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L'essence d'une Yiga

Ecrit par Kisa03
Chapitres 1 à 4   •   Chapitres 5 à 6
Chapitre 1 : Rencontre dans les landes sauvages ~ Un certain goût fruité ~

L'emplacement était parfait. Positionnée non loin du sentier traversant les hauteurs de Narisha, au sud du village Cocorico, elle était certaine d'y rencontrer quelqu'un. Maîtresse de cette embuscade finement mise en oeuvre.

Le déguisement était parfait. Ses oreilles naturellement pointues, similaires à celles d'un quelconque Hylien, amenaient à la confiance. Ses traits juvéniles et les deux petites couettes flottant sur sa nuque amenaient à la gentillesse. Ses joues ruisselantes de larmes amenaient à la compassion. Le plan était parfait : sauter à la gorge de la première âme passant par là pour lui voler biens et honneur.

En résumé, tout était parfait, et elle ne pouvait que s'en réjouir pour sa toute première mission à la fois en solo et en dehors des dunes de sable entourant le repaire de son peuple. Profitant de ce moment de quiétude précédent toujours l'action, elle prit un instant pour apprécier le vent délicat sur son visage trop souvent camouflé. Elle regrettait de ne pouvoir laisser flotter librement ses longs cheveux blancs trop souvent camouflés sous son uniforme, à présent derrière une illusion. Fort heureusement, ses iris avaient hérité des teintes de sa mère, un chocolat agréable comparé au rouge agressif de son père. Ce trait physique lui permettait ainsi d'observer son environnement de ses propres yeux, non pas derrière une énième image chimérique comme bon nombre de ses confrères. Appréciant ainsi les couleurs chatoyantes des petits moineaux picorant dans l'herbe, les nuances d'éclairage que produisait le soleil dans les branches feuillues, la pigmentation étendue des parterres de fleurs parsemées de part et d'autre du sentier.

Cependant, ce court moment de sérénité prit fin aussi rapidement qu'il avait commencé car un bruit au loin la rappela à l'ordre, ses songes s'envolant tout comme les oiseaux apeurés. "Trop top !" souffla son envie d'exploration. "Enfin !" s'écria sa soif d'action. Du bout des doigts, elle caressa distraitement la serpe coupe-gorge camouflée dans les plis de ses vêtements. Le bruit des sabots martelant la terre se rapprocha sur le sentier. Aussi se mit-elle en position : jambes fléchies mais prêtes à bondir à tout moment, mains sur le visage les doigts légèrement écartés, sa voix tremblotante dans un sanglot artificiel. Une silhouette se dessina rapidement sur le sentier. L'instant d'après, un cheval à la robe baie se stoppa devant elle, son cavalier mettant déjà pied à terre.

Il était beau, ça elle ne pouvait que le reconnaître. Petit et svelte, il n'avait cependant pas cette même beauté sauvage, dangereuse, fascinante que possédait le grand et puissant Ganon qui transparaissait dans chacune de ses représentations, et ce même avec plus de dix mille ans sous le sabot. Non, lui représentait plutôt une beauté candide, innocente, délicate. Sous sa capuche sombre, des mèches d'un blond solaire camouflaient des iris qu'elle savait d'un bleu profond, s'harmonisant à la perfection avec cette tunique que bon nombre d'ouvrages de son peuple archivaient avec pour légende "Tenue des Prodiges". Les traits fins de son visage, comme sculptés du bout des doigts avec minutie, se poursuivaient en une musculature appauvrie, signe qu'il privilégiait l'agilité à la force. Autour de ses hanches, la stoppant dans son observation, un objet émettant une faible lueur attira son attention. Un oeil versant une larme, le symbole des serviteurs - des chiens-chiens - de la famille royale. "La tablette Sheikah". Elle retint un instant son souffle. Alors ce jeune homme était... Oui, aucun doute possible. Il s'agissait du prodige que tout membre de son clan avait pour ordre de tuer. Elle avait été élevée dans ce but. Bien qu'elle ne comprenait toujours pas pourquoi un si jeune homme - moins d'une vingtaine d'années - devait périr pour des actes ayant eu lieu un siècle avant sa naissance, elle obéirait. Qu'importe l'éclat d'inquiétude à son égard dans son regard ou le sourire rassurant qu'il tentait d'afficher, elle obéirait. Qu'importe la main tendue dans sa direction pour lui prêter assistance, elle obéirait. Le plan était parfait. Les ordres étaient clairs : tuer le détenteur de la tablette Sheikah.

- Bonjour, commença-t-il d'une voix douce comme pour s'adresser à un enfant, puis-je vous aider ?
- Je, commença-t-elle en hoquetant dans son sanglot, pouvez-vous me...

Derrière ses mains, un sourire étira soudainement ses lèvres. Écartant davantage ses doigts, elle laissa apparaître ses iris assombris par son envie de combattre, achevant sa phrase dans un octave un peu plus grave :

- Laissez-vous trancher la gorge ?

Et, ne laissant le temps à son interlocuteur ni de répondre ni même de réfléchir au sens de cette question, elle joignit ses mains pour défaire le sort de camouflage embrassant son corps. Ce dernier s'envola sous forme de parchemins qui se consumèrent pour dévoiler sa combinaison vermeil et son masque blanc sur lequel pleurait à l'envers un oeil de sang. D'un geste précis, elle s'empara ensuite de sa serpe coupe-gorge et fit un bond en arrière pour prendre de la distance. Elle fléchit son corps en avant, fit tournoyer son arme entre ses doigts, énonçant physiquement une invitation au combat.

Face à elle, le sourire s'effaça, l'éclat s'éteignit et la main trouva le chemin vers le pommeau indigo, dévoilant une épée magnifique à la lame argentée. Tout comme elle avait reconnu les autres attributs du pire ennemi de son peuple, elle n'eut aucune peine à identifier l'épée de Légende, la lame purificatrice ayant causé bon nombre de fois la mort de leur vénérable seigneur Ganon. "Raison de plus pour l'abattre" tenta-t-elle de se convaincre tandis qu'elle tâchait d'ignorer la déception qui apparaissait à présent dans les perles du guerrier. La confiance qu'il lui vouait l'instant d'avant venait de périr, réduite en cendres en même temps que les parchemins. D'un mouvement de poignet, il gifla l'air devant lui, faisant chanter sa lame comme pour mettre en garde son adversaire. Malheureusement, au même titre que le sens moral, la peur ne faisait pas partie de ses enseignements. Alors, au lieu de fuir, elle se contenta d'émettre un rire franc comme pour se moquer, un rire bien caractéristique de son clan. "Ne crois pas que tu m'impressionnes beau blond" songea-t-elle tandis qu'il adoptait une simple posture de défense. Oh ! La galanterie faisait visiblement partie des moeurs d'un héros. Fort bien, honneur aux dames donc !

Riant de nouveau, elle s'élança en avant. Vitesse, agilité, discrétion : telle était la doctrine de son peuple, véritables assassins. Elle en avait fait des missions, sa dernière en date consistant en une infiltration dans la cité Gerudo, que l'on disait imprenable, pour s'emparer d'une relique précieuse pour les habitantes du désert. Bon nombre d'entre elles, impétueux parasites, avaient tenté de le récupérer en attaquant leur base secrète. Jamais aucune n'était parvenue à dépasser la limite inscrite par les premières rangées de grenouilles en pierre au visage camouflé. Sa propre lame s'en était assurée personnellement. Jamais personne n'avait réussi à déchiffrer ses mouvements, que ce fut ces guerrières expérimentées, ses aînés, ses propres parents ou encore leur vénérable chef, le Grand Kohga. Tous reconnaissaient son attaque éclair comme infaillible. Alors pourquoi la faille devait-elle se trouver sous ce nez précisément ce jour-là, en ce moment si important pour sa carrière, sous la forme de cet être à abattre impérativement ? Sa lame, si habituée à s'enfoncer du premier coup profondément dans la chair adverse, glissa en effet sur la surface lisse d'un bouclier de chevalier, le supplice de son arme contre le métal la faisant grimacer. D'une charge bouclier, il la repoussa violemment. Atterrissant à peine sur le sol, elle bondit de nouveau en avant, ne lui laissant pas le temps de lever sa main droite. Effectuant une trajectoire du bas vers le haut, sa serpe frôla à peine l'avant-bras armé de son adversaire, celui-ci effectuant un saut de côté pour l'éviter. Elle fronça les sourcils, il émit un faible sourire. Profitant de sa contrariété, sentiment ayant pour conséquence de rendre prévisible chaque mouvement, il para ensuite chacune de ses attaques avec une telle aisance qu'elle s'agaça de plus en plus. Très vite, un véritable déluge de coups s'abattit sur la surface de son bouclier nonchalamment tenue devant lui, accompagné de cris de frustration féminins. Elle devait réussir cette mission, n'était-ce que pour protéger ce trésor si précieux à ses yeux qu'elle conservait à l'abri dans sa bourse.

Tandis qu'elle tendait pour la énième fois son bras vers le bas pour frapper, le jeune homme saisit un coin de sa cape et la retira violemment pour la jeter sur le visage masqué. Aveuglée, elle ne vit alors pas les mouvements adverses. Un coup de bouclier dans l'avant-bras lui fit perdre son arme. Un coup de pommeau dans le ventre l'obligea à se plier en deux. Et un coup de lame suffit à sectionner la cordelette retenant accrochée à sa ceinture son adorable bourse. Le "bling" caractéristique des rubis contenus à l'intérieur fit instinctivement perler des larmes - de véritables cette fois - au coin de ses yeux. Rejetant rageusement la cape, elle fit ensuite un salto-arrière pour échapper un nouvel assaut qui s'avérait être imaginaire puisqu'au final le blond ne tenta rien d'autre. Il se contenta juste de poser un pied sur sa fidèle serpe, mettant ainsi fin au combat dans un geste qui n'accrut que davantage ses larmes de rage. Elle remercia alors l'inertie de son masque, camouflant à l'ennemi sa faiblesse derrière la larme artificielle peinte en rouge sur la surface blanche.

Obligée de battre en retraite, elle joignit rageusement ses mains entre elles et s'évapora sous forme de parchemins, laissant à ce beau et détestable blond le droit de vider sur le sol le contenu si précieux de sa bourse. Prix à ses yeux bien trop élevé pour la leçon qu'elle venait de recevoir, à savoir ne jamais jouer avec la confiance d'un prodige.

Perchée en haut d'un arbre, profitant de son feuillage dense pour se camoufler, elle l'observa compter les rubis durement gagnés contre un trio de soldats gerudos : deux rouges, un bleu et trois verts - fort heureusement elle avait bien fait de laisser le violet à la maison, caché sous une pile de draps dans son armoire. Il s'empara ensuite de son précieux trésor, lui coupant aussitôt le souffle. Elle maudit alors pleinement sa faiblesse, son incapacité à réaliser seule une mission. Elle maudit également cette part au fond d'elle-même heureuse de savoir ce jeune homme en vie, rageant contre ce caractère trop tendre qu'elle tenait de sa mère, véritable aberration lorsque l'on faisait un tel métier qu'assassin. Elle ne pouvait qu'admettre, non sans s'étouffer avec son orgueil, la force et l'adresse de son ennemi qui n'avait rien à envier à ses propres capacités durement travaillées. Qu'à cela ne tienne, elle se remettrait directement à l'entraînement une fois rentrée et défierait à nouveau ce jeune homme. Le plan était un échec mais la volonté de progresser, de se rattraper - était-ce aux yeux du Grand Kohga ou pour son amour propre, elle l'ignorait -, plus forte encore. Sa soif de sang se transforma en besoin avide de vengeance. Elle l'aurait un jour, c'en était certain.

Toujours penché au-dessus de son trésor, prisonnier de ses doigts, le jeune homme tourna son regard dans la direction de son arbre, dans la direction de sa branche, dans sa direction. "Impossible !" rugit sa fierté d'assassin. Qu'il terrasse sa force passait encore mais sa furtivité, ça il n'avait pas le droit ! Et pourtant, les iris bleus la fixaient bien, transperçant de part en part son ego. Elle crut alors percevoir un sourire non plus réconfortant mais bel et bien malicieux éclairer le visage coiffé d'or. Elle retint un hurlement de frustration, qui fut plus dur encore à contenir lorsqu'elle crut comprendre l'idée qui traversait son esprit et qui s'avéra rapidement juste. "Pitié, non !" sanglota son esprit en le voyant arracher une part de son trésor, le regard toujours encré sur sa position et, elle l'aurait juré si cela n'avait pas été impossible à cause de l'épais feuillage les séparant, dans ses propres yeux. Elle comprit alors une chose, tandis que le vainqueur engloutissait son adorable trésor juste sous son nez : voler était pour celui qui réalisait le vol quelque chose de jouissif, mais en profiter en présence de la victime l'était bien d'avantage. Ainsi donc les héros étaient capables d'une telle cruauté ? "Je vais me le faire !" souffla son orgueil, peinant à se relever après s'être fait si durement piétiner.

Pourtant, son envie de meurtre s'évapora presque aussitôt, aussi vite qu'elle avait naquit, lorsqu'elle vit le guerrier lâcher le reste de son trésor au milieu de l'herbe, juste à côté de sa bourse allégée de son contenu. Il regagna ensuite tranquillement sa monture qui broutait comme si de rien n'était de l'autre côté du sentier, récupérant au passage sa cape qu'il replaça sur ses mèches blondes. A aucun moment il ne fit preuve de prudence - ou du moins lui semblait-elle -, lui offrant pleinement son dos pour une quelconque attaque surprise. Pourtant, malgré l'enseignement qu'on lui avait prodigué, à savoir toujours profiter de la moindre ouverture, elle ne bougea pas d'un millimètre, son regard voyageant entre son trésor et le garçon. Une fois en selle, ce dernier lui adressa un dernier regard, lèvres toujours étirées en sourire, et poursuivit tranquillement son chemin dans un simple trot peu pressé.

Lorsqu'elle fut sûre qu'il fut suffisamment éloigné sur le sentier, elle se laissa tomber de sa cachette et se précipita en direction de sa bourse, ignorant totalement l'éventualité d'un piège. Précautionneusement, elle saisit à deux mains son trésor, savourant la silhouette solaire et courbée à laquelle son peuple vouait un véritable culte. Sur cinq, quatre avaient survécu, le cadavre de l'unique victime échouée non loin de là.

Après avoir replacé son trésor à sa ceinture, bien au chaud dans sa bourse - il lui faudrait d'ailleurs songer à une cachette plus sûre -, elle prit le temps d'observer le sentier dans la direction qu'avait prise le profanateur. Dans cette direction, elle savait bon nombre de ses frères et soeurs postés en attente d'une victime. Certains d'entre eux arboraient tout comme elle un costume mais sans aucun doute que le jeune blond ne se fasse avoir une deuxième fois. D'autres avaient opté pour l'effet de surprise et elle pria alors pour que son ancien adversaire préfère à la simplicité de la route prédéfinie les étendus sauvages et désertes des plaines, voir même des montagnes. Elle se surprit ainsi à s'en faire pour cet étrange héros, et ce malgré l'affront qu'il venait de faire à la fois à son orgueil et à son si précieux trésor. Le plan était un échec, et les ordres bafoués depuis longtemps. Seule persistait dans sa tête son envie de revanche à laquelle était nécessaire la survie de ce gringalet. Son nouveau but était parfait. Aussi ne libéra-t-elle pas le petit oiseau en origami enchanté contenu dans sa sacoche, faisant ainsi le choix de ne pas prévenir ses confrères de sa récente rencontre avec l'ennemi de leur peuple. Sans doute, si cela était découvert, il y aurait des répercussions, voir même une sanction. Mais pour le moment, elle s'en fichait, elle qui avait toujours été contre ce plan malgré sa perfection. Préférant profiter de la possibilité de prendre, dans un futur qu'elle voulait très proche, sa vengeance.

Et puis, c'était quelque chose d'agréable de désobéir aux ordres, presque aussi savoureux que de mordre dans une banane.

Chapitre 2 : Retrouvailles dans le froid mordant ~ Une courbure fascinante ~   up

L'endroit n'avait rien d'idyllique. Situé à mi-chemin entre le plateau d'Irphas et celui de Zircot, au coeur des Hauteurs Gerudo, ils étaient bien loin des dunes sableuses entourant le repaire de leur peuple, plus à l'ouest. Leur situation était loin d'être enviable. Bien qu'abrité par les trois plateaux environnants, le vent frigorifique parvenait à se frayer un chemin jusqu'à leur campement, menaçant d'éteindre à tout instant les quelques flammes timides de leur foyer, unique source de chaleur dans ce désert de glace.

Les ordres, quant à eux, n'avaient rien de réjouissant. Ils devaient rester ici jusqu'à ce qu'un second ordre ne leur soit adressé, les affectant à une nouvelle mission. Malheureusement, ils devaient pour cela attendre que la colère de leur chef se dissipe, chose qui pouvait prendre un certain temps lorsque le chef en question était le Grand Kohga.

En résumé, ils étaient coincés ici, condamnés à cet enfer hiémal. Elle n'avait théoriquement rien contre la neige, trouvant au contraire ces paysages couverts d'un épais manteau nivéal magnifiques à observer. Mais il y avait une grande différence, une énorme même, entre contempler en de rares occasions les flocons tournoyer délicatement dans les airs et survivre quotidiennement aux basses températures. Le thermomètre ne dépassait jamais la barre du zéro sur les hauteurs, et les vents nocturnes ne faisaient qu'aggraver la chute des chiffres dans le négatif.

Revenant de sa patrouille aux abords du plateau d'Olpa, elle avançait difficilement dans les couches de neige qui lui arrivaient par moment au niveau de ses genoux. Fort heureusement, elle n'avait pas croisé d'ennemi sur le retour, pour le plus grand bien de sa précieuse cargaison, enveloppée dans un torchon suspendu à son arc en guise de baluchon. Le froid, mais également l'effort que lui demandait chaque mouvement, mettaient son corps au supplice, engourdissant ses membres qui lui donnaient l'impression de peser une tonne chacun. Ah, elle faisait peine à voir la fière guerrière Yiga ! Heureusement, elle avait encore assez de dignité pour ne pas courir lorsque, se dessinant à l'horizon, elle aperçut les contours familiers de son campement. Soupirant d'aise en songeant à la chaleur qui devait émaner du feu de camp, elle franchit donc les derniers mètres la séparant du repos promis.

Sur place, ses deux camarades l'attendaient, pelotés l'un contre l'autre dans un unique plaid duveteux sous la maigre toile leur servant d'abri. Une agréable odeur épicée s'élevait de la marmite posée sur le feu. Déposant sa charge à côté du corps grelottant de son compagnon, elle alla ensuite s'asseoir sur la souche d'arbre faisant office de banc et plaça ses mains gantées au-dessus des vapeurs odoriférantes. À la vue du ragoût de viande - de l'élan qu'elle avait chassé la veille - agrémenté de piments - dont la capacité à réchauffer un organisme n'était plus à prouver -, elle sentit ses papilles engourdies s'éveiller.

- Alors ? demanda l'un de ses partenaires en étudiant son paquet.
- Regarde par toi-même, souffla-t-elle, créant un panache de fumée. Les buissons ne semblent guère vouloir donner plus de deux baies à chaque fois. Mais par chance, en faisant un petit détour, j'ai croisé une bande de Lézalfos de glace qui disposaient d'un stock généreux.
- Ces lézards mangeant ce genre de choses ?
- Pourquoi pas ? répondit-elle en haussant les épaules. La nourriture est tellement rare ici que cela ne serait pas étonnant.

La simple évocation du mot nourriture suffit à éveiller son estomac qui, depuis l'aube, n'avait rien reçu de plus que des litres de remèdes pimentés et quelques lanières de viande séchée. Aussi, ne se fit-elle pas prier davantage pour attraper un bol et verser plusieurs louches de ragoût dedans.

- Dans ce cas, nous pourrons bientôt rentrer, non ? demanda le second homme, une joie soudaine teintant sa voix.

Le regard carmin de son frère croisa celui noisette de l'aventurière. Bientôt rentrer ? Elle soupira de nouveau. Non, l'heure de leur retour au repaire était loin d'avoir sonné. Le Grand Kohga était encore bien trop en colère pour leur accorder le pardon. Ils avaient été dénoncés, tous les trois, pour ne pas avoir obéi au code d'honneur de leur peuple et aux ordres de leur chef. Les deux frères pour avoir perdu une précieuse cargaison de bananes en plein désert, ayant préféré fuir face à une escouade de soldats gerudos plutôt que de sauver le fruit vénéré de leur peuple. Elle pour ne pas avoir prévenu les siens qu'elle avait croisé le chemin de leur pire ennemi. La sentence dans les deux cas ? Se rendre dans les Hauteurs Gerudos, dans le froid mordant continu, véritable torture pour eux habitués à la chaleur parfois insupportable du désert, afin de récolter des baies dont raffolait en ce moment le Grand Kohga. Bien moins que les bananes, certes, mais les petits fruits rosés avaient cette capacité rafraîchissante que ne possédait pas leur fruit sacré.

Se reconcentrant sur son repas, elle porta une première cuillerée à sa bouche. Le liquide était brûlant contre ses lèvres gercées, mais l'effet pimenté fut presque instantané lorsqu'il coula le long de son oesophage. La chaleur se répandit ainsi dans tout son organisme, gagnant d'abord son tronc pour diffuser ensuite vers la périphérie que gants et bottes ne suffisaient plus à protéger. Elle en soupira d'aise avant d'avaler une seconde gorgée.

- C'est de la torture de rester ici, maugréa le premier qui avait parlé en donnant un coup de botte dans la neige. On se caille trop les bananes ici !
- La lâcheté n'est pas monnaie courante au sein de notre peuple, murmura-t-elle entre deux cuillerées.
- Dixit celle qui a filé la queue entre les pattes face à un grotesque Prodige.

Stoppant la course de son couvert à mi-chemin entre son bol et ses lèvres, elle lui jeta un regard noir, accentué par les cernes accumulés ces derniers jours. Elle ? Avoir fui ? Baliverne ! Elle avait vaillamment combattu l'ennemi, usant de toutes les techniques qu'elle connaissait. Malheureusement, son adversaire avait été plus fort et plus malin qu'elle, réduisant ses maigres chances de le vaincre - après tout, il s'agissait d'une légende ! - en poussière. Depuis ce fameux jour, elle aspirait en secret à une revanche, raison pour laquelle elle n'avait pas divulgué sa rencontre avec le blondinet car, la nouvelle répandue au sein de son peuple, nombreux auraient été ceux qui auraient tenté leur chance de faire prisonnier leur ennemi juré. Et c'était exactement ce qui s'était passé lorsqu'un soir, l'une de ses congénères avait lâché l'information dans la grande salle. De fil en aiguille, ses semblables avaient ensuite fait le lien avec sa récente défaite et l'avaient alors jugé coupable.

Évidemment, comment une personne aussi lâche que cet homme pouvait comprendre cela ?

Les deux frères déglutirent simultanément, se souvenant soudainement de la réputation qui suivait leur camarade d'infortune. Elle était forte, bien plus que les jeunes de son âge, personnage adorée du Grand Kohga - du moins, avant sa faute. Elle était même en bonne voie de devenir officier, un poste convoité par bon nombre de sous-fifres mais atteint uniquement par une poignée de prodigieux guerriers, l'unique raison l'empêchant étant, selon les rumeurs, son âge beaucoup trop jeune et, par conséquent, son manque d'expérience.

- B-bien évidemment, il plaisantait ! rit le second en secouant nerveusement ses mains devant lui, comme pour chasser la mauvaise humeur de la demoiselle.

Puis, il se mit à échanger des mots à voix basse avec son frère, comme pour le gronder d'avoir dit une chose pareille. De son côté, elle reprit calmement sa dégustation, savourant le goût juteux de la viande tendre contre son palais. Cependant, alors qu'elle allait prendre une autre bouchée, le couvert fut de nouveau stoppé en pleine course. Instinctivement, son regard dévia sur la gauche. Un bruit de pas feutrés dans la neige, le cliquetis du métal.

- Quelqu'un, lâcha-t-elle simplement en posant son bol à côté d'elle.
- Dans un endroit pareil ?
- Par où ? demandèrent simultanément les deux frères en se redressant aussitôt.

Leur faisant signe de se taire, elle se releva souplement, la fatigue ayant par automatisme quitté son organisme. Ses yeux guettant l'horizon, elle attrapa ensuite son précieux arc à double encoche. D'un même mouvement, ils l'imitèrent et, parfaitement synchrones, les trois silhouettes joignirent leurs mains pour activer leurs parchemins, faisant apparaître sur leur corps l'emblématique combinaison carmin des Yigas, leur masque blanc décoré d'un oeil rouge pleurant à l'envers venant s'apposer sur leur visage. Ils se mirent ensuite en formation triangulaire autour de leur campement. Puis, effectuant d'autres moudras avec leurs doigts, ils activèrent leurs parchemins de camouflage, se recouvrant ainsi d'une illusion renvoyant l'image du manteau nivéal.

Ils attendirent ainsi, arc bandé et flèches encochées, plusieurs minutes durant. Des minutes qui leur parurent durer des heures. Le froid mordant parvenait aisément à s'infiltrer dans leur combinaison aérée qui, certes était pratique pour résister à la chaleur désertique, mais ne parvenait pas à repousser le vent frigorifiant. Fort heureusement, le ragoût épicé faisait encore de l'effet, empêchant ses doigts de trembler et ses dents de claquer. Il leur fallait rester immobiles et silencieux s'ils souhaitaient que l'illusion soit parfaite. Le temps défila ainsi, si bien qu'elle crut un instant avoir imaginé le bruit. Jusqu'à finalement percevoir de nouveau le bruit de pas. Un sourire perfide se dessina instantanément sur ses lèvres. Chouette ! Enfin un peu de distraction ! Car, il fallait l'avouer, ses deux partenaires d'exil étaient loin d'être les plus attractifs, se plaignant à longueur de journée des basses températures et se lamentant du sort qu'était le leur. Jubilant d'anticipation, elle sentit le picotement familier de l'action au bout de ses doigts, l'adrénaline se frayer un chemin dans ses vaisseaux, ses oreilles filtrer le moindre son, ses iris fouiller le désert blanc, rendu flou par la nouvelle averse de flocons, à la recherche de la moindre forme.

C'est alors qu'elle la vit, une silhouette se dirigeant d'un pas lent dans leur direction. La détaillant de bas en haut, elle reconnut sans peine les vêtements duveteux typiques du peuple piaf. Seulement, au vu des bottes qu'arborait l'inconnu, il ne s'agissait pas d'un volatile. Elle ne pouvait cependant rien distinguer d'autre, ses traits étant camouflés sous une épaisse cape pour le protéger de la pluie glacée. Elle fronça les sourcils, perplexe. Qu'est-ce qu'une personne pouvait bien faire, par un temps pareil, sur les Hauteurs Gerudos ?

Elle attendit qu'il s'approche davantage. Sans doute avait-il été appâté par l'alléchante odeur du ragoût car, s'infiltrant sans gêne dans le campement, il s'approcha à grand pas de la marmite. Ce fut ce qu'elle espérait. Le signal retentit alors pour les trois voleurs qui, bondissant de leur cachette d'un même mouvement, rirent en coeur avant de décocher leurs flèches en direction de l'intrus. Les six carreaux allèrent se planter dans le bois tendre d'un bouclier, brandi par réflexe devant le visage de la cible. "Pas mal !" songea-t-elle en posant pied à terre, ne pouvant s'empêcher de sourire face à la dextérité de son adversaire. Sourire qui s'effaça lorsque leur victime abaissa sa protection pour révéler les traits fins et gracieux d'un Hylien. Sourire qui revint finalement en force lorsqu'elle reconnut sans grande peine les deux perles céruléennes qui se posaient alternativement sur la silhouette des trois Yigas, sans doute pour jauger la situation. Le froid avait donné quelques couleurs à sa peau, faisant rosir ses pommettes, accentuant ce côté adorable que renvoyait son aspect juvénile. Et dire, comme elle eut l'occasion de l'apprendre après leur première rencontre, qu'il avait plus de cent ans ! Accroché derrière son oreille pointue gauche, un rubis surmonté d'une plume en acier décorait ses cheveux blonds. Elle connaissait le pouvoir de cette gemme, censée emmagasiner la chaleur solaire pour protéger son porteur des basses températures. Et, voyant ses vêtements chaudement rembourrés de duvet, elle ne put s'empêcher de l'envier. Pourquoi ne le saluerait-elle pas d'une accolade chaleureuse, histoire de se réchauffer ? Du genre : "Eh ! Tu te souviens de moi ? Je t'ai sauté à la gorge l'autre jour alors que tu tentais de m'aider et, pour te venger, tu m'as volé mes précieuses bananes. Ça te tente une étreinte goronienne ?". Elle se gifla mentalement. Non, elle ne pouvait pas.

De un, comme le disait si bien sa mère, pas de contact physique avant la troisième rencontre.
De deux, parce qu'il ne devait sans doute pas se souvenir d'elle. Difficile d'enregistrer un visage lorsque la personne en face se dissimule soit derrière une illusion, soit derrière un masque. D'autant qu'il avait sans nul doute dû croiser bon nombre de ses semblables depuis leur rencontre.
De trois, il faudrait qu'elle trouve ensuite un moyen d'expliquer son comportement à ses collègues. Racontars comme ils étaient, nul doute qu'ils rapporteraient tout au Grand Kohga pour gagner ses faveurs et se sortir de cet enfer givré. Elle ferait la même chose à leur place. Or, cela reviendrait à devoir de nouveau faire face aux regards réprobateurs de ses parents, à leur déception et à celle de son chef qui la voyait déjà devenir l'une de ses meilleurs officiers.
Et enfin, de quatre... Il avait mangé l'une de ses précieuses bananes sans son accord, se jouant de son orgueil et, accessoirement de sa vue, dans le seul but de se venger. Un véritable salaud qui méritait pour seul accueil qu'on lui morde les mollets. Violent mais efficace.

- Si tu es là pour voler nos bananes, tu peux faire une croix dessus, voyageur ! s'écria l'un de ses compagnons en brandissant son arc à double encoche.

Bien que menacé, ledit voyageur leva un sourcil. Elle, n'avait qu'une envie, se frapper le front du plat de sa main. Bien évidemment que non qu'il n'était pas là pour ça. Qui penserait se rendre dans l'une des régions les plus froides et les plus hostiles du royaume pour venir dérober à des voleurs leur stock de bananes ?

Bon, peut-être qu'elle, elle l'aurait fait.
Tout comme ses acolytes d'ailleurs.
Et ses parents.
Et toutes les personnes de son peuple...

Ouais, en fait non, ce type n'était pas normal. Et c'était justement parce qu'il n'était pas comme les autres qu'elle côtoyait tous les jours qu'elle ressentait une certaine attirance envers lui. Ce genre d'attirance qui donnait l'envie de s'occuper personnellement de son cas.

De quelle manière ? Elle aviserait sur le moment.
Avait-elle une chance ? Au vu de leur dernier affrontement, bien sûr que non !
Le savait-elle ? Oh que oui !

- Il est pour moi ! déclara-t-elle ainsi en s'interposant entre ses alliés et sa proie qui, loin d'avoir l'apparence d'une biche, ouvrit des yeux presque aussi grands que ceux de l'animal.

Et, sans prévenir, elle décocha deux flèches qui allèrent se planter dans la neige derrière lui, frôlant chacune une joue au passage sur la chair desquelles elles tracèrent une zébrure rougie. Il ne broncha pas d'un millimètre, restant parfaitement stoïque. Elle esquissa un sourire derrière son masque. Oh oui, elle allait se le faire !

- Pas vrai, Prodige ? acheva-t-elle, appuyant sur le dernier mot avec toute l'ironie dont elle était capable.

Ce fut au tour de ses partenaires d'être surpris, du moins le devina-t-elle aux exclamations qu'ils émirent. Lui se contenta d'armer sa main gauche de son épée, la fameuse Lame Purificatrice dont l'éclat argenté semblait scintiller dans ce décor nivéal. Prenant ce geste comme une réponse favorable à son invitation, elle rit franchement, de ce rire si caractéristique à son peuple, en faisant tournoyer son arc entre ses doigts. Puis, joignant les mains, elle activa son parchemin de téléportation qui la mena à se trouver en un instant dans les airs, derrière sa proie. Légère, presque en suspension tel un flocon de neige ralenti, elle profita de sa hauteur momentanée pour attaquer. Les flèches fusèrent, au ralenti à ses yeux. Un coup d'épée et elles atterrirent tranchées en deux dans la neige. "Vraiment pas mal" songea-t-elle en mettant souplement genou à terre. Lui conservait son calme et, si elle n'avait pas vu la rotation de son poignet, elle aurait pu croire qu'il n'avait pas bougé. Ses iris azurées l'observaient constamment, étudiant le moindre de ses mouvements. Elle appréciait cette sensation, de sentir le regard aussi aiguisé que son épée posée sur elle. Elle savait ses compagnons faire de même, jugeant sans doute de son comportement incompréhensible - ils avaient la possibilité d'abattre le légendaire ennemi, d'user du nombre pour contrebalancer la différence de force - qu'elle-même ne parvenait pas à expliquer. Son orgueil avait, une fois de plus, prit le pas sur sa raison, créant cette émotion sibylline qui la mena à se saisir de sa serpe coupe-gorge pour aller au corps-à-corps. Là où se révélait tout le potentiel de son adversaire.

Leur lame s'entrechoqua, se saluant d'un grincement métallique, tandis qu'il fixait ses perles célestes sur elle, sur son masque et même, elle en avait l'impression, dans les siennes. Un pas de côté, et elle tenta de le frapper au revers mais fut bloquée par le bouclier. Un signe de la main et elle se téléporta derrière lui. Mais, d'un mouvement de poignet, il brandit sa lame dans son dos et para de nouveau l'attaque. Nom d'une banane empaillée, ce type, en plus d'être un excellent attaquant comme il l'avait démontré lors de leur première rencontre, était tout aussi doué en défense ! Mais cela ne se passerait pas comme ça. S'accroupissant, elle tendit la jambe pour frapper les siennes, réussissant enfin à lui faire quitter son carré de neige. Cela ne suffit pas à le déstabiliser, mais à le déconcentrer oui. D'un mouvement précis et rapide, elle sectionna le cordon retenant sa cape qui, emportée par le vent, dévoila complètement l'armure piaf cachée en dessous. Elle donna ensuite un puissant coup de pied dans son bouclier dont le bois, fragilisé par le froid, se craquela dangereusement. Puis, prenant de l'élan avec son bras, elle abattit sa lame en direction du cou adverse. Du moins, tel était son plan avant qu'une main ne vienne enserrer son poignet et ne bloque son geste. La serpe se retrouva alors sous la gorge de l'ennemi, son acier caressant sa chair, reflétant les iris céruléennes qui continuaient de la fixer, mais la prise l'empêchait de réaliser le moindre mouvement. Elle était si proche de lui qu'elle pouvait presque sentir le parfum forestier qui émanait de ses vêtements chauds. Soudain, la prenant de court, il esquissa un sourire en coin. Un faible sourire, mais un sourire bien réel qui manqua de peu de lui faire lâcher prise sur son arme.

- Peut mieux faire, susurra-t-il alors d'une voix si basse qu'elle fut presque certaine de l'imaginer.

Elle ouvrit la bouche, s'apprêtant à répondre, à demander le sens de ses mots. Cependant, au même instant, un son sur sa gauche attira son attention. Un son caractéristique, celui d'une corde se détendant. Du coin de l'oeil, elle vit alors deux projectiles se diriger dans leur direction. Ou plutôt droit sur le garçon. Elle s'entendit alors crier un "non !" tandis qu'elle poussa le corps adverse pour l'éloigner de la trajectoire, devenant à son tour cible potentielle pour les flèches dont le sifflement se rapprochait de plus en plus. Puis, tout se passa rapidement. Elle sentit les doigts raffermir leur prise sur son poignet, la tractant en avant avant que sa poitrine n'entre en contact avec un torse plus large que le sien. Puis, se sentant chavirer en avant, elle ferma par automatisme les yeux, se cramponnant à ce qui lui venait sous la main.

Elle sentit le froid de la neige mordre ses flancs, mais plus encore l'étouffante chaleur qui l'étreignait. Elle perçut les exclamations d'indignations de ses partenaires, mais plus encore les battements frénétiques d'un coeur, de son propre coeur. Lentement, elle rouvrit les paupières, plongeant immédiatement dans un océan insondable. Elle se rendit alors compte. Elle était là, allongée sur le corps de son ennemi dont les mèches blondes s'étalaient sur le manteau blanc, les mains guerrières ayant lâché les armes pour s'enrouler autour de sa taille. Sa propre lame reposait à côté du cou offert où une fine entaille pleurait quelques larmes de sang. D'une main tremblante, elle vint caresser la blessure.

- Il semblerait que tu as finalement réussi, murmura-t-il alors et elle sentit son coeur louper un battement.
- C-comment ? lâcha-t-elle en retirant sa main.

Cependant, il ne répondit pas, se contentant d'afficher ce même sourire moqueur qu'il avait affiché avant de dévorer sa précieuse banane. Non, était-ce possible qu'il... se souvenait d'elle ? Elle se remémora alors les mots qu'elle avait prononcés ce jour-là : "Pouvez-vous me laisser vous trancher la gorge ?" C'était impossible, invraisemblable. Vêtue de sa combinaison et de son masque, elle ressemblait à n'importe quel Yiga. Elle n'était tout de même pas la seule de son clan à sauter au cou du jeune homme à chaque fois que leur route se croisait, si ?

- Bon sang, mais qu'est-ce que tu fabriques ?! s'écria rageusement l'un de ses compagnons.

Et elle comprenait aisément la raison de sa colère. Sans son intervention, au moins l'une des deux flèches aurait atteint sa cible. Cependant, ce ne fut pas le cas.

Car elle avait agi.
Car elle lui avait sauvé la vie.
Tout comme lui l'avait fait avec elle.

Fronçant les sourcils, elle pencha la tête sur le côté. Cet homme était vraiment... particulier. Sauver la vie de celle qui, l'instant d'avant, tentait de l'égorger.

- Pourquoi ? demanda-t-elle alors à voix haute.
- Pourquoi ? reprit l'archer qui crut à une réponse, tandis que les iris azur continuaient de la fixer. Mais enfin, tu l'as toi-même dit ! C'est le Prodige de la légende ! Notre ennemi juré !

Exact. Il était leur ennemi. Mais alors, pourquoi l'avait-elle sauvé ? "Parce que c'est à toi que doit revenir l'honneur" lui cria son orgueil, tentant de camoufler les mots que murmurait sa raison, mais également son coeur. Oui, cela était vrai. Il était sa proie. Et pour le bien de sa revanche, il devait survivre.

- J'ai dit qu'il était à moi, prononça-t-elle lentement en tournant son regard en direction des frères, insistant sur chaque mot pour être sûr qu'ils soient compris.
- Ne sois pas stupide, répliqua cependant l'attaquant en armant deux nouvelles flèches sur son arc. Si on ramène sa tête au Grand Kohga, nous serons pardonnés et nous...

Il acheva sa phrase dans un cri de douleur. Un carreau venait de se planter dans sa main, l'obligeant à lâcher prise. Du sang coulait à grosses gouttes de sa plaie, entachant la neige à ses pieds. Surprise, la jeune femme tourna la tête pour voir le héros redressé brandissant devant lui un arc. Le blessé tomba à genoux, ses gémissements emplissant rapidement le campement. À ses côtés, son frère secouait nerveusement les mains, ne sachant comment l'aider.

- Tout ça, c'est de ta faute ! cria-t-il alors en attrapant une dague à sa ceinture et en se jetant sur le blond.

Agile, ce dernier resserra sa prise autour de la taille féminine et, comme si elle ne pesait rien, la souleva pour se redresser sur ses jambes. Puis, récupérant son épée, il para l'attaque avant d'assommer le Yiga d'un coup de pommeau derrière la tête. La lâchant, il se propulsa ensuite en direction du blessé, ses mouvements nullement entravés par l'épaisse couche de neige, et réitéra le geste afin de faire taire les hurlements. Ainsi, le silence retomba et seul le crépitement du feu résonnait dans le désert glacé. Le voyant se tourner ensuite lentement dans sa direction, elle sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Son regard était dur, authentiques prunelles d'un guerrier ayant survécu à d'innombrables batailles, à l'opposé même de la malice qu'il lui avait offert quelques minutes plus tôt. Alors, poussée par son instinct de survie, elle récupéra sa serpe dans la neige et se mit en position de défense. Il ne s'était jamais vraiment montré agressif envers elle, se contentant de parer ses attaques ou de lui affliger des blessures mineures afin de la faire battre en retraite, si bien qu'elle avait cru un instant qu'il était incapable de faire du mal à qui que ce soit. Mais, après ce qu'elle venait de voir, elle n'en était plus si sûr.

La voyant faire cependant, il s'esclaffa légèrement comme pour se moquer de son mouvement. Comme s'il trouvait risible de la voir ainsi, penchée en avant, sa lame brandie devant son masque. Avec dextérité, sa précieuse épée fendit l'air avant de regagner son fourreau. Puis, lui tournant sans vergogne le dos, il se dirigea vers la marmite dans laquelle il trempa le doigt pour goûter. Le ragoût dut déplaire à ses papilles puisque, s'assaillant sur la souche d'arbre, il attrapa un cristal de sel et quelques herbes qu'il jeta dans le potage avant de remuer le mélange. Il goûta de nouveau puis, satisfait, attrapa un bol pour se servir quelques cuillerées. Elle l'observa ainsi, immobile dans son coin, de longues minutes durant. Et elle serait certainement restée là à le contempler vider la marmite si, se servant un deuxième bol, il ne s'était pas tourné vers elle pour le lui tendre. Son orgueil avait rugi dans son esprit - non mais quel toupet ! Le type venait d'assommer ses deux partenaires et maintenant il dévorait leurs provisions ! -, mais pour une fois, ce ne fut pas lui qui l'emporta car, désireuse de faire taire les gargouillements de son ventre que l'alléchante odeur avait de nouveau éveillée, elle accepta prudemment le bol. Leurs doigts se frôlèrent, leurs iris se croisèrent et son coeur, stupide organe, s'affola.

- Ne crois pas que j'en ai fini avec toi ! lâcha-t-elle alors pour cacher sa gêne, tirant brusquement sur le récipient.

Elle se laissa ensuite tomber sur le second tronc, de l'autre côté du feu, et, les yeux plongés dans son potage, dos tourné et masque légèrement soulevé pour révéler ses lèvres, reprit son repas là où le héros l'avait interrompu par son arrivée. Elle retrouva ainsi le goût agréable du piment, rehaussé par le sel ajouté, et son agréable chaleur, bien différente de celle l'ayant étreint plus tôt. Et c'est dans ce silence tranquille, et étrangement apaisant, qu'ils achevèrent le repas, et par la même occasion le contenu de la marmite - ce type mangeait pour quatre !

Repus, les deux adversaires laissèrent entendre un même soupir d'aise. Se redressant ensuite, le Prodige étira ses bras au-dessus de sa tête en bâillant mollement. Décidément, il baissait beaucoup trop sa garde en sa présence, comme s'il ne la croyait pas capable de l'attaquer. Comme s'il se moquait ouvertement de sa force. Elle était une redoutable guerrière ! Une redoutable guerrière en pleine pause postprandiale, certes, mais une guerrière quand même.

- Eh ! l'interpella-t-elle alors, tandis qu'il réajustait son équipement dans son dos. Je dois encore te trancher la gorge, alors ne pars pas tout de suite.
De nouveau, il lui offrit ce sourire moqueur.
- Une prochaine fois, peut-être.

Et, sur ces mots, il lui tourna le dos avant de reprendre sa route, quittant le campement comme il était arrivé, disparaissant rapidement dans les étendues blanches du plateau Gerudo. Elle resta là longuement, à contempler sa silhouette se confondre avec les flocons de neige, à revisualiser dans sa tête tout ce qui venait de se passer. Elle était rentrée de patrouille, le Prodige les avait attaqués - même si c'était plutôt eux qui lui avaient sauté dessus -, elle lui avait sauvé la vie, il lui avait sauvé la vie, puis il avait assommé ses deux partenaires avant de partager un repas, son repas, avec elle et de repartir comme si de rien n'était... Ce type était vraiment étrange. Et pourtant, elle ne regrettait en rien ce qui venait de se passer.

Certes, il faudrait qu'elle trouve un moyen de se justifier auprès de ses compagnons et même, s'ils colportaient la nouvelle, auprès du Grand Kohga.
Certes, elle serait certainement réprimandée pour avoir laissé filer une seconde fois l'ennemi juré de son peuple.
Certes, elle décevrait une fois de plus ses parents et verrait son rêve de devenir officier une fois encore repoussé.

Mais malgré tout, elle ne regrettait rien. Car ce repas, bien qu'elle ne l'avouerait jamais de vive voix, avait été le plus savoureux qu'elle n'avait jamais mangé. Et puis, comble du bonheur, il n'avait même pas touché au stock de bananes, soigneusement conservées dans une caisse sous l'abri. Bon, il lui devait toujours une revanche, ainsi qu'un repas à présent. Ce qui signifiait qu'elle croiserait sans aucun doute sa route de nouveau...

À cette simple pensée, un sourire étira ses lèvres. Décidément, ce guerrier était une petite merveille. Presque aussi fascinant que la courbure si caractéristique des bananes.

Chapitre 3 : Pris la main dans le sac ~ Une odeur envoûtante ~   up

L'endroit était plus que familier, puisqu'elle était chez elle. Se tenant au milieu de la grande salle, un genou à terre, la tête baissée, elle faisait face au Grand Kohga, chef incontesté du peuple Yiga. Quelques torches permettaient d'éclairer les lieux, offrant une ambiance tamisée qui donnait un aspect doré aux murs de sable.

La situation, elle, commençait à le devenir car, pour la deuxième fois, elle subissait les sermons de son supérieur. Assis sur le rebord de son trône, ses mains crispées sur les accoudoirs, il répétait ces mêmes mots qu'il lui avait adressés le jour où il avait apprit qu'elle avait laissé filer l'ennemi juré de leur peuple. Les ordres, en revanche, n'étaient pour une fois pas très clairs. Car, au milieu des réprimandes venaient s'intercaler des félicitations pour le succès de sa dernière mission, mêlant ainsi la déception et l'admiration que son chef éprouvait pour elle, créant un méli-mélo de mots qu'il lui était difficile de comprendre. Au final, était-il fâché ou content ?

Vraisemblablement, le Grand Kohga lui-même ne savait pas car, stoppant l'une de ses interminables phrases en plein milieu, il poussa un long soupir d'exaspération. Puis, se rasseyant correctement dans son siège, il appuya sa joue contre son poing et reprit d'une voix plus calme :

- Comme toujours, tu me compliques bien la tâche, mon enfant. Tu es une guerrière redoutable, la quintessence même de notre peuple, et pourtant tu ne peux t'empêcher de me désobéir.

Elle se mordit la lèvre inférieure, tâchant de faire taire la culpabilité qui enserrait son coeur, mais également l'injustice qui grondait en elle. Elle, désobéir ? Elle avait seulement omis la première fois sa rencontre avec le Prodige, et refusé l'aide de ses compagnons la seconde fois, préférant à la réussite de la mission l'assouvissement de sa revanche. Elle était une redoutable guerrière et, en tant que telle, elle n'avait besoin de personne d'autres que sa lame pour égorger ce petit prétentieux au sourire moqueur. Mais évidemment, cette pensée était égoïste aux yeux de son peuple pour lequel le nombre faisait la force.

Du coin de l'oeil, elle chercha dans l'assemblée la silhouette d'une personne pour prendre sa défense. Évidemment, sa mère, première admiratrice de ses talents, n'était pas là, partie en mission aux abords du barrage de la Luterrane. En revanche, nombreux étaient ceux qui faisaient la queue pour se plaindre. Ainsi elle pouvait citer ses deux anciens partenaires d'exil, dont l'un avait la main bandée, qui ne cessaient de brailler qu'il fallait l'enfermer, qu'elle était l'unique responsable de leur échec, qu'elle était une honte pour le masque qu'elle arborait. Il y avait ensuite son père, un homme froid qui ne lui avait pas adressé le moindre regard depuis son arrivé et qui se contentait de la rabaisser à chaque compliment que faisait le Grand Kohga. Puis sa tante, version féminine de son père qui, ne pouvant faire de sa fille - une véritable empotée, comme elle la désignait elle-même - un officier, faisait tout ce qui était en son pouvoir pour qu'elle ne puisse pas non plus le devenir. Et enfin, ses nombreux camarades d'entraînement - et rivaux pour l'affection de leur chef - qui affichaient tous au moins une cicatrice causée par sa lame. Lorsque l'un commençait à lâcher quelque chose, tous lui emboîtaient le pas, créant d'authentiques raz-de-marées vocaux insupportables à entendre. Au final, peut-être aurait-elle mieux fait de se laisser capturer pas les Gerudos...

Soupirant de nouveau, le Grand Kohga se massa la tempe de sa main libre. Apparemment, il avait autant envie d'être là qu'elle.

- Je pourrais te condamner à vingt coups de fouet afin de m'assurer que tu ne recommenceras pas, déclara-t-il, et ses mots furent approuvés par un concert d'exclamations. Cependant, cela reviendrait à nier ton implication dans l'obtention de ce fabuleux trésor.

Disant cela, il tourna la tête vers l'une des tables sur laquelle reposait un petit couffin bordeaux. Et dessus, l'objet de sa dernière mission, une étrange coiffe en or massif sertie de joyaux. "Le Masque du Tonnerre", tel était le nom que lui donnait le peuple du désert, un masque capable de protéger complètement son porteur des décharges électriques, qu'elles fussent de source naturelle ou non. C'était pour se rendre dans la cité Gerudo et dérober ce fameux trésor qu'on lui avait donné l'ordre de revenir des hauteurs gelées. La tâche fut plus simple qu'elle ne l'avait cru, la citée matriarcale manquant cruellement de gardes qui, visiblement, devaient gérer un tout ordre problème : Vah'Naboris. Cette petite chipie faisait encore des siennes, rôdant aux abords des milieux peuplés, créant des tempêtes de sable incessantes. Elle l'avait vu un jour de près, se souvenant parfaitement de ses rouages que la corruption de leur Seigneur parvenait à contrôler. Elle avait cependant dû s'abstenir d'approcher, la Créature Divine ne distinguant pas ses alliés de ses ennemis.

- Peut-être qu'en te privant simplement de sortie... songea à voix haute le Grand Kohga en caressant sa barbichette. Qu'en pensez-vous très cher ? ajouta-t-il ensuite en se tournant vers son père.
- Eh bien, je ne saurais contester le jugement de notre chef. Cela dit, par deux fois déjà, mon enfant a déshonoré son clan. Un déshonneur mineur, certes, mais qui ne doit pas rester impuni.

Elle se retint de ne pas contester, se contentant de lever les yeux au ciel. Geste qu'elle espéra être discret. En vain.

- Et toi ? reprit leur chef en repérant en effet son mouvement oculaire. Qu'en penses-tu, mon enfant ?

Redressant enfin la tête, surprise d'être ainsi conviée au débat car, depuis le début, elle subissait mais n'avait pas le droit de protester, elle entrouvrit légèrement la bouche. Ce qu'elle en pensait ? Honnêtement ? Tout ceci était ridicule ! Plutôt que de s'entraîner pour devenir plus forte, elle devait rester là à écouter ces balivernes qui, pour la grande majorité, n'étaient même pas objectifs... Elle se mordit de nouveau la lèvre. Non, elle ne pouvait pas dire cela. Du moins, pas de cette manière.

- J'admets avoir fauté, débuta-t-elle, jaugeant chacun de ses mots pour être sûre qu'ils ne soient pas par la suite déformés par ces mauvaises langues. Ma faute fut de vouloir démontrer mes capacités à mon clan et d'honorer les lois établies par nos ancêtres. Les Yigas sont des guerriers, des guerriers fiers et, malheureusement, cette fierté s'est perdue au cours des générations.

L'assemblée commença à s'agiter, signe que ses mots déplaisaient à plus d'une personne. Chouette ! Cela signifiait que plus d'une mauvaise langue se sentait visée. Le Grand Kohga, au contraire, ne pipait mot, conservant un regard pétillant d'intérêt sur elle.

- Depuis trop longtemps, nous ne comptons que sur le nombre pour triompher. Mais il fut une époque où notre force était notre fierté. Ces mêmes guerriers, qui se battaient sans trembler à un contre dix, et qui ont vaillamment affronté les armées royales, sont ceux qui ont batti notre clan. Qu'en est-il de ceux qui, aujourd'hui, se jettent à dix contre un unique homme ? Oh ! Je sais ! Ils se terrent dans le désert !
- Il suffit ! rugit sa tante en sortant sa serpe de son fourreau.

Mais un geste de son supérieur et deux gardes la menacèrent de leur lance. Elle dut se retenir de ne pas exploser de rire à la vue des traits déformés par la colère. Mais sa bonne humeur s'effaça rapidement lorsqu'elle vit le Grand Kohga se redresser dans son siège. C'était un homme de petite taille, et plutôt rondouillet, si bien que sa carrure n'avait rien d'impressionnante. Pourtant, personne n'aurait jamais pris le risque de se moquer, pas même elle. Car, derrière ses yeux grenat légèrement bridés et son sourire de façade, se cachait un redoutable combattant qui plaçait son peuple haut dans ses intérêts, juste en-dessous des bananes.

Se redressant sur ses jambes, il profita de la hauteur qu'offrait l'estrade sur laquelle était installé son fauteuil pour observer de haut la salle tout entière. Comme pour faire taire tout autre intervention non autorisée. Ici, dans la grande salle, à l'heure du jugement, on ne parlait que lorsque l'on en avait reçu l'ordre. Car, oui, il s'agissait d'un ordre et non d'une autorisation. Puis, posant de nouveau son attention sur elle, il déclara d'une tonalité plus douce qu'à son accoutumé.

- Je dois admettre que tes paroles sont sages, mon enfant. Définitivement, je pense que tu as toutes les qualités requises pour devenir officier. Bien évidemment, rajouta-t-il en sentant l'assemblée s'agiter à cette annonce, il faut encore que j'en discute avec le conseil.
Il descendit une première marche.
- Tu ne seras pas punie pour ta faute, car tes mots ont suffi à me convaincre qu'elle n'en était pas une.
Il descendit une seconde marche.
- Cependant, je ne peux pas non plus te laisser gambader et prendre le risque que tu désobéisses une troisième fois.
Il se stoppa sur la troisième marche, celle où il conservait encore une hauteur plus imposante que celle de ses gardes personnels, d'authentiques colosses de muscles.
- C'est pourquoi, j'ai fait mon choix. Voici mon verdict. Tu seras consignée à domicile et suivras les enseignements pour devenir officier.

L'annonce fut une véritable bombe. S'ensuivit un long et interminable silence durant lequel seuls le crépitement des flammes et le grincement des plumes sur le papier des scripts furent permis.
Ah...
Finalement, peut-être aurait-elle préféré les coups de fouet.

Après quoi, elle fut renvoyée dans sa chambre, escortée - s'il vous plaît ! - non pas par un, ni par deux, mais par trois soldats afin de s'assurer qu'elle arriverait à bon port. Lorsqu'elle était sortie de la grande salle, les complaintes de l'auditoire avaient repris, remettant dangereusement en question le jugement du Grand Kohga. Pour le plus grand bien de ses oreilles, le repaire était parfaitement insonorisé car, il ne faisait aucun doute que bientôt débuterait là-bas une bataille de cordes vocales. Louez en fut le Seigneur Ganon !

- Raconte-moi tout ! l'accueillit sa camarade de chambre, qui n'était autre que sa cousine - vous savez, la fameuse empotée - lorsque les gardes eurent refermé le rideau derrière elle.

En réalité, elle n'avait rien d'une empotée, faisant simplement exprès de gâcher ses examens afin de ne pas devenir officier comme le voudrait sa mère. Une manière comme une autre de défier l'autorité parentale, sans doute. Alors, elle lui raconta tout, car, dans un sens, elle le lui devait bien. Sa cousine l'ignorait mais, en réalité, c'était grâce à elle en quelque sorte qu'elle avait rencontré le Prodige la première fois. Elle était trop jeune à l'époque pour réaliser une mission seule et sa cousine, de deux ans son aînée, n'avait pas forcément envie de rejoindre les landes sauvages pour dépouiller de pauvres innocents. Aussi s'était-elle fait passée pour malade, lui offrant la possibilité de prendre sa place.

Alors qu'elle lui rapporta la séance, prenant des voix différentes pour redonner vie au débat, sa cousine s'empara d'une brosse et commença à dénouer ses longs cheveux pour les brosser. Tout comme ceux de son père et de sa tante, ils arboraient une teinte blanche, témoignage de leur ancienne affiliation avec les Sheikahs. Ceux de sa cousine, au contraire, tout comme ceux du Grand Kohga et de la grande majorité des Yigas, étaient d'un noir de jais.

- Tu te rends compte, quand même ? lâcha sa coiffeuse autoproclamée alors qu'elle achevait son récit. Toi, officier ! Ma mère devait être rouge de colère. Ou peut-être verte de jalousie, rajouta-t-elle en riant.
- Plutôt un mélange des deux, pouffa-t-elle à son tour.

Puis, elle se remémora les dernières paroles du Grand Kohga, et ce qu'elles signifiaient pour son avenir. Son sourire s'effaça aussitôt et, soupirant, elle laissa sa tête tomber en arrière, contre le ventre de sa confidente.

- Je ne suis pas sûre de vouloir ce poste.
- Quoi ? s'exclama sa cousine en stoppant le mouvement de ses doigts dans ses cheveux. Mais enfin, c'est ton rêve depuis toujours. Devenir officier ! Tu pourras manier le légendaire sabre Tranche-Vent, partir seule en mission où et quand tu voudras, ne recevoir d'ordres que du Grand Kohga.
- Certes mais...

Mais ce n'était pas ce qu'elle voulait. Du moins, plus maintenant. Elle ignorait la nature de ce sentiment qui grandissait en elle, la détachant peu à peu de son peuple. Autrefois, elle aurait tout donné pour demeurer auprès des siens. À présent, elle ne rêvait que d'une seule chose : s'échapper de ces terres arides pour rejoindre les landes sauvages, là où elle se sentait réellement libre. Et puis, elle devait prendre sa revanche. Les enseignements pour devenir officier étaient rudes, mais plus encore ils étaient chronophages. Combien de jours, de mois ou même d'années devrait-elle sacrifier pour atteindre ce poste ? Combien de temps devrait-elle attendre pour espérer revoir l'insupportable et adorable minois du Prodige ?

- Oublions cela pour ce soir, proposa sa cousine en achevant la natte, sentant les réflexions naître dans l'esprit de sa parente. Il se fait tard, nous devrions aller nous coucher.

Elle approuva d'un hochement de tête, songeuse. Puis, abandonnant sa combinaison carmin pour une chemise de nuit blanche, qui se confondait presque avec la pâleur de ses mèches et de sa chair, elle se glissa dans sa couche. Bien que les nuits étaient glacées dans le désert, la localisation souterraine du repaire permettait de conserver les chambres à une température optimale pour le sommeil. Raison pour laquelle elle ne se couvrit que d'un drap. Après avoir soufflé sur la bougie, sa cousine l'imita, lui souhaitant bonne nuit. Quelques minutes plus tard, seuls les faibles ronflements de son aînée emplissaient la chambre, ainsi que ses propres soupirs. Elle l'avait toujours enviée pour cette capacité qu'elle avait de s'endormir à l'instant même où elle fermait les yeux. Dans son cas, deux heures en moyenne étaient nécessaires. Malgré tout, elle ferma ses paupières, tâchant de rejoindre les songes, se concentrant sur les bruits environnants : les expirations sonores régulières de sa cousine, les rondes régulières des soldats dans le couloir, les battements réguliers de son coeur, des pas feutrés presque inaudibles non loin de la chambre...

Elle rouvrit soudainement les yeux. Des pas feutrés ? Se redressant dans sa couche, elle tendit l'oreille. Le murmure suivait le sens opposé à celui emprunté par les rondes. Et il ne faisait aucun doute qu'il n'appartenait pas à un Yiga, faisant beaucoup trop attention à ne pas faire de bruit pour en être un. Piquée par sa curiosité, et parce que de toute façon elle ne parvenait pas à dormir, elle se glissa hors du lit, attrapant sur la table de nuit son masque et sa serpe dont elle ne se séparait jamais, puis en dehors de la chambre. Le couloir était plongé dans la pénombre totale, mais elle n'avait pas besoin de voir pour s'orienter dans le dédale qu'étaient les couloirs du repaire. Il lui suffisait simplement de tendre l'oreille et de se laisser guider. Lorsqu'elle était enfant, sa mère l'emmenait souvent chasser les morses de sable, des créatures à l'ouïe extrêmement développée dont elle s'était fortement inspirée pour ses traques, à la différence qu'elle n'était pas la proie mais le prédateur.

Très vite, elle rencontra une patrouille, repérable à la lueur de ses torches, qui l'obligea à se plaquer contre un mur pour ne pas être vue. Une excitation soudaine naquit alors au fond d'elle. Il fallait qu'elle retrouve le maraudeur sans se faire prendre, pimentant davantage le jeu. Puis, poursuivant son chemin, elle manqua de peu de s'étaler sur le sol en se prenant les pieds dans quelque chose. Des soldats évanouis lui révélèrent son toucher. Ou plus exactement, des soldats assommés. Ainsi, elle était sur la bonne piste. Et si elle se référait au chemin que semblait prendre l'intrus, alors elle savait où elle pourrait le coincer. Changeant de stratégie, elle oublia donc complètement la piste auditive pour se fier uniquement à son sens de l'orientation, tournant ici et là pour quitter le quartier résidentiel du repaire et rejoindre la partie centrale, là où se trouvait la grande salle, mais également les quartiers du Grand Kohga et la salle aux trésors. Lorsqu'elle arriva à proximité de cette dernière, non sans mal car nombreuses étaient les rondes dans ce secteur, elle ralentit enfin le pas. Et, se plaquant contre un mur, tendit l'oreille à la recherche de ce fameux son. Rien, le silence complet. Intriguée, elle fronça les sourcils et se pencha sur le côté pour observer le couloir adjacent, là où se trouvaient les portes de la salle. S'était-elle trompée sur les intentions du voleur ?

- J'aurais dû parier que c'était toi, susurra alors une voix au creux de son oreille.

Sursautant, elle se retourna aussitôt. Mais se retrouva plaquée contre le mur, une main posée sur son masque au niveau de ses lèvres. Elle ne voyait absolument rien, si ce n'étaient deux perles célestes luisant dans l'obscurité tels deux Rumy dans un champ nocturne. Elle pouvait sentir un corps, plus grand et plus large, pressé contre le sien, la bloquant contre le sable mural. Il y avait également une douce odeur florale qu'elle connaissait parfaitement, un parfum de fleurs silencio.

- Chut, fit son geôlier.

Et il ne lui fallut pas bien longtemps pour comprendre la raison car elle pouvait déjà entendre les pas d'une nouvelle ronde. Ils restèrent donc ainsi immobiles, blottis l'un contre l'autre, attendant que les soldats passent à quelques centimètres d'eux. Elle profita de la lueur qu'offrirent leurs torches pour étudier le visage du voleur, confirmant l'hypothèse qu'elle s'était faite à la vue des perles malicieuses. Il s'agissait bel et bien du Prodige et, si elle n'avait pas connu par coeur les moindres traits de son visage, elle aurait eu beaucoup de mal à le reconnaître. Ses cheveux dorés étaient tirés en arrière, formant un chignon dans lequel venaient se loger deux baguettes. Un col, tout aussi sombre que sa tenue, était remonté sur son nez, camouflant le bas de son visage. L'oeil des Sheikahs, dont elle devinait les triangles pressés contre sa poitrine, était peint sur son torse. Ainsi, c'était comme cela qu'il s'était infiltré dans le repaire, profitant de la furtivité offerte par sa tenue pour passer outre la garde des nombreux soldats.

Il attendit que la lueur disparaisse au coin d'un couloir pour enfin se détacher d'elle, conservant tout de même une proximité. Comme s'il avait peur de la voir s'enfuir. Comme si cela était possible. Ils conservèrent le silence un moment, lui détaillant de ses iris perçants la silhouette de la demoiselle. Elle ne portait pas sa combinaison et, dans sa précipitation, avait oublié ses parchemins. Aussi elle se révélait à lui pour la première fois sous sa véritable apparence. Pourquoi avait-il fallu que ce soit en chemise de nuit ? Gênée, elle croisa instinctivement ses mains sur sa poitrine, comme pour se protéger de ce regard. Le prédateur était devenu proie. Fort heureusement, elle avait pensé à prendre son masque derrière lequel elle pouvait camoufler son visage. Et ses joues sur lesquelles elle sentait éclore des rougeurs de plus en plus nombreuses.

- On ne t'as jamais appris à ne pas détailler une dame de la sorte, Héros ? protesta-t-elle au bout d'un moment, lorsqu'elle fut certaine que chaque centimètre carré de sa peau avait gagné une teinte plus écarlate.
- Je me faisais juste une réflexion, murmura-t-il simplement.

Elle lui offrit quelques minutes de silence, patientant en espérant entendre ladite réflexion. Seulement, rien ne vint. Comble de la chose, il profita de ce mutisme pour s'éloigner complètement d'elle et rejoindre le couloir adjacent, se dirigeant avec agilité et discrétion jusqu'aux portes. Oh le filou ! S'il croyait pouvoir s'en sortir comme ça ! Ni une, ni deux, elle se lança à sa poursuite, retenant la porte en bronze qu'il était parvenu à crocheter lorsqu'elle manqua de se refermer devant elle, s'assurant qu'elle ne fasse aucun bruit derrière elle en jetant un regard réprobateur au voleur. Évidemment, il ne prêta pas attention à ses mouvements, balayant la pièce de ses iris experts, cherchant ce qu'il était venu chaparder. La salle aux trésors était une vaste pièce, rivalisant en surface avec la grande salle. Ici, embelli par l'éclat des quelques torches qui brûlaient au mur, le jaune prédominait, que ce fut celui de l'or ou bien celui des bananes. Aussi paraissaient-ils tout deux bien ternes dans ce paysage, elle silhouette entièrement blanche et lui ombre grisâtre.

- Ne me dis pas que tu as fait tout ce chemin pour des bananes ! déclara-t-elle d'une voix basse, et enfin il lui accorda un regard.

Un regard certes dépité mais qui avait le don d'exister. Visiblement non, comprit-elle par ce geste, il n'était pas là pour dérober le fruit sacré de son peuple. Voyant qu'il se détournait déjà pour retourner à ses affaires, elle sentit l'offuscation gonfler dans sa poitrine et ses joues. Avait-il besoin qu'on lui rappelle les bonnes manières, à savoir qu'on n'ignorait pas de la sorte une dame ? Avait-il besoin qu'elle lui rappelle qui elle était ? Elle était une guerrière redoutable.
Une guerrière certes en chemise de nuit, mais qui conservait tout de même sa dextérité dans ses poignets.
Une guerrière qui n'avait besoin ni d'une heure moins tardive ni d'une combinaison de combat pour lui trancher sa si délicate gorge.
Une guerrière qui détestait par-dessus tout qu'on l'ignore, notamment lorsqu'il s'agissait de ce sombre idiot.
Une guerrière qui, tout simplement, désirait connaître le fond de sa réflexion.

- Quoi que tu es venu dérober, maugréa-t-elle en s'emparant de sa serpe camouflée dans son vêtement, je ne te laisserai pas faire.

De nouveau, alors qu'elle prenait une posture offensive, elle sentit le regard azuré se poser sur sa silhouette, la détaillant des pieds à la tête. Comme jugeant des paroles qu'elle venait de prononcer. Comme jugeant de sa tenue sans aucun doute inappropriée pour un combat. Et lorsqu'elle vit un sourire moqueur, ce même sourire insupportable qu'il lui avait adressé de nombreuses fois se dessiner derrière son col, elle sentit son sang s'échauffer davantage. Aussi, rugissant comme une lionne, et oubliant complètement l'aspect discrétion de sa mission, elle se propulsa dans sa direction, sa lame brandie devant elle. Il allait regretter, elle allait lui faire payer.

Agile, le guerrier bloqua son attaque en saisissant son poignet. Soulevant son jupon de sa main libre, elle lui donna alors un puissant coup de pied dans le thorax, du moins le voulut-elle avant que sa cheville ne soit attrapée par la seconde main.

- Pas mal, lâcha-t-il et, sentant toute l'ironie de ces mots, elle sentit sa rage décupler davantage.
- On verra si ton discours est le même lorsque je t'aurai arraché la tête.

Prenant appui sur les membres maintenant les siens, elle souleva sa jambe libre et se hissa sur les épaules de l'Hylien. Là, elle enroula son mollet contre la gorge masculine et serra tant qu'elle put. Par réflexe, il relâcha donc poignet et cheville, tirant sur le muscle pour l'empêcher d'écraser sa trachée. Puis, voyant que cela ne servait à rien, car elle avait déjà ajouté sa deuxième jambe, il amorça une roulade avant qui fit perdre l'équilibre à sa bourreau autoproclamé. Elle manqua alors de peu de s'étaler sur le sol, se faisant rattraper de justesse par deux bras qui la cueillir telle une princesse. Ou plus exactement, tel un sac à patates. Tête en bas, un bras était en effet enroulé autour de son fessier tandis que le second maintenait son buste. La main guerrière posée là où les battements de son coeur s'affolaient au travers du tissu. Non pas parce qu'elle avait failli s'assommer le front contre le sol dur. Mais parce que la main était posée là, à cet endroit, sur une courbure parfaitement féminine.

- L-lâche-moi ! s'écria-t-elle alors, le visage aussi rouge que sa fidèle tenue de combat, se débattant autant qu'elle pouvait dans la prise ferme.
- Pour que tu me sautes à nouveau dessus ? maugréa-t-il.
- Espèce de rustre ! continua-t-elle de vociférer. Lâche-moi ! Malotru !

Plus ça allait, et plus elle criait fort, oubliant complètement l'heure tardive, la salle des coffres et la ronde des gardes. Du moins, ce fut le cas jusqu'à ce qu'elle se sente lentement posée par terre et qu'une main ne se presse sur sa bouche. Non pas sur son masque comme la première fois, mais bel et bien sur la chair de ses lèvres. Le son de son visage factice tombant sur le sol résonna alors à son oreille. Tel un cri d'alerte. Aussitôt, elle se figea. Elle était à quatre pattes, la tête penchée en avant. Dans son dos, elle pouvait sentir le thorax du jeune homme, son front reposant entre ses omoplates. L'une de ses mains conservait une prise autour de ses hanches tandis que l'autre continuait de chatouiller ses lèvres. Partie de son corps qu'elle n'aurait jamais dû rencontrer. Il ne fallait pas qu'il voie son visage. Non, personne, hormis les membres de sa famille, n'avait le droit.

Elle sentit des larmes lui mordre les paupières, menaçant de couler sur ses joues à tout moment. Non, il ne fallait pas qu'elle pleure. Sans son masque, il le saurait. Elle était une guerrière redoutable, aucun de ses ennemis ne devait connaître cet aspect de son être. Alors, conservant son visage baissé, elle tendit désespérément sa main en direction de son masque, reposant à quelques centimètres devant elle. Tentant vainement de lutter contre la prise de son geôlier. Désireuse de retrouver l'apaisant camouflage qu'offrait la toile blanche sur laquelle était peinte l'oeil de son peuple. Semblant comprendre ce qu'elle voulait, l'Hylien desserra son étreinte, retirant sa main de sa bouche, décollant son torse de son dos. Aussitôt, elle stoppa tout mouvement.

- Ne regarde pas, ordonna-t-elle, ordre qui sonna malheureusement plus comme une supplication.

Seul un soupir lui répondit. Et alors qu'elle s'attendait presque à le voir se pencher de nouveau sur elle pour faire l'inverse de ce qu'elle souhaitait, elle sentit quelque chose de mou et chaud tomber sur ses épaules. Une écharpe, constata-t-elle en voyant le tissu tomber le long de ses bras. L'écharpe de son ennemi. Ne cherchant pas plus à comprendre, elle emmitoufla aussitôt son visage à l'intérieur. Se sentant enfin en sécurité, un soupir d'aise lui échappa alors. Avant qu'elle ne sente une odeur particulière lui chatouiller les narines. Ce même parfum forestier qu'elle avait senti lors de leur rapprochement sur les Hauteurs Gerudos, souligné d'un effluve de fleur silencio.

- Je suis navré, murmura une voix devant elle.

Créant une faible visière entre les pans de l'écharpe, elle croisa alors les iris célestes du Prodige. Et elle compris que ses mots étaient sincères. Mais également qu'ils étaient encore plus magnifiques vus sans le filtre de son masque. Masque qui se trouvait à présent entre les doigts bandés du guerrier, tendu dans la direction de ses mains. Sans lâcher son regard, qui bon sang l'hypnotisait, elle récupéra son bien, sa chair frôlant celle de son ennemi. Un frisson remonta le long de son bras, tout comme ce jour-là lorsqu'elle s'était saisie du bol de ragoût offert.

Lâchant l'objet, il se redressa ensuite sur ses jambes et, lui tournant le dos, reprit ses fouilles comme si de rien n'était. Mais, contrairement à la première fois, elle ne s'offusqua pas, comprenant par ce geste qu'il souhaitait lui offrir un peu d'intimité. Elle laissa plusieurs minutes s'écouler avant de se décider à décoller enfin son nez de l'écharpe, de cette odeur si particulière, pour retrouver les traits réconfortants de son masque sur son visage. Puis, se redressant sur ses jambes, elle se tourna dans sa direction, le vêtement pressé contre sa poitrine. Visiblement, il avait trouvé ce qu'il cherchait, enfouissant un objet dans sa sacoche imprégnée du pouvoir sylvestre des Korogus.

- Promis, ce n'est pas une banane, déclara-t-il en sentant sans doute son regard peser sur sa silhouette.
- Je sais, répondit-elle. Tu es venu chercher le Masque du Tonnerre.

Et ces simples mots suffirent à attirer les prunelles célestes sur elle.

- Comptes-tu m'en empêcher ? demanda-t-il sur le ton du défi.

Ces simples mots, et le message qu'ils véhiculaient, suffirent à effacer la gêne qui s'était installée entre eux l'instant auparavant. Si bien, qu'elle ne put retenir un rire. Un rire doux, cristallin, bien loin de celui caractérisant son espèce. Un rire qui sembla momentanément perturber le Prodige dont les iris la détaillèrent de nouveau dans son intégralité. Décidément, cela devenait une habitude !

- J'ai bien compris que je n'aurai pas ma chance ce soir, déclara-t-elle en le rejoignant pour se poster devant lui.

Du bout de son ongle, elle vint ensuite tirer sur le col sombre, révélant ce sourire qu'il dissimulait depuis le début, ce sourire moqueur qui lui avait manqué plus que de raison.

- Mais il se peut que je crie, rajouta-t-elle.

Et la moquerie labiale se transforma en pur amusement, lui offrant un tout nouveau joyau, serti de dents parfaitement blanches, à contempler. À préserver dans sa mémoire. Elle sentit son coeur, organe idiot, louper un battement dans sa poitrine. Puis un second lorsque son interlocuteur lui répondit :

- Il arrive que je produise cet effet.

Oh... Inconsciemment, elle resserra sa prise sur l'écharpe. Quand soudain, un bruit se fit entendre dans le couloir. Sursautant, elle se retourna donc en direction de la porte, imitée par son ennemi. Des soldats se rapprochaient et, au bruit anarchique de leurs pas, elle devina qu'il ne s'agissait pas d'une simple ronde. Visiblement, ses cris avaient fini par alerter son peuple. L'angoisse grimpa alors en flèche. Que penseraient les siens s'ils la voyaient, là, dans la salle aux trésors en compagnie du Prodige ?

Par deux fois déjà, elle avait désobéi à cause de lui.
Par deux fois déjà, le Grand Kohga l'avait graciée.
Mais la troisième, elle, lui serait irrémédiablement fatale.

Elle échangea un regard avec son camarade d'infortune. Visiblement, lui prenait bien la chose, ne semblant nullement alerté par ce qui se tramait en dehors de la salle, par ce qui se passerait rapidement à l'intérieur. Dans un sens, elle détestait cette part de lui, ce calme saisissant qu'il était capable d'afficher dans le feu de l'action, là où elle ne pouvait qu'angoisser. Raison sans doute pour laquelle il fut le premier à réagir. Attrapant son poignet, il la guida jusqu'au tas de bananes qui s'amoncelaient sur un grand meuble en bois précieux pour se dissimuler derrière, dans l'espace restreint qui le séparait du mur. Juste à temps avant qu'une armada de sous-fifres et quelques officiers ne pénètrent à l'intérieur, éblouissant la salle de leurs torches là où celles murales se contentaient simplement d'éclairer faiblement. Fort heureusement, leur cachette était parfaite, les conservant dans l'ombre.

- Je vous assure que les cris venaient de là, déclara une voix, sans doute celle d'un garde. C'était des cris féminins, des cris de détresse.

Elle sentit le regard du héros peser sur sa personne. "Bien joué !" put-elle y lire en redressant la tête. Oh le chenapan ! Oubliait-il pourquoi elle avait crié ? Oubliait-il qui des deux avait attenté à la pudeur de l'autre sans même, vraisemblablement, s'en rendre compte ?

- Vous, fouillez toute la salle, ordonna une voix plus grave - un officier, devina-t-elle. Et vous, visitez les salles voisines. Si un voleur s'est introduit, il ne doit pas être bien loin.

Ben voyons ! S'il a souhaité, le voleur en question aurait déjà pu à cette heure être sur le retour vers la cité Gerudo. Le temps de réaction des soldats laissait terriblement à désirer. Peut-être devrait-elle en toucher un mot au Grand Kohga lorsque ces hommes auraient mis la main sur eux, car visiblement ils étaient déterminés à suivre les ordres de leur supérieur au mot prêt. "Oh Seigneur Ganon" se mit-elle alors mentalement à prier en resserrant l'écharpe contre elle, tel un chapelet de prières, "faites qu'ils ne nous trouvent pas".

Les minutes défilèrent, chaque seconde représentant une éternité pour la guerrière qui enviait de plus en plus la capacité du héros à rester détendu. À première vue, il n'avait pas d'armes sur lui. Ni épée, ni bouclier, ni arc. Rien, si ce n'était ces deux ridicules baguettes dans son chignon. Baguettes qu'il avait utilisées pour crocheter la serrure de la salle. Peut-être était-ce cela finalement son arme. Discret pour ne pas gâcher sa discrétion, léger pour ne pas gêner son infiltration.

Souvent, des sous-fifres passaient non loin de leur position, l'obligeant à chaque fois à retenir sa respiration. Visiblement, aucun n'avait la fugace idée de regarder derrière le meuble, pour le bien de leur salut à tous les deux. Ainsi, après avoir fouillé la salle de font en comble - hormis leur cachette, comme quoi personne n'était infaillible -, la petite troupe rebroussa ensuite chemin, les ordres des officiers résonnant dans le couloir où s'éloignèrent les bruits de pas. Ils attendirent plusieurs minutes, par pure précaution, avant de finalement s'extirper de leur planque. Ses articulations grincèrent, protestant d'être restées trop longtemps dans la même position, et elle grimaça en sentant des fourmillements s'installer dans ses membres inférieurs.

- On l'a échappé belle, murmura-t-elle en les secouant pour faire disparaître la désagréable sensation.

Lui, de son côté, étira ses bras devant lui, amorçant un faible bâillement. Bâillement qu'elle ne put s'empêcher, l'observant du coin de l'oeil, de trouver adorable. Et qu'elle partagea bien vite, sous le rire moqueur de son ennemi, ou plutôt de son sauveur. Décidément, la frontière entre les deux était bien floue lorsqu'il s'agissait de ce redoutable blond.

- Les demoiselles devraient déjà être couchées à cette heure, déclara-t-il en lui tendant la main.

Elle aurait voulu répliquer, lui dire de se mêler de ses fesses, mais elle n'avait plus la force. La fatigue l'emportant sur la redoutable guerrière. Aussi, elle accepta sans protester la main lui étant tendue, se laissant ensuite guider en dehors de la salle aux trésors, puis dans les dédales du repaire en esquivant avec dextérité les rondes, afin de rejoindre sa chambre. Ce n'est qu'arrivés devant le rideau orangé que leurs doigts, s'étant entremêlés au cours de leur excursion nocturne, se décrochèrent. Puis, ils restèrent là un instant, immobiles et silencieux, se contentant de se fixer. Avant que le jeune homme ne demande d'une voix tendre, attrapant une mèche blanche s'étant détachée dans la bataille entre son pouce et son index :

- Me laisseras-tu un jour voir ton visage ?

Elle entrouvrit légèrement les lèvres, étonnée par sa requête. Et par la mélancolie que véhiculaient ces simples mots. La mèche s'enroula autour de son doigt taquin. Alors, croyant à une plaisanterie comme il aimait tant en faire, elle laissa un sourire en coin décorer ses traits et demanda à son tour, sur un ton beaucoup plus jovial :

- Me laisseras-tu un jour te trancher la gorge ?

Il rit. Et, replaçant la mèche derrière son oreille, répondit, la mélancolie ayant fait place à ce timbre moqueur qu'elle détestait, mais qu'au final elle adorait plus que tout :

- Tu es plutôt dure en affaires.

Puis, s'éloignant enfin d'elle, il lui adressa un dernier sourire qu'il dissimula derrière son col, ne laissant de visible que ses perles célestes. Ses perles dont elle avait appris à aduler la teinte, ou plutôt les teintes, variables suivant l'éclairage du lieu et le sentiment habitant leur propriétaire. Telle une ombre, il disparu ensuite sans un bruit dans les couloirs, la laissant seule devant le rideau de sa chambre. Elle resta là, immobile, quelques minutes, scrutant la pénombre comme si elle espérait le voir faire demi-tour. Puis, se résonnant enfin, elle s'engouffra à l'intérieur de la chambre. Là, les ronflements de sa cousine l'accueillir, la ramenant à la réalité. Comme si toute cette aventure n'avait été qu'un rêve, un songe agréable. Mais elle savait qu'il n'en était rien.

Se laissant tomber sur le rebord de son lit, elle retira lentement son masque, puis contempla l'oeil carmin peint dessus. Lui laisser voir son visage avait-il demandé ? Peut-être un jour le pourrait-elle.
Lorsqu'elle aurait eu sa revanche.
Lorsqu'ils ne seraient plus ennemis.
Lorsqu'elle aurait enfin mis un mot sur ce sentiment sibyllin qui enserrait sa poitrine à chaque fois qu'elle pensait à cet idiot de Prodige.

Mais en attendant, cela devait rester ainsi. Posant son visage factice et sa serpe sur sa table de chevet, elle s'allongea au milieu des draps. Se remémorant en détail ce qui venait de se passer.

Quand soudain, arrivée au bout de son récit, deux choses lui vinrent à l'esprit. Une question : comment avait-il su où se trouvait sa chambre ? Un constat : elle tenait toujours entre ses bras l'écharpe qu'il lui avait confiée. Si elle mit rapidement la première de côté, elle ne put en revanche oublier le second. Et, pressant son museau contre le vêtement parfumé, les yeux clos, elle se remémora l'étreinte chaleureuse de son ennemi. De son sauveur. Bref, de son rival.

Ainsi que de son odeur qui émanait encore de son vêtement. Une odeur plus envoûtante encore que celles, elle ne pouvait que l'avouer, de ses bananes adorées.

Chapitre 4 : Traque dans le royaume ~ Une promesse tendre ~   up

Le lieu, ou plutôt les, étaient multiples, diversifiés et dispersés aux quatre coins de la carte. Des hauteurs Gerudo à celles d'Akkala. De la chaîne d'Ordinn à celle d'Hébra. De la montagne de la Mort à celle de Lanelle. De la prairie de Firone à celle gelée de Tabanta. Du désert Gerudo aux collines d'Hyrule, en passant par le lac et les marécages d'Hylia. Elle avait depuis longtemps cessé de comptabiliser les allers et retours. Les situations, elles également, étaient diverses, variant suivant la topographie du lieu et les conditions météorologiques, n'ayant pour unique point commun que la raison de sa présence. Cette raison d'ailleurs était le seul ordre qu'elle possédait. Un ordre qu'elle s'était elle-même donné, ne recevant à présent plus aucune directive. Elle n'avait plus de supérieur, plus de peuple, plus même de famille. Seules ses émotions demeuraient auprès d'elle, des émotions aussi affûtées que la lame de sa serpe, unique objet qu'elle avait eu le droit de conserver.

Son quotidien avait bien changé depuis cette fameuse nuit où elle avait surpris le détestable Prodige dans les couloirs du repaire. Depuis cette fameuse nuit où il avait assassiné le Grand Kohga. Elle ne l'avait appris qu'au petit matin, lorsque la rumeur du drame s'était répandue jusque devant le rideau de sa chambre. N'y croyant tout d'abord pas - leur chef ne pouvait être vaincu aussi facilement, cela était impossible, impensable, inimaginable ! -, elle s'était précipitée vers l'arène, lieu de l'affrontement selon les dires des soldats. Son père était déjà sur place, distribuant les ordres en bon bras droit du chef qu'il était. Des traces de lutte et une ribambelle de flèches étaient présentes sur la terre rouge entourant le gouffre sans fond, tout comme de nombreux parchemins d'invocations roussis, ceux que le Grand Kohga utilisait pour faire apparaître ses énormes boulets. Lui seul était capable de les enflammer, et par conséquent de les activer, armes qui faisaient en partie sa renommée au sein de son peuple. Il n'y avait en revanche aucune trace de sang, la confortant momentanément dans sa stupide illusion que la rumeur était fausse. Du moins, jusqu'à ce qu'elle croise le regard écarlate de son père, habituellement si froid, pour l'occasion serti d'une profonde tristesse. Alors, le monde s'était effondré sous ses pieds. Les larmes avaient dévoré ses joues. Son chef, son mentor, son modèle était mort. Et tout était de sa faute. Oui, elle était l'unique responsable de ce drame.

Beaucoup trop naïve qu'elle avait été d'ignorer la lame aiguisée qui se cachait derrière les sourires moqueurs de son ennemi. Beaucoup trop idiote de se laisser attendrir par ses gestes affectueux.
Beaucoup trop stupide de le laisser filer une nouvelle fois. Car, il ne faisait aucun doute, le coupable de ce fléau ne pouvait être que cet infâme individu. Trois, c'était le nombre de fois où elle avait eu la possibilité de lui trancher la gorge, de mettre fin à sa misérable existence, d'empêcher la mort de son chef adoré. Mais à présent, il était trop tard. Pour la troisième fois, elle avait désobéi aux ordres de son supérieur. Fois de trop, car fois funeste. Tout était de sa faute... Un chagrin sadique s'était alors épris de son cœur, l'entravant dans une étreinte d'épines, brisant ses cordes vocales à force de crier sa peine coupable. Son père avait tenté de l'apaiser, la prenant sans doute pour la première fois de sa vie dans ses bras, posant sa grande main sur son crâne pour le caresser, lui offrant son épaule pour sécher ses larmes - des larmes indignes pour une redoutable guerrière. Autour d'eux, sous-fifres et officiers avaient partagé leur deuil, se soutenant mutuellement, le regard perdu dans la contemplation du gouffre, énorme gueule ayant englouti le Grand Kohga. Plusieurs minutes s'étaient ensuite écoulées, minutes utilisées par chacun pour rendre hommage au plus admirable des leurs. Beaucoup trop peu pour chasser sa culpabilité, vipère vénéneuse s'infiltrant dans le moindre de ses capillaires. Sa cousine les avait rejoints, prenant le relais de son père autour de ses épaules pour permettre à l'imposant guerrier qu'il était de s'avancer au centre des siens.

- Vengeance sera faite ! avait-il alors déclaré en levant au-dessus de sa tête son précieux sabre Tranche-Vent.

Et une huée d'exclamations avait accompagné ses mots, les officiers l'imitant de bon cœur tandis qu'elle resserrait ses doigts sur le vêtement de sa cousine en se mordant à sang la lèvre inférieure. Personne ne devait savoir son implication dans cette histoire, sa troisième et irrémédiable faute. "Ô Seigneur Ganon" s'était-elle ainsi mise à prier sous les cris de guerre de ses confrères. Hélas, même la bête vénérée de son peuple semblait partager sa pensée : Ce qu'elle avait fait était impardonnable !

Sans qu'elle n'y prête tout de suite attention, un officier et trois sous-fifres s'étaient avancés en direction de son père dont les mots s'étaient tus à leur vue. Trop concentrée sur les paroles réconfortantes de sa cousine, elle n'avait pas écouté celles accusatrices des quatre soldats. Du moins, jusqu'à ce que son prénom ne soit hurlé - bel euphémisme ! - par les lèvres de son géniteur. Elle s'était aussitôt raidie, alertée par la colère - nouvel euphémisme ! - présente dans la voix de l'homme. Dans cette même voix qui n'avait de cesse de la gronder depuis sa plus tendre enfance, à maintes et maintes reprises, mais jamais avec cette rancœur dont elle était teintée ce jour-là. Cherchant à comprendre, elle avait alors lentement tourné son regard en direction du sien, subissant de plein fouet le courroux des deux perles carmines, avant que son attention ne se porte sur ce qu'il tenait entre ses mains. Une écharpe.

Une écharpe confectionnée par les Sheikahs, peuple ennemi des leurs. Une écharpe de laquelle émanait encore une douce odeur de fleurs silencio. Une écharpe qu'elle n'eut aucune peine à reconnaître. L'écharpe du Prodige. De leur ennemi. De l'assassin du Grand Kohga. Mais plus encore, l'écharpe qui prouvait son implication dans ce drame, sa troisième faute. La corde funeste qui s'était joyeusement enroulée autour de son cou.

Lentement, elle rouvrit les paupières, quittant ses songes pour revenir à la réalité. Sous ses yeux encore embués par le sommeil, de grands étendus verts se dessinaient sous un ciel obscur peu à peu dévoré par l'aurore et ses couleurs chatoyantes. Une douce odeur de géosmine flottait dans l'air, signe qu'il avait dû pleuvoir durant son assoupissement. Fort heureusement, le petit attroupement d'arbres sous lequel elle avait installé son campement avait su la protéger de l'averse. Quelques mètres plus loin, des renards à la fourrure fauve gambadaient joyeusement dans les hautes herbes tandis que, perchés dans les branches au-dessus de sa tête, les moineaux faisaient entendre leur ramage matinal. Grimaçant en décroisant ses jambes pour les étirer devant elle, elle se pencha ensuite en avant, désireuse de chasser les crampes s'étant installées dans la nuit. Peut-être aurait-elle finalement dû prendre une chambre au relais de la rivière, un peu plus au sud. Quelques rubis n'étaient rien contre un bon lit moelleux, luxe dont elle n'avait plus profité depuis longtemps.

Depuis ce fameux jour où son secret, ou plutôt sa faute avait était découverte. Depuis ce fameux jour où les regards haineux de ses semblables s'étaient posés sur elle. Depuis ce fameux jour où son père et les siens l'avaient froidement rejetée. Bannie de leur repaire, de sa maison, de sa famille.

Elle avait cru, en apprenant la mort du Grand Kohga, que rien de pire ne pourrait lui arriver. La stupidité de ses actes passés lui avait démontré le contraire. Jugée coupable d'avoir aidé le Prodige à s'infiltrer dans leur repaire, à se saisir du Masque du Tonnerre et à éliminer leur chef adoré. Elle avait alors tenté de se défendre, de nier les faits. Une ridicule écharpe ne prouvait rien. Mais ils n'avaient rien voulu entendre, le doute né de ses précédentes erreurs faisant sonner faux ses mots. Tous avaient alors tourné leur regard vers sa cousine, camarade de chambre et donc témoin potentiel de ce qui avait pu s'y passer cette nuit-là. Les larmes au bord des yeux, pressée par l'attente de ses semblables, celle-ci n'avait alors pu tenir sa langue. Déclarant deux choses : l'absence de l'écharpe la veille, à l'heure du coucher, et la disparition de la Yiga au cours de la nuit. Avant d'éclater en sanglots et excuses envers celle qu'elle avait toujours considérée comme étant sa meilleure amie. Il n'en avait pas fallu guère plus. Elle était coupable.

- N'ose plus jamais reparaître devant moi. Tu n'es plus ma fille.

Se remémorant les mots glacials de son père, elle soupira longuement en laissant sa tête retomber contre l'écorce derrière elle. Privée de son foyer, elle avait laissé sa peine se muer en rancœur envers le Prodige, se lançant à corps perdu sur les traces de cet abject individu, faisant fi de la tendresse qu'elle éprouvait autrefois pour lui pour le traquer tel un animal. De nombreuses fois, elle avait croisé sa route sur les vastes étendues d'Hyrule, se référant à la position des Créatures Divines pour deviner ses déplacements, prêtant oreille aux ragots des marchands ambulants. Bien évidemment, conscient d'être traqué, il tâchait de brouiller les pistes en se téléportant de tour en tour et évitait d'emprunter les sentiers où bon nombre de Yigas l'y attendaient pour lui sauter dessus et venger leur chef. Si la première stratégie avait le don de l'irriter - avait-il seulement conscience du temps qu'il fallait pour rejoindre les profondeurs d'Akkala depuis Hébra ? -, la seconde l'arrangeait en revanche, la tenant ainsi loin des siens comme il était convenu par son exil. Même si elle doutait pouvoir être reconnue. Privée de ses attributs Yiga - de sa tenue de combat écarlate et de son précieux masque - car désormais indigne d'arborer le précieux œil de leur peuple, elle avait en effet dû se dégoter une nouvelle tenue, ne pouvant définitivement pas se mettre en chasse en chemise de nuit. La tenue traditionnelle des Gerudos avait un temps fait l'affaire, ses voiles permettant de camoufler au moins une bonne partie de son visage. Puis, en quittant le désert pour gagner les plaines, elle était parvenue à troquer la viande d'une biche fraîchement chassée contre une tunique crème un peu trop grande et une paire de bottes légèrement usées. Elle s'était ensuite confectionné un nouveau masque dans le bois d'un hêtre abattu. Ce visage factice n'était certes pas aussi gracieux que son précédent, mais il permettait au moins à la jeune femme de se camoufler derrière et de laisser la redoutable guerrière enfouie en elle mener à bien sa revanche.

Lui ne l'avait pas reconnue, du moins à leur première rencontre. Mais à force, il avait fini par assimiler cette silhouette étrangère que lui conféraient ses nouveaux habits. Car, par la suite, de nombreuses fois, elle était apparue devant lui, son rire caractéristique trahissant ses origines, et par conséquent ses attentions. De nombreuses fois, elle lui avait sauté dessus, engageant le combat à toute heure, faisant fi des conditions météorologiques, ne prenant pas en compte leur environnement, ne pensant qu'à enfoncer sa précieuse lame dans la gorge de ce chacal. Au début surpris par ses entrées en scène, ses accueils s'étaient peu à peu mus en un simple soupir de lassitude avant de se mettre en position, elle offensive, lui défensif. Puis s'engageait le combat. Une continuité de coups portés, elle s'acharnant, lui parant seulement. Très souvent, elle finissait assommée, lorsqu'il était las de jouer avec elle. Ou alors, il choisissait la fuite, se saisissant de la tablette à sa ceinture pour se téléporter.

- Je suis désolé, tu ne me laisses pas le choix, murmurait-il alors en lui adressant un regard étrangement triste - pourquoi le serait-il ? Il était en tort après tout.

Il arrivait également qu'il lui sauve la vie lorsqu'elle tentait de faucher la sienne, la protégeant des monstres sur le territoire desquels ils s'affrontaient. Geste qui la laissait toujours perplexe. N'étaient-ils donc pas ennemis ? N'était-il pas le meurtrier de son chef adoré ? N'était-il pas un monstre sans cœur ? Un scélérat qui s'était joué de sa naïveté, de ses émotions beaucoup trop instables à son âge ? Et pourquoi, nom d'une banane frite, arborait-il toujours cet éclat mélancolique lorsqu'elle apparaissait devant lui ? Pourquoi, pourtant excellent bretteur, ne combattait-il jamais vraiment ? Pourquoi ?!

Inconsciemment, elle porta sa main à son avant-bras gauche, traçant du bout des doigts la large cicatrice décorant son épiderme. Souvenir laissé par la griffe articulée d'un Gardien alors qu'elle combattait le Prodige dans la plaine des Ramages. Témoin visuel de l'une des innombrables fois où il l'avait secourue, se jetant devant elle au moment où le laser mortel de la stupide machine la prenait pour cible pour décocher avec précision une flèche archéonique dans son œil. Stigmate d'un énième échec.

Soupirant, elle tourna ensuite son regard sur la droite et contempla le château sur lequel la colline des Sifflements donnait une vue parfaitement dégagée. Au cours de son voyage en Hyrule, elle avait pu observer cette imposante bâtisse sous tous ses points de vue, tâchant d'oublier ses soucis dans l'admiration des émanations rougeoyantes et pernicieuses qui s'en dégageaient, l'essence même du Seigneur Ganon qui somnolait sous les pierres de la forteresse. Ou du moins qui somnolait autrefois car, depuis peu, la maléfique bête s'était éveillée. Et un combat acharné avait eu lieu au cœur d'Hyrule.
Un combat programmé depuis mille ans, retardé un siècle plus tôt.

Un combat qui avait fait trembler les différents territoires du royaume et déchiré le ciel d'éclairs. Un combat opposant l'Ombre à la Lumière. Le Fléau au dernier Prodige. Un combat qui, selon la dernière missive reçue de sa cousine, s'était soldé par la mort de leur Seigneur vénéré. Et donc, par conséquence, la victoire de sa proie. Signifiant ainsi la présence de cette dernière dans les environs. D'après sa parente, il était blessé. Suffisamment espérait-elle pour que cela tourne à son avantage. Suffisamment pour qu'elle puisse lui ôter la vie. Cette simple idée, la simple image de sa serpe plongeant dans la chair hylienne, suffisait à enhardir la rage qui avait pris possession de son cœur au cours de son périple. Un sourire étira ses lèvres. Elle la tenait, sa vengeance.

- Kohga ! appela-t-elle en se redressant sur ses jambes.

Puis, étirant ses bras au-dessus de sa tête, elle bâilla mollement. La pluie nocturne avait éteint son feu de camp, gorgeant les bûches d'eau et les rendant inutilisables. Malheureusement, elle n'avait plus le temps d'en refaire un. Dommage, son estomac devrait se contenter de quelques lanières de viande séchée. Oh, et de quelques baies qu'elle dénicha au fond de sa sacoche, juste à côté de la carotte qu'elle avait conservée pour son compagnon. Ce dernier apparut justement au bas de la colline en hennissant joyeusement, sa sublime robe ébène se démarquant dans ce décor essentiellement vert. À son approche, deux aigrettes roses prirent leur envol en piaillant de mécontentement mais il n'avait que faire, son regard déjà complètement obnubilé par le légume orangé. Elle rit lorsqu'il vint frotter son museau contre sa joue, quémandant sa pitance.

- Où étais-tu encore passé, vilain garçon ? demanda-t-elle en lui cédant.

Kogha était un étalon dont elle avait fait la connaissance dans la prairie gelée de Tabanta, après une énième défaite face au Prodige. Assommée, elle avait été faite prisonnière par une bande de Bokoblins cavaliers. Tout comme lui qui refusait d'être asservi par le chef de la troupe, une créature à la peau pâle comparée à celle de ses semblables. Deux prisonniers, un statut qui les avait rapprochés. Une alliance s'était ainsi formée, puis une amitié. Elle se souvenait encore parfaitement de leur fuite, de ses doigts cramponnés à la crinière sombre de l'animal, de ses cuisses tellement pressées contre son flanc qu'elle en avait eu mal des jours durant, des paysages défilant à toute vitesse autour d'elle. De cette sensation de liberté qui avait empli son âme. Une sensation grisante qu'elle avait goûtée pour la première fois et dont elle ne pouvait à présent plus se passer.

- Notre voyage arrive bientôt à son terme, lui confia-t-elle en caressant son museau, le sourire ayant quitté ses lèvres.

Depuis la veille, et pour une raison qui lui échappait, elle était emplie d'une certaine mélancolie. Mélancolie qui freinait ses ardeurs. Voilà deux jours qu'elle avait reçu la missive, deux jours qu'elle sentait son sang de guerrier bouillonner dans ses veines. Et pourtant... Non, elle ne devait pas penser à cela maintenant ! Se tapotant les joues pour retrouver ses esprits, elle se hâta ensuite de plier ses affaires et de grimper sur la selle de sa monture. Puis, s'agrippant à sa crinière - car Monsieur refusait le filet -, elle lui donna un léger coup de talon dans le flanc. Kohga comprit le message et partit aussitôt au galop. Rapidement, ils rejoignirent ainsi la plaine de la Girouette. Au vu de ses étendues partiellement carbonisées, l'affrontement prédestiné s'était tenu ici, sur ces terres autrefois verdoyantes, terrain de jeu préféré des Gardiens à pieds dont il ne restait à présent plus que des carcasses inanimées au milieu des herbes et des fleurs. Leur squelette mécanique était encore humide de la rosée matinale, luisant sous les rayons solaires. Un frisson remonta le long de son échine lorsqu'elle croisa le regard inerte de l'un d'eux, se remémorant la couleur incarnate qu'il prenait une fois sa proie détectée. Ils étaient comme elle, des traqueurs acharnés que rien ne semblait pouvoir détourner de leur objectif. Mais, contrairement à elle, ils avaient perdu la partie en laissant leur ennemi les annihiler tous en même temps. Elle, n'échouerait pas. Elle était une guerrière redoutable, une guerrière armée de rancœur, une guerrière assoiffée de vengeance. Elle était une guerrière Yiga.

Apercevant l'ancienne cité des Mouettes au loin, elle fit ralentir sa monture au trot et dévia sa trajectoire en direction d'un petit bosquet. Les arbres de ce dernier étaient suffisamment resserrés entre eux pour permettre aux deux compagnons de se camoufler dans leur ombre. Il fallait se montrer prudent. Selon les dernières informations de sa cousine, plusieurs Sheikahs étaient venus prêter main forte au Prodige blessé, établissant un campement au milieu des ruines et repoussant le moindre intrus. Nombreux sous-fifres, et même officiers, avaient tenté leur chance afin de venger la mort du Grand Kohga, en vain. Mais elle n'échouerait pas.

- Attends-moi là, murmura-t-elle en mettant pied à terre.

Elle grimpa ensuite avec agilité au sommet d'un chêne afin d'étudier la zone. Les ruines de l'ancienne cité n'étaient qu'à quelques mètres au nord. Une douzaine de silhouettes l'encerclait, effectuant des rondes régulières. Passer ne serait pas aussi simple qu'elle l'avait cru. Elle avait fait le choix de partir au petit matin car la chevauchée de deux jours l'avait complètement exténuée et qu'une nuit de repos s'était donc imposée. Pourtant, il lui semblait à présent évident qu'attaquer en pleine journée serait une terrible erreur. Soupirant, elle s'installa donc dans le creux que formaient les branches et s'adossa contre l'une d'elles, le regard perdu dans l'observation des rondes.

Les minutes défilèrent, lentement. Les heures, interminablement. Privée de ses Gardiens, la plaine était d'un ennui mortel. Ne pouvant se permettre de s'endormir, elle s'occupa donc en sculptant son masque, décorant les pommettes factices d'arabesques complexes. Cet ouvrage la détendait, permettant à son esprit de se concentrer et de chasser les innombrables questions qui l'insupportaient. Vers midi, un petit groupe de personnes rejoignit les ruines. Son couteau se stoppa dans l'écorce du masque. Les nouveaux venus arboraient tous le disgracieux œil sheikah sur leur thorax. Ils furent accueillis par des acclamations de joie de leurs camarades, notamment ceux transportant des carcasses de cervidé. L'instant d'après, une alléchante odeur de ragoût épicé flotta au-dessus de la plaine, faisant tordre son estomac d'envie, lui qui n'avait eu le droit qu'à de la misérable viande séchée. Seigneur Ganon, elle les détestait !

Par la suite, les minutes se succédèrent, toujours aussi lentes. Et les heures, toujours aussi interminables. Lorsque enfin - enfin ! - le soleil accepta de se retirer dans sa demeure nocturne, la voûte céleste se parant de teintes beaucoup plus sombres. Personnage d'action, plus que de réflexion, elle avait toujours eu en horreur l'attente, l'immobilité. Raison pour laquelle elle quitta sa tour de guet sans regret, se laissant tomber en bas de l'arbre avec agilité, atterrissant sans un bruit sur la mousse. Elle prit ensuite quelques minutes pour étirer ses muscles endoloris à force d'inertie, avant de rejoindre Kohga et d'attraper une bouteille dans une sacoche accrochée à sa selle. La fiole contenait un liquide orangé, un pur concentré de jus de fruits volt qu'elle engloutit en trois gorgées. L'acidité de la boisson lui arracha une grimace, agressant son palais habitué au tendre goût sucré des bananes. Des picotements se firent ressentir au bout de ses doigts, signe que le pouvoir isolant des fruits désertiques commençait à faire effet. Parfait ! Elle s'équipa ensuite, plaçant son arc - hélas à simple encoche - et son carquois dans son dos, vérifiant le contenu de ses sacoches, s'assurant de la présence de sa serpe à sa ceinture, replaçant son masque de bois sur ses traits. Dissimulant sa fatigue, donnant vie à la redoutable guerrière inexpressive. L'heure était venue.

- Souhaite-moi bonne chance, murmura-t-elle en apposant son front contre celui de son compagnon.

Puis, telle une ombre dans la nuit, elle quitta le bosquet pour se faufiler jusqu'à l'ancienne cité des Mouettes. De par sa localisation, elle avait sans doute été l'une des premières à succomber au réveil de l'illustre Ganon. Et ce que la bête maléfique n'avait pas détruit, le temps s'en était chargé, faisant de cette cité marchande autrefois prospère un champ de ruines. Il était difficile de s'imaginer, en voyant ces maisons en partie détruites et ces pierres recouvertes par endroits de lichen, que des gens aient pu habiter ici par le passé, le souffle du vent ayant remplacé les rires des enfants et les papotages des ménagères.

Se plaquant contre les restes d'un muret, elle se pencha légèrement pour étudier les alentours et repérer la position des guerriers sheikahs. Deux silhouettes se tenaient devant la porte dégondée d'une maison dont l'étage supérieur s'était à moitié effondré, une toile étendue au-dessus faisant office de toit improvisé. Deux autres surveillaient l'arrière de la demeure. À l'évidence, il s'agissait de la maison occupée. Cinq hommes étaient disposés sur les toits alentours en sentinelle. Les autres déambulaient entre les gravats en rondes organisées. Elle se mordit la lèvre inférieure. Visiblement, ils étaient plus nombreux que prévus. Mais il faudrait beaucoup plus pour la dégonfler car, déjà, son envie de vengeance refaisait surface, se propageant dans ses vaisseaux, galvanisant la moindre cellule de son être. Elle était une guerrière Yiga.

Discrète, telle une ombre spectrale, elle se jeta sur le premier soldat qui se présenta à elle, l'assommant d'un violent coup sur la nuque. Elle s'empara de sa lance du tourment et poursuivit son chemin, escaladant sans bruit la façade d'une maison pour éviter un second ennemi et se laisser tomber derrière lui afin de l'assommer à son tour. Elle poursuivit ainsi plusieurs minutes durant, se débarrassant d'un maximum d'opposants sans verser la moindre goutte de sueur. Ses mouvements étaient précis, si bien que ses victimes perdaient connaissance avant même de s'en rendre compte, n'ayant jamais le temps de crier pour prévenir leurs alliés de son intrusion. Du moins, jusqu'à ce qu'elle se retrouve face à un Sheikah plus malin que les autres qui, au dernier moment, parvint à esquiver son coup fatal.

- Un intrus ! hurla-t-il immédiatement.

Et aussitôt, une nuée de flèches s'abattit dans sa direction. Pestant, elle repoussa son adversaire d'un coup de lance et détalla ensuite, fuguant entre les pans de mur pour se protéger des projectiles et échapper aux soldats avertis. Quelle plaie ces Sheikahs ! Armant son arc, elle visa les jambes de ses poursuivants tout en courant, tentant de réduire leur nombre qui - bon sang ! - ne cessait d'augmenter. Mais d'où est-ce qu'ils sortaient ceux-là ? Tandis qu'elle bifurquait à gauche, elle sentit une main se refermer sur sa longue natte, stoppant brusquement sa course. Une douleur s'éveilla alors dans sa nuque tandis qu'elle tomba lourdement sur le dos. Grimaçant, elle prit appui sur ses mains et donna un coup de pied dans la mâchoire du coupable, avant de planter sa serpe entre ses phalanges pour le faire lâcher prise. Du sang se répandit sur la blancheur de ses mèches. Roulade arrière pour esquiver le sabre de son ennemi, à présent fou de rage, puis elle s'empara de sa lance sur laquelle il vint de lui-même s'empaler. Un cri de douleur, un jet de sang, une nouvelle pluie de flèches. Le corps du colosse l'ayant stoppée se renversa sur le côté, révélant deux nouveaux adversaires chacun armé d'un court sabre et d'un bouclier.

- Rends-toi et il ne te sera fait aucun mal, déclara l'un des deux en prenant une pose offensive.

Elle fit danser le manche de la lance entre ses doigts. Puis, émettant le rire caractéristique de son peuple, elle se lança dans la bataille. Le duo se bâtait plutôt bien, enchaînant les coups avec dextérité. Malheureusement, elle s'était déjà frottée à plus habile, à plus insaisissable. Qu'étaient-ce que deux misérables Sheikahs quand on avait pris l'habitude d'attaquer sans relâche le Prodige de la légende ? Ainsi, ils rejoignirent rapidement leur semblable au sol, l'un blessé au flanc droit, l'autre les deux mollets tranchés. Ah, quelle agréable sensation ! Elle avait presque oublié la jubilante sensation que provoquait une victoire. La sensation d'admirer de haut le corps de l'adversaire vautré dans son incapacité. De nombreuses fois, elle avait été à leur place, victime de cet assassin au détestable sourire moqueur. Mais plus jamais, elle ne le permettrait. Plus jamais, elle ne perdrait face à qui que ce soit.
Et encore bien moins face à lui. Elle aurait sa gorge. Elle aurait son sang. Elle aurait sa vengeance.

- Rends-toi ! crièrent de nouveaux venus, lances, sabres et arcs brandis dans sa direction.

Ils étaient plus d'une vingtaine, répartis autour d'elle, jusque sur les toits, afin de ne lui accorder aucune échappatoire. Leurs iris carmin luisaient dans la pénombre, tout comme l'acier menaçant de leur arme. Elle était encerclée. Prise au piège. Mais pas perdue pour autant.

Rapide, elle décocha plusieurs flèches, visant les pieds des soldats sans jamais les toucher. Visant les gelés chuchu jaunes qu'elle avait dispersées au cours de son combat précédent, créant un véritable champ de mines. S'enclencha ainsi une nuée d'explosions électriques dont les éclairs prirent d'assaut les morceaux de métal et, par extension, leur porteur. Des cris de douleur s'élevèrent jusqu'à la voûte céleste tandis que les corps se convulsionnaient sous les décharges. Au cœur de ce champ électrifié, elle ne ressentait qu'une sorte de chatouillement désagréable qui titillait la moindre de ses terminaisons nerveuses sans jamais la blesser. L'élixir volt faisait encore de l'effet. Profitant de cet avantage pour se mouvoir au milieu des corps à terre, elle acheva ensuite les plus robustes d'entre eux. Puis, une fois débarrassée de ces gênes, rebroussa chemin pour rejoindre la maison protégée par une toile. Les deux Sheikahs gardant l'entrée étaient encore là. Un retardement agaçant mais une banalité pour sa fidèle serpe qui se logea joyeusement dans leur carotide. Prenant une grande inspiration, elle se glissa ensuite sans un bruit à l'intérieur de la demeure.

L'unique pièce n'était éclairée que par un unique feu qui crépitait dans ce qui restait de cheminée. Une bassine reposait sur une table basse branlante, son eau rougie par le sang des serviettes trempant dedans. Il y avait également un tabouret et un lit de paille installés tout près du foyer. Et, sur la couche, reposait un corps allongé sur le dos, la tête tournée vers le mur. Les flammes faisaient danser des ombres sur ses traits épuisés et miroiter le blond des mèches qui s'étalaient autour. Vu ainsi, on aurait pu croire qu'il dormait paisiblement. Seulement, la tache vermeille qui s'étalait sur le drap blanc, juste au niveau de son abdomen, indiquait l'inverse, témoignant de l'état de santé du jeune homme. Ainsi donc, sa cousine disait vrai. Le Prodige avait bel et bien été blessé au cours de son affrontement contre le Seigneur Ganon.

Sur la pointe des pieds, elle rejoignit la couche de paille, sa main trouvant déjà le chemin menant à sa serpe. Elle la tenait, sa vengeance. Enfin ! S'échappant de son fourreau, sa lame chanta, son acier reflétant les flammes de l'âtre et l'ardeur de sa rage. Il allait mourir. Elle allait le tuer. Pour venger son honneur. Pour venger le Grand Kohga. Pour venger son peuple. Pour faire taire une bonne fois pour toutes cette petite voix dans sa tête. Cette émotion ridicule qui subsistait depuis sa rencontre avec le Prodige. Ce sentiment qui la déchirait entre son peuple et son envie d'aventure. Sa main leva sa serpe au-dessus de l'endormi tandis que ses yeux cherchèrent instinctivement à croiser ceux d'un bleu si particulier, malheureusement séquestrés derrière des paupières closes. Sa main ne tremblait pas, mais son cœur, lui, si. La redoutable guerrière hurlait de rage en elle, jubilait à l'idée d'ôter la vie de cet être abject, de teinter l'acier de sa lame du sang prodigieux. Mais la jeune femme, elle, que disait-elle ?

- Je...

Il avait tué le Grand Kohga, c'était un assassin. Il s'était joué de ses sentiments, c'était un menteur.
Il s'était moqué ouvertement d'elle, c'était un salop. Alors pourquoi ? Pourquoi la jeune femme, aussi blessée que la redoutable guerrière, ne pouvait-elle pas se mettre d'accord avec elle ? Pourquoi ne pouvait-elle pas simplement se taire et demeurait muette derrière ce visage factice ? Pourquoi seulement ne pouvait-elle pas admettre que cette personne méritait de mourir ? Sa main se mit soudainement à trembler, faisant osciller les ombres sur sa lame, en rythme avec ses convictions. De nouveau, elle chercha les perles azurées du regard, suivant la courbe des lèvres qu'elle avait vues de si nombreuses fois moqueuses par le passé, mélancoliques depuis qu'elle l'avait pris en chasse. Comme s'il regrettait. Comme s'il souhaitait se faire pardonner. D'être un assassin, un menteur, un salop. Un voleur. Il lui avait dérobé tant de choses déjà. Sa fierté. Ses bananes. L'affection de son chef adoré, de son peuple. Le trésor qu'elle avait rapporté. Et maintenant ses convictions.

"Non !" hurla soudainement la guerrière en elle. "Ne succombe pas ! Tais-toi ! Tais-toi !" Sa deuxième main vint s'enrouler autour de la garde, soutenant la première pour calmer ses tremblements. "Tu dois le tuer ! Le tuer !". Et, fermant violemment les paupières, elle laissa sa colère s'exprimer en prenant le contrôle de son arme pour l'abattre sur le corps endormi. Un cri s'échappa de ses lèvres, résonna dans son esprit. Ses genoux s'écrasèrent sur le plancher, des morceaux de roche s'enfonçant douloureusement dans la chair de ses jambes. Des larmes mordirent ses yeux, brûlèrent ses joues.
Elle... ne pouvait pas...

Rouvrant les paupières, elle observa la lame stoppée à quelques millimètres de la gorge offerte. Stoppée par une main. Sa propre main. Celle ayant fait cesser les tremblements. Elle ne pouvait pas le tuer. Elle en était incapable. Elle, la redoutable guerrière, était incapable de tuer l'assassin de son chef. Car elle n'était pas si redoutable qu'elle le croyait, qu'elle l'aurait espéré. Car elle possédait une faiblesse. Car il était sa faiblesse. Posant son front contre ses avant-bras, elle laissa sa rage s'écouler par ses larmes. Larmes qu'elle avait trop longtemps retenues. Depuis que sa famille l'avait mise à la porte, elle n'avait connu que des difficultés. Des nuits froides et sombres, des journées de disette et de solitude. Des blessures, des défaites. Voilà ce qu'elle retiendrait uniquement de son voyage sur les terres d'Hyrule, oubliant les sublimes paysages qu'elle avait côtoyés au quotidien, rendus invisibles par ses œillères de haine. Tous ces efforts, ces sacrifices pour finalement échouer aussi bêtement. Parce qu'elle ne pouvait pas prendre une vie. Non, parce qu'elle ne pouvait pas prendre sa vie.

L'image du lac Hylia s'imposa inopinément dans son esprit. De magnifiques teintes crépusculaires enveloppaient son pont séculaire sur lequel quelques Lézalfos patrouillaient. Ou du moins, avant le passage du Prodige qui avait ensuite poursuivi son chemin vers le nord. C'était là qu'elle avait croisé son chemin pour la première fois depuis leur escapade complice dans les couloirs du repaire. Et c'était là qu'elle lui avait sauté à la gorge pour la première fois non plus pour l'honneur du Seigneur Ganon mais pour venger son chef. Il avait tenté de communiquer entre les coups de lame, mais seuls les cris de rage de son adversaire lui avaient répondu, la complicité instaurée au cours de leurs anciens combats complètement envolée. Aussi, sans doute las, il avait fini par la plaquer dans l'herbe, faisant peser son corps pour l'immobiliser. Elle avait tenté de se débattre, criant et tapant des pieds, en vain.

- Tu ne pourras pas me retenir indéfiniment ! avait-elle alors vociféré. Je te traquerai où que tu iras ! Nul lieu en Hyrule ne saura te mettre à l'abri de ma lame ! La seule manière que tu auras de te débarrasser de moi sera de me tuer ! Je t'arracherai la tête, tu m'entends ?! Je vengerai le Grand Kohga !

Il n'avait rien répondu, se contentant de sourire face à ces menaces. Non pas ce sourire moqueur qu'il lui avait offert tant de fois pour l'agacer, mais plutôt un sourire mélancolique. Un sourire, à l'époque, qu'elle ne lui connaissait pas. Un sourire qui avait par la suite ponctué toutes leurs séparations. Un sourire dont elle avait volontairement voulu ignorer le sens, mais qu'elle comprenait à présent parfaitement. "Te tuer ?..."

- … J'en suis incapable.

Les mots s'échappèrent de ses lèvres, caressèrent la large cicatrice sur son avant-bras gauche. Il lui avait sauvé la vie tant de fois. Comment pouvait-il être cette même personne qui sauve et qui tue un Yiga ? Soupirant longuement, elle releva la tête et rouvrit les paupières. Pour croiser les perles céruléennes qu'elle affectionnait hélas tant. Il avait tourné le visage dans sa direction, un visage amaigri et cerné. La douleur obscurcissait la teinte de son regard, tels des nuages sombres dans un ciel estival. Il cilla plusieurs fois, comme pour chasser les dernières poussières de sommeil - ou pour s'assurer qu'elle n'était pas un mirage. Surprise, elle se redressa sur ses jambes, ignorant la douleur vive au niveau de ses rotules, et tourna le dos pour s'éloigner. Ou du moins, le voulut-elle avant de sentir une main s'enrouler autour de son poignet et la retenir. La prise était faible, presque inexistante, et pourtant la chaleur des doigts sur sa chair fut suffisante pour la figer sur place. Elle voulait fuir, et pourtant ne bougeait plus. Elle voulait s'échapper, partir très loin sur le dos de Kohga, laisser le vent sécher la faiblesse sur ses joues.

- Pourquoi... murmura alors une voix faible dans son dos.

Pourquoi ? Pourquoi quoi ? Pourquoi était-elle incapable de le tuer ? Pourquoi prenait-elle la fuite ? Pourquoi était-elle si faible ? Pourquoi était-elle si lâche ? Pourquoi ne pouvait-elle pas être simplement la redoutable guerrière ?

- ... pleures-tu ?

Ses lèvres s'entrouvrirent, étonnées par ces mots. Comment savait-il ? Son masque camouflait ses joues, cette détestable preuve de faiblesse. Son chagrin était resté prisonnier de sa gorge, muet. Alors comment avait-il deviné ? La prise se resserra autour de son poignet, comme l'invitant à s'exprimer.

- Je ne pleure pas, déclara-t-elle alors en parvenant à contrôler les tremblements encore présents dans sa voix.
- Tu es venue pour venger ton chef. Ne devrais-tu pas plutôt sourire ?

Brusquement, elle se retourna vers lui en ouvrant la bouche, prête à lui passer un savon - non mais pour qui se prenait-il à lui faire ainsi la leçon ? Et puis, ne devrait-il pas être un peu plus alerté pour quelqu'un dont on menaçait la vie ? - mais la referma aussitôt. Il s'était redressé sur sa couche, la tête appuyée contre les pierres murales, son bras droit resserré contre son flanc, là où les draps rougis laissaient présager la présence d'une blessure. Le reflet des flammes crépitant dansait dans son regard, et sur ses lèvres moqueuses. Ô par toutes les bananes, qu'il était... Ses joues se pigmentèrent, transformant la surprise de le voir éveillé en agacement. Et puis ce sourire ! Ce sourire qu'elle détestait tant, qui voulait dire tellement de chose mais surtout : "Tu t'en crois capable ?".

- Ne...

Son orgueil s'échauffa.

- Ne te moque pas de moi ! rugit-elle soudainement en se jetant sur lui, serpe en main.

La rage était de retour, non plus animée par sa soif de vengeance mais par l'envie de faire disparaître cet insupportable sourire. Malheureusement, son plan fut rapidement avorté car, dans sa précipitation, elle se prit les pieds dans la paille et s'échoua lamentablement sur les jambes de l'Hylien. Plusieurs minutes s'écoulèrent ensuite, plusieurs longues minutes de silence. Avant que le rire du Prodige ne résonne dans la pièce. Un rire franc, cristallin, incontrôlable. Un rire qu'elle n'avait encore jamais entendu et qui eut l'effet d'affoler son cœur, stupide organe. Un rire qui fit perler des larmes de joie au bord de ses perles océaniques. Un rire qui fut cependant tu abruptement par une quinte de toux.

Alertée par son instinct - de quoi ? Elle l'ignorait -, elle se redressa aussitôt sur la couche, plaçant ses genoux de part et d'autre des jambes étendues sous les draps et prenant appui sur les cuisses masculines. Face à elle, le sourire moqueur était devenu grimaçant, transformant sa propre colère en inquiétude. Ses yeux glissèrent ensuite sur le corps de son ennemi, recherchant la source de sa douleur, s'attardant tout de même au passage sur les contours de ce corps que le drap laissait négligemment à découvert. Il était sculpté pour l'agilité, non pour la force, hypothèse qu'elle s'était faite lors de leur toute première rencontre et qu'elle ne pouvait à présent qu'approuver face aux pectoraux partiellement visibles. Sur la peau pâle du droit s'étalaient des stries sombres en relief, tel du lierre s'agrippant à la roche. La toile tridimensionnelle semblait s'étendre sous le linge blanc. Intriguée, elle tendit donc ses doigts avec l'intention de dégager ce dernier pour mieux ausculter la plaie. Cependant, une main la stoppa avant qu'elle ne puisse toucher le drap, la faisant sursauter. D'instinct, elle releva ses yeux pour croiser ceux du fautif.

- On ne t'a jamais appris à ne pas profiter de la convalescence d'un homme pour le détailler de la sorte, jeune fille ? lâcha-t-il malicieusement.

Et elle comprit qu'il faisait référence à leur troisième rencontre, lorsque, dans les couloirs du repaire Yiga, il l'avait détaillée des pieds à la tête dans sa chemise de nuit, pour son plus grand déplaisir. Mais elle n'avait pas le cœur à rire pour répondre à sa provocation. Resserrant ses doigts sur ceux du blessé, elle demanda à son tour :

- Est-ce douloureux ?
- Seulement par moment, répondit-il en penchant la tête sur le côté, un sourire étrangement tendre peint sur les lèvres.
Puis, contemplant leurs doigts à présent entrelacés, il ajouta :
- D'après eux, la blessure serait incurable. Le Mal ronge l'organisme de l'intérieur, empêchant sa cicatrisation.
- Mais... tu vivras, n'est-ce pas ?

Sa voix se brisa, ses mots devenant supplication. Lui préféra en rire. De ce rire forcé que l'on offre à un enfant face à une question dont la réponse est difficile à entendre. Puis, reportant son attention dans les iris de la Yiga, il demanda d'un ton amusé :

- Ne cherchais-tu pas à me tuer il y a quelques minutes de cela ?
- Justement ! répondit-elle du tac-au-tac. Comment pourrais-je te tuer si tu mourrais avant, crétin ?!
De nouveau ce sourire moqueur, accompagné d'un haussement de sourcil.
- Parce que tu t'en crois capable ?
- Je suis une redoutable guerrière, ne l'oublie jamais !
- Une redoutable guerrière qui trébuche au moment de porter le coup fatal, rit-il.

Cette réplique lui valut une tape sur la cuisse, ce qui ne fit qu'amplifier son hilarité, échauffant seconde après seconde l'orgueil de la demoiselle. Croyait-il qu'être alité lui offrait le droit de se payer sa tête ? Agacée, elle perdit donc rapidement patience et commença à s'agiter sur la couche, tentant d'affliger des coups à son ennemi en espérant le faire taire. Hélas, ce dernier, bien que blessé, conservait son adresse, parvenant aisément à esquiver le moindre de ses coups tout en continuant de la taquiner. Elle-même finit rapidement par se prendre au jeu, gloussant à son tour. Et son orgueil rugit de fierté lorsqu'elle parvint enfin à le dominer, bloquant son corps en dessous du sien. Il fanfaronnait, créant un orchestre festif dans son esprit.Orchestre qui se désynchronisa cependant bien vite, gagné par l'agitation, lorsqu'elle prit enfin conscience de sa position. De leur position. Près. Beaucoup trop près ! Elle pouvait sentir le souffle chaud du Prodige caresser sa joue, y faisant éclore de nombreuses amarantes. Son parfum forestier chatouilla ses narines, tout comme ses pupilles célestes semblaient le faire avec les siennes, pourtant camouflées derrière son visage d'écorce. Un doigt s'enroula autour d'une mèche échappée de sa natte sans qu'aucun de leur propriétaire ne leur porte attention. Le temps semblait s'être suspendu, seule la valse des flammes dans le foyer témoignant de son écoulement. Puis, brisant enfin le silence instauré, il déclara brusquement :

- Tu dois me détester.

Si brusquement que ses lèvres s'entrouvrirent. Le détester ? Évidemment qu'elle le détestait. N'étaient-ils pas ennemis, après tout ? Jour après jour, ils avaient tenté de s'entre-tuer - ou plutôt elle avait tenté, mais qu'importe -, préférant communiquer par le combat plus que par les mots. Il avait détruit sa vie, elle désirait faire de même avec la sienne. Il avait dérobé ses bananes, piétiné sa fierté, assassiné son chef bien-aimé. À cause de lui, elle n'avait plus ni famille, ni honneur, ni foyer. Elle le détestait plus que tout. Et pourtant...

Elle se remémora cette main innocemment tendue dans sa direction, désireuse de lui venir en aide, lors de leur première rencontre. Cette même main lui offrir un bol de ragoût dans le froid intense des hauteurs Gerudo. Cette même main laissant tomber son écharpe sur ses épaules pour qu'elle puisse y camoufler sereinement son visage. Cette même main qui l'avait protégée du Gardien en maintenant son corps derrière le sien. Cette même main qui l'avait de si nombreuses fois sauvée. Cette même main qui, à présent, jouait tendrement avec l'une de ses mèches. Une main tâchée de sang mais une main qui, toujours, défendait.

- Pourquoi avoir tué le Grand Kohga ? demanda-t-elle aussi soudainement que lui.

Et elle s'amusa presque d'admirer la surprise gagner les traits du Prodige. Visiblement, il ne s'attendait pas à ce genre de question en réponse. Elle patienta longuement, désireuse de savoir. Il y avait un non-dit dans cette histoire, elle en était certaine - ou plutôt, elle espérait désespérément que ce soit le cas, ne pouvant admettre qu'il n'était qu'un immonde assassin sans valeur -, et elle voulait l'entendre de sa bouche, non plus se baser sur ce qu'avaient rapporter les sentinelles.

- Ainsi donc, il est bel et bien mort, soupira-t-il tristement. Je suis navré que cela ait dû se passer de la sorte.
Il était sincère. Mais cela ne lui suffisait pas, elle avait besoin de comprendre. Remarquant sans doute qu'elle ne lâcherait pas l'affaire aussi facilement, il poursuivit donc :
- C'était un accident. Il a voulu utiliser une technique secrète, malheureusement celle-ci s'est retournée contre lui et... il est tombé dans le gouffre.
À cette annonce, elle sentit comme un poids se retirer de ses épaules, de son cœur. C'était une sensation étrange qui lui arracha un soupir de soulagement.
- Tu ne l'as pas tué, murmura-t-elle, pensée s'échappant de ses lèvres.

Et, le simple fait de prononcer l'innocence du blond à voix haute suffit à faire naître un sourire sur ses lèvres. Il ne l'avait pas tué, il n'était pas l'assassin que ses pairs croyaient qu'il était. Ses yeux commencèrent à la picoter, désireux d'exprimer leur joie. Il ne l'avait pas tué, ils n'étaient donc plus ennemis. Ou du moins si, en quelque sorte, mais pas de la même manière. Sa quête de vengeance allait enfin pouvoir prendre fin. Le doigt joueur délaissa sa mèche tandis qu'il soupira de nouveau tristement. Visiblement, il ne semblait pas partager la même émotion qu'elle. Détournant son regard en direction du foyer, il contempla un instant les flammes dévorer les bûches. Ne sachant pas quoi faire d'autre, elle apprécia à son tour le ballet igné, mais d'une autre manière, profitant des perles azurées comme d'un miroir pour refléter ce que lui observait. Le spectacle était enchanteur, tel un lac dont la surface s'enflammait sous les derniers rayons vespéraux. Ils restèrent ainsi, silencieux et immobiles, de longues minutes durant. Jusqu'à ce qu'il se décide à enfin sortir de son mutisme, la faisant presque sursauter de surprise lorsqu'il tourna de nouveau son attention sur elle.

- Je ne l'ai peut-être pas tué, déclara-t-il alors d'une voix grave, mais je suis tout de même responsable de sa mort. C'est ainsi que le perçoit ton peuple. Et moi de même, rajouta-t-il plus faiblement.
- Eh bien pas moi ! déclara-t-elle en se redressant, s'asseyant sur les cuisses du blessé et croisant ses bras sur sa poitrine. Le Grand Kohga était un homme sage. S'il a fait le choix de t'affronter en personne, c'est qu'il a dû juger de ton talent de guerrier. Il aurait pu sonner l'alerte et faire en sorte d'avoir des renforts, mais il ne l'a pas fait. Parce qu'il voulait affronter le Prodige seul. Dire que tu es responsable de sa mort serait donc dénigrer le courage dont il a fait preuve en se dressant devant toi, faire fi de son sacrifice, et ça je ne te le permettrai jamais !
Il la scrutait, semblait boire le moindre de ses mots. Une myriade d'émotions s'affrontait dans son regard safre, comme s'il ne savait pas laquelle exprimer.
- Et à présent, poursuivit-elle sur ce même ton autoritaire, tu as plutôt intérêt à guérir si tu ne veux pas que je te botte les fesses !
Mais au final, ce fut l'amusement qui remporta la bataille, étirant ses lèvres.
- Encore des menaces... mais... je suis curieux de voir comment tu t'y prendrais.
- Hé ?

… Oh non, venait-elle de dire que... Prenant peu à peu conscience de ses paroles, elle sentit ses joues s'échauffer. Pour la énième fois de la journée. Décidément, elle devait couver quelque chose pour ainsi s'empourprer aussi facilement.

- Idiot ! s'écria-t-elle en se relevant précipitamment et en prenant la direction de la porte.

Il fallait qu'elle fuie. Loin. Très loin. De ces iris bavards, de ce parfum enivrant, de cette chaleur étouffante, de cette voix agaçante. Terriblement agaçante. Qui ne prononçait que des paroles inutiles, déstabilisantes. Qui ne cessait de se jouer de son orgueil et de son cœur. Malheureusement, pour la seconde fois de la journée, elle sentit une main se refermer sur son poignet. Elle tenta de l'ignorer, en vain. La prise était cependant bien plus ferme que la précédente. Elle s'immobilisa donc dans la salle, attendant les mots moqueurs de son ennemi, préparant la redoutable guerrière à les recevoir. Mais les mots ne furent pas moqueurs, bien au contraire. Ils étaient tendres, mélancoliques, presque implorants.

- Je vais séjourner quelque temps au village Korogu. Selon les médecins, la magie spirituelle qui se dégage de ce lieu pourrait aider mon organisme à chasser le Mal... Me rejoindras-tu ensuite à Elimith ?
- Pourquoi ? Enfin te trancher la gorge ? demanda-t-elle.

Elle pouvait sentir l'engouement de son orgueil à l'évocation d'une simple revanche. Ce modeste sentiment qui lui avait initialement fait éprouver tant d'intérêt pour l'ennemi de son peuple. Mais cet engouement s'évapora presque aussitôt lorsqu'il lui répondit, un sourire dans la voix :

- Non, simplement pour... te revoir.

Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Avait-elle bien entendu ? La prise autour de son poignet se fit plus lâche. Intriguée, elle se retourna donc. Sur la couche, le Prodige venait de fermer les yeux, la tête de nouveau tournée vers le mur comme lorsqu'elle était entrée dans la maisonnette. Comme si toute cette conversation n'avait jamais existé. Pourtant, les doigts toujours enroulés autour de sa chair démontraient le contraire. Se rapprochant du lit de paille, elle attrapa le bras tendu et vint le replacer contre le flanc de son propriétaire. S'accroupissant à côté, elle s'accorda ensuite quelques secondes, contemplant son minois sans le filtre de rage. Sa poitrine se soulevait lentement, signe qu'il s'était assoupi. En présence de son ennemi. Décidément, cet imbécile n'avait peur de rien. Elle aurait pu le prendre personnellement mal, le fait de ne pas susciter en lui suffisamment de crainte pour qu'il puisse baisser sa garde en sa présence. Cependant, c'était là tout l'inverse, voyant dans ce geste toute la confiance qu'il lui offrait. Malgré son âge - et malgré le fait qu'il était plutôt bien conservé pour un type âgé de plus de cent ans -, il gardait une certaine candeur enfantine qui ressortait lorsqu'il dormait. Le rendant presque... adorable ? Un sourire attendrit ses traits tandis que, du bout des doigts, elle vint dégager quelques mèches blondes de son front. Puis, poussée par un je-ne-sais-quoi, elle se pencha au-dessus de lui et, retirant son masque, vint déposer un baiser sur le haut de son crâne. Le geste était délicat, presque maternel.

- Qui sait ? Peut-être une dernière fois...

Elle ajusta ensuite les draps sur son corps avant de se relever et de se diriger, pour de bon cette fois, vers la porte. Au passage, elle repéra un bout d'étoffe déposé sur une petite commode. Une étoffe dont la coloration bleue ne laissait aucun doute sur son identité. Le bleu des Prodiges. Le bleu qui faisait du jeune homme l'ennemi de son peuple, une cible repérable de loin. Un bleu qui fit aussitôt germer une idée dans sa tête. S'emparant de la tunique imbibée du sang héroïque, elle déposa à la place son masque d'écorce et sortit de la demeure. Dehors, la nuit était bien avancée, signe que la conversation avait duré plus longtemps qu'elle n'aurait dû. Fort heureusement, aucun garde Sheikah n'était là pour l'accueillir. Soit ils étaient encore inconscients, soit ils étaient partis chercher des renforts. Qu'importe, cela ne la concernait plus à présent. Sifflant entre ses doigts, elle emprunta ensuite le sentier menant vers l'extérieur de l'ancienne cité des Mouettes. Là, Kohga l'attendait déjà, sombre silhouette se confondant à la perfection avec la pénombre. Il émit quelques hennissements pour la saluer - ou sans doute pour la gronder de son retard -, alors qu'elle emballait le précieux vêtement dans l'une des sacoches de la selle. Puis, grimpant sur cette dernière, elle donna l'ordre à sa monture de s'éloigner, s'en allant vers l'ouest.
Le trajet allait être long, mais il en valait la peine.

Tout comme les paysages autour d'elle, elle laissa ses pensées défiler dans son esprit. "Simplement pour te revoir" avait-il dit. Une requête qui, à chaque fois qu'elle se remémorait, faisait naître une multitude de papillons dans son estomac, faisait ressortir cette part d'elle-même qu'elle avait toujours tenté de camoufler derrière la redoutable guerrière qu'elle était. Alors qu'ils étaient ennemis, il lui avait offert ces mots, des mots uniquement destinés à la jeune femme et non pas à la Yiga. Des mots qu'elle ne parvenait pas encore à déchiffrer complètement, ou plutôt qu'elle avait peur de déchiffrer. Des mots dont la tendresse avait chatouillé ses oreilles, et qui dansaient encore dans son esprit, remplaçant les cris de guerre qui l'avaient obnubilée durant toute sa quête de vengeance. Et c'était une sensation agréable. Une sensation unique au jeune homme. Une sensation que, jamais, ses précieuses bananes ne pourraient lui offrir.

chapitres suivants...

Ce texte a été proposé au "Palais de Zelda" par son auteur, "Kisa03". Les droits d'auteur (copyright) lui appartiennent.

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