sa chambre. Il faisait totalement noir désormais, c'était à peine si la silhouette du grand buisson qui se dressait devant la balustrade était visible. Quelques gouttes d'eau avaient recommencé à tomber, et sa hanche gauche se faisait douloureuse.
Et elle entendit aussitôt Vaati à l'étage d'en bas qui tentait d'ouvrir la porte d'entrée. Shayalen l'avait fermée à clé dès qu'il était rentré. Ils ne s'étaient pas échangé un regard depuis qu'elle l'avait laissé à l'école et qu'il en était revenu. Elle décida de descendre pour voir ce qu'il faisait au juste.
- Vaati, qu'est-ce que tu fais ? lui demanda-t-elle alors qu'il tirait la poignée en vain.
- Laisse-moi sortir, dit-il doucement, sans se donner la peine de se retourner.
- Mais tu ne dois pas sortir - tu vas être trempé.
Il émit un son dédaigneux qui signifiait qu'il n'avait pas besoin de se le faire entendre dire.
- Ouvre-moi.
- Je ne préfère pas que tu sortes, Vaati...
- Laisse... moi...
Il frappa soudainement la porte avec ses poings et son front, la faisant sursauter.
- Laisse-moi... partir... je t'en...
Elle garda le silence. L'enfant se mit à griffer lentement la porte dans l'espoir de se frayer un chemin. Ses doigts crispés grinçaient sur le bois avec un crissement à retourner le coeur. Il continuait d'implorer de pouvoir sortir de la maison, toujours plus intensément. Ses doigts avaient éraflé la surface comme s'ils avaient été en métal, et sa main gauche y avait tracé une longue marque rouge. Cette marque laissait voir la forme d'un oeil... un oeil affreux, surmonté d'un demi-cercle lui donnant un aspect hostile et haineux.
- Vaati... que... ?
Il tourna la tête en faisant voler ses cheveux, lui adressant une expression plus assassine que jamais. Elle se retrouva plaquée au mur, étranglée par une force invisible. De la sueur perlait sur son visage.
- Où as-tu mis la clé ? demanda le garçon avec une insistance qui la tenailla encore plus.
Elle ne lui répondit pas, et à chaque seconde la force qui l'étranglait augmentait. Elle n'arrivait plus à respirer et bientôt elle n'eut plus qu'un seul but en tête, se libérer de cette emprise.
- Mais pour qui te prends-tu ? demanda-t-il, glacial. Tu n'es pas ma mère, après tout.
Les yeux rouges de Shayalen commencèrent à briller et elle suffoquait de plus en plus.
- Je... t'ai... sauvé... la vie...
Cette phrase ne le laissa pas insensible. Non, cette phrase sembla l'irriter encore plus au contraire.
- Est-ce que je t'ai demandé de le faire ? Qu'est-ce que tu sais, au juste ? Tu ne connais rien de moi et je m'en fiche, tu entends ?
Une douleur terrible s'empara de son coeur.
Il fit un pas vers elle.
- Je n'ai pas besoin de mère. Dis-moi où est la clé.
Shayalen, à moitié étouffant, à moitié pleurant, murmura :
- Dans... la poche... de ma veste...
L'emprise sous laquelle il la tenait s'évapora et elle s'effondra le long du mur, alors que Vaati ouvrait la porte et s'en allait.
Son médaillon rouge avait disparu.
Elle pleurait.

Chapitre 6   up

Assise sur le lit de Zelda, Priscilla faisait tourner rapidement les pages d'un livre sur les fleurs mystérieuses. C'était un beau livre. Il était plein de belles images finement dessinées avec de superbes couleurs. Zelda, à genoux devant elle, était en train de soigner les jambes en sang de sa fille, qui avait l'air trop occupée avec son livre pour ressentir ne serait-ce qu'un peu de douleur. Elle était d'ailleurs étonnée que Priscilla semblât si occupée avec ce livre qu'elle ne lisait jamais.
Elle tournait les pages très vite, si bien qu'un son de vent et de crissement de papier résonnait dans la pièce. Puis soudainement, elle s'arrêta. Il lui semblait bien avoir trouvé ce qu'elle cherchait.
Tout en haut de la page était représentée une rose aux pétales d'un rouge si sombre qu'il en paraissait noir. Sa tige était épaisse, et des épines rouges, si longues qu'elles mettaient mal à l'aise, en hérissaient toute la longueur.
Elle chercha dans le texte. Cette fleur n'était pas une rose, elle s'appelait "alraune". Le texte disait... que cette fleur avait pour principale caractéristique de planter ses racines sur les terres ayant absorbé le sang de personnes exécutées...
- Priscilla ?
- Ah ! Oh, oui maman ?
- Est-ce que je peux te poser une question ?
- Euh... oui.
- Dis-moi précisément ce que tu ressens quand tu te trouves à côté de Vaati.
La princesse sursauta.
- Hein ? Euh... d'accord.
Elle réfléchit un instant.
- Comment dire ? En fait... quand je le regarde dans les yeux, j'ai l'impression qu'il y a comme une énergie lumineuse qui coule de moi vers lui... et ça m'affaiblit. Et ça me fait peur.
Zelda ne mit pas une seconde à comprendre ce que ça voulait dire. Elle se leva en cachant son inquiétude tant bien que mal.
- Maman ?
Elle ne répondit pas et se plaça devant le miroir de sa coiffeuse tout encadré de petits tiroirs. Elle tendit le bras et ses doigts passèrent aisément à travers le verre. Son bras rejoint le reflet d'un tiroir d'où elle tira une clé dorée ornée d'un saphir. Puis elle se tourna vers sa garde-robe, où se trouvait un autre tiroir fermé à clé, protégé par une serrure ornée d'un même saphir. Elle se servit de la clé pour l'ouvrir et en sortit un magnifique sceptre.
Il était en or pur et scintillait, et son extrémité était sertie d'un cristal bleu à l'intérieur duquel semblaient onduler des rayons semblables à des aurores boréales. La pierre magique était surmontée par des ailes qu'on retrouvait sur le symbole du peuple hylien.
- C'est avec ce bâton-là qu'on peut se faire apparaître des ailes, maman ?
- Oui. Suis-moi.
Zelda descendit jusque dans le jardin intérieur du château, sa fille sur ses talons, dans l'herbe trempée et boueuse. Elle s'arrêta devant le mur du fond.
- Maman ? Qu'est-ce que tu fais ?
- Je vais t'ouvrir une porte.
- Comment ?
Elle se tut alors que sa mère levait le sceptre d'où il s'échappa une vive lumière bleue qui en embrasa tout le mur. A première vue, rien n'avait changé. Seule Priscilla pouvait voir la porte emplie de lumière qui venait de s'ouvrir.
- Oh ! Qu'est-ce que c'est que cette porte ? Je ne l'avais jamais vue avant.
- Cette porte ne s'ouvre normalement que tous les cent ans. Je n'ai assez de pouvoir que pour l'ouvrir une seule fois... et tu vas passer cette porte, et ne pas revenir avant que je n'aie tiré les choses au clair sur ce qui se passe autour de Vaati. Compris ?
- Euh... oui, fit Priscilla, un peu inquiète. Mais comment vais-je savoir ce qui se passe et quand je pourrai rentrer ?
Zelda tira de sa poche le diadème au saphir et celui à l'émeraude.
- Mets le bleu. Je mettrai le vert. Ainsi nous pourrons continuer à communiquer malgré toute la distance qui nous séparera.
- D'accord...
Priscilla déposa le bijou sur son front et aussitôt une terrible douleur accompagnée de visions atroces s'empara de sa tête. Elle fut courageuse et ne le retira pas jusqu'au moment où sa mère l'enfila, lui ramenant sa sérénité.
- Il est temps que tu y ailles, Priscilla. Tu sauras quoi faire en temps et en heure. Aie confiance.
- D'accord, maman.
La mère et sa fille s'enlacèrent tendrement pour se dire au revoir. Puis Priscilla franchit le seuil empli de lumière aveuglante sans se retourner, et laissa Zelda seule qui put enfin s'adonner pleinement à son désespoir. Sa fille était en sécurité, c'était déjà ça...

* * *

Shayalen s'observait dans le miroir de sa salle de bains. Elle était venue ici car il lui semblait avoir vu une étrange forme blanche, lumineuse et transparente qui courait dans la maison - en l'espace d'une seconde -, elle n'aurait su dire si elle avait rêvé. Mais il y avait une chose dont elle était sûre de la réalité, et c'était cette marque de brûlure qui était apparue dans son cou, là où Vaati l'avait étranglée. Elle avait la forme de la poigne d'un enfant. Quelque chose était en train de se passer... quelque chose de si étrange. Vaati n'était pas seul, elle le savait. Si seulement elle avait de quoi découvrir ce qui se passait en ce moment.
Elle regarda sa main droite où scintillait le triangle de la Triforce du haut. Elle était indispensable à l'équilibre de ce monde... si elle la perdait, qui savait ce qui pourrait arriver ensuite ? Mieux valait étudier de plus près tout ça.
Elle se mit en route pour le château d'Hyrule.

* * *

La lumière aveuglante se dissipa, laissant apparaître une forêt profonde. Les arbres étaient plus gigantesques que tous ceux qu'elle avait jamais pu voir. Ils possédaient chacun des myriades de feuilles de tous les verts du monde, qui flottaient dans le vent, au milieu des rais de lumière qui arrivaient à se frayer un chemin jusqu'au sol recouvert de mousse et d'herbe. Cette nature était d'une beauté extraordinaire, incroyable, semblant regorger de féerie. Elle se serait attendue à voir surgir un ou deux elfes sylvains de derrière un arbre, mais au lieu de ça elle vit une toute petite créature habillée de feuilles, avec de grands yeux noirs, un nez et des oreilles pointues et un petit chapeau rouge posé sur sa tête. Une plume blanche à l'extrémité rouge était dressée dans son dos.
- Une humaine ! s'écria la petite créature. Incroyable ! Je ne croyais jamais en voir une en vrai.
- Humaine ? répéta Priscilla. Je suis hylienne.
- Oh, excusez-moi, fit le petit être en s'inclinant comme le permettait sa toute petite taille. Puis-je vous demander ce que vous faites ici ?
- En fait, répondit la petite fille, ma maman m'a envoyée ici parce qu'elle se faisait du soucis pour moi. Elle m'a dit que je saurais quoi faire une fois que je serai arrivée.
Le sourire du petit elfe sembla se ternir un peu.
- Oui, tu es sûrement celle dont maître Genta a parlé. Il faut que tu me suives, je vais t'emmener à notre village, rajouta-t-il en retrouvant son sourire. Au fait, je m'appelle Wilny.
- Merci Wilny !
Le petit être se retourna et emprunta un chemin étroit à travers la forêt, l'enfant sur ses talons. Les feuillages se faisaient toujours plus touffus et cachaient la lumière du jour, mais elle n'était nullement effrayée.
- Dis, Wilny, de quel peuple fais-tu partie ? demanda-t-elle au petit elfe. Je n'ai jamais vu de personnes comme toi.
Il lâcha un petit rire.
- Tu ne sais pas ? Tu as sûrement pourtant entendu parler de mon peuple. Pour vous nous n'existons que dans les contes de fées et les adultes ne peuvent pas nous voir.
- Tu veux dire que tu es...
- Oui ! Je suis un Minish.
Priscilla était émerveillée. Elle connaissait bien les légendes qui tournaient autour de ce petit peuple mais n'en avait jamais vu un seul de sa vie.
- Incroyable ! Maman m'a raconté plein, plein d'histoires sur vous ! Sur la lumière d'or que vous avez créée pour protéger le monde. Et aussi que vous fabriquez tout plein d'objets magiques porte-bonheur.
- C'est vrai tout ça ! s'écria-t-il. Regarde, nous sommes arrivés.

Chapitre 7   up

Priscilla se trouvait devant un village à la fois très beau et très étrange. En effet, elle avait l'impression d'avoir rapetissé pour prendre la taille d'un tout petit insecte. Les fleurs qui encadraient les jolies petites maisons devaient faire trois fois sa taille. Les longues, longues tiges se terminaient avec des corolles multicolores parfois décorées de perles de rosée, qui s'ouvraient en sortes de parasols vers le soleil... un étrange soleil vert, en fait.
- Le soleil a une drôle de couleur, dit Priscilla sans chercher à dissimuler son admiration.
- C'est normal ! s'écria le Minish. Nous ne sommes pas loin de la région qui entoure le domaine de la déesse Farore ! C'est normal que le ciel apparaisse vert.
Priscilla en fut encore plus étonnée.
- Farore ? La déesse du courage et du vent qui a donné la vie à tous nos ancêtres ?
- Elle-même ! dit le Minish avec un grand sourire. On raconte que son jardin est magnifique.
Priscilla prit un peu plus de temps pour regarder les habitations. Des Minishs tantôt habillés de feuilles, tantôt de tissus multicolores, étaient en train de sortir en nombre de leurs maisons, de la forme de champignons ou en demi-vases de porcelaine ou de bois, auxquels avaient été ajoutés des fenêtres et des portes. Elle se serait vraiment crue dans un conte de fées.
Une petite fille minish, toute habillée de rose, et arborant un petit bonnet à pompon sur ses cheveux roux, accourut en premier.
- C'est elle ! C'est elle que cherchent maître Genta et maître Exelo !
Priscilla ne savait que répondre. Il était vrai qu'elle était la princesse d'Hyrule, mais jamais autant de personnes ne s'intéressaient à elle en même temps. Cela la gênait un peu sur les bords.
- Je m'appelle Rosalie ! dit la petite en s'inclinant. Je vais vous accompagner chez maître Exelo ! Suivez-moi !
- D'accord !
La petite fille se fit escorter jusqu'à une grande maison qui se dressait sur des piquets de bois, au-dessus d'une grande mare d'eau bleu foncé. Le bâtiment avait de beaux murs de bois sombre et plusieurs toits triangulaires qui semblaient taillés dans du cristal bleu.
- C'est la maison de maître Festa, le chef du village, dit Wilny. C'est aussi là que nous attendent maître Exelo et maître Genta.
Les trois s'embarquèrent sur le pont qui reliait la rive à l'entrée de la grande maison et aboutirent dans une pièce toute éclairée de bleu où régnait une douce chaleur. Au fond de cette pièce se tenaient trois Minishs plus grands et plus âgés que le reste de la communauté.
Celui du milieu avait un haut chapeau blanc et or et une longue robe rouge, et semblait être le plus âgé des trois.
Celui de gauche avait un très long chapeau rouge qui se dressait à la verticale au sommet de sa tête, des cheveux blond roux et une paire de longues moustaches blanches, et tenait dans sa main droite une aiguille à coudre dont le chas accueillait un fil du même rouge que sa robe. Celui de droite était tout habillé de vert, et au lieu d'un bonnet sur sa tête trônait une mèche de cheveux blancs qui tournait en spirale. Il tenait un bâton de bois au bout duquel se trouvait une réplique de tête d'oiseau.
Les trois se tournèrent simultanément vers les nouveaux venus.
- Ah, fit celui du milieu, voici nos visiteurs. Entrez donc, Wilny, Rosalie. Et toi aussi, jeune fille, je t'en prie.
- Oui, maître Festa, dit Wilny avec respect.
Les trois s'avancèrent pour rejoindre le fond de la pièce.
- Cette aura...
- Qu'y a-t-il, maître Exelo ? demanda Rosalie au Minish en vert.
- On dirait bien que tu descends de la famille royale d'Hyrule, dit Exelo. Tu as le coeur pur et lumineux... tous tes ancêtres n'ont pas pu s'en vanter.
- Exelo, tu devrais peser tes mots, dit le maître minish à l'aiguille, qui devait être Genta.
- Oui, Genta, excuse-moi.
- Quoi qu'il en soit, dit Festa à la princesse, bienvenue dans notre village de Tyloria. Quel est ton prénom ?
- Je m'appelle Priscilla, monsieur. Enchantée de faire votre connaissance.
- Ce diadème... murmura Exelo.
- Allons, cessons ces formalités, dit Festa. Dis-nous plutôt si tu avais un but particulier en venant au Saint-Royaume.
- Euh, hésita la petite fille. En fait, ma maman m'a demandé de rester ici jusqu'à ce que les choses deviennent plus calmes à Hyrule.
Son intuition lui disait qu'elle ne devait pas leur parler de Vaati.
- Plus calmes ? répéta Genta. Serait-il possible qu'une nouvelle guerre se prépare ?
- Une guerre ? répéta Priscilla à son tour. Qu'est-ce que c'est ?
Le silence s'abattit sur la pièce pendant les quelques secondes qu'Exelo mit à briser le silence.
- Une chose sans grande importance, ma foi, dit-il. Nous allons donc, conformément aux désirs de la reine Zelda, t'héberger ici jusqu'à ce que les choses soient... plus calmes.
- Vas-tu les emmener chez toi, Exelo ? demanda Genta.
- Oui. Ils pourront peut-être m'aider à avancer dans mes recherches ou alors me donner un coup de main pour ranger mes affaires.
- Toujours aussi incorrect, murmura Genta. Peu importe, va !
Le vieux Minish en vert se dirigea vers la sortie.
- Eh bien, qu'attendez-vous, qu'il neige ? Dépêchez-vous !
Priscilla s'exécuta dans la seconde, suivie de près par les deux petits Minishs.

* * *

Plusieurs petits elfes en chemin avaient décidé de suivre Exelo jusque chez lui, apparemment ravis de lui venir en aide. Priscilla était un peu gênée de tant attirer l'attention, aussi elle fut soulagée que désormais tout le monde soit occupé à s'amuser dans la maison du vieux sage, qui décidément, ne pouvait pas se vanter de son sens de l'ordre. Des plumes, des parchemins, des objets de toutes sortes plus étranges les uns que les autres étaient éparpillés un peu partout, d'ailleurs, elle se sentit intéressée par les disques gravés de feuilles de trèfles découpés en deux. Et les étagères débordaient de livres plus ou moins anciens recouverts d'étranges symboles et d'alphabets inconnus. Pour couronner le tout, des plantes avaient vu leurs pots de fleurs brisés par une chute, et un mélange de feuilles et de terre jonchait le sol ça et là. Des bougies éclairaient faiblement la pièce, dont les fenêtres étaient couvertes de rideaux rouges.
- Bon ben les gamins, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Exelo s'affala sans gêne dans un fauteuil et regarda les enfants se mettre joyeusement au travail avec une expression de fainéantise qui étonna la princesse. Elle se demanda comment ses parents réagiraient s'ils apprenaient que leur fille appelait ses camarades pour qu'ils rangent sa chambre à sa place... ses parents... Elle espérait de tout son coeur que son père rentrerait bientôt à la maison. Elle n'aimait pas que sa mère soit toute seule, en plus avec les évènements présents... Enfin, Shayalen était là, et ils avaient d'autres amis encore. Cela irait sûrement. Sa mère allait ramener le soleil sans aucun problème...
- Mais qu'est-ce que tu fais ? râla Exelo en la sortant de sa rêverie. Je t'héberge, je te rappelle, tu pourrais te montrer un peu reconnaissante.
Priscilla lui répondit d'une voix tellement innocente qu'elle en était déconcertante.
- Mais c'est vous qui m'avez demandé de venir chez vous. Je pourrais très bien aller chez maître Genta si je vous dérange, maître Exelo. Et d'abord, c'est votre maison qui est en désordre, donc c'est à vous de la ranger, non ?
Le vieux Minish en resta bouche bée, alors que tous les enfants partirent d'un grand éclat de rire. Il se mit à crier après eux en assurant qu'il leur apprendrait à respecter les personnes âgées, créant encore plus de rires tandis qu'ils s'enfuyaient dans toutes les directions en piétinant son matériel.
C'est alors que le regard de Priscilla fut attiré par un scintillement qui surgissait de l'amas d'objets s'amoncelant sur le parquet. Elle le ramassa. C'était étrange comme cet objet n'avait rien à voir avec le caractère des porte-bonheur omniprésents.
C'était une boussole. Une superbe boussole montée sur un disque d'or sombre, marquée en son centre d'un dessin d'une rose des vents aux traits si fins qu'ils ne pouvaient avoir été dessinés que par magie. Les traits s'harmonisaient entre le rouge sang et le noir d'ébène, et l'aiguille elle-même était d'une finesse incroyable.
Elle la tint à l'horizontale et la fit tourner mais chose étrange, l'aiguille ne fonctionnait pas. Elle ne montrait pas la même direction en permanence comme le veut le propre des boussoles. Cependant elle était bien fixée et ne montrait pas la moindre trace d'usure.
- Maître Exelo, dit Priscilla. Puis-je vous demander ce que c'est ?
Elle lui montra l'objet, et presque instantanément, le silence s'abattit sur les rires. Gênée, elle murmura un "désolée" et entreprit de la reposer sur une étagère, mais Exelo arrêta sa main.
- Qu'est-ce que c'est ? murmura-t-elle.
Sa voix devint grave et sérieuse, tout d'un coup.
- Ce que tu tiens dans ta main, c'est un artefact qui a été créé par mon plus ancien disciple.
- Vraiment ? Qui était-il ?
- Nous ne prononçons jamais son nom. Mais je peux te dire ce qui lui est arrivé si ça t'intéresse.
- Oui, s'il vous plaît.
Il prit une grande inspiration.
- Mon disciple était ambitieux, il aspirait à devenir le plus puissant mage de tous les temps. Il était passionné par les forces mystérieuses de la magie, et plus particulièrement par le côté sombre qui régnait dans le coeur des humains.
- Les humains ?
- C'est ainsi que nous appelons les habitants du monde d'où tu viens.
- Alors je suis humaine ? J'ai moi aussi une part d'ombre dans le coeur ?
- Ce n'est plus aussi clair. Peu de temps avant ta naissance, une immense aura d'or a recouvert ton monde, en le transformant en véritable paradis terrestre, je ne sais pas si tes parents t'en ont déjà parlé. Cette lumière d'or s'appelle la Force, cachée quelque part en Hyrule. Elle exécute les voeux du porteur de la force suprême, la Triforce.
- Oui. Continuez. Qu'est-il arrivé à votre disciple ?
- Eh bien, il voulait partir pour le monde des humains et y devenir un puissant sorcier, comme je te l'ai dit. Mais il avait choisi le mauvais moment. Malgré tous mes efforts pour le retenir, il a fini par disparaître. Je me souviendrai toujours que quand j'ai essayé de le retenir, il m'a jeté une malédiction plus qu'humiliante que nous avons eu tout le mal du monde à briser.
Il garda le silence pendant un instant.
- Il ne peut plus être en vie à l'heure qu'il est. Quand les Minishs prennent une forme humaine, ils abandonnent leur immortalité naturelle.
- Les Minishs peuvent prendre une forme humaine ?
- Normalement non, mais il a réussi à le devenir car il était déjà très expérimenté. Et il est parti pour Hyrule en emportant avec lui le chapeau à voeux que j'avais mis tant d'années à fabriquer. D'ailleurs... l'aura de ce chapeau était similaire à celle qui émane de ton diadème.
- Vraiment ?
Il hocha la tête.
Elle posa une dernière question.
- Et votre disciple, à quoi il ressemblait ?
- Eh bien, il était très populaire auprès des jeunes filles. Ses yeux étaient d'un bleu très rare, très pur, comme une nuit d'été.
- Ah... je vois. Merci.
Une fois qu'Exelo eut le dos tourné, elle glissa furtivement la boussole dans sa poche.

Chapitre 8   up

VaatiL'hôte de Priscilla lui avait préparé une jolie chambre. Une jolie chambre très chaleureuse décorée de coussins de toutes les couleurs, avec des rideaux rouges, une cheminée où brûlait un feu qui réchauffait et éclairait toute la pièce. Son lit était doux, l'oreiller moelleux et les couvertures très légères et pourtant si chaudes. Elle avait déposé ses pantoufles sur le tapis rouge et jaune au bas de son lit, quand Exelo vint lui rendre visite pour lui proposer une infusion avant de dormir.
- Non, maître Exelo, merci, mais je ne bois que du chocolat chaud. Je déteste tout ce qui est thé, ajouta-t-elle en rougissant un peu.
- Ah bon, je peux t'en préparer un si tu veux.
- Merci !
- Ah, ça me fait plaisir.
Il quitta la chambre de la petite fille, qui s'assit dos à son oreiller contre le mur, sur lequel était étendue une tapisserie qui représentait des fleurs et des oiseaux. Elle pensait à cette étrange sensation qui ne l'avait pas quittée de la journée. Le diadème qu'elle portait sur sa tête qui était sensé lui apporter des informations sur l'état de sa mère semblait avoir cessé de fonctionner... non, en fait elle avait l'impression que quelqu'un brouillait délibérément le signal. Elle aurait voulu parler avec sa mère, lui dire un mot doux avant de dormir, mais elle ne l'entendait pas. C'était la première fois qu'elle allait se coucher sans que ses parents ne lui souhaitent bonne nuit, et cela la chagrinait un peu. Elle regagna son sourire en pensant que sa mère allait bientôt mettre les choses au clair, le lui communiquer, et qu'elle rentrerait chez elle. Elle était aussi un peu triste de devoir quitter les Minishs si adorables et joyeux, mais rien ne pourrait jamais remplacer la chaleur maternelle, à ses yeux.
Exelo revint dans sa chambre avec une tasse de porcelaine qui sentait bon le chocolat sucré, qu'il lui tendit.
- Merci, dit-elle en la prenant. Dites, maître Exelo, vous voulez bien me raconter une histoire ?
- Hein ?
- Oui, avant de dormir. Pour éviter que je ne fasse des cauchemars.
- Mais pourquoi ferais-tu des cauchemars ?
- J'ai peur... j'ai déjà vu des choses horribles pendant que j'étais réveillée, et je ne veux pas les revoir. S'il vous plaît, le supplia-t-elle.
- Eh bien, à vrai dire je ne suis pas très doué pour raconter des histoires, mais si tu veux on peut discuter.
- Merci beaucoup !
- Très bien. J'ai comme l'impression que tu as des questions à me poser.
- Euh... oui, admit-elle. Je voudrais savoir pourquoi vous vous intéressez à mon diadème.
- Ah, tu es maligne. Tu as deviné que je m'y intéressais. Eh bien je te l'ai dit, l'aura qu'il dégage me fait un peu penser au chapeau à voeux que j'avais fabriqué auparavant. C'est tout ce que je peux te dire...
- Ah. J'avais une autre question. Qu'est-ce que c'est que ce mot... la guerre ou je ne sais pas quoi. Vous n'avez pas voulu me le dire.
Exelo eut soudainement l'air mal à l'aise.
- Tu sais, le savoir ne t'apportera rien.
- Je voudrais beaucoup savoir. S'il vous plaît.
- Mais... je te répète que ce n'est pas important.
Un sentiment étranger vint prendre possession de l'esprit de la petite fille. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle s'énervait. Une étrange pensée lui montait à la tête, et elle s'énervait parce qu'Exelo ne voulait pas lui dire ce qu'elle voulait. Pourquoi fuyait-il ainsi ? Elle avait le droit de savoir. Les adultes cachaient tant de choses aux enfants et ça l'énervait. Elle ne comprenait qu'à moitié pourquoi elle raisonnait ainsi, mais c'était malgré elle.
- Maître Exelo, dites-moi ce que c'est que la guerre.
Il ne répondit pas. Et Priscilla s'énervait toujours plus sans savoir se contrôler.
- Dites-le-moi. Je vous ordonne de me le dire.
Elle lui jeta un regard assassin qui sembla le paralyser sur place. C'était étrange comme si un délectable sentiment de pouvoir et de supériorité s'emparait d'elle désormais. Par son simple regard elle pouvait obliger un adulte à lui obéir...
- Très bien, je vais te le dire, répondit Exelo, dont le front semblait un peu perler de sueur. Priscilla eut un sourire triomphant.
- La guerre éclate toujours entre deux ou plusieurs pays, tribus.
L'enfant sentait qu'il parlait à contrecoeur et cela la ravissait.
- Les causes de la guerre ne sont jamais justifiées pour ce qu'elles causent. Quand la guerre éclate, elle emporte d'innombrables vies. C'est un enfer de haine et d'injustice. Ceux qui mènent la guerre font souffrir ceux qui combattent. Ceux qui combattent ne l'ont souvent pas choisi.
- Et il y a eu une guerre à Hyrule, c'est ça ?
- Oui... c'est pendant cette guerre que les Sheikahs ont trahi la famille royale...
- Pourquoi ont-ils fait ça ?
- Les Sheikahs servaient la famille royale d'Hyrule. De nombreux Sheikahs mourraient sur le champ de bataille, bien plus de Sheikahs que d'Hyliens. C'est pour cette raison qu'ils se sont révoltés et ont combattu les Hyliens à la place.
Ce fut à ce moment-là que l'emprise qui dominait Priscilla s'évanouit. Ce fut à ce moment-là qu'elle se rendit compte de l'horreur de ce qu'elle venait d'entendre. C'était impossible que... c'était tout bonnement impossible qu'une telle chose... qu'une guerre se soit produite ici, à Hyrule... ce pays si beau, si paisible, qu'elle aimait tant...
Elle se rendit aussi compte à ce moment-là de l'odieux comportement qu'elle venait d'avoir envers Exelo, celui qui était si gentil et prenait soin d'elle. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait agi ainsi... elle ne comprenait rien à ce qui se passait.

* * *

Mia regardait à travers sa fenêtre. Le sol de la vallée était complètement trempé et les plantes avaient dépéri. Plus qu'étrange, une substance visqueuse très sombre avait complètement recouvert les murs extérieurs. Elle coulait lentement le long des parois de pierre. C'était vraiment révulsant. Le vent glacial entrait dans sa chambre par la fenêtre dépourvue de vitre. Elle n'entendait personne parler, sa mère était partie pour toute la journée afin de parler à la reine du pays et n'était toujours pas rentrée. Elle serra fort le médaillon orné d'une rose dans ses doigts endoloris par le froid.
Puis elle sursauta en remarquant que quelqu'un était assis sur l'appui de fenêtre. C'était un enfant de son âge dont les longs cheveux et les vêtements flottaient au vent, comme des vagues sur la mer. Depuis quand était-il là ?
Il tourna doucement la tête et son visage fut éclairé par la faible lumière qui émanait de sa chambre. Son visage était si pâle, si froid, si inexpressif. Ses yeux rouges soulignés par des cicatrices en croix semblaient briller dans la pénombre.
Elle esquissa un mouvement de recul, effrayée. Mais les Gerudos lui avaient appris qu'il fallait toujours faire face au danger et se défendre au lieu de fuir.
- Qui es-tu ? Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle avec force.
Il sourit et prit tout son temps pour répondre.
- Tu m'as déjà vu. Je suis le fils adoptif de ton amie Shayalen.
Mia n'aimait pas ce sourire. Il avait une lueur maléfique au fond du regard, que Shayalen n'avait pas. On aurait dit qu'il savait exactement ce qu'il voulait et qu'il ne pensait personne capable de l'empêcher de réaliser ce qu'il voulait. Une telle assurance chez un enfant, elle n'en avait jamais vue de telle.
- Et qu'est-ce que tu veux ?
- Je veux récupérer la médaille.
Cette fois-ci, elle ne put s'empêcher de reculer. Lena lui avait dit qu'en aucun cas elle ne devait la céder à qui que ce soit. Et Vaati semblait si sûr de ce qu'il cherchait... c'était sûrement contre lui qu'elle avait voulu la mettre en garde.
- Tu ferais mieux de me la donner, fit-il. Sinon il va tomber sur toi le même sort que tes amies.
- Qu'est-ce que tu veux... dire ?
Il se tourna totalement vers elle et descendit de la balustrade sans prendre d'appui sur quoi que ce soit. Puis il commença à s'avancer vers elle, et ses cheveux flottaient toujours, bien qu'il n'y ait plus de vent à l'intérieur. On aurait dit qu'il était totalement entouré de vent, en fait. Il avançait avec tellement de grâce... mais il était tellement menaçant malgré son expression si calme. Il la faisait paniquer, elle recula malgré elle. Elle reculait en direction de la porte. Et il avançait, toujours... elle espérait, même si elle savait à quel point c'était insensé, qu'il allait abandonner et partir. Elle aurait tant voulu qu'il s'en aille. Et il ne s'en irait pas avant d'avoir pris le médaillon. Elle reculait toujours et son dos finit par rencontrer le bois humide de la porte. Elle était plaquée contre ce bois et ne pouvait plus garder de distance entre lui et elle... il avançait toujours dans sa direction. Il se rapprochait toujours.
Et elle tenta de reculer encore et la porte fragilisée céda derrière elle.
Elle poussa un cri alors qu'elle se retrouvait affalée sur le sol glacé de la pièce voisine. Quelle horreur...
Les corps de ses soeurs gisaient sur le sol... leurs visages étaient tordus, couverts de cicatrices, la bouche difforme comme si elles voulaient hurler de terreur à la mort, sans qu'aucun son ne veuille sortir de leur gorge putréfiée. On aurait dit que leurs ongles étaient arrachés, leurs membres couverts de brûlures. C'était vraiment trop horrible pour qu'elle ne puisse laisser échapper un son. Les murs dégoulinaient de cette substance sombre... rouge. Du sang. Mélangé à cette eau horrible...
Elle tourna lentement, très lentement son visage pétrifié vers Vaati, qui se tenait juste devant elle désormais, de telle sorte que ses vêtements la frôlaient.
- C'est... c'est toi... qui as fait ça ? Et ce sang... c'est...
- Peut-être du sang de Gerudo, qui sait ?
Elle écarquilla encore plus les yeux.
- Peut-être que la terre recrache ce qu'elle a avalé...
- Pourquoi ? Pourquoi as-tu fait ça ?!
Il lui jeta un regard mauvais.
- Pourquoi as-tu fait ça à mes soeurs ? Elles ne t'ont rien fait ! Tu n'as donc pas de coeur ?!
Il baissa la tête et son visage fut entièrement caché dans la pénombre qui régnait derrière ses cheveux. Il semblait secoué d'un léger, très léger tremblement. Mia resta incrédule, comme le pouvait son esprit déjà paralysé.
- ... ff...
- Qu... quoi ?
- ... ff... ah... ahahah !
Il releva la tête. Il riait. Il riait d'un rire fébrile, pâle, sans joie. Mais il riait.
- ... ff, mais tu as raison. Oui, absolument ! C'est vrai, je n'ai pas de coeur. C'est injuste ce que je fais.
- Mais... si tu le sais, pourquoi le fais-tu alors ?!
Il respira et soupira ouvertement.
- Parce que... je m'en fiche. Va, si ça te chante, crier justice à ses oreilles...
- Hein ? Qui ça ?
- Et elle t'emprisonnera... dans sa propre mort...
Il se baissa, lui arracha le médaillon du cou en l'éraflant violemment, puis disparut dans une brume noire venue de nulle part.
Elle ne savait pas ce qu'elle devait faire.
Elle décida donc d'aller se reposer un peu dans sa chambre pour accepter les faits et se rendre compte de la situation. Puis elle irait voir Malon pour se rendre chez Shayalen. Cela valait mieux que de rester ici à sombrer dans le désespoir.

* * *

Priscilla regardait le vide, le regard perdu à l'extrémité de son lit. Il faisait chaud, c'était agréable. Mais elle éprouvait un sentiment de vide qu'elle n'avait jamais connu auparavant. Elle avait du mal à se souvenir de qui elle était, sans en avoir oublié son nom et sa localisation actuelle. C'était étrange.
Il y avait une fille assise au bout de son lit. Elle était plus grande. Elle avait de beaux yeux rouges et de longs cheveux noirs. Elle aurait pu jurer l'avoir déjà vue quelque part, mais personne de tel ne lui revenait dans ses souvenirs.
- Tu n'aimes pas la guerre ? demanda-t-elle sur un ton neutre.
Priscilla ne savait que répondre.
- Personne n'aime ça, c'est trop horrible.
La fille fit la grimace.
- Ha, tu es la princesse, non ? Tu m'étonnes.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? Je suis la princesse, mais c'est tout.
- Pas moi. Je ne suis pas une princesse, je suis même à l'opposé. Je suis une tueuse.
- Que... quoi ?
La fille prit un air délicieusement rêveur.
- J'aime la mort... j'aime le sang... la folie qui prend possession de ton coeur et de tes membres...
Priscilla eut un mouvement de recul. Comment se faisait-il qu'elle soie subjuguée par l'expression de cette fille ?
- Danser sous une pluie rouge, rayonner de toutes ses forces jusqu'à sa propre mort, vivre de la mort des autres. Apaiser sa propre douleur de cette façon...
Priscilla commençait à avoir vraiment peur.
- Tu as mal ?
- Qu'est-ce que c'est que la souffrance, à tes yeux ?
- Comment ?
Elle ne comprenait pas.
- Est-ce que tu as mal ? dit la fille dont les yeux rouges rayonnaient en regardant son bras.
Priscilla suivit son regard et plaqua sa main sur son bras. Elle lui avait asséné un coup de lame en travers du bras sans même qu'elle ne s'en aperçoive.
- Aïe !
- Tu as mal, non ?
- Ahhh...
Elle serra son bras ensanglanté dont la manche était amplement déchirée.
- Pourquoi ?
- Dis-moi, princesse, si tu comptes affronter Vaati un jour tu dois t'attendre à recevoir ce genre d'attaque.
- Mais... mais... il doit y avoir un moyen de régler ça calmement, n'est-ce pas ?
Elle ne répondit rien. Elle avait l'air déçu.
- Alors, tu as mal ou non ?
- Mais évidemment que j'ai mal ! se plaignit Priscilla malheureusement. Où veux-tu en venir ?
- Tu n'aimes pas avoir mal ?
- ...
- Ou alors peut-être que tu préfères avoir mal ici ?
La petite fille sentit aussitôt son coeur brûler, se consumer presque, lui donnant une terrible sensation de vide et de tristesse.
- Ah... qu'est-ce que...
- Là, regarde. Tu as oublié pourquoi tu vis, tu ne sais plus ce que tu fais ici. C'est un sentiment horrible, non ?
- Laisse-moi tranquille !
Ses yeux étincelèrent d'une lueur avide.
- C'est en tuant qu'on ne ressent plus ce vide... tu montres aux autres que tu existes et tu ressens ton existence du même coup... Mais une princesse ne ressent jamais de telles choses, elle qui est toujours au centre de l'attention.
- Ce n'est pas vrai ! Maman dit que nous sommes là pour faire prospérer le monde et c'est tout.
La fille rit de plus belle.
- C'est ça. Pourtant tu vis dans une superbe demeure, plus grande que toutes les autres, et tu te prélasses dans la soie toute la journée.
- Non, ce n'est pas vrai ! s'écria la petite fille qui commençait à en avoir assez de ses manières. Et puis d'abord je préfère les maisons des habitants, moi, le château me fait peur tellement c'est grand à l'intérieur. Je dois toujours chercher longtemps avant de trouver maman. Et je sors toute la journée, d'abord ! Laisse-moi tranquille ! Je ne t'ai rien fait !
Cette fois-ci, elle ne répondit pas.
Puis la seconde suivante, elle avait disparu en emportant la douleur avec elle.
Puis Priscilla se rappela : Je vis pour apporter de la joie aux autres. Tout le monde a l'air content quand ils me voient, et puis je m'amuse avec tout le monde sans que personne n'ait l'air déçu. Quand quelqu'un est triste, je le rends heureux à nouveau très facilement. Si je suis ici, c'est parce que maman veut me protéger... mais... je me fais du souci pour elle... alors...

Chapitre 9   up

Elle avait décidé de partir sans rien dire à personne. Cela faisait maintenant trois jours qu'elle restait chez les Minishs alors que...
Elle courait à travers la forêt sombre et silencieuse en espérant qu'Exelo allait trouver le mot qu'elle avait laissé sur son bureau disant "Merci pour tout". Les visions étaient revenues et elle avait senti sa mère... qui n'allait pas bien. Sa conscience semblait avoir vacillé comme la flamme d'une bougie sur le point de se noyer dans la cire liquide. Et elle s'était éteinte.
De toute façon, elle voulait courir pour fuir le regard rouge de cette fille qui la terrifiait chaque soir avant qu'elle ne s'endorme. Elle était toujours là, avec son sourire enchanteur et ses cheveux noirs et humides.
Elle courait avec panique et retrouva la porte de lumière qui donnait sur son jardin. Elle avait tellement peur qu'il ne lui soit arrivé quelque chose. Elle savait que sa mère voulait la protéger en l'envoyant dans ce monde, mais elle ne pouvait pas rester sans rien faire alors qu'elle ressentait ce qui semblait se passer. Il fallait absolument qu'elle lui vienne en aide car elle était bien désolée qu'il en soit ainsi, mais rien ne comptait plus que ses parents pour elle.
La porte n'était plus qu'à quelques mètres. Elle était essoufflée mais soulagée d'y arriver.
Elle n'attendit pas pour entrer dans la lumière et se retrouva directement dans ce qui restait de son jardin. Elle aurait voulu hurler d'horreur mais non, rien. Rien que le silence.
Toutes les couleurs s'étaient évaporées. Tous les arbres avaient perdu leurs feuilles et semblaient avoir été calcinés jusqu'au plus profond d'eux-mêmes, noirs et dénudés comme des squelettes prisonniers entre la vie et la mort. Le ciel avait une teinte orangée, brumeuse, à la fois claire et sombre, tellement blafarde. Les murs auparavant recouverts de plantes grimpantes voyaient désormais leurs pierres froides mises à nu, et les tiges sèches n'arboraient plus le moindre floraison, ne serait-ce qu'une malheureuse petite feuille fanée. Mais les roses, elles abondaient sur le sol déserté par l'herbe. Non, pas des roses. Des alraunes. Leurs épaisses tiges hérissées de longues pointes se dressaient un peu partout, ne laissant aucun passage en sécurité, dans un grand buisson de fils meurtriers entremêlés tels des fils de laine sombre et des pelotes d'aiguilles rouillées.
Elle ignora la douleur alors qu'elle courait à travers les fourrés qui lui éraflaient ses pauvres jambes, car la peur la poussait à porter secours à sa mère...
Ses jambes complètement épuisées et couvertes d'égratignures faillirent céder sous elle quand elle fut confrontée au spectacle qui régnait à l'intérieur des couloirs. Tous les sujets de la famille avaient été transformés en statues de pierre au visage qui reflétait la terreur même. Pas un mouvement en vue... que pouvait-elle donc faire pour eux ? Mais elle n'avait pas le temps de se faire du souci. Elle entreprit de courir vers la chambre de ses parents, malgré ses jambes qui lui criaient grâce. Peut-être qu'ils... peut-être que... non, était-il possible que ce soit là l'oeuvre de Vaati ? Mais pourquoi aurait-il fait ça ? Elle n'en savait rien et se fichait pas mal de le savoir. Elle courait et ne pensait à rien d'autre que de courir. Elle trébucha dans les escaliers en s'emmêlant les pieds dans sa robe et tomba le visage contre le sol. Elle n'avait pas la force nécessaire pour se relever mais il le fallait. Il le fallait absolument.
Elle se hissa à la rampe en poussant une plainte de douleur et reprit sa course en s'appuyant contre les murs humides. La fille aux cheveux noirs courait aussi.

* * *

Heureusement que le ranch de Malon n'était pas trop loin de la vallée Gerudo, se dit Mia alors qu'elle arrivait devant la barrière du domaine. Elle était un peu fatiguée par sa course à pied, mais ses soeurs lui avaient appris à avoir de l'endurance.
Elle se retrouva devant la barrière fermée. Elle frappa mais personne ne l'entendait. En fait, il semblait qu'il y avait de l'agitation. Elle entendait Malon et son vieux père qui criaient et les chevaux qui hennissaient. Etrange, se dit Mia, je n'ai jamais entendu de chevaux crier avec une telle expression.
Malon avait l'air vraiment affolée et poussa un cri, de peur ou de douleur, elle n'aurait su le dire. Alors Mia dégaina deux épées courtes qu'elle portait à sa ceinture et tenta de trancher les barreaux de la porte grillagée, mais ils ne cédaient pas. Elle garda donc son calme et crocheta la serrure. C'était un art que les voleuses avaient pour talent secret, bien qu'elles ne l'utilisassent plus vraiment.
La porte du ranch se décida enfin à s'ouvrir et Mia se hâta de courir à l'intérieur. Là, elle vit Malon par terre avec sa jambe en sang, et des chevaux qui couraient à travers l'enclos, complètement hystériques. Quant à son père, il tentait de passer les rênes à une jument qui se débattait avec une terrible sauvagerie.
- Malon ! s'écria Mia avec panique. Que se passe-t-il ?
Malon leva la tête vers elle.
- Ah... Mia, je ne sais pas ce qui s'est passé mais les chevaux sont devenus complètement fous depuis trois jours ! C'est terrible, je ne sais pas quoi faire !
Mia était perplexe face au spectacle qui s'offrait à ses yeux. C'était effrayant. Mais elle n'eut pas le temps de s'adonner à une plus ample réflexion sur le moyen de sauver le ranch, un grand étalon noir venait de surgir devant elle. Elle ne mit pas une seconde à le reconnaître : cette crinière de vent noir, ces yeux profonds, ce symbole sheikah gravé en argent sur son cou...
- Gema ! Qu'est-ce que ?
La monture de Shayalen. Si celle-ci se joignait au groupe, le bâtiment ne serait bientôt plus que décombres de pierre et de bois. Ce cheval avait une rage particulièrement flagrante, mais elle sembla se dissiper un peu quand il croisa le regard de la jeune Gerudo. Il lui sembla entendre le cheval qui lui parlait par la pensée.
- Je veux... voir Shayalen...
Elle était déjà trop paniquée pour être étonnée de ce qui était en train de se passer.
- Si tu me laisses te monter, je t'emmènerai chez elle. D'accord ?
- Tu es une amie de... Shayalen. Je te crois. Je viens avec... toi.
- Une question ! Que se passe-t-il ici ?
- Il y a... une aura sur le pays que les chevaux... redoutent. C'est l'aura de la... Mort.
- N... non !
- Allons-y. Il n'y a pas... de temps...
L'animal se cabra et passa sa tête derrière Mia, qui se retrouva aussitôt sur le dos de la bête. Elle chercha par réflexe, mais il n'y avait pas de rênes sur le cheval de la Sheikah.
- Mais... comment je dois te guider ?
- Pour qui me prends-tu ? Tu dois me dire où je dois... aller.
La jeune fille avait un peu peur de tomber, mais elle n'avait pas le temps de s'attarder sur les détails.
- Malon ! s'écria-t-elle. N'essaye pas de les calmer ! Rentre chez toi et surtout ne les laisse pas... sortir...
Le grand cheval noir se leva sur ses pattes arrière et courut vers la plaine en sautant par-dessus la haute clôture.
La panique de Mia s'atténua un peu. Gema galopait avec une vitesse folle qui lui donnait l'impression de ne faire qu'un avec le vent, mais pourtant elle ne semblait pas menacée de faire une chute.
- Vers le nord ! s'écria Mia en pointant vers le village qui se faisait si petit au loin dans la plaine.

* * *

Shayalen était au chevet de Zelda. Oh déesses, qu'elle était faible. Cela faisait trois jours que son teint avait viré à une pâleur de mort. Ses cheveux étaient en bataille et raidis de fourches. Ses yeux étaient à moitié fermés et somnolents, soulignés de cernes.
- Tiens bon, Zelda, lui chuchota Shayalen. Link doit revenir bientôt, il va arranger tout ça...
Zelda suffoqua. Malgré l'épaisse couverture qui lui recouvrait tout le corps, elle tremblait de froid en permanence. Sa fille était en sécurité... alors tout irait bien...
Elle toussa encore avec force, ce qui alarma son amie.
- Calme-toi ! Du calme, oui, fais attention. C'est bien. Parle-moi si tu en as envie.
- Ah... ah...
Shayalen posa sa main sur son épaule.
- Je vais essayer de te réchauffer avec ma Triforce.
Elle tendit ses bras en croix au-dessus du corps de Zelda et la recouvrit d'un doux voile orangé, qui sembla la réchauffer pendant un moment. Mais elle disparut vite en fumée avec les espoirs restants de Shayalen. Celle-ci restait perplexe. Qu'un sort de la Triforce soit annulé... quelle sorte de maladie avait bien pu la frapper ?
Elle sursauta en entendant un bruit venant du couloir. Elle n'avait pas manqué à l'horrible spectacle qui s'exposait à l'extérieur, comme quoi elle savait que personne dans le château ne pouvait venir jusqu'ici.
Elle se leva et partit ouvrir le verrou de la porte sur laquelle quelqu'un frappait désespérément.
C'était Priscilla.
- P... Priscilla ? Mais qu'est-ce que ?...
Zelda sembla se réveiller en sursaut d'un très long sommeil. Mais elle n'arrivait pas à parler.
- P... P...
La jeune princesse expira et s'évanouit dans une flaque de sang. La peau de ses jambes était éraflée de partout, et un effort considérable l'avait fait saigner encore plus. Elle s'était évanouie d'épuisement.
Shayalen, affolée, la prit tout de suite dans ses bras et la déposa au bout du lit de sa mère. Elle sembla s'affaiblir encore plus. Puis elle courut chercher un matelas dans une armoire, l'étendit par terre et y allongea la petite fille, avant de partir en recherche d'un produit pour la soigner. Elle ne le trouvait pas.
- Zelda ! Où est-ce que tu ranges tes potions déjà ?
Celle-ci ne lui répondit que par un toussotement, avant de s'endormir totalement en laissant tomber sa tête sur son épaule.
Shayalen n'avait pas le choix. Elle attrapa un drap blanc encore propre dans une armoire et le déchira en lambeaux. Sa force lui permettait de faire ça facilement. Elle enroula les lambeaux autour des jambes ensanglantées de la petite fille, et la déposa à côté de sa mère.
Le sommeil lui brouillait les yeux, il devait se faire terriblement tard. Aussi elle jeta un coup d'oeil à l'horloge.
Que se passait-il donc ? Les aiguilles tournaient à toute vitesse en créant un tout petit bruit de crissement. Elles tournaient dans un sens puis dans l'autre. Sans jamais s'arrêter.
La Sheikah commençait à s'angoisser et décida de se concentrer sur le cadran, qui vola en éclats au bout de quelques secondes, comme elle en avait l'intention. Elle n'aimait pas ça.
Elle soupira et décida de retourner tous les tiroirs de la chambre de Zelda. Il fallait qu'elle trouve sa potion rouge pour soigner les blessures de Priscilla, peu importe le temps que cela lui prenait.
Elle se mit donc à retourner toutes les armoires et commodes. Tout était rempli de bouteilles, de fioles, flacons et papiers très mal rangés. Etrange. Zelda avait pourtant un grand sens de l'ordre.

Chapitre 10   up

Mia ne descendit pas de son cheval pour entrer dans le village Cocorico. Elle galopa à travers les allées plongées dans les ténèbres de la nuit, en recherche de la maison de son amie sheikah. Elle n'était venue que très rarement et avait donc du mal à s'y retrouver. Cette allée-là... oui, c'était celle-là, sans aucun doute. La maison de Shayalen. Les lumières étaient allumées, donc Shayalen devait être là.
Elle frappa à la porte, mais comme personne ne répondait, elle décida d'essayer de l'ouvrir. Elle fut étonnée de remarquer que le verrou n'était pas tourné. Alors elle entra dans la maison qui donnait sur la première pièce, le salon éclairé par la cheminée. Elle vit tout d'abord qu'en effet, son amie n'était pas là, puis elle fut frappée de voir à quel point c'était le désordre. D'autant plus que Shayalen n'avait pas beaucoup d'affaires en général, mais alors là, c'était abusé. La jeune fille s'approcha du foyer et observa les alentours en oubliant de refermer la porte. Partout sur le plancher trônaient des bouteilles et des flacons, hébergeant des liquides et des poudres dont les couleurs étaient assombries par la pénombre omniprésente. Les ombres vacillaient avec la lueur tremblante des flammes qui dansaient dans la cheminée. Certaines étaient ouvertes, vidées à moitié ou juste entamées, et tout cela avait été fait très salement. Des gouttes collantes coulaient le long des flacons de verre et certains étaient renversés. Puis quelque chose de brillant attira son attention. Un éclat doré qui venait de l'âtre.
Elle se tourna et vit, suspendue au-dessus du feu, une médaille d'or pur qui tournait très lentement sur elle-même. Elle sentit son coeur battre fort contre sa poitrine pendant une seconde, car elle pensait que cela pouvait être la médaille que sa mère lui avait confiée et à l'égard de laquelle elle avait manqué à ses devoirs de protection. Mais non, celui-là était orné d'un oeil. Elle n'aimait pas cet oeil surmonté d'un demi-cercle qui lui donnait un air hostile et haineux. Et ces fils qui le maintenaient au-dessus des flammes ? De longs fils d'or emmêlés... non... des cheveux...
Elle poussa un cri quand elle entendit la porte se refermer brusquement en faisant trembler le sol. Elle eut tout juste le temps d'apercevoir de profondes marques de griffes qui rayaient la surface du bois, une longue traînée rouge sang et un symbole d'oeil surmonté d'un demi-cercle...
- Qu'est-ce que tu fais là ?
Elle poussa un autre cri et se retournant. Vaati était derrière elle. Elle fit systématiquement un pas en arrière et renversa plusieurs flacons d'un mouvement de pied. Elle respirait par saccades et n'osait prononcer ne serait-ce qu'une seule syllabe devant ce visage inhumain.

Try and kill me

* * *

Cette fois-ci, quand quelqu'un ouvrit la porte à la volée, Shayalen se réveilla en sursaut. C'était Link qui venait d'arriver, avec sur le visage une expression qu'on n'aurait su décrire. Ses cheveux avaient été ébouriffés par le vent ou par une longue et rapide chevauchée, les vêtements en bataille.
Shayalen se releva, navrée de s'être laissée prendre de court par le sommeil en abandonnant du même coup ses recherches.
- Link...
Il ne réussit pas à ouvrir la bouche et son regard se posa sur sa femme endormie.
- Zelda, murmura-t-il.
Il se pencha sur elle et lui déposa un léger baiser sur ses lèvres fermées et violettes de froid, tout en caressant doucement ses cheveux en bataille.
Shayalen trouvait qu'il oubliait un peu sa fille, qui était très gravement blessée. Sa fille...
Priscilla avait disparu.
- Link ! s'écria-t-elle brusquement. Priscilla a disparu !
Il se releva dans la seconde.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Elle était là... je l'avais déposée à côté de Zelda... mais je me suis endormie et...
Link lui attrapa la main, en alerte.
- Viens, on va la chercher !
- Ah !
Il l'entraîna dans une course à travers les couloirs. Ils s'arrêtaient une seconde à chaque croisement avant de continuer à courir, et comme ça pendant dix bonnes minutes. Les deux avaient un cruel point de côté mais ne s'arrêtèrent pas.
Shayalen s'arrêta.
- J'entends quelque chose.
- Comment ?
Il firent silence, l'oreille aux aguets. En effet, une mélopée montait des marches qui se présentaient au bout du couloir.
- C'est sûrement elle ! s'écria Link. Allons la rechercher !
Shayalen ne bougeait pas.
- Sha... qu'est-ce que tu fais ?
Elle ne lui répondit pas. Cette chanson... cette chanson dans une langue inconnue... était-il possible que... ?
- Rien. J'arrive.
Ils se remirent à courir et descendirent les marches quatre à quatre en manquant de s'écrouler dans l'escalier. Ils arrivèrent devant le mur d'un grand couloir, sur lequel était exposée une longue suite de tableaux qui représentaient les ancêtres de la famille royale... ou du moins qui les avaient jadis représentés, car on n'arrivait plus à distinguer le moindre trait de peinture dans les cadres. Les visages étaient recouverts de longs traits noirs, comme de l'eau souillée qui coulait lentement. Ils étaient difformes, l'eau ayant emporté la moitié de l'huile avec elle dans sa lente descente. Des marques de griffes étaient bien visibles sur les toiles...
Link tourna la tête vers la droite, car les tableaux semblaient moins dévastés de ce côté. Le couloir se perdait dans les ténèbres et la voix venait sans aucun doute de là.
- Allons-y, dit-il en refoulant sa peur.
- Oui, dépêchons-nous, répondit la Sheikah.
Ils avancèrent plus doucement vers la droite, et bientôt ils ne purent plus se distinguer l'un de l'autre tant il faisait noir. Shayalen attrapa le bras de Link pour se rassurer, alors qu'une faible lumière commençait à se dessiner dans un autre couloir qui se dessinait à leur gauche. Les murmures se faisaient toujours plus forts, plus nets. Ils entendaient de l'eau qui tombait du plafond.
Ils étaient arrivés à l'angle du couloir, où ils pouvaient finalement décerner le visage de l'autre. Link fit signe à Shayalen, disant qu'ils pouvaient y aller. Ils tournèrent l'angle et virent une petite fille... ce n'était pas celle qu'ils étaient venus chercher.
Elle était devant un portrait et le griffait doucement en chantant une mélodie, morne et triste. Ses doigts griffaient les toiles comme s'ils avaient été en métal...
D'interminables cheveux noirs lui arrivaient à la taille, trempés par l'eau qui tombait du plafond. Tous les tableaux suivants étaient intacts.
Elle semblait les avoir sentis arriver, mais elle ne s'arrêtait pas. Link et Shayalen ne savaient que faire. Aussi l'Hylien s'avança vers elle. Elle lui montra son visage faiblement éclairé et ses yeux rouge sang. Aucun doute, c'était bien le visage de sa fille.

* * *

Mia fuyait son regard. Elle ne voulait pas croiser son regard. Ce fut en tournant la tête qu'elle vit, sur la table, plusieurs objets alignés. Une loupe dotée d'un verre violet décorée de trois triangles rouges, un diadème nacré orné d'une émeraude, et aussi le pendentif orné d'une rose que Vaati lui avait dérobé. Et le médaillon rouge de Shayalen ? Et aussi... une lame courte, noire et effilée qui lui était étrangement familière. Oui... c'était avec cette dague que Shayalen avait jadis combattu sa mère à la vallée Gerudo. C'était avec cette dague qu'elle avait entaillé sa poitrine...
- Je le répète encore une fois. Qu'est-ce que tu fais là ?
Mia perdit son regard sur le plancher.
- J'ai pas mal de questions à te poser aussi... Ils sont à qui, ces cheveux dans la cheminée ?
- Ça, tu n'as pas besoin de le savoir.
- Et Shayalen, où est-elle ? Je te préviens que si tu lui as fait quoi que ce soit, tu me le paieras.
Il la regarda droit dans les yeux.
- Et si je lui avais fait du mal, qu'est-ce que tu ferais ?
- Ça.
Elle dégaina sa dague et se jeta sur lui en les entraînant à terre au milieu des flacons, puis elle plaça sa lame sous sa gorge en maintenant son cou immobile avec sa main droite. Ses longs cheveux s'étaient répandus comme de l'eau tout autour de son visage. Il restait impassible.
- Alors, tu me réponds ? Ou alors tu préfères mourir ? le menaça-t-elle.
Une ombre de sourire se dessina sur ses lèvres.
- Désolé, mais on ne tue pas les morts.
Une expression de stupéfaction se dessina sur le visage de la jeune fille.
- Si tu crois, trembla-t-elle, si tu crois que c'est en me faisant peur que tu vas t'échapper...
Elle parcourut le long de son cou avec la pointe de sa lame.
- Mais je ne te tuerai pas avant d'avoir eu des explications. Et je vais te faire parler, crois-moi.
- Toi, tu parles beaucoup en tout cas. La torture ne marche pas sur les gens comme nous.
- Comme... vous...
Son sang se glaça. Elle n'avait pas senti la présence des quatre autres enfants qui étaient apparus dans la pièce. Une fille aux longs cheveux noirs, un garçon aux cheveux blancs avec de longs cils qui se dessinaient sous ses yeux... leurs yeux rouges montraient bien qu'ils étaient sheikahs. Il y avait une petite fille aux yeux cachés par une frange, à la peau aussi blanche que son interminable chevelure. Et un autre petit garçon, plus jeune que les autres. Il avait les yeux rouges lui aussi et des cheveux vert pâle... ils avaient tous des jambes tellement maigres...
Elle tourna ses yeux écarquillés vers Vaati qui ne se débattait pas.
- Eh bien ? fit-il. Il en manque une on dirait... c'est vrai que c'est la seule qui est toujours bien vivante...
- Qu'est-ce que... ?
- Ecoute-moi, fille de Lena, dit Vaati. Tu ne devrais pas trop te mêler de ce qui ne te regarde pas. Il pourrait t'arriver des ennuis.
- Arrête de parler comme ça ! s'écria-t-elle alors qu'elle éraflait sa gorge sans s'en rendre compte. Je ne sais pas ce que tu cherches, mais je ne te pardonnerai jamais d'avoir fait ça à mes soeurs !
Vaati plissa les yeux.
- Tu voudrais te battre contre moi ?
- Je veux savoir ce que tu fais ! s'exclama-t-elle. Et si jamais tu as fait du mal à Shayalen ou d'autres, je te tuerai de mes mains !
Il plissa encore plus les yeux.
- Tu peux me faire souffrir tant que tu en as envie, ça fait des décennies que je ne ressens plus la douleur. Mais tu ne pourras pas... me tuer.
Il leva doucement son bras et exposa la paume de sa main gauche. Un oeil était dessiné dessus... exactement le même oeil que sur la porte.
- Qu'est-ce...
- Ça, c'est la preuve que tu ne pourras pas me tuer.
Le tonnerre retentit. La pluie recommença à tomber. L'eau coulait avec le même rythme que le sang de la cicatrice ouverte.

Chapitre 11   up

Priscilla pleurait toutes les larmes de son corps dans les bras de Link, sous le triste regard de Shayalen. Zelda dormait toujours. Ils ne disaient rien, ils n'osaient rien dire. Seule la pluie martelait les carreaux de toutes ses forces.
Puis finalement Link se leva.
- On va te préparer un lit, dit-il à Shayalen. Puis on va discuter de tout ça. D'accord ?
Elle hocha la tête.
Ils déplièrent des draps et des couvertures, puis les étendirent sur le sol. Shayalen déposa la petite fille sur l'oreiller de Zelda.
- Est-ce que tu veux que je te prépare un chocolat ? lui demanda-t-elle.
- Non merci, fit-elle faiblement.
- Si tu veux...
Puis elle et Link s'assirent de part et d'autre du lit.
- Alors, dit-il. Tu penses que c'est Vaati qui fait tout ça ?
- Je ne sais pas... je sais juste que...
- Qu'est-ce que tu sais ?
Elle eut un rire très léger.
- Tu te rappelles la première fois qu'on s'est rencontrés ?
- Et comment ! Il faisait nuit, et à chaque fois que je te posais une question tu me remballais.
- Puis à nous deux on a sauvé Zelda. On s'est parlé et la première fois c'était pour me demander mon arme...
- Et là tu m'as répondu qu'elle était fabriquée secrètement par les Sheikahs, et qu'une âme déséquilibrée ne pouvait pas s'en saisir sans être pris de tendances meurtrières graves. Et quand on est rentrés à la fin, tu as dit que tu la cacherais dans le cimetière. Puis on n'en a jamais reparlé.
Elle hocha la tête.
- Oui. Et tout laisse penser que Vaati l'a retrouvée.
- Non...
- Si, hélas. Puis tout est passé si vite.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- J'ai l'impression que Vaati n'est pas seul. J'ai senti une présence dans ma maison il y a peu de temps. Et...
- Et ?
Elle tira le foulard qu'elle avait enroulé autour de son cou, dévoilant la marque de main brûlée. Link s'en inquiéta vivement.
- Qui est-ce qui t'a fait ça ?
- Si je savais. J'ai juste cru voir une silhouette entièrement blanche qui courait dans ma maison. C'est tout ce que je peux te dire...
Link réfléchit un instant.
- Quand est-ce que tu as recueilli Vaati, déjà ?
- Ah... c'était il y a un bout de temps. Je me baladais dans la plaine, un soir, sur mon cheval... puis il a commencé à pleuvoir. Et là, j'ai vu, étendu sur le ventre, dans l'herbe, un enfant à la peau très pâle, aux yeux soulignés de cicatrices, qui était évanoui. D'abord je n'ai pas compris. Puis finalement je l'ai emmené chez moi, et quand il s'est réveillé il m'a montré deux grands yeux rouges. Quant à son passé... il affirme n'en avoir aucun souvenir. Il m'a parfois parlé de très grandes fleurs... et rien d'autre.
- Tu ne sais pas s'il est sheikah ?
- Il ne l'est pas. Son aura n'est pas celle d'un Sheikah.
- Alors... eh ben, on est pas très avancés.
- Demain on va retourner chez moi, on verra si Vaati y est. Et puis...
Elle garda le silence.
- Eh ben, qu'est-ce qu'il y a ?
Elle ne répondit toujours pas.
- On ira lui poser des questions ? demanda Link.
- Il n'y répondra pas... je le crains...
Link était exténué, il avait besoin de sommeil. Aussi lui et Shayalen se mirent en chemise de nuit, et ne mirent pas longtemps à s'endormir totalement.

* * *

Doucement, tout doucement. Elle ouvrit la porte sans faire le moindre bruit. Ses longs cheveux de neige et tout son corps étaient comme entourés d'une aura qui lui donnait un air immatériel. Ses yeux étaient invisibles sous sa frange et ses jambes terriblement minces. Elle tenait une fiole de liquide bleu foncé en main. Elle s'approcha du matelas où dormait la Sheikah, ouvrit la fiole toujours silencieusement, et versa quelques gouttes de la potion sur ses lèvres. Une partie coula le long de ses joues.
Priscilla se retourna dans son sommeil, en la faisant sursauter, si bien qu'elle laissa tomber le flacon qui se brisa sur le coup, en répandant de l'eau bleue partout. Aucune importance, la petite Hylienne avait le sommeil très lourd.
La fille en blanc se leva et fit signe à son ami de rentrer. Alors il plaça ses deux doigts sur le rubis ornant son front, prit dans la seconde une forme de gaz noir, et s'engouffra dans la bouche entrouverte de l'Hylien endormi. La fille en blanc disparut et l'Hylien ouvrit ses yeux qui brillèrent d'un éclat rouge sang durant une seconde.

* * *

Même à travers les songes de son sommeil, elle put entendre les voix de ses parents. Sa mère était donc réveillée. Quelle joie !
Sa joie ne dura pas longtemps. Elle feignait de dormir alors qu'elle se concentrait pour entendre la suite de la conversation.
- Eh bien, Zelda, fit la voix de Link. Toujours pas décidée à me la donner ?
- Je te répète que je ne sais pas de quoi tu parles !
Priscilla s'inquiétait. Son père avait une voix étrangement condescendante, un ton qu'elle ne lui connaissait pas.
Elle entendit un bruit de tissu et sa mère qui suffoqua légèrement.
- Alors tu voudrais me faire croire que tu ne sais pas où est la Force, c'est ça ?
- Mais qu'est-ce qui t'est arrivé, Link ? Je ne te reconnais plus !
Link soupira ouvertement.
- Tu ne me laisses pas le choix, Zelda. Je vais devoir m'en prendre à la princesse...
- Non !
Zelda poussa un cri déchirant alors qu'elle s'évanouissait. Priscilla ouvrit les yeux dans la seconde, horrifiée. Zelda n'était plus qu'une statue de pierre à l'expression remplie d'horreur.
- Papa ! Mais qu'est-ce que tu fais ?!
Il tourna doucement la tête vers elle et lui lança un sourire glacial horriblement familier.
- Eh bien, on dirait que la petite Hylienne se fait du souci ?
- VAATI !
Elle se jeta hors de son lit mais il était trop tard, son père s'évanouissait à son tour, sans connaissance. Une silhouette noire immatérielle sortait par la porte entrouverte.
Depuis sa naissance, Priscilla n'avait jamais éprouvé autant de colère. Depuis le début... depuis le début elle avait voulu comprendre pourquoi il se comportait ainsi... pourquoi il faisait toutes ces choses... mais là c'en était trop. Il avait osé s'en prendre à ses parents si gentils, si doux, qui faisaient tout leur possible pour faire régner la paix sur le monde... elle n'avait plus envie de comprendre, elle allait le lui faire payer.
Elle se dirigea vers le miroir de sa mère et glissa sa main à travers le verre, pour en ressortir la clé dorée sertie d'un saphir. Elle s'en servit pour ouvrir le tiroir de l'armoire d'en face et en sortir le sceptre de Zelda, celui des prêtresses de Nayru, la "lance céleste bleue".
Elle tint le bâton d'or devant elle. Elle était consciente que ce qu'elle faisait était mal mais plus personne n'était là pour la raisonner. Elle se concentra et fit accélérer sa croissance à une vitesse incroyable. Ses cheveux poussèrent pour presque doubler de longueur, sa chemise de nuit remonta jusqu'à dépasser amplement ses genoux, des doigts et ses traits de visage s'affinèrent, aussi elle finit par ressembler à Zelda comme une soeur.
Elle ouvrit la porte de l'armoire, s'habilla d'une robe rose à cape blanche qui amplifiait les pouvoirs magiques puis enfila des chaussons de la même couleur.
Shayalen dormait... et c'était tant mieux. Son coeur possédé de colère lui criait de lui régler son compte à elle seule. Serait-elle de taille à l'affronter ? Peu lui importait. Elle allait le faire payer, un point c'est tout.
Elle tourna la tête vers la porte de la chambre, l'emprunta et courut vers les escaliers qui montaient vers le donjon. Sur les vitres ruisselantes d'eau de pluie, elle vit le symbole sanglant d'un oeil surmonté d'un demi-cercle éclairé par un coup de tonnerre. C'était bien par-là que Vaati était passé.

* * *

Il était à mi-hauteur, lévitant au fond de la pièce au plafond en arcade, toute entourée de colonnes qui donnaient sur une terrasse extérieure. Ses longs cheveux ondulaient tels le vent, accompagnés par le hurlement de la tempête au dehors. Ses cheveux étaient si longs, bien plus longs que la dernière fois qu'elle l'avait vu.
Il l'avait sentie arriver. Il se retourna lentement, lui dévoilant son visage d'adolescent toujours cerné des cicatrices en croix, et le rubis sur son front brillait avec le même éclat que ses yeux rouges de sang.
- Etonnée ? dit-il à la jeune fille qui venait d'apparaître derrière lui, avec une voix changée, plus mature. Les détenteurs des diadèmes sont liés bien plus que par la pensée...
- Je me fiche de ça ! s'écria-t-elle avec furie, non sans s'étonner discrètement de sa voix changée. Je me fiche que tu connaisses plus de choses que moi !
Il lui jeta un regard condescendant. Elle en eut mal au coeur, il était devenu étrangement beau...
- Alors tu es venue pour me combattre ? Voilà une chose qui m'arrange. Défends-toi bien pour la Force qui est en toi. Ta mère m'en a déjà donné une partie...
Elle ressentit un coup dans sa poitrine.
- Qu'est-ce... qu'est-ce que ma mère a à voir avec ça ?!
- Ce n'est pas assez clair ?
Elle ne répondit pas, bouillante de fureur.
- Très bien, continua-t-il. Je vais te le dire.
Il soupira comme il savait si bien le faire.
- Je vais m'emparer de ta Force pour devenir le plus puissant mage de tous les temps... et l'utiliser pour faire disparaître ce monde. Car la Force, elle est dans ton coeur...
Priscilla ne répondit rien, mais l'expression de ses yeux trahissait les pensées qui se bousculaient dans sa tête.
Finalement, elle brandit son sceptre magique.
Vaati sourit. Il leva les bras sans la quitter des yeux et aussitôt, de longs fils s'étendirent depuis ses manches comme s'ils y avaient été cachés. C'était d'interminables fils très minces qui flamboyaient comme des flammes, qui rappelaient des fils d'araignée tant ils étaient fins et volatiles. Priscilla avait peur mais ne le montra pas. Elle lui lança un regard qui montrait bien qu'elle voulait se battre... même si son coeur fragile avait déjà abandonné une partie de la colère qui lui fournissait sa confiance.
- Tu penses vraiment pouvoir me vaincre ? dit Vaati, sans jamais quitter son sourire.
Priscilla hésita.
- Et...
Elle plissa les yeux.
- Et si je le pensais ?

* * *

- Fais ta prière ! s'exclama Vaati en se jetant sur elle, ses fils volant derrière lui.
Il avait l'air vraiment décidé à la tuer. Alors que ses fils lui obéissant comme des serpents volaient vers elle, elle eut tout juste le temps de se protéger avec son sceptre et de l'esquiver du mieux qu'elle pouvait.
- C'est ce qu'on va voir ! répondit-elle juste avant que le choc des deux magies ne se répercute amplement dans toute la pièce.
Vaati grinça des dents et vola au-dessus d'elle, et elle put se bouger juste assez rapidement pour que seule sa joue soit éraflée. Le contact de ces fils était vraiment douloureux.
Elle aurait bien voulu se concentrer pour invoquer un sort puissant, mais elle craignait que Vaati ne la surprenne... c'était difficile de ne pas céder à la peur. D'ailleurs, elle put le voir qui faisait s'entrechoquer ses fils, créant ainsi une multitude d'étincelles violentes et enflammées.
Il s'éleva par-dessus elle et fit tomber la pluie sur elle.
Elle eut juste le temps nécessaire pour créer un champ de force protecteur autour d'elle, mais elle fut blessée quand même.
- Hm, tu as quand même bien résisté, dit-il avec un air amusé, la toisant de haut. Mais tu es blessée... cette fois...
Il brandit une flamme au fond de sa main.
- Tu ne m'échapperas pas ! s'écria-t-il en jetant le sort sur elle. Un sort qu'elle n'eut que peu de mal à éviter, toute légère qu'elle était devenue grâce à ses ailes.
- Bien essayé, murmura-t-elle en brandissant le bâton doré. A mon tour...
Elle récita avec conviction une formule qu'elle connaissait bien, qu'elle n'avait que très rarement utilisée, et avec ça, jamais dans un combat.
- Déesse bleue, murmura-t-elle les yeux clos, prête-moi ta puissance... par la lumière céleste de Nayru ! s'écria-t-elle en créant un cercle de lumière et un immense rayon bleu étincelant, qui descendait à toute vitesse en direction de lui. Il n'avait pas peur et elle n'aimait pas ça.
Il leva tout simplement son bras et s'entoura d'une aura de lumière dorée. Toujours détaché.
Puis le rayon invoqué tomba sur le sol comme une météorite, en détruisant ainsi une partie. Là où il s'était tenu la seconde précédente, il ne restait qu'un tourbillon de fumée.
Elle baissa les yeux. C'était impossible que cela soit déjà terminé...
- C'était un joli coup, fit la voix de Vaati qui sortait des décombres, la faisant sursauter. Mais...
La fumée se dissipa, dévoilant sa silhouette fière, mais un visage éraflé.
- Ne crois-tu pas... qu'il est temps de vraiment commencer le combat ?
Elle l'aurait juré. Il s'amusait en se battant...
Il matérialisa une lance dans sa main, avec un manche d'or et une lame rouge, qui faisait sa taille.
Il jeta sa cape au sol.
- Montre-moi ta force...
Puis il bondit sur elle avec un grand mouvement circulaire vertical, qu'elle contra du mieux qu'elle pouvait. Il avait une grande force, oui, il était très fort malgré qu'il fût si mince, et sa lueur au fond du regard avait pris un ton cruel.
Elle s'affaissa légèrement, mais se ressaisit, elle n'avait pas le droit de perdre ce combat. Si elle perdait, il lui prendrait la force et deviendrait invincible... et elle mourrait... et le pays avec.
Sur un accès de colère, elle le renvoya par sa seule force. Elle l'avait blessé, donc elle pouvait le battre. Alors qu'il se réceptionnait doucement au sol, elle plaça le cristal de la lance céleste sous son visage. Aussitôt, le cristal se métamorphosa pour prendre une forme aiguisée et coupante. Elle n'aimait pas l'idée de faire du mal à quelqu'un, mais elle n'avait pas le choix.
Le dévisageant avec toute la force qu'elle avait dans le coeur, elle attendit son offensive. Il vola vers elle, elle vola vers lui, et ils engagèrent le corps à corps.
A travers ses agressifs coups de lance, elle pouvait sentir une véritable rage, dont elle ne trouvait pas la source. Il semblait bien sûr de ce qu'il voulait, elle le voyait dans son regard, et pour ce qui était de la bataille, il avait indubitablement le dessus. Comment était-il possible qu'il ait une telle rapidité, une telle agilité... avait-il appris à se battre quelque part ?
- Eh bien, lui dit-il d'un ton doucereux en la regardant derrière ses mèches de cheveux blafards. Tu retiens tes coups ?
Elle serra les dents. Que lui répondre ?
Les deux lames s'entrechoquèrent avec un grand bruit métallique et un autre choc magique.
- Si tu ne te bats pas sérieusement, je vais te tuer...
Il eut un sourire en coin et insista sur son coup, la faisant voler à l'autre bout de la pièce. Elle se plaqua comme une araignée au plafond de pierre froide. Puis elle le vit qui courait à nouveau dans sa direction et sautait pour arriver à sa hauteur. Il tenta à nouveau de lui asséner un coup de sa lame et elle put juste se protéger en plaçant la sienne en travers. Mais elle était désormais bloquée contre le mur...
- J'ai tout mon temps, lui dit-il tranquillement alors que son visage était à quelques centimètres du sien. J'aimerais bien voir comment se battent... les princesses.
Il semblait sur le point de repartir en arrière, alors elle lui dit faiblement :
- Vaati... tu crois vraiment qu'il ne reste que cette solution ?
Il la dévisagea.
- Comment ça ? Tu penses que j'ai envie de régler le conflit calmement, comme un noble ?
Elle fronça les yeux pour dissimuler la blessure qu'il venait de lui infliger au coeur.
- Désolé, votre majesté, mais moi je suis un sauvage, j'aime la guerre et j'aime faire couler le sang. Je vivrai ma vie ainsi et pas autrement, tu m'entends ?
Elle ne répondit rien. Elle n'aimait pas qu'il l'appelle comme ça.
Il recula gracieusement à travers les airs, pointant sa lance vers le bas.
- Je mourrai en me battant. Mais je ne pense pas une seconde être vaincu par toi.
Il se tut un instant.
- J'en ai assez de parler. Viens te battre ! Cela fait des années que je n'en ai plus eu l'occasion !
Priscilla eut un nouvel accès de colère et poussa un cri en volant à toute vitesse contre lui. Elle ne le comprenait pas, mais si elle n'avait plus le choix... et allait le blesser suffisamment pour le mettre hors d'état de combattre, puis tout serait fini.
- Ha, enfin...
Son visage se tordit d'un sourire ravi alors qu'il recommençait ses beaux mouvements aériens, et qu'il se blessait sans en paraître incommodé. Priscilla voyait son sang couler de part et d'autre de ses bras et de son visage, et elle n'aimait pas voir ça, elle n'aimait pas la vue du sang, et à plus forte raison quand c'était elle qui le faisait couler. Elle avait peur de faire souffrir Vaati, elle avait mal quand elle lui faisait mal, et c'en était ainsi pour tout le monde... elle n'était pas faite pour se battre, elle n'aimait pas ça... il devait forcément y avoir un moyen d'arrêter ce combat et de faire la paix, mais il ne l'écouterait pas.
Elle sentait qu'elle perdait du terrain sur lui. Il montrait toujours autant d'énergie qu'au début, tandis qu'elle s'affaiblissait rapidement. Elle n'avait pas l'habitude de bouger ainsi, et n'avait pas non plus l'habitude de se déplacer par la voie des airs aussi rapidement. Lui ne semblait pas jouir au maximum de ce combat. Il avait vite perdu son sourire, et en plus, elle sentait qu'il retenait ses coups. Cette pensée lui donnait l'impression que ses actes étaient tous vains. Mais pourquoi... elle devait le battre pour le bien de tout le monde... mais... mais elle persistait à penser qu'il restait un moyen d'y arriver sans combattre.
- J'en ai assez, dit subitement Vaati. Le jeu est terminé.
Il se jeta d'un air décidé devant elle et accéléra le rythme de ses mouvements. Elle ne pouvait se protéger qu'en reculant, et peu à peu elle se retrouva sur la terrasse humide d'eau de pluie.
Il disparut de son champ de vision, puis elle ressentit une vive douleur dans son dos. En se retournant, elle vit qu'il lui avait infligé une grande blessure en travers, mais il avait à nouveau disparu, et cette fois il avait brandi sa lance très haut, lui jetant un regard plein de haine. Elle eut juste le temps de voir défiler les visages de ses amis devant elle, avant que la lame ne tombe... lentement... et qu'elle se retrouve propulsée au sol, vidée de ses forces par la douleur brûlante qui lui lacérait la poitrine...
- Je suis désolée... murmura-t-elle tout bas.
Puis elle ferma les yeux, tandis qu'elle entendait Vaati s'approcher lentement d'elle, toujours debout.
- Fff... c'est vraiment n'importe quoi. Dommage, tu connaissais des sorts puissants...
Il regarda la lance qu'elle avait lâchée.
- Pas la moindre volonté dans ton bras, pas la moindre envie de tuer. Pff, de toute façon...
Il la foudroya du regard.
- Que peut-on attendre d'une princesse ? Une fille qui n'a jamais souffert de sa vie...
Elle lâcha quelques larmes de douleur et de tristesse.
- Bien, il est temps d'en finir, murmura-t-il.
Au creux de sa main apparut un cercle de longues aiguilles de feu, qui s'allongèrent et se placèrent tout autour de la princesse... qui eut tout juste le temps d'apercevoir une ombre lumineuse derrière Vaati... une silhouette blanche qui ondulait comme de l'eau sous le vent...
Puis tout devint noir. Elle put juste sentir l'énergie de lumière qui formait un courant d'elle vers lui, et qu'elle se vidait peu à peu de ses forces... elle n'arrivait pas à raisonner normalement tant elle était épuisée. Complètement vide... tout n'était plus que néant, aucun sentiment, aucune trace d'humanité perdurant dans son âme...
La lumière arrêta de couler subitement. Vaati écarquilla les yeux et fixa le mur devant lui, où une flèche s'était plantée, lui blessant la joue. Une flèche de lumière verte...
Elle ouvrit faiblement l'oeil, et simultanément ils se retournèrent, car il la tenait par le col de sa robe.
- Laisse-la tout de suite ! dit une voix familière.
Cette vive lumière verte... une fille pourvue d'ailes illuminées, avec de longs cheveux roux remontés sur la nuque, arborant un arc entièrement composé de cette lumière, et deux dagues à la taille... cette voix, ce visage... elle put juste discerner que c'était Mia qui était là.
Pour la sauver... cela lui arracha un soupir de soulagement, mais comment se faisait-il... qu'elle se soit transformée en ce qui avait tout l'air d'être... un ange de Farore ? Elle put tout juste voir qu'elle avait une médaille d'or au cou, et sur le front le diadème nacré orné d'une émeraude.
- Vaati, lâche-la ! s'exclama Mia qui bandait son arc avec une flèche de la même lumière.
Il eut un air doucereux.
- Mais certainement.
Et sur ce, il lâcha Priscilla depuis le balcon de la plus haute tour, qui ne lâcha pas un seul cri de détresse tant elle était résignée.
Mais Mia ne se laissa pas désemparer. Sans attendre une seconde, elle fonça vers elle à une vitesse folle et rattrapa sa main, non sans difficulté.
- Mia, murmura Priscilla. Je suis vraiment désolée... je n'ai pas pu nous protéger...
- Ne parle pas, Priscilla, dit Mia d'un ton ferme alors qu'elle la portait sous son bras et remontait vers le balcon malgré la pluie qui tombait à verse. Elle se faisait du souci. Si Vaati la laissait tomber ainsi, c'était qu'il n'avait plus aucun intérêt avec elle... qu'il lui avait pris une quantité suffisante de la Force pour que le monde ne tienne plus debout...
Elle déposa la princesse épuisée contre un mur.
- Reste là, Priscilla. Je vais lui régler son compte.
- Mia... Shayalen ne voudrait pas qu'il meure...
- Et alors ? Tu penses encore à de bons sentiments malgré ce qu'il vient de te faire ?
- Mais il doit y avoir une explication ! se plaignit-elle.
- Priscilla...
Elle fronça les sourcils.
- Tu es vraiment une princesse, toi.
- Mais qu'est-ce que vous avez, tous ?
- Ce n'est rien. Contente-toi de te reposer.
Elle ne dit rien en retour et se contenta de la regarder partir, décidée, résignée, forte, guerrière.
- Vaati, dit Mia au garçon qui se tenait un peu plus loin. Tu veux un vrai combat ? Je suis à toi.
Il sourit.
- C'est intéressant. Combattons, dans ce cas. Ça me convient parfaitement.
Mia eut l'air sévère.
- S'il n'y avait pas eu les traditions gerudos, je t'aurais bien frappé dans le dos. J'ai tellement la rage contre toi que j'en ai des envies vraiment meurtrières.
- Ah, rit Vaati. Tu comptes donc utiliser les pouvoirs de ce médaillon et de ce diadème pour me combattre, c'est ça ?
- Et pourquoi pas ? Ils sont à toi, peut-être ? fit-elle ironiquement, sur un ton qui, apparemment, ne plut pas du tout à Vaati. Son visage était effrayant.
- Meurs.
C'est tout ce qu'il dit alors que sa lance prenait la forme d'une épée enflammée, et qu'il se jetait sur Mia avec une force non retenue, tant que le choc des armes se répercuta à travers tout l'étage. La jeune fille poussa un cri en dégageant son arc de l'emprise de la lance, et ils s'envolèrent d'un bout à l'autre du terrain brillant de pluie sous leurs armes étincelantes.
Mia n'attendit pas une seconde avant d'effectuer des vols par bribes, au cours desquels elle ne cessait de lui envoyer des flèches scintillantes avec une précision mortelle, que Vaati esquivait toujours, mais il y utilisait tout son talent de combat. Il finit par atteindre Mia avec un jet de foudre qui la manqua de peu, atteignant une de ses ailes. Elle se vit contrainte de remettre pied à terre pour un moment, mais loin d'être découragée, elle dégaina ses dagues de lumière et se jeta sur lui avec un véritable cri de guerre.
Priscilla était vraiment impressionnée que Mia se batte avec si peu d'hésitation. Ses mouvements étaient souples tels qu'elle ressemblait à une danseuse, et Vaati aussi, d'ailleurs. Il arrivait à l'un d'eux de pousser un cri de douleur quand il se faisait blesser. Mais il y avait une nette différence entre eux deux, à laquelle même l'attention de Priscilla ne manqua pas. Vaati n'avait pas peur de la douleur, même s'il la ressentait. Une coupure ne le faisait pas reculer, même s'il poussait des cris. Il avait vraiment l'air de danser avec le sang et les coups de lame, et son visage exprimait une certaine excitation que Mia ne semblait pas avoir.

La petite fille n'aurait su dire depuis combien de temps le combat durait tant elle était captivée. En les regardant, elle arrivait presque à comprendre pourquoi Vaati aimait se battre. Le sang de leurs blessures ne la gênait plus car il faisait très sombre, et d'ailleurs elle n'avait plus d'yeux que pour leurs mouvements et les traînées lumineuses rouges ou vertes de leurs épées. Cependant elle continuait à prier pour la victoire de Mia, sur laquelle tenait désormais sa vie.
Mais les mouvements avaient commencé à ralentir leur rythme, ce qui était normal, pensa-t-elle. Leurs longs cheveux ne volaient plus avec la même vitesse, leurs pas de danse étaient moins réguliers. Elle pouvait entendre Vaati souffler, voir son sourire faiblir.
Puis elle sursauta, en le voyant crier alors qu'il utilisait sa main libre pour empoigner une des mains armées de son adversaire et qu'il usait de sa fine épée pour lui entailler le ventre.
Elle se réceptionna quelques mètres plus loin, accablée par cette grave blessure qu'il venait de lui asséner. Priscilla ne put s'empêcher de crier son nom. Mais Mia n'abandonna pas.
Elle releva alors que du sang commençait à couler à flots de sa bouche. Elle se l'essuya rageusement et poussa un grand cri en se jetant de toutes ses forces sur l'autre, qui se retrouva plaqué au sol, le ventre et un de ses bras cloués par les dagues. Ce fut à son tour de cracher du sang. Mia ne savait pas lequel des deux était le plus apte à gagner. Vaati ne pouvait-il plus rien faire ?
Si. Il décrocha sa main avec la seule force de son poignet, ruisselante de sang. Puis il arracha l'autre qui lui avait transpercé la poitrine et jeta les deux dagues au sol, avant de poser son pied dessus.
- Je... ne peux... suffoqua-t-il. Je... ne peux pas... mourir...
Mia se faisait violence pour tenir debout. Elle n'avait plus d'autre arme que son arc et elle ne pouvait l'attaquer d'ici... mais... était-il possible qu'il... ne pourrait vraiment pas mourir ?
- Vaati... tu...
Elle suffoqua à son tour et s'éclaboussa de sang, et tenta désespérément de reprendre son souffle normal et de respirer. Vaati n'en menait pas plus large...
- Je... Sé... Elle compte sur...
Il poussa un cri terrible où la douleur se mêlait à la rage et brandit son arme pour frapper Mia d'un coup décisif, dans une toute dernière tentative... C'est à ce moment que Priscilla sentit ses forces lui revenir... elle courut, elle sauta, elle vola, elle ne savait pas... Mais avant que la lame ensanglantée ne s'abatte sur la nuque de la Gerudo, elle s'était interposée... et avait pris le coup dans son dos de plein fouet.
Elle ne sentit pas la douleur. Elle s'effondra à côté de Mia, épuisée. Puis Vaati s'effondra derrière elle. Aucun d'entre eux n'avait plus la force nécessaire pour effectuer un seul mouvement.
Peut-être... allaient-ils tous mourir ?

Chapitre 12   up

Perdu à tout jamais...- NON !
Les trois visages ensanglantés se tournèrent vers l'entrée de la pièce, d'où Shayalen les toisait, mortifiée. Elle courut vers les trois jeunes affalés sur le sol de pierre froide.
- Pourquoi ?... pourquoi, que s'est-il passé ?
Les trois ne répondirent rien. Avant de dire quoi que ce soit, Shayalen sortit l'ocarina du temps du col de sa robe et joua une mélodie qui les ramena à leur forme initiale d'enfant. Vaati était à moitié mort, étendu de tout son long sur le sol inondé de sang et d'eau de pluie.
- Est-ce que... vous allez m'achever ? C'est le moment...
Les deux filles ne répondirent rien.
- C'est à Shayalen de décider, dit Mia d'un ton ferme mais faible, sans tenter de se relever.
Cette dernière avait le coeur déchiré de désespoir et prenait peine à prononcer le moindre mot.
- La mort est une voie sans retour. Dis-moi d'abord pourquoi tu as fait tout ça. A moi, s'il te plaît...
Il ne répondit pas tout de suite, comme à son habitude, mais cette fois-ci il avait les yeux troubles.
- Shayalen... on n'était pas du même monde... Je crois que je ne méritais pas de vivre avec toi. Je n'ai fait que te causer des problèmes à toi qui étais là uniquement dans de bonnes intentions... je crois... que je n'ai pas le droit de dire que je suis désolé... je crois que je ne mérite pas de mourir...
- Va... ati...
- Et dire que... je t'aimais pourtant, toi qui as tellement pris soin de moi malgré ce que je suis. Et moi... je ne voulais rien entendre car je refusais de penser que les hommes changeraient un jour... qu'il y avait des exceptions... comme Priscilla...
- Tu... je ne comprends pas ce que tu veux dire, dit Priscilla, désolée. Tu ne viens pas de...
- Non...
- Comment ?
Il garda le silence pendant un moment. Il avait l'air de réfléchir à ce qu'il allait dire, les yeux toujours troubles.
- Je n'ai pas vécu mes premières heures à Hyrule... mais je ne saurais me souvenir de ma terre natale...
- Je ne comprends toujours pas ! dit Priscilla. Pourquoi ?
- Je ne suis pas du même monde que toi, Priscilla... dit-il. Là où j'étais, on me maltraitait à cause de mes différences mentales et physiques... Pourtant auparavant j'avais des yeux bleus...
- Comment ? fit Mia.
- Mais quand on pleure... quand on a pleuré toutes ses larmes... quand les larmes ont tari c'est... c'est le sang qui coule à son tour... et vous crée un regard rouge...
Les trois autres étaient sans voix.
- Et on finit par haïr la vie elle-même...
Mia ravala sa tristesse pour lui poser une dernière question.
- Cette fille dont tu semblais parler... qui est-elle ?
Shayalen ne put s'empêcher de porter la main à sa brûlure dans le cou. Vaati ne répondait toujours pas mais ne semblait pas avoir l'intention de répondre. Non, pour la première fois il semblait garder le silence non pas pour se faire attendre mais parce qu'il ne voulait pas répondre.
- Vaati, dit Shayalen. Tu n'es pas obligé de répondre, mais dis-moi seulement ce que tu as ressenti quand tu t'es emparé de mon épée, ou à qui qu'elle appartienne...
- Non Shayalen, elle est à toi... tu l'as héritée de tes parents... et c'est... c'est elle qui me l'a dit. Elle m'a rappelé mon dégoût pour la vie... et...
- Et tu n'as pas su résister à sa poigne maléfique, n'est-ce pas ?
- C'est...
Il frissonna de tristesse.
- C'est mon manque de bonne volonté qui m'a empêché de reprendre goût à la vie malgré tous tes efforts, Shayalen. Je... suis si faible. Je crois... que tu devrais m'abandonner et me laisser souffrir... de mes larmes rouges...
Il frissonna encore, plus fort. Il referma ses yeux d'où coulaient à présent d'épaisses larmes écarlates, qui le faisaient souffrir et pleurer encore plus...
Shayalen le prit doucement dans ses bras et posa sa tête contre son épaule.
- Viens, Vaati. Rentrons ensemble à la maison. Mia, Priscilla... merci.

* * *

Priscilla n'arrivait pas à dormir, bien que la douleur l'ait à peu près quittée grâce aux soins qu'elle avait administrés à eux trois. Mia était rentrée à la vallée car elle voulait vérifier si sa mère, Lena, était rentrée. Elle se retrouvait désormais seule... complètement seule.
Depuis son lit elle observait la fenêtre qui donnait sur la plaine. Un vent étrange semblait s'être abattu dessus, rien à voir avec le vent doux et agréable qu'elle connaissait. Ce vent si était rude et froid, elle pouvait le sentir d'ici. La pluie n'était pas apaisante et fraîche, revigorante comme elle l'avait été jadis. Cette pluie là était violente et frappait les feuilles et le sol comme une grêle cruelle, semblable à une pluie d'aiguilles glacées. Le ciel d'un gris d'acier totalement vide semblait pleurer de rage et de désespoir sur la terre sombre ruisselante d'eau noire, dans une plainte infinie du vent qui hurlait de toutes ses forces à n'en plus finir.
Une goutte d'eau s'écrasa sur sa joue. Elle leva le regard. Oui, il y avait bien de l'eau qui tombait du plafond. Quand elle rabaissa son regard elle se vit observée par quatre paires d'yeux. Des enfants à peine plus âgés qu'elle. Ils l'observaient sans bouger, sans la quitter du regard, comme si au moindre mouvement ils allaient se jeter sur elle. Deux filles, deux garçons. Une fille aux interminables cheveux blancs au regard voilé d'une frange, une autre aux yeux rouges et aux cheveux noirs. Les deux garçons avaient les yeux cramoisis et l'un d'eux arborait une chevelure vert pâle, l'autre blanche... et de longs cils blancs se déployaient sous les yeux de celui-ci. Ils avaient les jambes si maigres.
Il lui semblait entendre le murmure de l'un d'eux qui chuchotait : Je n'aime pas les yeux bleus.
Je n'aime pas les yeux bleus. Moi non plus, répondait un autre. Priscilla n'osait pas bouger et la petite fille aux yeux voilés d'une frange s'approcha doucement d'elle avec une fine dague noire à la main. A son cou pendait un pendentif renvoyant l'image d'un oeil surmonté d'un demi-cercle. Elle s'approchait tout doucement... Priscilla ne savait que faire. Elle ne pouvait pas bouger et la petite fille en blanc lui planta sa lame dans l'oeil. C'était horriblement glacé. La douleur se répercutait dans tout son corps et le sang coulait depuis son orbite aveuglée. Le petit garçon aux longs cils blancs lui arracha une mèche de cheveux avec une force terrifiante. Elle poussa un cri de douleur, mais sa bouche avait été cousue par un fil et une aiguille.

Puis elle se réveilla. Personne dans sa chambre, heureusement... Elle était saine et sauve... intacte. Plus aucune présence, mais une peur continuelle. Elle était seule et elle devait partir. Elle retournerait chez Shayalen, car elle n'avait pas le courage de rester ici.
Elle se leva et se dirigea vers le tiroir tout en bas de l'armoire. Elle y trouva trois cristaux en forme de losange un peu plus grands que sa main, un violet au coeur flamboyant, un vert renfermant une lueur turquoise et un dernier qui déployait des rayons bleus. C'était tellement agréable de voir de chaudes et mystérieuses lumières magiques.
Elle avait l'intention d'utiliser le cristal vert pour invoquer le vent de Farore et se rendre chez Shayalen sans passer sous la pluie. Elle ne savait pas encore très bien s'en servir et ses parents lui avaient parlé d'un certain danger concernant les téléportations. Le feu de Din était dangereux car il fallait savoir contenir la puissance des flammes, et l'amour de Nayru demandait terriblement d'énergie. Enfin, c'était les téléportations sheikahs qui étaient dangereuses d'après Shayalen. Un mauvais contrôle présentait le risque de se perdre dans une chose qu'elle appelait "le vide dimensionnel". Elle n'avait jamais vraiment compris ce que c'était, mais de toute façon elle avait déjà décidé qu'elle s'y rendrait avec le vent de Farore. Elle ne voulait pas se déplacer sous cette pluie.
Alors, comment fallait-il s'y prendre, déjà ? Oui, il fallait placer le cristal devant soi et le laisser léviter. Et s'il tombait et qu'il se cassait ? Non, ces cristaux étaient, malgré les apparences, plus rudes que le diamant.
Elle prit le cristal vert en main et le déposa devant elle, où il resta en suspension à mi-hauteur en tournant lentement sur lui-même. Son père qui savait l'utiliser très facilement n'avait même plus besoin du cristal pour l'invoquer mais avait précisé qu'une incantation était nécessaire, sans qu'elle ne soit rigoureusement imposée.
- S'il te plaît, Farore, dit Priscilla en fermant les yeux, transporte-moi sur ton vent d'espoir.
Un cercle de lumière verte se déploya sous elle mais disparut en n'ayant réussi qu'à faire voleter sa robe.
- Farore, répéta-t-elle avec plus d'insistance. J'invoque ton vent d'espoir, transporte-moi.
Cette fois-ci, un souffle de vent vert feuille se déploya autour d'elle, et bientôt tout ne fut plus qu'un tourbillon de lumière et de couleurs fades qui tournaient autour d'elle à toute vitesse.
Puis le vent tomba d'autour d'elle, lui dévoilant les environs du salon de Shayalen. Celle-ci était assise dans son fauteuil, Vaati sur ses genoux. Elle lui essuyait ses yeux avec un mouchoir en tissu tout tâché de sang. Quand elle la vit, elle leva la tête.
- Priscilla. Qu'est-ce que tu fais ?
- Je ne voulais pas rester toute seule chez moi, répondit-elle sur un ton un peu coupable. J'ai eu peur...
- Je vois. Tu peux rester si tu veux.
- Merci beaucoup. Est-ce que je peux monter ? Je suis si fatiguée...
- Fais donc. Nous n'allons pas tarder nous non plus.
Elle fit un signe de la tête et emprunta les escaliers humides et grinçants. Elle aboutit dans la chambre si bien rangée et si inhospitalière par rapport à d'habitude. Elle avait l'intention de se préparer un matelas et de s'installer, mais en chemin vers la penderie elle trébucha sur une planche que l'humidité devait avoir levée. Mais non, si elle regardait bien elle voyait qu'il n'y avait pas de clous par-là. Elle vit même un papier parcheminé qui en ressortait. Etrange. Aussi elle se pencha pour regarder et y trouva un cahier à la couverture toute noire, qu'elle ramassa.

Chapitre 13   up

Priscilla ouvrit le cahier, n'en pouvant plus de curiosité. Cette écriture n'était pas celle de Shayalen, il y avait donc toutes les chances pour que ce soit celle de Vaati. Tout était divisé en textes et paragraphes de taille très variée et l'écriture très griffonnée, chacun noté d'une date. Cela ressemblait en tous points à un journal. Elle hésita, car un journal intime n'est pas censé être lu par la première personne venue. Elle le feuilleta donc, furtivement, et au bout d'un moment elle aperçut de larges tâches rouge sombre qui s'étendaient sur le papier jauni. Elle eut un haut-le-coeur. Etait-il possible que ce soit là ses larmes ?
Elle pensait que le moment et le lieu étaient mal choisis pour lire des pages tâchées de sang. La nuit était encore noire et le vent sifflait comme s'il eut voulu entrer, menaçant. Mais elle ne pouvait se résigner à l'emporter hors de la pièce. Aussi elle s'assit sur le lit et commença sa lecture.

4ème, 3 Tomoé.
Priscilla savait que ce mois faisait partie d'un calendrier ancien peu pratique qui divisait l'année en quatre mois tous divisés en trois parties de trente jours. Tomoé était le printemps, le mois des fleurs. Sayuna, l'été, le mois du feu et du tonnerre. Séphi, l'automne, était le mois du vent, et Lydwan l'hiver, le mois des neiges. Elle continua sa lecture après cette réflexion.

4ème, 3 Tomoé.
Il faut bien finir par écrire quelque part, car on ne peut garder la douleur à l'intérieur de soi. Des jours il a fallu chercher pour trouver ce cahier et cette plume.
Aujourd'hui nous sommes en un jour ensoleillé. Et le soleil fait un très mauvais effet sur ma peau si pâle. Je me sens encore plus transparent. Et pourtant ça attire encore plus le regard des gens. Décidément, ils se prennent pour des nobles alors que personne ne leur a appris les bonnes manières. Même moi qui considère ma propre vie comme une moins que rien je sais que c'est malpoli de fixer les gens, mais après tout je n'attends pas grand-chose de gens comme eux. Je donnerais beaucoup pour me trouver un endroit où je pourrais être tout seul mais ils sont partout ! J'aimerais bien qu'il y en ait qui meurent encore plus que maintenant !
Enfin, comme je viens de le dire, je n'attends rien de ces gens. Je suis si réticent à les qualifier de personnes. Je les hais. Pourquoi ? Parce qu'ils me haïssent et me font la vie dure. Comme si je n'avais pas la vie assez dure !
Je ne sais pas moi-même d'où je viens. Peut-être qu'après tout je suis ce dont ils me qualifient : un démon. Oui, j'aimerais bien être un démon pour les maudire et les faire souffrir.

7ème, 3 Tomoé.
Tiens, il pleut aujourd'hui. Le vent n'est pas chaud, enfin, les regards des passants étaient bien plus froids. Maintenant qu'ils sont rentrés chez eux je peux au moins être tranquille. Sous cette planche de bois l'eau coule un peu. Mes vêtements vont être trempés et la nuit va encore être pénible.

Priscilla aurait volontiers tout lu mais il n'y avait pas le temps. Elle sauta au mois suivant.

5ème, 1 Sayuna.
Quand j'écrivais hier j'ai vu un chat de rue. Il est tout noir et tout maigre. On dirait qu'il m'aime bien, on est de la même famille... ceux qu'on considère comme des démons. Il a le poil tout rêche et son échine est tellement osseuse qu'il me fait presque mal quand il se glisse contre moi. Il n'est pas très beau et moi non plus d'ailleurs. Il m'arrive de voir mon reflet dans l'eau, seulement de temps en temps. J'ai de longs cheveux aussi blancs que mon teint. Je suis vraiment trop maigre... quand on me voit on doit se demander comment je fais pour tenir sur de pareilles baguettes. Par contre j'aime bien mes yeux. Ils sont grands et bleus, un bleu rare et profond comme une nuit d'été. Le chat lui aussi a de grands yeux verts, avec la pupille plus ou moins grande selon la lumière dans lesquels elle s'engouffre. On pourrait devenir de bons amis, qui sait. On pourrait survivre ensemble.

8ème, 1 Sayuna.
Je n'ai pas trouvé de nom pour mon chat. Je dis "mon" je ne sais pas pourquoi. C'est "mon" ami. Il attrape une ou deux souris de temps en temps et il est assez faible. Peut-être que grâce à ma magie je vais pouvoir soulager ses souffrances. Oui, je sais faire de la magie. Parce qu'aussi loin que je me souvienne j'ai toujours eu un diadème doré serti d'un superbe rubis sur le front sans que je ne sache d'où il vienne. Il me permet de faire des magies diverses, dont celle qui permet d'apaiser sa faim. Heureusement, car je n'aurais su supporter la douleur et me nourrir exclusivement du sang pur des personnes tuées par mes soins, lorsque j'en ai assez.
Je cache mon diadème car si quelqu'un le trouvait, il me le volerait aussitôt. Puis on m'accuserait de sorcellerie et on me tuerait, après m'avoir fait souffrir pendant des heures.
Je ne sais pas d'où vient ce diadème, et je ne sais pas d'où je viens moi non plus. Je n'ai que des souvenirs flous, très flous. Je pense me rappeler d'immenses fleurs multicolores et d'une grande forêt, éclairée d'un soleil doux et vert. Mais ce n'est sûrement qu'un rêve... ici il n'y a que si peu de fleurs, elles s'éteignent toutes sous les corps qui tombent. Devrais-je me sentir coupable de ressentir une telle joie quand je vois les corps ensanglantés tomber ? Je suis désolé. Je suis loin d'être une personne sensible et attentionnée. Je refuse de donner aux autres ce que je n'ai jamais pu recevoir. Est-ce que c'est mal ? Il y a une petite voix au fond de ma tête qui me hurle que je ne suis qu'un bon à rien incapable de ressentir quoi que ce soit. Qu'elle se taise, elle me donne mal à la tête.

11ème, 1 Sayuna.
Il y a eu un orage et une petite pluie tiède, un vent chaud. L'eau tombe sur mon visage et y coule comme des larmes. Des larmes... oui, j'en ai pleuré tant et tant, des larmes. J'ai longtemps pleuré de douleur, de cette solitude et de ce sentiment de rejet. J'aimerais bien partir mais... où ? Je ne sais pas me décider. J'ai peur de trouver encore pire qu'ici... Si quelqu'un pouvait me montrer le chemin vers un beau pays.
J'ai bientôt perdu le sens du mot vie. Ça ne me dérange pas trop de mourir mais rien qu'à l'idée de servir de divertissement à ces je-n'écrirai-pas-quoi-par-refus-de-salir-mon-journal, j'en ai le sang qui bouillonne.

15ème, 1Sayuna.
On m'a pris mon chat. Ce matin des hommes en noir sont venus et m'ont pris mon seul ami en assurant que c'était un disciple du diable ou je ne sais quoi...
Je crois que je vais mourir de rage et de tristesse. Ce sont eux, les seuls démons ! Ils ont pris mon pauvre chat qui ne leur a jamais fait de mal. Pourquoi ? Que vont-ils donc lui faire ? Mais que vont-ils donc lui faire ?J'espère sincèrement que mon pauvre chat va les griffer à sang.

19ème, 1 Sayuna.
Ma rancoeur est loin d'être évaporée. Si je pouvais je brûlerais cette ville entière et eux avec. Et je pourrais ! Mais entre-temps on m'aura fait monter sur je ne sais quel instrument de torture, ces choses qu'ils sont si doués à créer. Je vais devoir m'isoler sérieusement sinon des flammes vont se manifester au bout de mes doigts et on va venir me chercher. Ah, quelle joie de voir les cadavres tomber !

22ème, 1 Sayuna.
Ça fait un moment que je ne t'ai plus écrit mon journal. C'est parce que, alors que je me promenais dans un coin de verdure devant un moulin, l'un des seuls qui restent, je suis tombé sur une fille qui me ressemble étrangement. Je ne l'ai pas approchée mais je compte aller lui parler demain. Elle est assez inquiétante à première vue : elle a la peau presque plus blanche que la mienne et des cheveux encore plus longs et blancs, plus lisses encore. Je n'ai pas vu ses yeux car elle a une frange mais je crois qu'elle m'a remarqué. J'irai la voir demain.

23ème, 1 Sayuna.
Elle s'appelle Séphie, comme le mois du vent, l'automne. Dès que je me suis approché d'elle, j'ai senti que c'était une sorcière. Elle a l'air aussi renfermé que moi et donc j'avais peur qu'elle ne m'ignore, mais elle ne m'a pas ignoré. Ça m'a fait très bizarre.
Elle m'a dit qu'elle s'était baptisée Séphie elle-même car elle aimait beaucoup le vent et l'automne. Elle m'a dit qu'elle travaillait dans ce jardin ce jour-là. On s'est trouvé beaucoup de points communs. Elle aussi est rejetée des autres et fixée en permanence par ceux qui la voient. Alors je lui ai dit que je retournerais la voir demain.

24ème, 1 Sayuna.
Séphie est vraiment une puissante et intelligente magicienne. Aujourd'hui elle m'a appris à écrire sans encre avec le bout de son doigt, quand je lui ai dit que j'écrivais. Ça va m'être utile, ça m'évitera de chercher pendant des jours pour trouver de quoi écrire. Elle est gentille alors je suis gentil moi aussi. La pauvre travaille pour son père qui la traite en esclave parce qu'il ne supporte pas qu'elle ait une telle apparence. Elle m'en a raconté, des horreurs qui lui sont arrivées. Elle m'a même dit que son propre père avait dénoncé sa mère quand il avait appris qu'elle était une sorcière, puis qu'elle a été torturée à mort et jetée. Pauvre Séphie, il faut bien que quelqu'un l'aide.

Priscilla ne savait que dire. Elle était très heureuse pour lui, mais fut subitement ramenée à la réalité. Ces traces de sang ne pouvaient être des marques heureuses. Elle allait se relancer dans sa lecture mais elle fut interrompue par une voix venant de derrière elle.
- Qu'est-ce que tu fais ?
Elle sursauta et vit horrifiée que Vaati la regardait depuis un temps qu'elle n'aurait su dire, les bras croisés.
- Vaati, je...
- ...
- Je suis désolée, s'exclama-t-elle en refermant le cahier avec un claquement.
Il attendit un peu avant de répondre.
-... c'est pas grave. J'aurais dû être plus vigilant.
- Mais...
- Dis donc, elle a l'air de t'intéresser, ma biographie.
- Mais... ce n'est pas...
- Quoi, tu n'y crois pas, c'est ça ?
Elle ne répondit rien.
- Tu peux dormir en paix, Shayalen dort.
- Que... comment ?
- Ne t'inquiète pas, je ne lui ai pas fait de mal. Elle dort paisiblement et oublie le présent... Est-ce que tu veux dormir toi aussi ?
Elle ne voyait pas comment elle pourrait dormir après avoir lu tout ça.
Il eut un faible sourire et dessina un symbole sur le front de la petite fille. Son doigt était sec et froid.
- Fais de beaux rêves, lui dit-il avec un peu d'ironie, lui sembla-t-il. Le décor se mit à tourner autour d'elle alors que tout n'était désormais plus qu'un tourbillon de couleurs sombres. Elle ferma les yeux et se retrouva loin dans un rêve.

Chapitre 14   up

Démons assassinsLes couleurs floues se dissipèrent et elle put finalement distinguer les environs. Il faisait nuit dans la rue d'une ville. Il n'y avait aucune fleur en vue, ni aucune verdure d'ailleurs. Les fenêtres des maisons brillaient d'une lueur pâle. Elle ne reconnaissait pas cet endroit. C'était si triste, ce silence. Et... cette odeur de... cette odeur de mort...
Elle se sentait mal. Elle ne savait pas où elle devait aller.
- Regarde !
Une petite voix de petite fille à peine plus âgée qu'elle. Une étrange joie en émanait. Elle venait de devant, aussi elle se dépêcha d'avancer.
Dans la pénombre on distinguait deux formes blanches. Oui, une avec une robe blanche et une autre avec une robe noire. De longs cheveux et des visages d'une pâleur terrible. Plus elle avançait et plus elle était horrifiée, par leurs corps presque décharnés tant ils étaient minces.
La silhouette en robe blanche avait les yeux cachés par une frange et se tenait debout sur une barrière de bois, en équilibre sur un pied.
- Essaye ! dit-elle à l'enfant en robe noire.
- D'accord, dit la voix familière de Vaati.
Il se mit gracieusement sur un pied, déploya ses bras et la rejoignit en sautant légèrement. Leurs cheveux volaient tels des fils de brume.
Séphie soupira, appréciant le vent.
- Le vent amène toujours la mort par ici. Il amène tous les défunts de la plaine qui rejoignent leurs compagnons dans les tombes dans le cimetière...
Vaati tourna la tête vers elle.
- Tu aimes le vent de l'automne ? C'est pour ça que tu t'appelles Séphie, après tout.
- Oui... en ces temps de guerre le vent est si reposant. Il amène la magie obscure qui apaise nos souffrances...
La guerre, pensa Priscilla. C'est cette chose... cette chose qu'elle n'avait jamais connue. Et pourtant ils en parlaient devant elle en ce moment même. Où se trouvait-elle donc ?
- Dis, Séphie. Si tu veux on peut créer un autre diadème pour toi. En étudiant bien le mien... ça nous changera un peu de travailler pour ton père.
La petite fille frissonna.
- Si jamais il nous voit, il appellera les gardes... et...
- Oui, nous allons mourir après de longues heures de torture. Je le sais bien, mais...
- Je sais ce que tu ressens Vaati. Tu veux continuer à créer des choses qui rappelleront que tu as existé. Ainsi tu vivras éternellement comme une ombre au fond du coeur des gens, et jusque dans l'au-delà. Tu viendras travailler avec moi et le soir nous continuerons nos projets avec les autres. Nous continuerons ensemble, d'accord ?
- Oui.
- Aucun de nous deux ne mourra sans l'autre avant d'avoir tenu nos promesses, d'accord ?
- D'accord.
- C'est parfait.
Aussitôt, sans prévenir, elle empoigna la main de Vaati, sortit une lame noire horriblement effilée et lui dessina quelque chose dans la paume de sa main.
Du sang coulait presque à flots de ses phalanges fines et blanches, mais aucun signe de douleur ne se déclarait sur son visage impassible.
Priscilla en aurait oublié sa présence. Elle n'osait pas plus s'approcher d'eux.
La petite fille grava quelque chose dans sa main elle aussi, puis Vaati lui demanda :
- Ce signe...
- L'oeil est le symbole de l'ombre et de la vérité. Le demi-cercle, c'est le symbole du cycle de la vie qui a été tranché. Désormais on ne pourra pas mourir... à moins d'avoir terminé ce qu'on a juré de faire.
Elle lui prit sa main ensanglantée et la serra dans la sienne. Un éclair rouge se déploya tout autour et de la fumée s'en éleva. Vaati fronça un peu les sourcils puis lâcha sa main. Le symbole avait cessé de saigner.
Priscilla remarqua tout de suite quelque chose à la lumière de l'éclair rouge. Vaati n'avait pas de cicatrices sous les yeux.
Celui-ci descendit de la barrière en sautant.
- On devrait peut-être rentrer, non ? Il commence à faire froid. Je suppose que les... euh... enfin, qu'ils dorment, quoi.
- Pff ! Mon père se fiche pas mal que je soie là ou non, tant que je garde ma frange au-dessus de mes yeux.
- Tu ne veux pas me les montrer juste une fois ?
- Désolée.
Elle sauta à son tour et les deux se dirigèrent vers le fond de la rue et tournèrent à l'angle de gauche. Priscilla les suivit, rassurée que personne ne puisse la voir dans ce rêve. Quelques personnes semblaient encore discuter dehors et tournèrent le regard vers eux deux quand ils passèrent devant.
Ils n'étaient qu'ombres translucides, sans consistance... elle se demanda s'ils étaient représentés ainsi parce que Vaati ne pouvait pas se souvenir de leur visage.
Ils arrivèrent finalement devant une grande, très grande maison, qui se tenait un peu décalée de la façade d'un moulin aux ailes complètement immobiles, noires au milieu du ciel. A côté, un étroit chemin vers lequel le vent soufflait. Devant, une maison aux fenêtres remplies de ténèbres, aux châssis étouffés de toiles d'araignée, aux verres brisés.
Et encore deux autres enfants.
D'ailleurs, Séphie s'arrêta devant l'un d'eux et Priscilla en profita pour les regarder de plus près.
Un jeune garçon aux cheveux blancs un peu plus âgé qu'elle. Ses yeux rouge sang de Sheikah étaient soulignés de très longs cils, ses oreilles très longues et pointues, ses sourcils plutôt épais lui donnaient un air sévère.
Une fille du même âge à l'interminable chevelure de jais, aux yeux du même rouge, mais emplis d'une lueur cruelle qui lui faisait froid dans le dos. Elle avait les bras croisés et mettait tout le poids de son corps svelte sur une seule jambe. Elle souriait, d'un sourire froid et sans joie, mais satisfait d'une certaine façon.
- Hé, Séphie, dit la fille. Tu l'as terminée ?
- Oui, répondit-elle avec un anormal manque d'expression. Avec ça tu pourras tuer tant que tu en auras envie.
La fille aux cheveux noirs eut un sourire terrifiant de sadisme, et prit délicatement la lame noire que Séphie lui tendait. Le garçon aux longs cils blancs tourna la tête vers elle.
- Ma grande soeur me tuerait si elle apprenait que j'ai participé à la confection d'une arme pareille.
- Y a pas de raison pour qu'elle l'apprenne, Cinryl, répliqua-t-elle en faisant tourner la lame entre ses doigts. Cette chienne continue de servir les royaux. Elle fait honte au sang de notre tribu, ajouta-t-elle en testant le tranchant de la lame sur son doigt.
- T'es trop dure, Nashka, répondit Vaati. C'est sa soeur, quand même.
- Elle a raison, dit Cinryl. Ma soeur est bien trop sentimentale. Dommage, elle était considérée comme un grand sage chez nous.
Vaati ne répondit rien. Puis il prit la parole à nouveau.
- On devrait rentrer, vous ne croyez pas ?
- Oui...
Nashka eut un sourire horrible.
- Ce salaud n'aura pas le privilège de mourir dans son sommeil ! J'en peux plus d'attendre de faire couler son sang. Ha ha ha !
- Ouais, fit Cinryl alors qu'il ouvrait la porte et que Priscilla rentrait avec eux. Débrouille-toi pour que le vieux ne la trouve pas, sinon il irait la vendre au marché comme le monocle, l'autre jour !
Séphie refermait la porte. Puis elle se tourna vers les autres visages faiblement éclairés par les cierges.
- Je ne crois pas qu'il oserait recommencer, dit-elle très bas, avec une voix horriblement douce. Je crois que les visions que je lui ai imposées pendant la nuit lui ont donné des envies suicidaires.
Nashka éclata de rire.
- Ha ! Ce nul ? Fais-moi rire, il oserait même pas aller chercher le couteau dans sa chère cuisine.
Vaati fronça les sourcils.
- Que ça lui apprenne à traiter Séphie de la sorte. Je n'arrive pas à croire qu'il ait pu lui faire des trucs aussi répugnants après avoir tué sa mère...
- Parlez moins fort, s'il vous plaît, dit une petite voix qui venait de derrière.
Priscilla se retourna et vit un petit garçon, à l'air très innocent, à côté des deux Sheikahs aux expressions assassines. Ses yeux étaient aussi écarlates. Il arborait des cheveux vert pâle et une longue mèche arquée lui tombait sur le côté du visage. Il parut évident à la princesse que ce n'était pas lui qui avait parlé mais la petite boule de lumière dorée qui lévitait un petit peu au-dessus de lui. Dora.
- Céladon, pourquoi tu ne dors pas encore ? dit Nashka avec une ironie très claire. Même les petits anges déchus kokiris ne doivent pas se coucher trop tard.
- Tais-toi, dit Vaati. Il se demandait pendant tout ce temps ce que tu pouvais bien être en train de faire avec Cinryl.
Elle émit un son dédaigneux.
- Je fais ce que je veux, et si tu essayes de m'en empêcher, je te tue, compris, Vaati le Minish ?
- La ferme avec tes idées sur mes origines. C'est pas parce que je ne me bats jamais que je ne peux pas t'égorger, ma pauvre.
- Toujours autant de monstruosités, avec le même visage impassible ! s'écria une voix de jeune fille. Arrêtez un peu de vous chamailler, vous me faites honte.
Ils tournèrent tous la tête vers leur droite, et Priscilla les imita avant de pousser un cri de surprise qu'elle seule put entendre.
Il n'y avait qu'une seule personne à qui ces longs cheveux roux presque rouges, ces yeux doux et agressifs à la fois, cette peau mate pouvaient appartenir. Devant ses yeux se tenait une jeune Lena. Comment était-ce possible ?
C'était étrange de voir Lena sans ses parures d'argent et vêtue cette fois-ci de guenilles blanches. Cependant sa présence imposait toujours autant de calme et de respect.
- Ferme-la, Lena, dit Nashka avec mauvaise humeur. Je n'ai aucune leçon à recevoir d'une Gerudo.
- Ah oui ? Tu veux te battre ? répondit-elle alors que ses yeux d'or étincelaient sous ses fins sourcils froncés.
- Je te prends quand tu veux, répliqua-t-elle.
- Parfait. Maintenant on va se coucher et on arrête de gueuler, sinon les fidèles servantes de notre cher maître vont se ramener et ça va compliquer les choses.
Cinryl chuchota très distinctement :
- Qui a parlé de maître ? Moi et Nashka on est venus pour boire du sang.
Priscilla faillit éclater en pleurs, alors qu'elle les suivait jusque dans leur chambre à travers les escaliers qui grinçaient sous les pas, sauf sous les siens.
Dormaient-ils tous dans la même chambre ? Une chambre pareille, c'était impossible. Tout était poussiéreux, le lit avait des draps déchirés et des matelas gris étaient éparpillés un peu partout avec des oreillers aux taies effilochées. Il n'y avait pas le moindre jouet d'enfant, pas une peluche ni une poupée.
- Je me demande ce que le maître a dit du désordre après notre bataille de polochons hier, dit Céladon.
- T'es trop débile, fit Nashka. Et arrête de l'appeler "maître", tu me fous sur les nerfs. Viens, Cinryl.
Séphie respira.
- Avant de commencer vos petits jeux, vous pourriez nous aider à remettre les matelas à l'endroit.
- D'accord, d'accord.
Priscilla aurait bien voulu les aider à ranger cette malheureuse pièce, mais elle passait à travers tous les meubles qu'elle touchait. Elle était même persuadée qu'un petit effort de sa part lui permettrait de passer à travers le sol. Alors elle se contenta de les regarder.
- Hé, Séphie ! dit la voix fluette de Céladon qui brandissait une feuille de papier. Regarde, j'ai fait ça pour toi.
Il lui tendit la feuille, que Séphie observa en souriant.
- Comme c'est beau. Ce symbole... c'est Farore que tu m'as dessiné ?
- Oui ! dit-il avec bonne humeur. Ce n'était pas facile de trouver du vert, mais j'ai pu me débrouiller avec des feuilles. J'aime beaucoup ce dessin, alors je te le donne !
- Merci, Céladon, c'est gentil. Je vais le garder très précieusement.
- Les gens disent qu'on n'a pas le droit de dessiner les dieux, dit le petit garçon d'un air songeur. Pourquoi ?
- Je ne sais pas, avoua Séphie. Mais tu ne voudrais pas suivre leurs ordres, non ? C'est mieux de les provoquer, tu ne crois pas ?
Ils se sourirent l'un à l'autre et tournèrent la tête vers la Gerudo qui sortit une médaille étincelante d'or de son col. Priscilla s'avança un peu vers elle et y discerna le dessin d'une rose qui semblait renvoyer l'image du symbole de la déesse, Farore...
- Demain, je retourne à la vallée, dit-elle aux autres. Vous me laisserez l'emmener, hein ? Après tout, j'ai participé à toutes vos créations.
- Oui, dit doucement Vaati. Moi je garderai la médaille à l'oeil noir. Et les diadèmes ? Quand est-ce qu'on les fait ? Je suppose que Cinryl aimerait garder le médaillon rouge.
Séphie se retourna et se baissa sur le plancher. Elle en souleva une latte branlante puis en sortit deux diadèmes étincelants. Priscilla en eut un mal de coeur qui dépassait tous ceux qu'elle aurait pu espérer ne pas avoir. C'était deux des trois diadèmes qu'elle avait dans sa propre chambre. Comment avaient-ils bien pu se retrouver là ?
- On a bien travaillé, dit Séphie. On aura trois diadèmes, trois médailles, une épée et un monocle.
- Oui, n'empêche que le maî... euh, l'homme l'a vendu, dit timidement Céladon.
Lena tourna la tête et eut un sourire narquois, alors qu'elle sortait une loupe violette de sa poche.
- Waouh ! Comment l'as-tu récupéré ? s'exclama le petit Kokiri.
- N'oubliez pas que je suis Gerudo, dit-elle en la balançant d'un côté à l'autre et jetant un coup d'oeil à travers le verre. C'est facile pour moi de voler des choses avec tout ce qui se passe dehors en ce moment.
- Au moins quelque chose que je ne te reprocherai pas, fit Nashka.
- Je me fiche pas mal de ton avis, sale Sheikah, dit méchamment la Gerudo.
- Taisez-vous, à la fin ! s'écria Séphie. Si mon père se réveille et qu'il arrive, c'est moi qui prendrai tout à cause de vous !
Elles se turent toutes les deux et s'excusèrent. Puis Vaati bâilla.
- Je vais me coucher.
Il s'allongea tout habillé sur les draps grisâtres du grand lit et ferma les yeux. Séphie sourit en le regardant et s'assit à côté de lui.
- Hé, Vaati.
Il répondit d'un grognement qui fit sourire Priscilla.
- Je peux venir à côté de toi ?
- Hm...
- Merci.
Elle se coucha tout à côté de lui et s'endormit complètement, en tenant un morceau de sa manche dans sa petite main. Elle était vraiment attendrissante.
Lena prit Céladon sous son bras et le déposa sur un matelas au sol. La petite fée se déposa sur lui.
- Mon pauvre, dit-elle tristement. Pourquoi as-tu quitté la forêt ?
- J'ai été banni. Parce que j'ai tué.
Elle soupira.
- Je suis désolée de ne pouvoir rien faire pour toi. Pourquoi as-tu tué ?
- Ne sois pas désolée... j'ai toujours eu ma fée avec moi. Elle m'a toujours aidé mais elle est faible et a un peu de mal à parler hors de la forêt. Elle n'est pas encore habituée à l'air extérieur, surtout de nos jours...
Il baissa les yeux.
- J'avais un petit oiseau qui était mon ami. Il y avait des Kokiris qui se moquaient de moi alors je les ai menacés, que s'ils tuaient mon oiseau, je les tuerais. Ils ont ri et ont trouvé amusant d'abattre mon oiseau alors que je les avais prévenus. Alors j'ai tenu ma promesse, c'est tout. Mais ils étaient persuadés que la vie d'un Kokiri valait plus que celle d'un vulgaire oiseau.
Lena ne répondit rien, puis dit:
- Comment s'appelle ta fée ?
- Elle n'a pas de nom. A quoi cela aurait-il servi, de toute façon ?
Priscilla se tourna vers les deux Sheikahs enlacés. Nashka ôta ses lèvres de celles de Cinryl pour lui poser une question.
- Dis, Cinryl, dit-elle avec plus de douceur dans la voix que d'habitude, presque normalement, avec humanité. Si jamais on a des enfants, on les appellera comment ?
- Bonne question, répondit-il. Si c'est un garçon j'aimerais bien Da'marès ou alors Clystaphil...
- Ce qui est sûr, c'est que si c'est une fille, je l'appellerai Shayalen.
Priscilla sortit de la pièce.

Chapitre 15   up

Impossible. C'était complètement impossible. Comment Vaati pouvait-il avoir encore le même âge alors qu'il était encore enfant à l'époque où les... les parents de Shayalen étaient encore des enfants ?
Elle faisait les cent pas dans la pièce d'entrée en se posant mille questions.
Puis elle finit par remarquer une porte entrouverte dans un mur voisin de l'escalier. C'était sombre, voire complètement plongé dans les ténèbres. Peut-être que la puissante lumière de lune qui pénétrait dans la maison par les fenêtres de verre sale pourrait l'éclairer...
Elle s'avança vers la porte, rassurée par son immunité totale face à tout ce qui se passait par ici.
Elle tenta de pousser la porte, mais bien sûr, c'était stupide. Sa main passa sans la moindre résistance à travers le bois.
Elle soupira. Allait-elle devoir rester toute la nuit ici à attendre que Vaati se réveille ? Elle n'en avait pas l'intention, aussi elle passa totalement à travers la porte.
Soulagée ou non, elle n'en savait rien, mais en tout cas elle arrivait à distinguer les murs et les pentes dans la pénombre. Etait-il possible que ce soit ici la cave de la maison ? Un endroit aussi étouffant et sombre, ce n'était pas pour la rassurer. Cependant sa curiosité la poussa à l'explorer, comme si le danger et la peur l'attiraient d'une certaine façon. Ou peut-être une dévorante envie de savoir...
Devant elle, il y avait une échelle raide qui descendait à la verticale. En bas s'étendait un espace étroit confiné entre deux murs et un plafond très haut d'où coulait de l'eau sombre souillée de moisissure, et ainsi tout le long des murs de brique gris foncé, mélangé d'ailleurs à d'autres couleurs indéfinissables qui ne pouvaient lui évoquer que la vieillesse, l'oubli, la saleté.
Elle s'avança et descendit l'échelle de bois. Heureusement elle n'était pas trop longue, car les barres de bois humide et vermoulu glissaient dangereusement sous ses doigts et ses pantoufles. C'était étrange qu'elle ne puisse, elle, pas influer sur le décor, mais que le contraire était possible.
Enfin, elle lâcha la dernière barre et se posa au sol en glissant un peu. Il y avait quelque chose sur le mur du fond, assez proche d'elle, donc. Elle ne mit pas longtemps à remarquer que c'était un corps suspendu par les poignets. Il était mort.
La personne était morte récemment. Sa chair était encore présente mais complètement décomposée et putréfiée, et semblait couler le long des membres squelettiques où les os étaient à moitié visibles. Pas une trace de sang. C'était horrible, il avait été suspendu par les poignets juste assez haut pour qu'il ne puisse ni s'asseoir ni se mettre debout.
Dévorée par la compassion, elle voulait au moins lui relever le visage... pour que, même s'il ne sentait plus rien, il ait au moins un minuscule signe d'espoir dans sa physionomie décharnée par la mort et la souffrance. Mais au moment de le toucher, elle retira sa main en poussant un cri d'horreur déchirant, et la tête tomba par terre. Dévoilant des orbites grouillantes de vers qui lui dévoraient les yeux.
A deux doigts de s'évanouir, elle s'appuya contre le mur du fond, mais passa complètement à travers, dépitée. Vaati était vraiment un tyran de lui imposer une chose pareille.
Elle se releva et regarda les environs. C'était encore plus sombre par ici mais elle pouvait encore distinguer la structure de la pièce. E fait, c'était une grande pièce carrée, au centre de laquelle trônait un bâtiment de la même forme qui lui en cachait le fond. Et toujours ces murs de brique humides, dont le ciment s'effritait tout seul.
Tout autour de ce bâtiment semblait couler de l'eau. Oui, de l'eau sombre un peu partout sur le sol, et même des renfoncements complètement remplis de cette eau. Et... comment ? L'eau passait à travers le sol à certains endroits.
Y aurait-il des murs d'illusion à certains endroits ? Etait-ce pour ça qu'elle n'avait rien senti, en passant cette fois à travers le mur de l'entrée ?
Elle pourrait avancer et vérifier, en marchant dans l'eau elle pourrait être sûre de ne pas tomber à l'étage inférieur, s'il y en avait un.
Mais l'eau lui faisait peur et la répugnait, aussi, tremblante, un faux pas la fit tomber la tête en avant et elle passa au travers.
Poussant un cri de surprise pendant sa chute, elle finit par toucher terre. Affalée sur le sol, elle n'eut pas le temps de se relever et de constater l'état répugnant des lieux, qu'elle eut un sursaut de peur, en voyant quelque chose bouger dans la pénombre silencieuse.
Elle se releva, soulagée d'une certaine manière que la boue ne colle pas à ses vêtements. Une faible, très faible lueur lui permettait de distinguer une... était-ce seulement possible ? Une énorme main coupée aussi grande qu'elle rampait sur le sol tel un crabe menaçant. Ses doigts épais étaient dotés d'ongles qui faisaient sûrement la taille de l'avant-bras de la petite fille. Elle était noire et fripée, elle avait même l'air d'être brûlée vive. Elle avançait en créant un léger bruit irrégulier au fur et à mesure que ses cinq doigts se déposaient et se relevaient.
Priscilla émit un son d'angoisse et se plaqua contre une paroi, la mettant hors du champ de vision de la créature. Elle n'entendait plus que ses pas hésitants. Priscilla se rassura : elle ne pouvait pas être vue par les êtres vivants de ce monde presque virtuel...
Son angoisse fit un retour triomphant quand elle entendit les pas se rapprocher d'elle avec plus d'insistance. Elle pria le ciel pour que la main reparte dans une autre direction. Mais elle ne repartait pas.
Elle restait là comme si elle était au courant de la présence de Priscilla, et appréciait de lui faire peur. Finalement, la main se mit à courir dans sa direction, tourna l'angle de la paroi et se jeta sur elle, lui arrachant un hurlement de peur. C'était impossible ! Pourquoi alors ?
- Non ! hurla-t-elle dans la panique, alors que l'horrible créature drainait son énergie vitale.
- Din ! continua-t-elle. Par les trois pouvoirs sacrés, prête-moi ta force enflammée !
Elle croisa les bras sur sa poitrine et rejeta la main grâce à une énergie de flammes écarlates, qui flamboyèrent encore un instant dans les ténèbres après avoir réduit le monstre en un petit tas de cendres. Elle aurait juré avoir entendu un rire moqueur de Vaati. Il l'avait fait exprès !
Elle n'eut pas le temps de soupirer de soulagement, qu'elle entendit un cri perçant traduisant la douleur même. Il était faible, semblait venir du rez-de-chaussée. Comment allait-elle remonter pour voir ce qui s'y passait ?
Elle se mit donc à courir à travers les allées sombres recouvertes de saleté, puis aperçut des torches qui brûlaient devant une grande flaque d'eau verte phosphorescente qui sentait le poison. Entre ces torches montait une échelle longue à en donner le vertige. Mais elle n'avait pas le choix, il fallait qu'elle remonte.
Donc, elle courut vers la grande flaque d'eau phosphorescente, qui brillait d'un éclat vert acide devant le mur. En passant devant, elle eut tout juste le temps d'apercevoir, sous des planches de bois et de métal noircis par elle ne savait quoi, des squelettes de mains humaines qui flottaient misérablement entre deux eaux. Non, ce n'était pas de l'eau !
Elle se jeta sur l'échelle en s'agrippant tout de suite aux trois marches suivantes. Plusieurs mains semblables à celles qu'elle avait combattues se dirigeaient vers elle, cette fois accompagnées de longs et fins corps de chair décomposée, avec un visage de pierre et une bouche béante, ouverte comme si un cri aurait dû s'en échapper. Paniquée, elle monta les échelons avec encore plus d'ardeur, tandis que les mains commençaient à escalader après elle. Les corps décharnés aussi... Elle poussa un gémissement de peur et redoubla de vitesse dans sa montée, mais fut stoppée par un hurlement. Non, ce n'était pas ce hurlement qu'elle avait entendu avant de monter, c'était mille fois pire. Ce n'était pas un hurlement d'homme, ni de femme... ce n'était qu'un cri de monstre, le cri qu'un malade désespéré aurait crié en déchirant sa gorge irritée dans l'espoir d'en finir, à en paralyser les plus intrépides, tant l'horreur qu'il exprimait était accentuée par son inexpressivité, son dénuement de sens qui la vidait de toute logique et espoir de s'en tirer en vie. Elle n'arrivait plus à se déplacer, mais elle n'était plus qu'à un mètre de la fin de sa montée... ça serait vraiment trop bête de s'arrêter maintenant.
A son grand soulagement, la paralysie dont elle était victime n'était pas irréversible... mais il était trop tard, sa robe était déchirée par les griffes démesurées des mains mortes. Encore un peu, un tout petit peu. Encore un petit effort...
- Nayru ! implora-t-elle. Bénis-moi par ton amour protecteur !
Elle ferma les yeux pour se concentrer plus facilement, alors qu'elle rejetait sa peur pour créer un cristal étincelant d'énergie bleue tout autour d'elle. Au contact de la lumière sacrée de la déesse, les âmes corrompues ne tinrent pas prise et tombèrent une par une. Elle en profita pour monter en hâte les dernières marches et se jeter sur le sol bien horizontal.
Elle eut tout de même le bon sens de faire tomber l'échelle derrière elle afin d'éviter toute tentative de contre-attaque de la part des monstres.

* * *

Priscilla ne mit que très peu de temps à retrouver la sortie, et fut plus que surprise de retrouver le hall d'entrée dans une lueur blanche et matinale. Oui, peut-être bien que... non, elle n'avait pas le temps de se poser des questions. Il fallait trouver d'où était venu ce cri.
Elle baissa le regard et - horreur, il y avait de longues traînées de sang étalées tout le long du plancher. C'était des traces de pas, mais les traces d'un enfant. D'une enfant, en fait.
Elle courut tout en suivant les traces, qui la menèrent jusqu'à la porte de ce qui semblait être la cuisine. La porte était grande ouverte, lui dévoilant le massacre.
C'était Nashka qui se tenait au centre de la pièce qui avait eu, semblait-il, des murs blancs à l'origine. Elle était terrifiante. Sa robe autrefois blanche était d'un rouge foncé, et ses longs cheveux noirs lui cachaient la moitié du visage. Ils étaient complètement imbibés du sang qui coulait goutte à goutte tout le long de son corps pâle, aussi bien de ses cheveux que de ses coudes et son visage. Et surtout de la lame noire et fine qu'elle tenait par deux doigts de sa main droite. Tout le sol était recouvert de traces sanglantes, tout autant que les murs frappés d'éclaboussures. Au sol traînaient, sans vie, les cadavres de quatre femmes... non, cinq. Non, elle n'aurait su le dire tant elles avaient été mutilées. Des bras, des morceaux de corps qui traînaient en masses informes et gluantes ça et là... et cet horrible sourire de bonheur dément qui trônait sur le visage ensanglanté de l'assassine.
Elle entendit des voix derrière elle et se retourna. Un très grand homme arrivait dans la cuisine en empoignant le bras de Séphie. Cet homme n'était qu'une silhouette noire, impossible de discerner les traits de son visage. Mais une chose était sûre, il tremblait d'horreur et de rage incontrôlables.
- Séphie ! hurla-t-il à sa fille. Qu'est-ce que ça signifie ?!
La petite fille ne répondit rien, terrifiée, mais Nashka partit d'un grand éclat de rire, un rire que Priscilla ne connaissait pas. Un rire de bonheur total, un rire complètement ivre.
- Haha ha ! s'écria-t-elle en levant la tête, éparpillant un peu de sang autour d'elle par l'arc de ses mèches de cheveux sanguinolentes.
- Tu es heureux ! Je le sais ! Tu as enfin trouvé un prétexte pour tuer ta fille, toi, après tout ce que tu lui as fait subir ! Tu es content que je t'aie donné cette occasion !
Priscilla tremblait malgré elle.
Nashka leva son bras droit en brandissant sa lame, et le balaya d'un sauvage coup de langue, avalant du sang avec.
- Mais tu ne pourras pas assister au spectacle, non, je ne te laisserai pas ! continua-t-elle avec encore plus de démence dans le ton. Toi, je vais te tuer !
- Nashka ! hurla Séphie.
Mais elle ne l'écoutait pas.
- Tiens, tu vas goûter pleinement à ma meilleure technique assassine ! Les assassins tuent vite, non ? Celle-là te fera agoniser trois heures, pauvre imbécile !
Priscilla se plaqua contre le mur. Vaati observait la scène, juste à côté d'elle, avec un intérêt qu'elle ne pouvait pas comprendre. Aussi, quand Nashka se jeta sur l'homme, elle se cacha les yeux avec ses mains. Dans le noir elle entendit des cris plus déchirants que tous ceux qu'elle n'aurait jamais pu imaginer, tellement criants qu'ils en étaient pathétiques. Et elle sentit des gouttes glacées s'écraser sur elle, puis passer au travers. Elle rouvrit les yeux. Nashka avait posé son pied nu là où le coeur de l'homme aurait dû se trouver. Il respirait encore. Puis elle rit encore plus fort.
- Haha haha ! Jouis, jouis ! Tu n'en verras pas deux fois comme ça de toute ta misérable vie ! Jouis encore trois heures, trois heures de délectables souffrances ! Haha ha !
Elle continuait de rire alors que tout le sang de l'homme venait s'ajouter à celui qui maculait déjà le carrelage de marbre.
Priscilla était sans voix. Elle n'avait aucune idée de la nature des sentiments qui l'envahissaient... était-ce de la peur, de la colère, ou peut-être de la compassion ?
- Viens, Cinryl ! s'écria-t-elle à l'autre Sheikah qui arrivait dans la pièce. On va rejoindre les autres sur le champ de bataille !
Silencieux, il serra une épée dans un fourreau blanc qu'il attacha à sa taille, et se munit d'un trousseau d'aiguilles argentées qu'il porta en bracelet à son poignet. Il passa une médaille de métal rouge autour de son cou.
- Allons danser jusqu'à la mort. Qui nous accompagnera jusqu'en enfer ?
- Je viens avec vous.
Ils tournèrent tous les deux la tête vers Céladon qui arrivait dans la pièce, accompagné de sa petite fée dorée, sans paraître impressionné par le travail de Nashka.
- Parfait. Séphie, Vaati, qu'est-ce que vous faites ?
Séphie tremblait et portait ses ongles à sa bouche.
- Je ne peux... je n'arrive pas à...
Nashka eut l'air déçu.
- Tu ne peux te résigner à quitter ta première maison, c'est ça ? Malgré toute la haine que tu portes à ton père, tu le considères encore comme ton père.
- N... non ! Ce n'est pas vrai, je...
- Au fond de toi tu as déjà été désolée de l'avoir déçu.
- Non !
- Il n'a pas su accepter que tu soies si différente des autres. Il voulait une enfant modèle, qui soit bien dans le moule comme les autres...
- C'est...
- Ton apparence l'a dégoûté. Tes yeux de chat noir l'ont révulsé. Il t'a obligé à les cacher, à les cacher avec honte, tant et si bien que tu ne veux les montrer à personne, pas même à la personne si chère à ton coeur, de peur qu'elle ne te rejette...
Séphie eut un soupir très attristé.
- On ne peut rien vous cacher, à toi et Cinryl...
- Hé hé...
Elle ramena ses cheveux luisants en arrière.
- Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de vérité des Sheikahs ! s'écria-t-elle avec un clin d'oeil affectueux qui ne seyait pas à son visage maculé. Mais qui avait l'air sincère.
- Merci, Cinryl, Nashka. Et toi aussi, Céladon, de ne pas m'avoir laissée seule... malgré ce que je suis...
Le Kokiri eut un sourire.
- Ce n'est rien. Nous nous ressemblons tous, nous, des assassins avides de sang et de mort. On ne pouvait pas te laisser. Mais maintenant on doit filer. Cachez-vous si possible, je crois que... qu'il a appelé des gardes...
Les trois s'en furent en courant par la porte, laissant les deux enfants seuls. Ils se regardèrent.
- Séphie, dit Vaati. Cette personne chère à ton coeur, c'est... ?
- Eh bien...
- Tu veux bien me le dire ? dit-il avec espoir.
- ... Ce soir, c'est promis !
Elle posa sa main sur son épaule et lui sourit, semblant ne pas entendre les râles d'agonie de son père dans la pièce d'à côté.
Priscilla se réveilla.

Chapitre 16   up

Le Vaati du présent était assis sur une table devant le lit où elle s'était effondrée de sommeil. Il tenait une rose noire dans sa main gauche, qu'il regardait avec une certaine tendresse. Puis il leva le regard vers la petite fille qui venait de s'éveiller.
Elle le regarda. Il la regarda.
- Eh bien, pourquoi tu fais cette tête-là ? demanda-t-il. Choquée ?
Elle ne répondit pas. Elle avait perdu la voix.
- Je sais. Tu penses que je t'ai imposé ça pour t'effrayer et m'amuser dans mon coin comme un sadique ! Je suis navré. C'était moi qui t'ai envoyé des monstres derrière toi ! s'écria-t-il avec un sourire. Je n'ai pas résisté.
- Non.
- Comment ?
- Je te crois, même si c'est stupide, mais je te crois car je ne peux pas comprendre pourquoi quelqu'un inventerait une chose pareille. Excuse-moi d'être aussi faible...
Il eut l'air étonné, puis pencha légèrement la tête sur le côté.
- Non, tu n'es pas faible, dit-il en respirant le parfum de sa rose. Au contraire, tu es assez forte pour accepter que j'aie connu des gens pareils, sans systématiquement penser que je mens. Même si tu ne peux pas les comprendre.
- Ces gens sont-ils vraiment les parents de Shayalen ?
- Il faut croire, dit-il sans quitter sa rose de vue.
- Mais comment est-ce possible ? Tu... as le même âge qu'eux... enfin...
- Oui, c'est compliqué à comprendre, n'est-ce pas ? Moi et Séphie avons quelque chose qu'ils n'avaient pas.
- Qu'est-ce que c'est ?
Il leva les yeux vers elle.
- Tu n'es pas très perspicace.
Il serra la rose noire entre ses doigts. Elle mit un petit moment à remarquer que les épines poussaient petit à petit, jusqu'à transpercer ses phalanges et emporter ses ongles dans leur montée.
- Arrête ça !
Elle se jeta de son lit et lui arracha l'alraune des mains. C'est là qu'elle comprit tout.
La cicatrice en forme d'oeil n'avait toujours pas quitté la paume de sa main, cachée sous ses manches trop longues.
- Cette marque... C'est cette marque qui a...
Elle se tut au milieu de sa phrase.
- Oui, ma ligne de vie a été coupée. Ma croissance est arrêtée. Elle sera arrêtée jusqu'au moment où j'aurai achevé ce que j'ai juré de faire...
- Mais c'est impossible ! s'affola-t-elle. Quel âge as-tu, alors ?
Il leva le visage, comme s'il faisait semblant de réfléchir.
- Je ne pourrais pas te dire ! Je sais juste que je suis resté un bon nombre d'années dans le coma total, mais combien, va savoir. Peut-être ai-je l'âge correct pour me faire passer pour ton grand-père... hm... c'est compliqué...
Elle écarquilla les yeux. C'était vraiment incroyable, voire terrifiant.
- Mais Séphie... elle a la même...
- Hélas, elle est encore en vie elle aussi...
- Pourquoi dis-tu "hélas" ? Elle était importante pour toi, non ?
Il baissa la tête, abandonnant toute trace de sourire.
- Tu es encore bien trop jeune pour comprendre à quel point la mort peut être moins douloureuse que la vie.
- Mais... mais...
- Tu as encore beaucoup de questions, non ?
- Pourquoi ? Qu'est-ce que tu devais faire pour annuler le sort ?
Il releva tout doucement la tête et lui adressa un regard empli de tristesse.
- Tuer les descendants de la famille royale.
Elle eut un mouvement de recul.
- Tu... veux me... mais pourquoi ? Je n'ai rien fait de mal !
- Hé oui ! soupira-t-il. Malheureusement, Shayalen ne me pardonnerait pas si je le faisais. En plus, Séphie n'est plus ce qu'elle était. Elle veut imposer à tout le monde la souffrance qui l'accable depuis toutes ces années, refusant d'agir selon la justice. Tu lui diras que tu n'as pas choisi d'être ce que tu es, elle te répondra la même chose. Elle veut imposer cette souffrance... Avant de mourir...
Priscilla ne parvenait plus à rien saisir.
- Dis-moi ce qui lui est arrivé, Vaati ! Dis-moi, s'il te plaît !
- Tu pourrais le regretter amèrement. Personnellement, je n'ai rien contre, mais... les conséquences...
- S'il te plaît ! le supplia-t-elle.
Il eut ce soupir si familier.
- Très bien. Les images parlent mieux que les mots, n'est-ce pas ?
Il posa ses doigts sur le front de la petite fille, qui sentit le sommeil revenir une troisième fois prendre possession de son esprit. Tout redevenait flou, imprécis, elle n'arrivait plus à penser normalement d'ailleurs. Elle entendit Vaati lui dire depuis très loin :
- Je suis désolé, mais je n'ai plus rien à perdre et elle non plus.
Puis elle sombra.

* * *

Tout était doucement éclairé de bougies, ce fut la première chose qui lui sauta aux yeux. Puis tout devint plus net.
Il faisait nuit. Vaati et Séphie devaient être dans une pièce haute de la maison, le grenier peut-être. Il y avait plein de bougies. Beaucoup, de toutes les tailles, fines, épaisses, cylindriques et même triangulaires, déposées sur le plancher ou sur des tables basses. Les deux étaient debout au milieu de ces bâtons de cire blanche, éclairés par la lumière douce et chaude. C'était le silence complet, on pouvait entendre le faible murmure du vent qui se glissait contre les fenêtres poussiéreuses.
Séphie s'avança vers lui et lui tendit la médaille d'or pur, ornée d'un symbole d'oeil surmonté d'un demi-cercle.
- Tu en prendras soin, n'est-ce pas ? Lena a pris celle à la rose, et Cinryl le rouge à l'oeil sheikah.
- Bien sûr, répondit-il en la nouant, retournée, au col de sa robe. Il reprit :
- Tu devais tenir à celui qui était orné d'une rose. Tu admires tellement Farore. Celui-là a le plus puissant pouvoir des trois.
- Oui. Mais je trouve qu'il va bien à Lena.
- Et tu n'es pas en colère contre les déesses, de nous laisser subir tout ça ?
Elle lui sourit.
- Non. Farore me protège à sa manière. Elle ne peut interagir directement avec ce monde, alors elle nous transforme peu à peu en êtres insensibles à la douleur... et un jour on redeviendra normaux, j'en suis sûre, quand tout sera arrangé.
- Tu es forte, Séphie.
Elle lui sourit à nouveau. Puis elle posa sa main sur le médaillon qui ornait la cape de Vaati.
- Il est enfin terminé. Je l'ai décoré avec ce symbole pour le protéger. Les gens qui nous veulent du mal ne pourront pas s'en saisir.
- Je vois. C'était une bonne idée.
Elle lui sourit encore, puis lui prit sa main.
- Vaati, j'ai peur. Ils ne vont pas tarder à venir nous chercher...
- Séphie, je suis désolé. Je ne pourrai pas te protéger, je le sais, mais je ne te laisserai jamais seule. Je te le promets.
- Merci, Vaati ! s'écria-t-elle.
Elle baissa la tête, perdant un peu de son sourire.
- Je les déteste tellement. Ils sont odieux et aiment voir les autres souffrir. J'ai peur d'y aller... mais... si je suis la seule à y rester, tu me vengeras, n'est-ce pas ?
- Oui...
- S'il te plaît, pense à ça avant de penser à me sauver. C'est moi qui te le demande alors n'hésite pas. Nous ne sommes pas de ceux qui puisent leur force dans l'envie de protéger la vie de personnes aimées, mais de ceux qui sont forts quand la colère les possède. Je ne veux pas que tu meures ainsi.
- Oui, je comprends. Et tu as raison.
Ils restèrent un moment sans rien se dire.
Priscilla les trouvait si étranges, eux deux. Ils étaient si différents des gens qu'elle connaissait, mais elle ne les détestait pas, loin de là. Pourquoi détester les gens différents, se dit-elle. Ce n'était pas si difficile d'accepter les différences. Tout le monde était différent, après tout... même si certains l'étaient plus que d'autres. Une certaine admiration mêlée de crainte s'imposait à elle quand elle les regardait.
- Vaati...
Il leva la tête avec espoir, ramenant ses longs cheveux en arrière.
- Avant d'y être je voulais te dire quelque chose.
- Oui ? dit-il avec une certaine insistance.
- Eh bien... c'est que...
- Prends ton temps, dit-il gentiment.
- Je... je...
Elle ne termina pas sa phrase. Priscilla sut à l'instant qu'elle ne la terminerait jamais. La porte fermée s'ouvrit à la volée, dévoilant des personnes tout habillées de noir au visage masqué. Le premier d'entre eux hurla qu'ils avaient trouvé des sorciers, des démons. Des assassins. Ils se jetèrent sur les deux enfants qui ne se débattirent pas. Ils ne dirent rien, ils demeurèrent impassibles.
Puis tout devint noir. Il était en train de se produire quelque chose de très imprécis, qu'elle n'aurait su décrire par des mots. Des voix, des cris, des huées. Toutes complètement brouillées, ou était-ce tant elles étaient nombreuses ? Peu à peu la lumière s'alluma, dévoilant ce qu'elle n'aurait pas dû voir. Ces choses que Vaati avait qualifiées d'instruments de torture dans son journal, elle ne mit pas une seconde à comprendre parfaitement ce que c'était. Elle n'avait jamais rien vu d'aussi terrible. C'était une pièce immense aux murs de brique noire, et sur les murs étaient accrochées ces choses qui évoquaient la douleur et la peur à la petite fille qui tremblait malgré elle.
Elle put voir que Vaati et Séphie étaient attachés dos à dos autour d'un piquet de bois. Elle ne comprenait pas comment ils pouvaient être aussi détendus. Puis elle vit que tout le monde qu'elle entendait crier, était en fait des gens rassemblés autour de la large surface de bois où les deux enfants se tenaient. Pire de tout, elle vit une femme aux longs cheveux blonds richement habillée, qui observait la scène. Sur ses genoux était assise une petite fille qui semblait être son portrait, mis à part quelques erreurs qui semblaient avoir été délibérément disposées sur son visage. Au lieu d'être bleu foncé, ses yeux étaient d'un vert de jade brouillé par la peur et les larmes. Priscilla eut beau chercher dans toute l'assemblée, il n'y avait qu'elle qui semblait choquée voire terrifiée par ce qui se passait. Tout le monde semblait excité, enthousiaste face à ce qui allait se passer. Priscilla tremblait trop pour pouvoir penser à ce qui allait se passer au juste. Elle regretta tout de suite d'avoir supplié Vaati de lui montrer ce qui était arrivé à son amie. Mais il était trop tard, il fallait désormais qu'elle le voie...
Elle réussit à entendre, elle ne savait comment, que Séphie chuchotait quelque chose à Vaati. Celui-ci hocha la tête, et à ce moment-là, un homme commença à parler. Mais Priscilla ne l'entendit qu'à peine, tellement elle tremblait. Il lui sembla entendre nommer les noms des trois déesses.
- Faites-moi rire ! hurla Séphie en amenant le silence sur la salle. Les déesses vous importent peu, tout ce que vous voulez c'est montrer l'exemple et l'obéissance aux autres !
- Tais-toi, insolente ! s'écria l'homme qui était juste devant elle.
- Quoi, qu'est-ce que vous allez me faire ?! De la torture jusqu'à la mort comme tous ces malheureux ? Manque de chance, cette fois-ci vous avez affaire à une vraie sorcière ! Ça ne sera pas que du divertissement ! Que le vent obscur de Farore vous maudisse, vous, ordures ! je vous hais, je vous hais !
- N'ose pas prononcer le nom de la déesse, sale garce ! hurla l'homme en brandissant une lame rougie par la chaleur, tandis que des cris s'élevaient à nouveau.
- Farore n'a pas déteint sur vous, misérables ! Vous n'avez pas la moindre once de courage que pour vous battre contre quelqu'un d'armé ! Mieux vaut regarder les autres crever en silence sur le champ de bataille, bien au chaud dans votre...
Elle poussa un cri alors que l'homme la brûlait, et que d'autres bourreaux s'avançaient dans sa direction, armés d'armes pointues, brûlantes.
- Séphie ! cria Vaati.
- Agh... Vaati, qu'est-ce que tu attends ?!
- Mais...
Il se fit érafler le visage par un poignard lancé par quelqu'un dans la foule.
Aussi il n'attendit pas et brûla ses liens de corde en les serrant. Tout le monde poussa un cri de peur, alors qu'il se jetait sur la surface de bois sec. Toujours silencieux, il tourna la tête vers la femme aux cheveux blonds, et s'avança vers elle en brandissant une flamme qu'il venait de faire apparaître dans sa main.
La petite fille, celle qui ressemblait à Priscilla, se cacha les yeux en gémissant de peur, tandis qu'il s'apprêtait à les brûler vives toutes les deux.
Mais il fut arrêté par trois hommes masqués qui lui gravèrent une croix sous chaque oeil, lui arrachant un cri de douleur intense.
- Imbécile ! s'écria l'un d'eux. Tu viens de signer un aller simple pour l'enfer ! Que ces marques purifient ton...
- Quoi ? hurla-t-il à son tour. La mort ou la torture ? Ou les deux peut-être ?! Vous ne me faites pas peur, lâches ! Et l'enfer non plus !
Il poussa un cri de fureur, leva les bras et les foudroya tous, au moyen d'un éclair bleu qui tomba d'au-dessus de lui.
Priscilla se rapprocha de lui cette fois-ci, au lieu de reculer. Il était effrayant mais fascinant, avec ses joues qui ruisselaient de sang et ses yeux d'un azur profond, dégageant une force captivante. Il tuait les hommes par plusieurs, usant de la foudre, des flammes ou encore d'une énergie noire. Puis il s'arrêta, en horreur.
Priscilla suivit son regard et vit que les hommes avaient complètement arraché la robe légère qui recouvrait le corps blanc de Séphie, qui n'osait plus bouger. Il lui suffit de cette seconde d'inattention pour recevoir un coup derrière la tête qui lui fit perdre connaissance... et tout devint noir.
Elle pensait que c'était terminé. Mais non. Il faisait tout noir mais elle entendait distinctement les plaintes et les cris de douleur de la petite fille, ses pleurs déchirants. C'était à travers ces pleurs que Priscilla comprit à quel point Séphie aurait préféré mourir que d'endurer ce qu'elle avait enduré. Quelles souffrances atroces elle avait dû connaître... de véritables souffrances...
Elle se réveilla finalement. Suite à une vision brusque et brève de son corps complètement mutilé, brûlé, qu'elle n'aurait jamais voulu voir. Pourquoi, oh déesses, pourquoi ?

Chapitre 17   up

GethsemaneElle se réveilla en pleurant à chaudes larmes. Elle n'en pouvait plus de toutes ces choses, c'était vraiment trop, trop horrible. Elle ne pouvait pas accepter qu'il se soit produit tant de choses avant qu'elle ne voie le jour... dans ce pays si beau, qu'elle aimait tant.
- Scène censurée, lui dit Vaati alors qu'elle pleurait silencieusement. Je t'avais prévenue.
Elle ne répondit pas, elle n'en avait pas la force.
- Est-ce que tu sais ce que ça veut dire, tout ça ?
Elle fit non de la tête, très faiblement, juste assez pour qu'il la voie.
- Ça veut dire que cette pauvre petite fille agonise toute seule depuis ce moment.
Priscilla pleura encore plus fort. Elle voulait pleurer toutes les larmes de son corps jusqu'à pleurer du sang. Mais elle ne pouvait pas... non, elle ne pouvait pas rester là, il fallait qu'elle l'aide à n'importe quel prix... Mais que faire, elle ne savait pas où elle était...
Vaati se leva et s'approcha d'elle, alors que le vent soufflait encore plus fort. Il ne montrait aucune compassion pour la pauvre petite fille, effondrée sous les larmes.
- Tu devrais rentrer chez toi, tu ne crois pas ?
Sans attendre de réponse, il sortit de la chambre, et Priscilla entendit ses pas descendre jusque dans la pièce d'en bas.
Elle n'avait pas le temps de rester ici... mais elle ne savait pas quoi faire...
Puis elle sentit tout à coup que quelque chose était en mouvement dans la pièce. Elle sentait comme un mouvement vif et circulaire qui ne cessait de changer de vitesse. Elle leva la tête vers le mur pour y apercevoir une horloge dont l'aiguille tournait, en harmonie avec le vent qui transportait quelques feuilles mortes dans l'air mouvementé de la pièce. Qu'est-ce que cela signifiait ?
Cette image d'aiguille fine... elle en fut frappée comme par la foudre. La boussole.
Elle fouilla dans la poche intérieure de sa chemise de nuit, là où elle trouva l'épais disque d'or sombre décoré d'une superbe rose des vents aux traits noirs si fins.
Elle remarqua seulement maintenant que la boussole avait commencé à voir son aiguille tourner. Elle qui ne bougeait jamais, elle s'agitait désormais dans toutes les directions à une vitesse ahurissante. Elle tournait dans un sens, puis dans l'autre, avec un inquiétant bruit de raclement. Elle suivait la direction du tourbillon de vent qui s'engouffrait à l'intérieur par les interstices du toit et des fenêtres. Puis elle s'immobilisa. Elle montrait la porte.
Priscilla était inquiète mais elle n'hésita pas. Elle suivit la direction indiquée.
Elle ne quittait pas le cadran des yeux. Même arrivée en bas, elle se retourna pas pour vérifier si Vaati et Shayalen étaient présents. Elle sortit de la maison.
L'aiguille recommença sa course et s'arrêta vers la droite. Elle continua à suivre les directions indiquées par l'instrument, tout en courant, accompagnée par le vent qui soupirait sans jamais s'arrêter.
Puis vers la gauche. Oui, pourquoi n'y avait-elle pas pensé plus tôt ? Devant le moulin qui étendait ses ailes immenses, noires et immobiles dans l'étendue du ciel nocturne. C'était par-là que le vent soufflait. Un vent doux, ni trop chaud, ni trop froid. Mais toutefois si pénétrant, qu'on aurait pensé qu'il pouvait aspirer les âmes hors des corps et les emmener avec lui.
L'aiguille s'était arrêtée. Elle attendait.
Priscilla s'avança vers le moulin, passant à côté du puits vide qui prospérait silencieusement au-devant. L'aiguille se tourna vers celui-ci.
Priscilla se retourna. Elle ne voulait pas descendre. Aussi elle continua à tourner autour. Mais décidément non, l'aiguille pointait toujours par-là. Elle avait beau tourner autour du puits, toujours la même direction. La pointe ne voulait changer d'avis sous aucun prétexte.
Elle recula. L'aiguille trembla d'une façon menaçante, puis le cadran se brisa complètement, manquant de lui griffer l'oeil avec un bout de verre cassé. Inutile de rester plus longtemps ici, se dit-elle. Il lui fallait descendre.
Elle se pencha en avant. C'était tout noir. Elle ne savait pas où cette pénombre insondable cessait, et cela lui faisait atrocement peur. Mais la boussole avait parlé clairement.
Elle soupira et réalisa un signe compliqué devant son visage à l'aide de ses dix doigts. Avec un peu de concentration, elle réussit à matérialiser des ailes d'un bleu irisé semi-transparentes qui étincelèrent dans son dos.
Elle posa un pied sur la pierre humide. C'était glissant. Mais elle avait désormais des ailes, certes pour un temps limité. Elle sauta à l'intérieur, éclairée par la lueur bleue. Les pierres humides défilaient devant ses yeux brûlants meurtris de larmes, ce pourquoi elle les essuya avec le revers de sa manche.
Puis elle mit gracieusement pied à terre, non sans glisser un peu sur le sol. Puis ses craintes se virent à nouveau confirmées : un long couloir disparaissant dans les ténèbres s'exposait à son regard trouble. Peu lui importait désormais : elle était descendue, il fallait maintenant qu'elle continue devant elle.
C'était le silence. Un silence obscur... à peine troublé par le son des gouttes qui tombaient du plafond en échos angoissants arrivant jusqu'à elle. Elle avança lentement et se retrouva devant une échelle. Et un peu plus loin... oui, l'échelle descendait jusqu'à quelques mètres en bas, et un peu plus loin il y avait un squelette suspendu cruellement. Elle ne put s'empêcher de trembler. C'était le même endroit.
Elle serra nerveusement le tissu de sa robe et descendit l'échelle encore plus humide, mais cette fois-ci elle trembla avec elle, aussi elle se lâcha avant d'avoir atteint le sol et se réceptionna à peu près convenablement. Puis elle se retourna, passa devant le squelette et s'arrêta devant le mur.
Très lentement elle y posa sa main et la vit passer au travers. Cela n'avait pas changé, il était toujours sans consistance... et vraiment. Elle passa au travers sans se poser de questions.
Elle eut soudain l'impression d'entendre quelqu'un murmurer. Elle sursauta et remarqua qu'en effet il semblait y avoir une étrange mélopée qui montait des profondeurs... c'était la voix d'un enfant qui chantait, si on pouvait appeler ça chanter. Mais elle reconnaissait cette chanson. Cette étrange chanson dans une langue inconnue que Shayalen connaissait mieux que personne... mais ce n'était pas tout à fait elle non plus. On aurait plutôt dit une réplique délibérément abîmée, déchirée, plus une plainte qu'une chanson. Elle se répercutait en échos toujours plus forts au fur et à mesure qu'elle avançait dans le noir, mais toujours aussi imprécis et méconnaissables.

* * *

- Maman... pourquoi ? Que s'est-il passé ?
Mia plaqua son visage entre ses mains.
Lena était étendue sur une natte, vidée de sa force. Mia l'avait retrouvée gisant sur l'herbe sale et trempée de la plaine en revenant chez elle. L'entaille dans sa poitrine avait tellement saigné qu'elle en était tombée d'épuisement. Et désormais elle était enfermée dans une inconscience si douce. Son visage avait abandonné toute trace de douleur.
- Maman, je suis désolée de ne pas avoir su protéger ce médaillon... mais ses pouvoirs m'ont permis de le récupérer... est-il trop tard ? Que dois-je faire ?...
Elle baissa les yeux tristement.
- Maman... je t'en supplie, aide-moi...
Elle ne se serait jamais attendue à une telle réaction. Sans que son visage ne perde une once d'impassibilité, elle empoigna le bras de sa fille qui fut submergée de visions étranges aux couleurs fades, dont la seule vue laissait deviner des sens cachés.
Elle la lâcha, dévoilant une faible marque de brûlure là où sa main l'avait serrée.

* * *

Priscilla avait su utiliser son pouvoir magique pour éviter de s'évanouir quand elle avait trouvé le corps, ou plutôt la dépouille, de Séphie, et aussi pour les transporter dans ce qui restait du salon de la maison de Shayalen, celle-ci assoupie dans un fauteuil, oubliant le présent.
La petite fille sentait son coeur se soulever à chaque fois qu'elle portait sa main au-dessus de l'abominable enveloppe corporelle de la malheureuse petite fille, dans l'intention de la soigner. Elle se sentait vraiment honteuse d'éprouver du dégoût en voyant cette peau blanche recouverte d'eau noire, ces cicatrices sanglantes où la moisissure s'était installée, profitant de la matière morte et de l'esprit vivant.
- Séphie, je vais te sauver, je te le promets ! Même si tu hais mon peuple, je ne te laisserai plus souffrir. C'est terminé.
La frange de Séphie cachait ses yeux et empêchait la petite fille de savoir si elle l'avait entendue ou non. Ses cheveux autrefois d'un blanc pur n'étaient plus que des fils durcis par la saleté. Priscilla ne pouvait se détacher de la vue de ces horreurs qu'en pensant à quel point Vaati serait heureux de la retrouver saine et sauve. C'était bientôt terminé, elle en était sûre. Oui, se réjouit-elle, bientôt tout le monde serait heureux à nouveau.
Le vent souffla. Avec force, mais doucement, comme un poing qu'on serre le plus fort possible sans le bouger, quand on se retient de frapper quelque chose. Son souffle était d'une douceur étrangement euphorique, douce comme un lit de poussière. Le vent de la mort qui l'amenait avec lui partout où il allait... il lui amenait le sommeil... oui, dormir, oublier le présent... dormir dans la douceur apaisante... le sommeil appelait avec une insistance dépassant toutes les autres.
Non, se dit-elle, je dois sauver Séphie. Je ne dois pas dormir... ou alors juste un peu... oui, juste un peu, je vais me réveiller bientôt. Juste un peu.
Elle abandonna sa résistance inutile de toute façon, et tomba sur le côté, éparpillant ses cheveux d'or ternis tout autour d'elle, les yeux rougis clos, quittant rapidement la douleur qui les piquait. C'était doux.

* * *

- Shayalen !
- Non... laissez-moi...
- Hé, Shayalen !
- Ah !
Elle se réveilla en sursaut. Vaati, il l'avait endormie. Pourquoi, comment, où était-il ? Les cheveux d'or de Priscilla. Sa robe de nuit sale... oui, n'était-elle pas sensée dormir en haut ? Et Vaati, où était-il ? Et cette odeur de sang brûlé... cette trace de brûlure sombre devant Priscilla... ce bouillonnement qui frémissait derrière elle...
- Shayalen !
Elle se retourna et poussa un cri d'horreur. Qu'est-ce que c'était que cette chose ?
- Shayalen, dit une voix de petite fille. Tu ressembles à maman comme l'a dit Vaati.
Quelle atrocité. Cette chose n'était pas un humain, c'était un monstre. Une masse informe de tentacules noirs qui grouillaient comme des vers brûlants, qui empestaient le sang brûlé...
- Qui... qui es-tu ? s'exclama Shayalen en horreur.
- Je m'appelle Séphie. Viens avec moi.
Un bras blanc sortit de la masse noire et gluante. Un bras de petite fille.
Shayalen ne savait que répondre.
- Qu'est-ce que tu veux ?!
Séphie était triste.
- Mais... je voulais juste qu'on soit ensemble... Shayalen, tu veux bien remplacer ma maman ? Elle est morte parce qu'elle était une sorcière. Tu es sorcière toi aussi ?
Elle était trop écoeurée pour raisonner convenablement.
- Où vas-tu m'emmener ?
- Dans mon monde. On va quitter cet endroit. Avec Vaati.
- Non ! Le monde repose sur ma... plus que sur ma...
Elle regarda le triangle d'or qui brillait avec acharnement sur le dos de sa main, lui qui tenait maintenant tout le monde sur son seul et unique pouvoir.
- Ce symbole ! fit Séphie horrifiée. Ce maudit symbole de la famille royale ! Est-ce une marque d'anti-sort ? Je vais te la retirer tout de suite !
- Non !
Silence.
-... Shayalen, viens avec moi.
- Je ne peux pas ! Va-t-en, démon !
Séphie eut le coeur brisé sur le coup, comme un verre qu'on laisse tomber et qui se brise en mille morceaux. Elle était rejetée par quelqu'un qui lui ressemblait tant. C'en était trop, il ne fallait pas que ça dure.
Elle allait lui faire payer.
Toute une vague de tentacules noirs se jeta vers la Sheikah, qui esquiva en sautant en arrière. Partout où les tentacules avaient touché, c'était brûlé et ça se consumait comme avec de l'acide.
Séphie hurla de désespoir et remplit la pièce de ses multiples et longs fils noirs et gluants. Shayalen ne put l'esquiver à nouveau et poussa une plainte déchirante de douleur, alors qu'elle se faisait totalement engloutir par ces horreurs. Son cri se noya en même temps qu'elle.
Le vent cessa de souffler.
Le silence total revint.
A l'exception du bruit de succion qui accompagnait la fonte de la substance, qui fondait jusqu'à complètement disparaître, sans laisser aucune trace de son passage.
La petite fille se réveilla encore une fois de son sommeil artificiel.

Chapitre 18   up

Il y avait des traces de brûlure un peu partout sur le parquet de bois abîmé et les murs. L'air contenait une horrible odeur de sang brûlé.
Shayalen avait disparu. Et Séphie aussi.
Oh non, elle s'était endormie et ne s'était pas réveillée. Quelle idiote. Quelle fille faible...
Elle sursauta en entendant la porte s'ouvrir à la volée, se retourna, et vit Vaati essoufflé.
Il regarda partout avec une expression anxieuse, presque affolée, qu'elle ne lui connaissait pas. Il tourna ses yeux écarquillés vers elle.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ici ? J'ai senti... son aura.
- Je... je voulais l'aider, hésita Priscilla, que le regard de Vaati observant la pièce ne rassurait pas.
Il tourna lentement, très lentement son visage vers elle.
- Tu l'as libérée ?
Elle eut un haut-le-coeur.
- Mais il fallait l'aider, non ? dit-elle en tremblant.
Il fit non de la tête.
- Mais, tu n'as rien compris !
Il claqua la porte derrière lui et rentra à l'intérieur, sous le regard maintenant effaré de Priscilla.
- Tes idéaux sont ridicules, dit-il franchement. Penses-tu vraiment qu'une personne ayant passé des décennies au fond d'un puits raisonne encore comme une personne normale ?!
Elle ne dit rien.
- La douleur l'a rendue folle ! s'exclama-t-il sur un ton dramatique. Ce n'est plus une humaine mais un démon de colère, et maintenant elle a emprisonné... Shayalen...
- Sha... mais pourquoi ? se plaint-elle.
- Pauvre Shayalen, moi qui espérais qu'elle aurait droit à une mort paisible pendant son sommeil...
- Vaati !
- Peut-être parce que Shayalen ressemble à la mère que Séphie n'a jamais eue. C'est surtout pour sauver Shayalen que je n'ai pas cherché à libérer Séphie...
- Tu savais où elle était ?!
- Non, dit-il lentement. La libérer, c'était tuer ce pays.
Priscilla ne comprenait plus. Vaati détestait ce pays, alors pourquoi... ?
- C'était... commença-t-elle. C'était pour elle, la seule personne que tu aimais dans ce monde, Shayalen ? Tu ne voulais pas lui faire de mal ?
Il garda le silence.
-... Tout ça n'est pas important. Elle est la gardienne de la dernière Triforce, seul équilibre qui permettait au monde de tenir encore debout, mais maintenant qu'elle n'est plus là, tout va sombrer dans les ténèbres à jamais...
La petite fille tenta de garder son calme.
- Mais... mais alors... qu'est-ce que je dois faire ?! C'est moi la princesse, il faut que je fasse quelque chose !
Elle eut une inspiration d'horreur en voyant des tentacules noirs qui empestaient le sang s'élever autour de Vaati. Celui-ci tourna une dernière fois la tête vers elle.
- Un jour Séphie m'a dit que seul un coeur pur et une prière des plus sincères, peuvent invoquer la déesse qui vous protège...
Il n'eut pas le temps d'en dire plus qu'il était emprisonné dans cette prison écoeurante, et s'y noya exactement comme l'avait été Shayalen.
Puis tout disparut.

Elle était seule désormais, complètement seule, sans personne pour la guider. Elle ne savait que faire ni où aller pour sauver son monde. Si seulement elle pouvait sacrifier sa vie et permettre de sauver les autres à sa place...
Elle s'écroula contre une manche du fauteuil et y pleura à chaudes larmes.
- Pourquoi ? murmura-t-elle entre ses larmes. Pou- pourquoi ? demanda-t-elle plus fort. Mais pourquoi tout ça est-il arrivé ? C'est trop horrible, ça... doit être un cauchemar... Maman... Papa...
Elle renifla en laissant couler les larmes sur son visage couvert de blessures sèches. Ses larmes redoublèrent avec la mention de ses parents, ses pauvres parents qui aimaient tant leur pays et s'en occupaient avec tant d'amour et de sagesse, pour permettre à tout le monde d'être heureux...
- Farore ! cria-t-elle. Elle t'aimait, elle t'admirait vraiment ! Alors pourquoi ? Pourquoi l'as-tu laissée là ? Pourquoi n'as-tu rien fait pour l'aider ? se lamenta-t-elle.
Elle prit son visage entre ses mains, lorsqu'elle sentit quelqu'un lui sécher ses larmes. Elle remarqua aussi qu'elle n'était plus effondrée sur le fauteuil mais sur les jambes d'une femme tout habillée de bleu.
Elle leva la tête ; elle devait halluciner. Que cette femme était belle, si belle, incroyablement belle. Sa peau était bleu clair tout comme un rayon de lune. Ses cheveux de brume océanique ondulaient dans un camaïeu de bleu marine et d'azur profond, et tombaient le long de ses épaules et de ses bras graciles, gantés sous un tissu satiné d'un blanc irisé. Ses lèvres prenaient une subtile teinte de violet qui ne lui donnait pas l'air d'être gelée. Ses yeux rayonnaient de tous les bleus du monde, du turquoise à l'outremer, en passant par le cyan.
Malgré tous ces bleus qui la constituaient, elle dégageait une chaleur douce et sage. Son visage inspirait la confiance et la sérénité, comme si jamais une once de colère n'avait pensé prendre possession de son âme. Sur son front était tendu un bandeau qui renvoyait précisément l'image du trèfle rond, symbole de la déesse Nayru, déesse qui avait répandu sa sagesse sur le monde entier et son amour pour la vie.
Nayru, mère spirituelle de Zelda, détentrice de la Triforce de sagesse. En personne, devant elle.
- Tes larmes sont justifiées, pauvre petite fille au grand coeur blessé, dit la déesse de sa voix de cristal.
Priscilla ne savait que dire.
- Priscilla, ainsi que t'a nommé ma fille spirituelle, Zelda. Ton coeur est empli de lumière, peu importe qui puissent avoir été tes ancêtres. Tu es toujours toi, ne te fais pas de soucis inutiles pour encore plus accabler ton âme de tels fardeaux.
Priscilla respira. C'était bien elle, la déesse des sages. Nul besoin de tout lui dire, elle savait déjà tout.
C'était si doux. Au fur et à mesure qu'elle parlait, son coeur se guérissait.
- Ne dis rien, lui dit-elle. Je te donnerai l'usage du pouvoir interdit du temps. Car les hommes ne savent pas s'en saisir avec sagesse et résolution. Mais toi, tu es digne de le porter juste pour ce soir, car malgré ton jeune âge, tu es sage. Dans tes veines coulent le sang de deux gardiens de la force sacrée, que tu utiliseras pour le bien de tout ton peuple, le jour où tu seras reine. Ce jour n'est pas encore à la porte du lendemain, mais ce soir, tu accompliras ta première tâche. Pour le bien de ton monde, tu feras face à l'épreuve du jugement de la vie et de la mort.
Priscilla leva les yeux vers la déesse.
- Déesse Nayru... si tel est mon destin, je serai un jour la digne et juste reine d'Hyrule. Je mènerai à bien la mission que vous me confiez, pour moi et mon peuple.
Nayru sourit avec une douceur maternelle.
- Lève-toi maintenant, Priscilla.
La petite fille s'exécuta. Ses jambes étaient affaiblies à cause du chagrin et du désespoir, mais elle donnerait tout son pouvoir, peu en importait le prix.
Nayru ôta le gant de satin de son bras, dévoilant une lumière blanche aveuglante qui enveloppa tout le corps de la princesse. Elle sentit miraculeusement ses forces lui revenir.
- Maintenant, prends ce sablier et retourne-le quand je te le dirai. Mais attends, il semble que quelqu'un souhaite te rendre visite avant ton départ pour le voyage à travers l'espace temporel...
Les deux tournèrent la tête vers la porte qui s'ouvrit, laissant apparaître Mia, épuisée par sa course pour arriver jusqu'ici, équipée d'une valise recouverte de vieux tissu effiloché, d'une couleur parcheminée. Il y avait le dessin d'une rose brodé dessus.
- P... Priscilla ? Et...
- C'est Nay...
Elle ne put pas terminer sa phrase, Nayru posa sa main sur son épaule.
Elle entendit sa voix raisonner au fond de sa tête.
- Ne dis rien. Nous n'avons pas le temps de faire les présentations. Tu dois partir le plus vite possible.
- D'accord, dit-elle.
Mia lui jeta un regard suspicieux.
- D'accord avec quoi ?
- Ah ! Rien, désolée.
- Enfin... Priscilla, je dois te donner quelque chose...
Elle s'assit en tailleur sur le plancher et ouvrit la valise, dévoilant plusieurs flacons remplis de liquides ou de poudres de couleurs sombres, ainsi qu'un vieux morceau de parchemin couvert de runes et d'un grand symbole.
- Qu'est-ce que c'est que tout ça ?
- Je ne sais pas.
- Comment ça ?
Nayru s'avança.
- Tu as cherché ces choses car c'était ton seul indice, en espérant que cela te permettrait de sauver ce qui t'est cher. Maintenant tu viens chercher une personne à qui tu fais confiance et qui est susceptible de traduire les informations que tu as reçues.
Mia lui adressa un regard plus que surpris.
- Comment savez-vous ?
- Si tu amènes quelque chose, dit Nayru, sans savoir ce que c'est, alors que tu es essoufflée au point de t'écrouler, cela signifie forcément que c'est d'une importance capitale pour toi. Comme les temps sont durs, tu ne peux pas être en train de mentir : Si tu amènes quelque chose sans savoir ce que c'est, cela signifie que l'on t'a donné cette information comme un seul indice que tu ne pouvais te permettre d'ignorer.
Mia eut une expression étrangement admirative et suspicieuse à la fois.
- Soit. Ce sont des ustensiles magiques, et moi, qui suis une guerrière Gerudo, je ne sais pas m'en servir. Mais j'ai entendu dire que la princesse d'Hyrule était une jeune fille studieuse qui s'y connaissait beaucoup en rituels oubliés, malgré son jeune âge. Alors Priscilla, pourrais-tu m'aider ?
- Oui, d'accord, dit Priscilla un peu gênée.
Elle se pencha sur la valise ouverte et prit le morceau de parchemin, qu'elle observa avec attention.
- Alors... ce symbole, ça veut dire enlever, effacer. Mais attends... ce grand dessin, c'est...
Elle se concentra sur ce dessin : un double cercle dans un triangle, et tout au-dessus... un oeil. Un oeil surmonté d'un demi-cercle. Elle comprit tout.
- Bien sûr ! C'est un rituel pour lever le sort de la croissance arrêtée !
Elle regarda les fioles que Mia avait rapportées.
- Et ce sont tous les matériaux nécessaires à sa réalisation ! Incroyable !
Elle se baissa et fouilla dans les bouteilles pour tout vérifier.
- Priscilla, dit Mia. A quelles fins comptes-tu utiliser ce sortilège ?
Elle s'arrêta un instant.
- Je... je...
Annuler le sort qui retenait la vie de Séphie et Vaati.
Elle allait mourir.
- Je vais... devoir ôter la vie à quelqu'un.
- Vraiment ? Tu ne serais pas un peu jeune pour ce genre de missions ?
Elle se releva et la regarda dans les yeux.
- Ce soir, je dois mener à bien un jugement de vie ou de mort. Ça sera difficile, mais en tant que princesse, je dois être forte.
- Je vois... alors bon courage. Et sois forte.
Elle hocha la tête et se tourna vers Nayru, alors que les ténèbres commençaient à gagner les alentours.
- Ne devrais-je pas y aller ?
- Oui, dit-elle doucement.
Elle lui tendit sa main et déposa au fond de sa paume un sablier d'argent rempli d'eau bleue.
- Retourne-le pendant la chanson que je vais te jouer.
Elle fit oui de la tête, puis se tourna vers son amie Gerudo.
- Mia, aie confiance, s'il te plaît.
Elle lui répondit oui d'un air grave, avant que Nayru ne fasse apparaître dans un rayonnement bleu entre ses mains un ocarina transparent, qu'elle porta à ses lèvres. Il s'en échappa une mélodie douce et mystérieuse : le chant du Temps.
Une colonne de lumière bleutée s'éleva autour de la princesse qui tenait la valise à côté d'elle et retournait le sablier dans ses mains, priant pour le salut de son monde et son succès.
- Aie confiance, dit la voix lointaine de Nayru, tandis qu'elle tombait dans un espace sans fin de rayons et de couleurs en distorsion. Puis une lumière aveuglante la força à fermer les yeux.

Chapitre 19   up

Elle tomba sur sa chaise, le soir de la fête de l'hiver, étourdie par sa chute à travers l'espace du temps. La valise tomba à côté d'elle.
Le sablier avait disparu : comme quoi elle n'avait pas droit à l'erreur.
Devant elle, Impa, Shayalen, et à côté d'elle, son père, sa mère.
- Maman ! cria-t-elle en se jetant dans ses bras et répandant de la boisson chaude un peu partout sur ses vêtements.
- Priscilla ! s'étrangla Zelda. Qu'est-ce qui t'arrive, tu m'as fait peur...
- Papa ! continua-t-elle en se jetant à son cou, ce qui eut pour effet de les faire tomber de sa chaise dans un grand fracas.
- Mais qu'est-ce que...
- Papa ! Ne pars pas, ne pars pas ! Je t'en supplie !
- Que... est-ce que tu vas bien, Priscilla ? demanda Zelda en regardant sa longue robe d'hiver. Regarde, tu as mis du chocolat partout !
Link tentait de se dégager de l'emprise de sa fille, qui ne lâcha prise qu'au moment où Impa ramassa la valise et la regarda avec intrigue.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle avec suspicion. Ce n'était pas là il y a un instant...
- Ah !
Priscilla se leva et arracha l'objet de ses mains.
- Je reviens bientôt !
Et elle courut vers le pont-levis qui séparait les remparts de la cité de la plaine, laissant ses parents bien perplexes.
Elle courut sans s'arrêter à travers l'étendue d'herbe, en direction des marches qui menaient au village Cocorico. Elle s'essouffla vite.
- Farore ! dit-elle avec confiance, sans s'arrêter de courir, transporte-moi !
Au fur et à mesure qu'elle prononçait ces mots, une brume de vent d'un vert feuille scintillant s'éleva et se matérialisa tout autour d'elle, puis elle se sentit ne faire plus qu'un avec le vent, son corps rejoindre cette brume et s'envoler.
La seconde suivante, elle se trouvait au fin fond du puits, devant Séphie qui chantait doucement dans sa gorge noyée d'eau. Son corps blanc luisait légèrement dans cette profonde pénombre, mais sûrement pas suffisamment pour lui permettre de s'éclairer.
Elle ouvrit la malle et en sortit deux bougies qu'elle déposa sur le sol, avant de les allumer d'un claquement de doigts. Elle sentait que Séphie la regardait.
Puis elle chercha le parchemin couvert de runes et s'éclaira des bougies pour en faire la lecture précipitée. Elle devait faire ce dessin autour d'elle grâce à une craie blanche. Mais le sol était si humide... enfin, peu importe, elle allait essayer.
Elle chercha énergiquement et tomba sur un large bâton de craie qui avait une odeur étrange. Sans attendre, elle tourna autour de la petite fille pour dessiner ce cercle autour d'elle. Un double cercle surmonté d'un oeil lui-même surmonté de cet hideux demi-cercle...
Séphie gémissait, toujours chantant cette triste chanson. On aurait dit qu'elle se préparait déjà à mourir.
- Bientôt, murmura faiblement Priscilla, tu ne souffriras plus...
Elle porta le parchemin sous ses yeux et suivit la liste des éléments qu'il manquait, les prenant un par un au fur et à mesure.
Elle versait les poudres, allumait les bougies, brûlait les encens, dessinait les symboles, puis arriva finalement au moment où elle devait éteindre les bougies, concluant ainsi l'envol de Séphie vers l'au-delà... elle hésitait tout de même. Elle se demandait si elle n'oubliait pas de lui dire quelque chose avant. Ce n'était pas facile, de trouver la force de tuer quelqu'un.
- Séphie, murmura-t-elle, je suis vraiment désolée mais je dois le faire...
Elle respira et... tout disparut dans un monde blanc. Devant elle était une très grande créature qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle n'ait jamais pu voir. C'était étrange sans pour autant être monstrueux.
Au-dessus d'un sol invisible flottait cette créature toute blanche, dont ce qui aurait pu être la tête n'était qu'une bulle bleue. Elle avait des pinces longues et fines à la place des bras, et des billes blanches en suspension gravitaient autour d'elle. Tout son corps difforme était recouvert d'une espèce de carapace plate d'un blanc gris, et à tout ce spectacle inquiétant s'ajoutaient des sortes d'ailes multicolores mais blafardes, qui ressemblaient plus à des épines qu'à autre chose.
En regardant plus attentivement, elle put voir le visage de Séphie derrière cette bulle bleue. Qu'est-ce qui se passait, au juste ?
La créature émettait un vent étrange qui inquiétait la petite fille. Bientôt, elle devait courir et esquiver dans tous les sens car elle lui jetait des sorts de feu.
- Quoi ? fit-elle en paniquant. Qu'est-ce qui se passe ?
Elle tourna la tête et vit deux colonnes de lumière s'élever à côté d'elle, une verte et une rouge.
La verte s'éteint et laissa apparaître Mia, parée d'un arc de lumière, arborant le diadème de nacre à l'émeraude. Elle était rayonnante dans sa robe de tissus transparents et ses bracelets d'or, avec ses ailes d'ange dans le dos.
La rouge disparut en laissant apparaître Vaati, armé de ses fils de feu et ayant sur le front le rubis scintillant du diadème d'or. Sa robe noire reflétait la lumière en violet.
- Que... que faites-vous ici ? demanda Priscilla, perplexe mais heureuse.
- On arrive du futur, dit Mia avec un sourire.
- Vous êtes venus... me sauver ?
- Pas moi en tout cas, dit Vaati.
Ils durent se disperser dans la seconde sous peine d'être foudroyés.
- Comment ? demanda Priscilla.
- C'est la forme du condamné, dit Vaati en l'ignorant superbement. Je n'aurais jamais cru que ça irait si loin...
- Tu vas nous dire de quoi tu parles ? s'écria Mia avec indignation.
- Je suis là pour achever Séphie, c'est évident, non ?
Priscilla eut un haut-le-coeur.
- Quoi ?!
- Oui, dit-il calmement. Elle est bloquée entre la vie et la mort. Si on ne fait rien, elle va continuer à exister pour l'éternité dans ce monde solitaire... C'est horrible, non ? dit-il sur un ton sarcastique.
- Mais comment cela est-il arrivé ? demanda Mia qui évitait un rayon lumineux.
Vaati leva la tête.
- Une entité ni morte, ni vivante, le reste d'une volonté, sans aucune chance de résurrection, qui ne ressent plus rien, ni douleur, ni compassion, un véritable pantin. La moindre des choses pour moi est de la libérer de cette emprise.
Sur ce, il courut dans sa direction.

Chapitre 20   up

EpilogueMia et Priscilla se retrouvèrent seules devant le puits. Il ne pleuvait pas. Toutes les maisons étaient intactes, l'herbe fraîche recouverte de neige, le vent froid, le ciel brillant de mille étoiles. Le village était désert et paisible.
Comme si rien ne s'était jamais passé. Elles avaient de nouveau leurs vêtements ordinaires et aucune éraflure ne barrait leur corps. Elles ne dirent rien pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce que l'une d'entre elles, Priscilla, se décide à demander :
- Où est passé Vaati ?
Mia, au lieu d'une réponse, se baissa et ramassa quelque chose dans l'herbe.
- Qu'est-ce c'est ? demanda Priscilla.
Mia lui montra deux fragments séparés constituant un petit disque épais blanc pur. Impossible de dire s'il était de métal ou de porcelaine, ou encore de verre. Ils s'emboîtaient parfaitement.
- Vas-y, Priscilla, dit Mia en lui donnant les fragments. Assemble-les.
La princesse les prit modestement et les plaça ensemble. Ils se collèrent comme s'ils avaient été aimantés, dévoilant le dessin d'une superbe rose enveloppée de feuilles, tout en blanc.
- Rentrons, dit Priscilla à son amie. Les parents doivent se faire du souci... Mais attends, Mia, si tu viens du futur, cela veut dire que tu vas disparaître ?
- Ne t'inquiète pas ! dit Mia. Je vais rejoindre mon corps du présent, ainsi je n'oublierai rien de ce qui s'est passé. Tu ne voudrais pas être toute seule à savoir ce qui aurait pu arriver à Hyrule, non ? En plus, le futur précédent ne me donne pas trop envie d'y retourner, si tu vois ce que je veux dire...
Priscilla lui sourit et descendit les marches du village.

* * *

Une fois dans sa chambre, le soir, Priscilla déposa le disque blanc dans un petit vase qu'elle avait rempli de terre. Elle ne savait pas pourquoi elle le faisait, mais elle sentait comme si quelqu'un le lui avait dit afin d'éveiller sa curiosité.
Elle ôta ses mains de la terre et les essuya doucement sur un mouchoir en tissu. Elle regarda à l'horizon, sur la plaine qui s'étendait comme une mer de neige douce et paisible, sous la voûte céleste rayonnante de mille étoiles, sous la très grande lune d'argent. Les flocons tombaient dans le silence, sans qu'aucun souffle de vent ne vienne perturber leur chute paisible. En bas du château, il y avait le bourg d'Hyrule, tout lumineux, joyeux, où les gens n'avaient cessé de danser. Priscilla les regardait avec un sourire qu'elle garda au fond de son âme, car ses joues étaient paralysées pour un bon moment : son peuple était heureux, et un jour elle devrait les gouverner avec la même sagesse et le même amour que ses parents. Elle jurait que quoi qu'il puisse arriver, jamais elle ne laisserait flétrir les sourires de ces gens.
Elle ne savait pas ce qu'elle allait dire à Shayalen quand elle remarquerait que Vaati avait disparu. Allait-elle lui dire qu'il était parti ?
Oui, lui dire qu'il était parti, enfin libéré.

* * *

En se réveillant le lendemain matin, Priscilla fut aveuglée par un scintillement argenté. Intriguée, elle se leva et alla voir ce qui s'y passait.
Elle fut émerveillée de voir que, pendant la nuit, là où elle avait planté les fragments, avait poussé une rose splendide, avec des pétales satinés d'un blanc pur et étincelant. Des gouttes de rosée perlaient dessus, tandis que les rayons du soleil s'y perdaient sous la forme d'arcs-en-ciel. Ses épines vert clair ne s'imposaient pas et ses feuilles arboraient un vert profond.
Elle regarda le ciel. Le vent soufflait sur la plaine enneigée. Ce vent était doux, frais sans être froid. Elle aurait pu jurer avoir entendu une voix de petite fille lui dire : merci.
Elle sourit et murmura :
- De rien.
Sur ce, elle descendit pour aller aider les habitants à ranger les décorations. Il allait bientôt falloir préparer celles pour la fête du printemps prochain...

FIN

Ce texte a été proposé au "Palais de Zelda" par son auteur, "Samantha". Les droits d'auteur (copyright) lui appartiennent.

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