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Légende de Zelda : Divinités antagonistes

Ecrit par Jean-Yann
Chapitres 1 à 24   •   Chapitres 25 à 48   •   Chapitres 49 à 65   •   Chapitres 66 à 86   •   Chapitres 87 à 98   •   Chapitres 99 à 109   •   Chapitres 110 à 112
Chapitre 99 : Enquête préalable en ville 2   up

- Au fait, je n'ai rien dit tout à l'heure devant Saure mais... je pense connaître la fillette bonde qui hante le Lavoir.
- Ah ? Dis m'en plus Shiro...
- Il y a des grandes chances pour que la fillette dans le dossier qui a apaisé la population avec sa musique soit celle qui résidait dans le Lavoir. Je l'ai moi-même vue avant hier (minuit est passé, nous sommes un autre jour) en compagnie de Link.
- Merci Shiro. Ce point-ci inscrit une énorme différence entre les deux dépositions. Kafei ne parle absolument pas de cette fillette sauf pour l'épisode du rendez-vous au cimetière où sa femme s'est substituée à l'enfant. Link en parle presque comme si c'était sa petite soeur. Je pense faire confiance à Viscen sur la retranscription. Il a, semble-t-il, bien capturé les états d'âme de ses interlocuteurs. Ah. Voici donc l'Auberge...

Celle-ci était gardée par un soldat devant la porte. Shiro présenta Mist et, de fait, témoigna de sa légitimité à entrer dans le bâtiment. Le soldat s'écarta pour laisser passer le duo. Ils entrèrent dans l'Auberge. Anju était en réception. Etant donné que l'auberge recueillait énormément de monde, il fallait qu'un membre du personnel soit présent pour informer les enquêteurs sur les occupants des chambres. Anju s'était désignée elle-même car, d'une, c'était dans son tempérament et, de deux, elle était bien plus impliquée dans cette affaire que n'importe quel autre employé. Mist put voir que la Reine Neequ patientait sur le banc qui faisait face à l'accueil. Il s'ensuivit un plongeon de révérence de la part de l'enquêtrice qui fut imitée par Shiro, bien que celui-ci réserve une petite marge entre sa tête et le sol. La Princesse rit pour finalement relever Mist avec ses mimines.

- Merci pour votre considération, remercia Neequ. Vous êtes l'enquêtrice censée apporter la lumière sur cette folle histoire, n'est-ce pas ?
- C'est bien cela ma Reine. Je suis Mist.
- Oooh ! Mais c'est magnifique ! Mist ! Votre célébrité vous précède, même chez nous les Mojos. Je peux avoir un autographe ?

Comme convenu donc, la jeune femme inscrivit un "M" très bien exécuté sur un bout de papier, suivit de la mention "pour la plus belle des reines". Leur échange passionné se poursuivit sur des éloges bégayés avant de se terminer en toute humilité. Ainsi, Mist put se concentrer sur Anju.
- Bonsoir. Je suis Mist, l'enquêtrice chargée de l'enquête et voici Shiro. Vous êtes bien Anju n'est-ce pas ?
- C'est exact, répondit mollement cette dernière.
- Vous savez pourquoi je suis ici. Nous sommes, Shiro et moi-même, assez pressés par le temps donc je ne passerai pas par quatre chemins. Premièrement, étiez-vous au courant du projet de votre mari ? A savoir appréhender de lui-même les criminels qui sont responsables de cette machination ?
- Je savais juste que mon mari en avait après Sakon qui nous a causé beaucoup de torts. Mais lui et moi ne savions pas que cet individu était derrière les événements qui ont secoué Bourg-Clocher ces derniers jours. Link est arrivé avant hier et c'est grâce à lui et à Jim que nous avons pu faire des liens.
- Je vois. Vous dites que votre mari en avait après Sakon. Vous ne vous incluez pas de ce sentiment...
- Non. Combien même cet être nous a fait du mal, rien ne sert de courir derrière un fantôme. Je voulais oublier. Ne pas pardonner mais oublier et aller de l'avant. La haine de Kafei, bien que justifiée, a gangrené notre relation. Et ma... ma lâcheté a entretenu sa rage.
- ... Je ne pense pas que l'on puisse parler de lâcheté quand on sait que vous avez risqué votre vie pour une fille. Mais parlons de cette fille justement. Que pouvez-vous me dire sur elle ?
- Je ne l'ai vue qu'hier. Mais son pouvoir s'est manifesté l'avant-veille.
- Quelle est cette habilité ? Et comment se manifeste-t-elle ?
- Hélia est une porte vers l'ataraxie. Elle dispose d'une flûte et improvise des airs qui touchent directement l'âme dans son bien-être. Hélia... m'a délivrée de mes carcans. Malheureusement, c'est une fille que l'on ne peut voir que si on est en paix avec soi-même.
- J'en conclus que si elle vous a "délivré de vos carcans", c'est que, de base, vous ne pouviez pas la voir et que vous en avez été capable ensuite.
- C'est bien cela.
- Ce fut la même chose pour moi, rajouta une voix masculine.

Gorman venait de rejoindre la conversation pour le plaisir de Mist. Cette dernière avait effectivement l'intention de l'interroger et il se présentait de lui-même pour lui faciliter la vie.
- Ah ! s'exclama la jeune femme. Racontez-nous Monsieur Gorman.
- Je broyais du noir au Milk-Bar, pleurant mes frères égarés. J'avais perdu la foi en mes artistes et j'avais perdu de vue ma motivation d'être dans le show business. Hélia m'est apparue en même temps qu'elle jouait son air de délivrance. Tout est devenu clair et limpide à mes yeux.
- Je vais revenir à vous dans quelques instants. Madame Anju, il y a encore plusieurs points que j'aimerais éclaircir avec vous. Les deux accusés ont survolé l'épisode du cimetière. Mais il semblait grandement périlleux. Comment avez-vous survécu ?
- Clairement grâce à Link. Sa force équivaut celle d'une armée entière. Il maîtrise la magie et ses aptitudes martiales surpassent le commun des mortels. Il possède également un esprit brillant. En conjuguant nos forces, nous avons pu vaincre les morts vivants et résoudre les énigmes.
- Je vois... Vous connaissez déjà Link puisqu'il a déjà aidé votre mari dans le passé alors qu'il n'était qu'un adolescent. Et par la même occasion, il vous a aidée vous. Mais connaissez-vous vraiment son histoire, ses origines ?
- Je sens qu'il vous intéresse, devina Anju.
- Je peux difficilement arguer avec les éléments mystiques, justifia Mist. Cet homme ne semble pas appartenir à ce monde. Il est une entité à part, au courant d'énormément de choses. Le cerner sera la clef de voûte qui me permettra d'enjamber les divers champs irrationnels de cette enquête.
- En grandissant, il est devenu plus loquace car il aurait été impossible de lui arracher un mot il y a quelques années. Il y a deux jours, lorsqu'il est arrivé à l'auberge, nous avons pu parler. Il vient de la Terre Sainte d'Hyrule et a vécu énormément d'aventures, m'a-t-il dit. Il nous a avoué, à mes amies et moi-même, qu'il n'était pas venu pour les festivités mais qu'il avait été "appelé par le devoir"...
- "Appelé par le devoir" ? Cette phrase appartient à un autre âge. Effectivement le Royaume d'Hyrule est ancré par les traditions. Les livres d'Histoire nous le présentent comme une terre d'enjeux où le courage des héros n'a d'égal que la sagesse des rois et la force des Déesses... Et il n'a pas été plus loquace sur ce "devoir" ?
- Malheureusement... non.
- Je voudrais vous parler dorénavant du jeune citoyen, Jim, qui a été agressé puis capturé à bord du Bateau Volant et Invisible. Que pouvez-vous me dire sur lui ? Je sais qu'il a passé sa convalescence ici et qu'il a eu quelques interactions avec votre mari et Link.
- Il est l'unique membre restant de la Société Secrète des Bombers. Un organisme informe qui tente de solutionner des problèmes intra-muros. Il a noué, avec mon mari, une relation de respect car une filiation existe entre les deux. En effet, Kafei était lui-même un Bombers lorsqu'il était encore pré pubère. Mais il appartenait à la génération d'il y a vingt ans. Les Bombers traitaient de tous les sujets. Bien compliqué lorsque le groupe n'est composé que d'enfants, ce qui constituait la règle d'or. Mais après la dissolution du groupe il y a quelques années, Jim sauva le navire pour le manoeuvrer seul et y appliquer ses règles. Il est totalement dévoué à la justice et se veut plus interventionniste que la milice.
- Je ne veux pas sonner le tocsin, mais vos amis sont plutôt du genre "électrons libres"... A croire que les forces de Viscen ne sont pas des recours envisageables...

Son regard en biais venait d'atteindre Shiro qui détourna son regard, éconduisant l'attaque sournoise de son amie. Au terme d'un gloussement taquin, l'enquêtrice poursuivit :
- Votre mari indique, dans sa déposition, qu'il était présent lors de la prise en charge de Jim. Ce qui est contradictoire avec leur supposée relation, c'est que Kafei ne l'a pas cru une seconde lorsqu'il a avancé ses théories sur la machination.
- Kafei a toujours considéré Jim. Mais les deux s'accordaient rarement sur un sujet. Après, je ne me trouvais pas forcément mêlée à leur conversation.
- Être le fils du maire a sans doute rendu le personnage pragmatique, à l'inverse de Jim qui semble être un excavateur théoricien, en ego parallèle des instances officielles. Mais ce qui a éloigné le premier de la loi est son ressentiment envers les antagonistes présumés. Je reviens vers vous Gorman. Voyez-vous régulièrement vos frères ?
- Barry n'a donc rien dit, regretta Benjen Gorman. La dernière fois que nous nous sommes vus, des barreaux nous séparaient. Il y a huit mois de cela. Ils purgeaient encore leur peine.
- Quel fut leur crime ?
- Le vol de la Cuvée Romani. Ce lait si puissant et nourrissant qui provient du Ranch Romani. Les deux filles du ranch sont les livreuses du Milk Bar de Barten. Mes frères convoitaient jalousement cette manne. Si bien qu'ils eurent recours à une attaque concertée avec des êtres encapuchonnés. Toutefois, Crémia et Romani furent aptes à se défendre. Suffisamment longtemps pour amener les poursuivants sur le lieu de l'embuscade tendue par l'escadron de Viscen. C'est ainsi qu'ils furent incarcérés.
- Qu'en était-il des êtres encapuchonnés ?
- Je n'étais pas là. Mais il s'agissait sans doute de Ninjas Garos. Après ce que j'ai pu voir hier soir, je suis persuadé qu'il s'agissait d'eux. Mes frères avaient, peu de temps avant, abandonné leurs écuries mais pas leur piste. Ils sont restés très obscurs quant à leur reconversion professionnelle.
- Donc, après ce bref entretiens, vous ne les avez plus jamais vus et vous n'êtes jamais allé à vos écuries familiales ?
- Tout à fait. Fort heureusement, les chevaux ont trouvé refuge au Ranch Romani.
- Ils ne vous ont jamais parlé d'élevage ou de dressage spécifique ? D'oiseaux par exemple ?

L'asymétrie qui partageait le visage de Gorman entre pesanteur et apesanteur était le fruit d'une recherche intense. Sa mémoire ne lui remit pas un tel détail. Il répondit d'un "Ma foi, non" pleinement assumé.

- Est-ce que le nom de Sakon vous dit quelque chose ?
- Non, avoua Gorman...
- C'est un des auteurs présumés de cette mascarade. Et donc, un des complices de vos frères. On ne fait pas un tel coup d'éclat avec des complices que l'on connaît depuis peu, sauf si du menu fretin doit être sacrifié contre la promesse de monts et merveilles. Dans ce cas il y a une forte hiérarchisation. Savez-vous si vos frères ne se sont pas lancés dans le banditisme à cause de mauvaises relations.
- Ils commettaient déjà des petits délits il y a huit ans de cela. Je n'ai pas été auprès d'eux durant cette période. Je ne saurais vous dire...
- Je me suis toujours demandé, intervint Shiro, comment vos frères se sont procuré des Cagoules Garos.
- Leurs masques terrifiants là ? Bonne question, je ne sais pas.
- C'est très important car je connais le pouvoir attractif de ces masques qui permet de dévoiler les ninjas cachés dans l'ombre. Et ce n'est pas un artefact qui s'obtient dans une foire...
- C'est donc à cause de ces atrocités que ces ninjas malingres ont pu être invoqués pour nous mettre en joug, réalisa Gorman. Mais, maintenant que j'y pense, c'est le vendeur de masques qui est venu piller le Milk Bar en premier. Et il ne portait pas de Cagoule Garo. Pourtant, les bretteurs agissaient sous ses ordres.
- Donc la Cagoule Garo n'est pas la seule garantie d'autorité, conclut Mist. Bien. En dernier lieu j'aimerais, si ce n'est pas trop difficile pour vous, que vous me racontiez précisément votre rencontre avec le vendeur et ses ninjas au Milk Bar.
- Bien sûr. Alors que ma troupe était sur scène, prête à commencer le spectacle, l'hypnose des Masques d'Exorciste eut lieu. Au même moment, le marchand de masques débarqua.
- Il est venu tout de suite après l'hypnose ?
- Dans la minute même. Et alors que l'on voulait l'interroger sur les effets indésirables de ses articles, des Ninjas Garos sont apparus pour maîtriser quatre de mes artistes car nous étions les seuls dans la salle, avec la Ballade Cuivrée, à ne pas porter de masque et, ipso facto, de ne pas être hypnotisés. Il me parla ensuite de mes frères qui étaient en train de dévaliser le reste de Bourg Clocher. Ils sont arrivés quinze minutes après environ. Après un rapide échange de mots, ils nous ont abandonnés aux Garos qui nous ont soumis encore quelques minutes avant de déguerpir. Voilà.
- Bien. Je vous remercie amplement pour ces informations, elles me seront très utiles.
- Nous faisons notre devoir madame, déclara humblement Gorman.
- ... Mademoiselle. Maintenant reposez-vous. Je ne vous importunerai sans doute plus. Madame Anju, le procès approche. Rassemblez vos esprits car il y a fort à parier que votre mari vous ait choisie en tant que témoin du coeur. Il aura besoin de tout votre sang-froid. Entendu ?
- Oui.
- Monsieur Gorman. Votre frère risque sans doute une trentaine d'années d'incarcération. Un peu moins s'il coopère. Dans le cas où il vous aurait choisi comme témoin du coeur, il ne faudra pas faire de compromis et livrer à la justice ce qu'elle doit savoir.
- Je sais ce que je dois faire. Pour le meilleur et pour le pire aussi.

Avant de partir, Mist demanda à Anju si elle avait un Masque d'Exorciste. Cette dernière lui refila l'infâme objet que l'enquêtrice voulait passer à l'étude. Mist et Shiro saluèrent Gorman et Anju. Ils abusèrent ensuite d'éloges et de révérences pour la Reine des Mojos avant de sortir du bâtiment. Cette dernière murmura dans son coin :
- Les problèmes Mojos... restent des problèmes Mojos...

Et alors que le duo se dirigeait vers le nid de l'Alicanto pour sillonner le ciel Terminien, Shiro déclara :
- Tu sais, Link m'a également aidé lors de son premier passage à Termina il y a huit ans. Tu ne l'as pas encore rencontré donc tu ne peux pas encore comprendre mais... j'ai senti que son arrivée était providentielle. Et je ne suis pas le seul, loin de là.
- ... Il me tarde de rencontrer ce Héros venu des Terres Saintes, confessa Mist.
- Quid de notre interrogatoire ?
- Eh bien, ta réflexion sur les Cagoules Garos me fait penser qu'il y a des chances que ces masques soient, au même titre que les Masques d'Exorcistes, des objets provenant de Gomorrhe. Je m'explique. Le groupe de malfaiteurs est supposément composé des frères Gorman, de Sakon et du Marchand de Masques. Or, sur les quatre, seuls les deux derniers sont des insulaires issus de Gomorrhe. Gomorrhe est la terre ancestrale des Ninjas Garos. Il est logique qu'elle soit le lieu d'émission de ces artefacts plus qu'étranges. Benjen Gorman a soulevé une incohérence qui, au final, n'en est pas une pour moi. En effet, en y repensant, il a constaté que le commerçant n'avait pas besoin de Cagoule Garo pour commander une horde de ninjas. Durant l'entretien au cimetière entre le groupe de Kafei et les malfaiteurs, le marchand de masques a bien dit qu'il était le gourou d'une secte. Sans doute que les desseins de cette dernière se recoupent avec ceux des Garos qui vouent une haine sans bornes envers le continent et Ikana. Il est donc un leader charismatique que les Garos suivent sans problème. Ce qui n'est pas forcément le cas des deux frères. Pour pallier à ce problème, on leur a attribué ces cagoules pour asseoir leur autorité sur l'ancienne milice de l'ombre. Cette transmission s'est donc faite il y a plus de huit ans puisque les frères Gorman les possédaient déjà. Cela sous-entend que Barry et Bentham sont en lien avec Sakon et le vendeur depuis au moins huit ans.
- Je vois, comprit Shiro qui affirmait sans arrêt de la tête.
- Mon échange avec Anju ne m'a pas apporté autant que je l'espérais. Seulement à compléter les profils psychologiques de Jim, Kafei et Link. Mais cela me sera sans doute utile pour la suite. Bon. Pour l'heure, direction les Canyons. Tu es d'accord ?
- Bien sûr !

Le duo rejoignit l'Alicanto, juché sur le Milk Bar, pour s'envoler à nouveau dans la nuit noire. L'oiseau volait d'une humeur diurne, presque solaire, égayé par les rubis que lui donnait Mist. Le trio chemina à travers les nappes brumeuses afin d'éclaircir davantage la sombre discorde. Quelle autre révélation les attendait aux Canyons ?

Chapitre 100 : Le moulin et la boutique   up

Il était 0h55.

L'oiseau survola une terre graduée d'accents ocre que même le voile nocturne n'avait su totalement estomper. La rocaille saillie nivelait un territoire bien escarpé et presque impraticable. Toutefois, des aménagements récents avaient été faits pour faciliter la vie des locaux. Comme les monte-charges qui reliaient les différents niveaux. De la verdure, enfin, abonda sur le sol rugueux et les flancs drus du pallier ultime. Il y avait pas mal de choses sur cet énième sol. Dans la perspective d'un cours d'eau qui se jetait dans le torrent du pallier inférieur se trouvait un moulin riverain, cachant, en un même point de fuite, la grotte qui pourvoyait généreusement des reflux aqueux. Sur la droite, des tambours de piliers éparpillés et rongés, bridés dans leur perfection géométrique, jalonnaient un terrain segmenté par des murs tous plus corrodés dans leur succession. Un ouvrage détruit en appelait un autre anéanti. Ce terrain attristé de nostalgie et de désolation n'était autre que le Château d'Ikana... réduit à l'état de ruine après la victoire de Link sur le défunt Roi Igos et son armée de squelettes. Dès lors, aucune âme n'avait pavé le château de son sentiment, ciment de la bâtisse depuis des siècles mortifères.
Derrière ce pêle-mêle ravagé se tenaient de fières constructions verticales. La Forteresse de Pierre inexpugnable se dressait en maître des Canyons. Enfin, sur la gauche, deux étages rocheux découpaient le panorama. Sur le premier étage s'étalait la devanture boisée d'une structure ensevelie, ancrée dans le relief. Enfin, un puits venait perforer la platitude du dernier étage. Il était toutefois cerné d'arbustes fleuris, fouillés par les couleurs du spectre chromatique.

Ce qui intéressait le duo d'enquêteurs, déposé délicatement par un oiseau rare, c'était ce moulin qui trônait au centre de ce décor atypique. Ce dernier avait des allures de maisonnette sortie des contes de Grimm. Trois énormes trompes cuivrées surmontaient le toit, divergentes dans leurs courbes. L'éclat de leurs silhouettes scintillait au rythme de la musique qui s'évadait des formes cuivrées.

Mist et Shiro se tinrent devant l'entrée. Shiro voulut sonner mais Mist le stoppa. Elle se substitua à son partenaire pour sonner. Elle sonna quatre fois : deux sonneries très rapprochées puis deux autres plus espacées. Le silence fut haché par des bruits sourds de plus en plus distincts. Le verrou de la porte céda avant que celle-ci ne laisse apparaître, dans un entrebâillement de méfiance, un quadragénaire coiffé d'une houppette écarlate. Son visage s'illumina pour finalement fondre sur l'épaule droite de Mist. Il la serra dans ses bras et elle lui rendit l'étreinte.

- Tu as bien grandi ma petite, s'extasia l'homme.
- Hé hé Atalia...
- Mais tu t'es trompée. C'était deux sonneries espacées PUIS deux sonneries rapprochées.
- Fichtre ! Comment ai-je pu ?
- C'est à cause de Pamela. Elle te l'a mal communiqué je pense... je ne savais pas que Mist avait des coéquipiers maintenant.

Mist se détacha pour présenter Shiro. Elle expliqua qu'il n'était pas son coéquipier mais un soldat qu'on lui avait affecté pour une enquête qu'elle devait mener de toute urgence. Et alors qu'ils entraient pour en discuter à l'intérieur, Shiro pensa que le scientifique devait bien connaître le prénom de l'enquêtrice. Mais le fait qu'il l'appelle Mist malgré la proximité qu'ils semblaient partager indiquait que l'omerta était bien respectée et qu'il faisait partie de ces personnes suffisamment alertes pour ne laisser aucun indice à un "inconnu".
Le séjour se présentait de la manière suivante : une carpette blanche soutenait une table basse, elle-même constellée de sièges et de canapés. Des étagères fixées au mur par des angles arboraient une impressionnante collection de verres doseurs et d'Erlen Meyer. Il ne s'agissait que de la partie visible de l'iceberg. Le sous-sol était le véritable laboratoire du scientifique.

Avant d'entamer la partie "enquête", Mist et Atalia échangèrent un long moment. Le nom de Pamela revenait souvent dans la conversation. Cette personne n'était autre que la fille du scientifique. Cette dernière était partie du domicile pour se rendre dans la région de Magnostadt pour devenir une mage et être capable d'exorciser tous les maléfices.

- Maintenant que j'y repense, se remémora Mist, tu m'avais parlé d'un jeune garçon qui t'avait aidé à te libérer d'un maléfice. Il ne t'a jamais dévoilé son nom ?
- Jamais. Il n'était pas très bavard mais incroyablement gentil et pur.
- Il me semble que cela t'est arrivé il y a huit ans. Je ne pense pas me tromper sur la personne qui t'a sauvée. Et pour cette raison, je lui suis extrêmement reconnaissant...
- Avait-il une tunique verte ? demanda Shiro.
- Effectivement, affirma le scientifique.
- Donc c'était bien Link, conclut le soldat.
- Atalia... comme je te l'ai expliqué, je suis venue pour une enquête urgente qui doit prendre fin à dix heures. Je suis venue t'interroger sur une espèce de volatile, genre rapace, qui vole les voyageurs et qui se fait surnommer "Roi de la Route du Lait".
- Oooh j'ai étudié ce cas il n'y a pas si longtemps. Effectivement c'est un rapace. Son nom commun est le "Takkuri". Que dois-tu savoir exactement ?
- Tout. Comment fonctionnent ses sens ? Est-ce un animal facile à dresser ?
- Le Takkuri est ce que l'on appelle un éternel insatisfait. Ses sens ne fonctionnent jamais simultanément. Lorsque l'un d'eux est satisfait, un autre prend le relai et demande à être assouvi.
- ... Ma remarque va peut-être vous paraître étrange, prévint Shiro. Mais j'ai toujours pensé que les sens "fonctionnaient". Lorsque vous dites qu'un sens doit être "assouvi", la nuance m'invite à imaginer, par exemple, un animal observant un arbre si magnifique que ses yeux en seront "satisfaits" et cesseront de voir... C'est ça ?
- C'est exactement ça, confirma le professeur Atalia. Mais son sens ne meurt pas éternellement. En ce qui concerne le Takkuri, ses cinq sens s'activent tour à tour lorsque le précédent s'éteint. Ainsi, chaque cycle s'ordonne de la manière suivante : vue, odorat, ouïe, toucher et goût. Et bis repetita. Au Takkuri d'utiliser chaque portion de sens pour demeurer prédateur et ne pas devenir proie ! En sommes, cette particularité sensorielle doit rendre l'animal plutôt compliqué à dresser.
- Shiro ! apostropha Mist. Voici le scénario que je te propose. Au moment où les frères Gorman ont chargé le Takkuri de dépouiller Mutoh, le volatile était en mode vue. Ses yeux, habitués à sa plaine verdoyante, se délectèrent de cette vision hétéroclite que représentait Mutoh. Ainsi, ils cessèrent de fonctionner lorsqu'il chaparda enfin les plans du chef des ouvriers. Son odorat prit le relai et, attiré par la lessive des sorcières, il s'en alla, non auprès de ses maîtres, mais auprès de cette fragrance qui l'appelait tant. Arrivé sur le lieu de l'enchantement, son odorat s'est imprégné de l'odeur à son paroxysme pour finalement mourir et laisser le toucher reprendre son droit. Avec une sensation tactile retrouvée, le Takkuri se rendit compte qu'il mordillait un objet particulier et non de la nourriture. Le sens s'évanouit dans l'extase d'une palpation singulière. Toutefois, l'étape du goût ne devait pas lui plaire. Il lâcha ainsi l'immonde papier impropre à la consommation et s'en retourna dans la Plaine Termina, laissant ainsi un objet supplémentaire dans la cour privée de Saure.
- J'aime beaucoup ton scénario.
- Merci.
- C'est tout ce que tu voulais savoir ? demanda le professeur Atalia.
- Non. Que peux-tu me dire sur ce masque ?

Mist dévoila le Masque de l'Exorciste au scientifique qui s'empressa de le passer à l'étude. Examen minutieux à la loupe, immersion dans un récipient d'eau... Le verdict tomba :

- Ce masque est le résultat d'une moulure de métal de noctalithe. Sa densité l'a précipité au fond du verre en un clin d'oeil. C'est dire s'il est même poreux sur le sentier infinitésimal. Cette pierre, amoncelée en grande quantité, est réputée pour révéler les traits impurs d'une personne et pourrait, sur le long terme, créer des calamités naturelles. Le terrain favorable pour ce genre de roche doit conjuguer une zone tropicale, une proximité avec l'océan et une zone sismique.
- J'ai peut-être une idée sur la zone idéale. A un moment de l'Histoire, la Métropole, avec Fina en son sein, présenta deux des qualifications requises. Située à l'embouchure entre les Marais et l'Océan, le climat et le contexte réunissaient les deux premières. L'énergie déployée par le déplacement des plaques lors de l'exil de la Métropole fut le dernier ingrédient pour la création de cette noctalithe, je pense.
- Cela corrobore donc ce que nous soupçonnions déjà, réagit Shiro. Les masques de l'Exorciste, importés par le vendeur de masques, viennent de Gomorrhe. Mais la description ne correspond pas au lèse fait à la population de Bourg Clocher. Ces derniers ont été hypnotisés, pas corrompus. Cet objet serait-il, en plus de ses terribles propriétés, embué d'une quelconque magie ?
- C'est ce que je me disais, avoua Mist. Et c'est aussi là que s'arrête notre entendement. A tous les trois. Aucun n'est expert en la matière. Si seulement Pamela était avec nous.
- Pas si sûr, intervint Shiro.

Ce dernier décida d'enfiler le masque, à la grande surprise des autres. Il se tint à la verticale, de tout son long, raidissant toutes ses articulations. Et, avant même qu'ils ne puissent s'en rendre compte, le soldat avait disparu devant les visages pantois de Mist et d'Atalia. Le soldat avait disparu... mais pas le masque. Ce dernier semblait suspendu en l'air comme le temps qui flottait durant cette scène improbable. Le corps de Shiro réapparut subitement. Face aux regards interrogatifs qui le ciblaient, Shiro s'expliqua :
- Je suis un homme discret. Tellement que je peux effacer ma présence. C'est une capacité que je contrôle à souhait désormais. Vous avez pu voir que mes vêtements avaient disparu avec moi, n'est-ce pas ? Mais tout artefact connecté à une forme d'enchantement ou autre possédera sa propre volonté et ne se pliera pas à mes désirs. S'il avait été un masque lambda, il aurait disparu avec moi.
- Bravo ! félicita Mist. Je commence à penser que tu es le seul qui aurait pu faire l'affaire. Tu me cachais donc cette habilité...
- Tout comme tu ne m'as pas encore dévoilé ton prénom.
- Crève...

Atalia, amusé par la scène, redevint sérieux quelques instants. Ces éléments de l'enquête l'intéressaient particulièrement car ils complétaient à merveille une étude qu'il réalisait. D'ailleurs, il savait qu'il n'était pas le seul à assembler son puzzle. Quatre ans avant sa nomination en tant que nouveau Mist, la jeune fille, adolescente à l'époque, était une archéologue accomplie et travaillait sur les ruines du Château d'Ikana qui avaient enseveli des pans de son histoire sous les gravats. Elle travaillait main dans la main avec le scientifique sur les miettes et poussières d'Ikana et ses chroniques. Son départ lui avait laissé un goût d'inachevé. Nul doute que la belle avait gardé ce feu intérieur de la fouille et de l'excavation. La dernière partie de l'entretien les amena à questionner Atalia sur ce qu'il savait sur le gérant de la boutique de tous les trésors.

- Almisuiffre ? Aucune idée. Je sais juste que sa boutique existe depuis plusieurs années maintenant et qu'il a obtenu une hypothèque grâce à la mairie du Bourg Clocher. Nous n'avons pas souvent discuté ensemble. Il est plutôt discret...
- Bien. Merci beaucoup Atalia.
- De rien ma petite ! Quand tu auras le temps, reviens me voir pour que nous puissions nous remettre à l'étude des ruines.
- Bien sûr. Mais mon agenda ne me permettra que peu de congés, hélas.

Et ce fut au terme d'une émouvante embrassade que le duo quitta le professeur. Ils rejoignirent, via le monte-charge, le niveau inférieur. Longeant la rive, ils se retrouvèrent face à la scission rocheuse qui s'élevait dans un brun révélé par la bonté lunaire. Façade perpendiculaire qui séparait les Canyons des Marais. Sur la paroi de droite, parallèle au cours d'eau, se découpaient les contours d'une porte ornée de rubis. Il s'agissait de l'entrée de la boutique de tous les trésors. Shiro toqua sans délai. Il fallut toutefois attendre une minute, entrecoupée des "deux secondes" de l'habitant. Lorsque ce dernier daigna enfin ouvrir, il ne laissa, de prime abord, que sa tête dépasser pour jauger les deux impertinents.
- Ahem ! C'est qu'il est presque deux heures du matin, jeunes gens...
- Navré de vous importuner de la sorte, s'excusa le soldat. Des événements sont arrivés en ville et nous pensons que vous pouvez nous aider à faire avancer l'enquête.
- Tss, une enquête ? taxa-t-il sur fond de sarcasme. Venez donc enquêter ici je vous prie...

La phrase en suspens s'accompagna d'une ouverture complète de la porte d'entrée, laissant voir un espace étrangement. Vraiment vide.
- Où sont vos articles ? questionna Shiro. Vous rangez tout après chaque fermeture ?
- "Rendez à Sakon ce qui est à Sakon" m'a dit ce bandit quatre étoiles... Un homme, accompagné de Ninjas Garos, m'a cambriolé. Face à leurs armes et leur nombre de trois, je n'ai rien pu faire.
- Quand cela s'est-il produit ? demanda Mist tout en inspectant minutieusement la salle. Le jour et l'heure ?
- Hier. Veeeeeers... 17 heures et des poussières. Je dirais 17h15...

Shiro et Mist s'échangèrent un regard. L'épisode du cimetière s'était déroulé vers 17 heures également. Le scénario s'écrivit ensuite de lui-même. Les malfrats, désireux de récupérer les derniers butins de Sakon auraient cheminé jusqu'à la boutique pour accomplir leur ultime besogne. Seulement, ils étaient trois au cimetière. Où étaient les deux autres si un seul était chargé du cambriolage ?

- Etes-vous sûr que le nom de Sakon est sorti de sa bouche ?
- Aussi sûr qu'un Zora chante lorsqu'il pond. Ahem !
- ... Bien. Avait-il lui-même un masque sur son visage ?
- Non.

Si le malfrat arrivait à commander les Ninjas Garos sans avoir recours à un masque, il devait sans doute s'agir d'Evander, pensa Mist qui ne connaissait pas le nom de ce dernier. Elle se souvint ensuite des propos de Kafei dans le rapport. Avant d'envoyer Anju, son mari et Link sous terre, Evander avait prévenu le trio qu'il "s'occuperait" des deux chevaux qu'ils avaient chevauchés pour venir. Cette besogne convenait parfaitement aux frères Gorman, habitués aux bêtes à sabots. Un doute s'empara de la belle enquêtrice :

- Vous allez me dire que le voleur est parti avec tous vos objets et s'est trimballé tout cela à pied ?
- Ahem ! Bien sûr que non. Déjà, il a été aidé par ses Ninjas. Ensuite, il y a un passage secret au fond de la boutique. Le passage mène à un cours d'eau qui relie les Canyons aux Marais. C'est ainsi qu'avec une des nombreuses barques qui se trouvent là-bas, il a pu tranquillement charger tout ça. Ah ! En partant, il a dit qu'il était parti quérir "les yeux de la Reine".
- LES YEUX DE LA REINE ? s'écrièrent Mist et Shiro.

Rien que ça. Les "Yeux de la Reine". Il s'agissait des deux larmes de lune qui étaient tombées sur terre lors de la chute de la Lune. Alors qu'une Peste Marchande, l'ayant reçue des mains de Link, l'avait donnée à la famille royale Mojo (plutôt qu'à sa petite femme), la seconde se trouva en possession de la reine en suivant le même cheminement. Toutefois, dans le second cas, il s'agissait de Jim qui, voyant la détresse du prétendant de la Reine Neequ qui cherchait désespérément un cadeau pour sa future, lui fit don de ce joyau du firmament. Celui-ci était, avant lors, exposé dans l'observatoire comme le trophée d'une prose écrite dans la joie lactée des astres.

Il n'en fallut pas plus pour engager Mist sur le sentier de cette nouvelle piste. Un sentier houleux qu'était la barque qui dansait sur les clapotis de l'eau. Almisuiffre, rassuré par les promesses de l'enquêtrice, activa le moteur qui permit au bateau d'avancer dans un bourdonnement d'écumes. Shiro lui demanda :

- Et l'Alicanto ?
- La voie des airs nous dissimulera les détails de son itinéraire. Mieux vaut emprunter les mêmes voies pour comprendre exactement comment se sont déroulées les choses. Mais ne t'inquiètes pas : l'histoire du Takkuri m'a inspiré une façon d'appeler notre volatile préféré. Embarque ! Poltron !
- Je vais t'en donner à voir du poltron, ragea le soldat.

Et ils engagèrent une descente drue, aspirés vers le bas avec une vitesse faramineuse. Ils dépassèrent la fin de cette voûte rocheuse qui leur cachait jalousement un panorama des plus formidables. Un chemin bleu serpentait, limité par les berges feuillues. D'abord jalonnées de jeunes plantules puis surmontées par des arborescences émeraude, ces terres émergées capturaient des saveurs fruitées dans des points colorés dispersés telle une constellation enchantée. Il s'érigeait également de majestueuses falaises qui déversaient l'or bleu dans une section verticale, nourrissant ainsi, dans des répliques concentriques surmontées de blanc volant, le marais. Au loin trônait un sommet couronné par une gigantesque auréole de fumée. Il s'agissait du Bois Cascade, lieu de la première épreuve du Héros du Temps lors de sa première venue.

La barque, dévalant à plein gaz sa route fluviale, fut expulsée dans les airs après avoir franchi l'angle incertain de la chute d'eau. Le bateau, dans la fadeur d'une chute, abdiqua l'éclat bleu ainsi ébréché. Il dressa alors, autour de lui, un ectoplasme sublime ondulant la réalité de ce monde avant de retourner à son plancher vahiné. Mist et Shiro s'en tiraient avec seulement des viscères retournés. Ce qui était un score plutôt honorable. Ils soufflèrent, expirant leur soulagement.

Chapitre 101 : Un rêve de mauvais augure   up

Divinités antagonistesIls étaient donc aux Marais. Le moteur avait mal accusé la réception. Si bien qu'il s'était coupé de lui-même. Ne supportant pas la boutade du moteur, Mist le réactiva pour, de nouveau, cheminer à travers les eaux. Le doute s'empara de Shiro :

- Le royaume doit être en alerte. Je ne pense pas que nous serons accueillis à bras ouvert par les Mojos.
- Les troupes du roi et le régent lui-même doivent être sur le pied de guerre. Mais je connais l'orgueil de ce roi, aussi puissant que celui de son prédécesseur. Si effectivement il avait les hommes en horreur, il n'aurait pas laissé la Balade Cuivrée et sa reine se rendre à Bourg Clocher. C'est donc que les Mojos n'ont pas vu le visage du marchand de masques. Auquel cas, le roi se serait permis d'ostraciser une race entière. Mais si cela peut paraître magnanime, ne nous y trompons pas : la colère a dû le diriger vers un autre coupable désigné. Allons donc au Palais Mojo pour y voir plus clair.

Ils moussèrent, dans un sillon blanc, les eaux tranquilles qui s'enfonçaient dans une végétation dense. Ils arrivèrent devant l'entrée du Palais après avoir accosté sur une berge en amont. Il était 2h48 et les gardes se montraient très agressifs. Mais Mist dégaina son badge, paraphé de son fameux "M" à la calligraphie si particulière. Les gardes laissèrent ainsi les deux individus accéder à la salle du trône.

Cette cour circulaire était bordée de silhouettes armées et illuminées au niveau du visage par des lumerottes orange. Le regard si particulier des Mojos dupliqué au décuple avait de quoi intimider n'importe quel puîné. Et au centre de ce cortège menaçant, en bout de salle sur une estrade hachée de rouge et de vert, se dressait le monarque de ses sujets. Un Mojo plus grand et plus imposant, avec un énorme bulbe en guise de couronne surmonté par des plantules arrosées de pourpre. Le roi Macassar. Ce dernier fixa les deux nouveaux arrivants qui s'inclinèrent au moyen d'une génuflexion.
- A qui ai-je l'honneur ?

Shiro décida de faire les présentations :
- Votre Majesté. Permettez à mon humble personne de nous présenter. Voici Mist, célèbre détective qui est en mission actuellement. Et moi, je me nomme Shiro et je suis chargé de l'accompagner durant cette opération de grande ampleur.
- MIST ?!!

Réalisant qu'il s'était emporté plus que ce que sa condition ne l'exigeait, il reprit sa posture royale avant de poursuivre :
- Je vois. Je suis actuellement courroucé au plus haut point.
Saisissant un bâton, il désigna la cellule en surplomb qui emprisonnait un petit singe blanc dubitatif, entravé par des liens et adossé à un pilori.
- Cet être et ses complices simiens ont dérobé les deux larmes de lune, plus connues sous le nom d'yeux de la reine. Il a été surpris sur les lieux du délit et capturé par mes soldats.
- Puis-je l'interro...
- MAIS, et c'est là où je voulais en venir, cela reste un problème Mojo. Et bien qu'étant honoré par la présence du plus grand enquêteur de Termina, je ne serais que davantage courroucé de voir que les hommes se mêlent de nos affaires.
- Sauf votre respect, objecta Mist, il s'agit également de notre problème, votre Majesté. Le véritable coupable est un homme et non ce singe et ses semblables.
- Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer ?
- Il se passe beaucoup de choses en ville. Un des principaux auteurs de tous ces troubles est venu en vos terres pour gonfler son butin. D'où ma présence ici. Personne ne m'a mandatée pour intervenir dans vos affaires internes. Mais force est de constater qu'un lien existe entre l'affaire du Bourg Clocher et le vol de vos pierres précieuses. Un lien qu'il me faut éclaircir pour nous faire avancer, vous comme nous, et vous empêcher de condamner un innocent.

Un silence interrompit l'échange. Ce roi semblait plus enclin à l'écoute que son prédécesseur. Par l'intercession d'un Jim adolescent qui lui avait transmis ce qui allait lui permettre d'être roi plus tard, il avait développé une sympathie pour ces "Hommes". Son jugement l'incita à laisser l'enquêtrice s'entretenir avec le singe...

- ... Toutefois, il n'y aura aucune confidentialité. Deux de mes soldats surveilleront votre conversation et vos interactions.
- Bien...

Mist se retrouva ainsi quelques instants devant la cellule du prisonnier, laissant Shiro sous la surveillance des gardes. Elle confronta son regard à celui du singe pour l'exhorter à dévoiler la vérité. Car, bien sûr, cet être était innocent. Elle voulait le pousser à être convaincant, quitte à l'aiguiller avec des questions. Il passa aux aveux.

- Vous savez, moi être un singe spécial. Moi être ami de Reine Neequ et moi sentir choses. Il y a un jour, moi avoir rêve étrange. Moi voir homme dérober pierres bleues luminescentes et enlever Reine Neequ. Reine otage permettre homme sortir sans problèmes. Moi dire rêve à Reine. Moi dire elle partir en ville avec musiciens pour éviter ça. Moi dire au roi rêve mais lui pas croire moi. Alors moi monter garde avec frères mais ennemis nombreux et rapides. Homme s'enfuir avec trésors et nous dormir au sol. Gardes trouver nous mais frères échapper endroit. Moi capturé par soldats. Moi traité coupable.

Sachant que le singe avait déjà tout révélé au roi et que celui-ci n'en croyait mot, cet aveu ne constituait pas une matière fiable car elle reposait sur un soi-disant rêve prémonitoire. Le genre d'élément qui désarme tout enquêteur. Toutefois, cela expliquait bien la présence de la Reine en ville. Quelle reine digne de ce nom se ferait escorter par une maigre poignée d'artistes inexpérimentés en matière de combat ? Sa décision avait donc été inopinée. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était implorer la clémence du roi et lui demander d'attendre le retour de la Reine pour avoir un juste retour. Ce qu'elle fit avant de poursuivre :

- Notez, Votre Majesté, que ma version vient corroborer les dires de ce singe. Aussi mystérieuse que puisse paraître sa défense, j'ai appris à mes dépends que certaines personnes ne jouent pas selon les mêmes règles que nous. En voici la preuve.

Shiro comprit ce qu'il avait à faire. Il dissimula sa présence sous sa magie silencieuse. Tout le monde fut stupéfait. Le chancelier, fier de sa barbe feuillue et ourlée, exprima sa pensé haut et fort :

- Sommes-nous à ce point aveugles pour ne pas reconnaître la clef de voûte qui maintient la structure de ce monde ? Sa magie est aussi visible que le vent qui chevauche le monde entier. Ne l'avons-nous pas déjà appris avec le "Héros aux quatre visages" ? Ce polymorphe qui a sauvé notre princesse ? Et les Pics du Nord ? Et les Océans ? Donnons une chance à l'inexplicable et considérons les propos de ce singe qui est, je vous le rappelle, un ami de la Reine...

Mist, dans un premier temps, fit abstraction de l'appellation "Héros aux quatre visages" pour surenchérir :

- De plus, si vous n'accordiez aucun crédit aux paroles de l'accusé, vous auriez demandé le rapatriement immédiat de votre compagne. Or, votre laxisme sur la question montre que vous êtes indécis. J'implore donc votre Majesté d'écouter la partie qui doute plutôt que celle qui est décidée et d'attendre le retour de la reine. Elle vous aidera à démêler le vrai du faux.

Le monarque savait tout ça. Il le savait intérieurement. La vérité c'était qu'il était jaloux de ce singe qui nouait, avec la reine, une amitié plus vieille que son idylle avec la douce Neequ. De plus, après un tel outrage à sa royauté, il lui fallait désigner un coupable pour asseoir son autorité et ne pas devenir la risée de ses sujets. Un roi offensé est un roi rancunier qui punit et inspire une peur. Sa jalousie et sa fierté avaient désigné un coupable utile sur lequel il pouvait aisément jeter son opprobre.

Il pouvait aussi infliger un châtiment à ces deux humains qui osaient le défier dans son jugement. Mais Mist n'était pas n'importe qui. Le roi n'avait aucun intérêt politique à offusquer une telle sommité. Il accepta donc la requête de l'enquêtrice. Cette dernière le remercia. Shiro et la jeune femme tournèrent les talons après avoir promis aux Mojos qu'ils retrouveraient les Yeux de la Reine. Ils refusèrent toute escorte. Tandis qu'ils marchaient en dehors du Palais, Shiro congratula Mist :

- Bravo bravo.
- Pourquoi tant de cérémonies ?
- Je n'ai pas tout de suite compris ton empressement pour venir dans cette région. A priori, nous n'avions aucune raison de venir ici puisque tu étais déjà intimement convaincue que les Mojos ne connaissaient pas l'identité du voleur. Mais nous voilà ici et, non seulement, un condamné a obtenu une grâce temporaire mais, en plus, les Mojos sont emplis d'espoir car le meilleur détective du pays enquête actuellement sur cette affaire. Je ne pense pas que ce soit une coïncidence. Tu as vraiment agi avec ton coeur.
- ... Oui c'est vrai. Je voulais aider les Mojos d'une manière ou d'une autre. Et je savais que le roi, dans son emportement, punirait un faux coupable. Mais je voulais vraiment chercher des indices dans cette région pendant que l'occasion se présentait. C'est pour cela que je n'ai pas voulu venir avec l'Alicanto. Pour effectivement brosser au peigne fin.
- Tu peux être fière de toi, confia Shiro.
- Et toi, tu ne cesses de m'impressionner. Tu es vraiment très utile. Merci pour ton aide de tout à l'heure.
- De rien... madame...
- MADEMOISELLE !
- Hahahaha ! C'est donc ton point faible, raya le soldat.
- Mmmph ! Continue et je n'appelle pas l'Alicanto.
- Non par pitié. Il ne nous reste que six heures et des poussières. Volons !
- J'aime mieux ça... héhé.

Mist sortit deux rubis qu'elle frotta l'un contre l'autre. La friction généra un son très aigu et insupportable qui rongea les tympans des deux protagonistes. Au bout de quelques minutes, une ombre voila la lune pour projeter son ombre sur le duo. La silhouette fondit vers eux pour se définir et les cerner de ses ailes protectrices.

- Le son des rubis est ce qui nourrit l'Alicanto, pas les rubis eux-mêmes. Le simple fait de les manger génère un vacarme nourrissant pour lui. J'avais des doutes avant. Mais les caractéristiques du Takkuri m'ont confortée dans ma thèse. Il suffisait juste d'essayer ensuite. Bon. Direction le Ranch Romani. Prêt monsieur ?
- Oui madame !

L'animal s'envola. La magnificence de son décollage fut cependant ternie par les jurons de Mist qui engagea une amusante dispute avec le soldat. De nouveau dans les airs sur de nouvelles pistes, les deux individus sentirent le sommeil les gagner progressivement. Normal, il était désormais 3h03, heure de l'impératrice. Shiro proposa à la jeune femme de se reposer sur le large dos de l'animal pendant que lui indiquait la marche à suivre... euh... le vol à suivre...

Chapitre 102 : Voleurs reconnaissants et voleurs ingrats   up

En réalité, Mist et Shiro voulaient, de prime abord, inspecter la Piste des Gorman si piste il y avait encore. Toutefois, une lueur étrange baignait le ranch d'une ambiance bigarrée. Si bien qu'ils décidèrent de rallonger leur vol pour atteindre le ranch en premier.

Il était donc 3h18 lorsque l'Alicanto déposa le duo au milieu du ranch. Une onde verte se déployait à perte de vue, rehaussée à certains endroits par des collines hasardeuses. La chevelure du vent brassait les épis verdoyants dans une même révérence. A la grande surprise des deux individus, les filles du ranch étaient encore debout. Et, de surcroît, elles chevauchaient deux étalons magnifiques : une jument à la robe alezan crin lavé et un cheval bai brun. Il s'agissait d'Epona et de Melchior. Toutefois, elles semblaient sur le pied de guerre. La menace était une lumière dandinée. Des êtres étranges, crachant des faisceaux lumineux depuis leurs globes oculaires, avançaient lentement mais inexorablement vers la grange. Ils étaient ainsi une vingtaine à cerner les environs du bâtiment.

Deux monstres se volatilisèrent, empalés par un trait filant. La flèche de Romani venait de faire mouche. Toutefois, leurs corps se réassemblèrent à un autre endroit pour reprendre leur avancée laborieuse. Mist était momentanément déboussolée. Shiro lui expliqua la situation.

- C'est une invasion qui, d'après la rumeur, arrive toujours durant les périodes de fêtes. Les monstres sont invoqués par un astre et ils ont pour mission de voler les vaches de ce ranch. Il ne faut donc, en aucun cas, les laisser entrer dans la grange. Cache-toi derrière cette caisse là-bas, je m'en charge.

Romani et Crémia venaient d'apercevoir les deux héros. Crémia commanda à Romani de maintenir son poste. Elle put ainsi s'enquérir de l'état des nouveaux venus.

- Qui êtes-vous et que faites-vous ici ? Comme vous pouvez le voir, ce n'est pas vraiment le moment de traîner dans le coin.
- Justement si, rétorqua Shiro. La coïncidence entre notre venue et cette invasion est un pur hasard. Que ce hasard nous permette de protéger la grange.

Crémia accepta l'aide des deux arrivants. Shiro se rua en un éclair sur le premier monstre qui se présenta à lui pour le transpercer d'un bon coup d'estoc. Le démon disparut, vaincu par l'arme de son adversaire, mais réapparut quelques mètres plus loin pour exaucer sa vengeance. Romani, qui chevauchait Epona, quadrillait à elle seule la grange et la maison. Ses traits, biens que décochés à la hâte, éradiquaient le front adverse pour endiguer l'avancée massive. Melchior venait de s'élever dans les airs pour piétiner, de ses sabots avant, une autre créature mystique. Sa croupe pivota, baladant le torse arqué de Crémia qui décochait dans son mouvement. Un cercle gradué de flèches se répandit telle une onde concentrique pour sanctionner une ribambelle d'ennemis. Tous s'évaporèrent pour rejoindre les lointains ressuscités. Mist baladait ses jambes pour dessiner des axes meurtriers. Ses attaques au corps suffisaient à soumettre ses adversaires. Un monstre avait éventré les défenses du quatuor pour s'approcher dangereusement de la grange mais Mist, d'un prompt revers, décocha une lame qu'elle venait de piocher dans son manteau. La trajectoire rencontra celle du démon qui s'évanouit dans une fumée misérable. Le "siège" dura et dura. Les ennemis revenaient inlassablement. 4h22 arriva et les carquois commençaient à se vider, tout comme l'endurance. Une attaque conjuguée permit une nouvelle fois d'anéantir la première ligne d'envahisseurs.

Ainsi débarrassés de menaces imminentes, Mist laissa le soin aux trois autres de repousser les dangers plus éloignés. Elle réfléchit. L'apparence visuelle de l'envahisseur ressemblait beaucoup à une espèce de monstre que le professeur Atalia avait étudié. Les... Lactoculus... quelque chose comme ça. Les méandres de ses souvenirs se matérialisaient en une scène bien précise où le scientifique lui parlait des besoins primaires de ces monstres. Ces démons étaient de GRANDS amateurs de lait et celui du Ranch Romani était le meilleur du pays. Mais, problème : ils ne savaient pas traire. Une des capacités terrifiantes qu'ils pouvaient posséder était le vol de mémoire. Afin d'apprendre à traire, ils kidnappaient également les fermiers pour leur voler leurs souvenirs et obtenir ce savoir-faire si précieux. Ainsi, ils seraient pleinement autonomes dans l'élevage de vaches à lait.

Il n'en fallut guère davantage à l'enquêtrice pour se ruer vers Romani et lui exposer le plan suivant :
- Il faut les inviter à boire un verre, déclara-t-elle dans le plus grand des calmes.
- ... J'ai dû mal entendre...
- Non je suis sérieuse, insista Mist. Il faut les inviter à boire un verre de lait. Cela scellera définitivement votre problème et, s'ils reviennent, ce sera en tant que simple clients. Ils frapperont à la porte avant d'entrer.

Romani trouva ce plan tellement fou qu'elle se dit que cela pouvait effectivement marcher. Elle lui confia alors la mission d'aller dans la maisonnette pour trouver un énorme sac en toile de jute, lequel contenait une vingtaine de flacons de lait. Mist s'exécuta et s'introduisit dans la bâtisse pour y trouver le sac en question. Ce dernier était assez lourd mais cela n'entama pas la détermination de l'enquêtrice qui ressortit aussi vite. La vague ennemie s'approchait en masse et, alors que Shiro, Crémia et Romani luttaient de toutes leurs forces, Mist déposa tranquillement les flacons au sol, respectant une distance de cinq mètres entre chaque flacon, si bien que les environs de la grange et de la maison furent jalonnés de flacons écrus. Ces derniers captivèrent l'attention des Lactoculus. La première rencontre entre un de ces monstres et l'un des récipients fut révélatrice : le Lactoculus souleva le flacon à hauteur de son visage pour inhaler son contenu. Une extase passagère le traversa, accompagné d'un cri particulier. Shiro, Crémia et Romani retinrent leurs armes pour observer la scène. Très vite, le Lactoculus fut imité par ses semblables qui dégustèrent dans un concert de délectation intense. Il y eut suffisamment de Cuvée Romani pour satisfaire les êtres en demande. Ses derniers s'agglutinèrent devant le noyau de résistance que constituaient les quatre. Crémia banda son arc mais la main gantée de Mist la stoppa dans son élan.

- Ne t'inquiète pas. Ils n'ont aucune mauvaise intention. Ils veulent juste nous remercier.

La démonstration ne se fit pas attendre. Les illuminés s'inclinèrent tous dans une même révérence avant de disparaître, balayés par un faisceau émis par l'astre de minuit. La boule de lumière s'immobilisa face au quatuor, le temps de témoigner sa gratitude dans le langage des photons, puis se volatilisa. Tous les Lactoculus avaient déserté le coin.

- C'était brillant, félicita Crémia.
- Rien d'extravagant au final, avoua Mist.

Une poussée d'amour et de gratitude incita Crémia à enlacer Mist qui était encore plus jeune que sa petite sœur Romani. Mist, ne sachant contenir sa gêne, lui rendit une réponse appropriée. L'effusion passée, Mist et Shiro firent part de l'objet de leur visite. Romani et Crémia se rendirent compte qu'elles étaient face à une sommité. Elles abusèrent d'éloges et invitèrent les deux à continuer la discussion dans la maison. Attablés, ils purent doucement diriger la conversation vers l'enquête. Les filles furent briefées sur les événements de la ville. C'est Shiro qui débuta :

- L'invasion qui vient de se produire dans votre ranch est, depuis peu, ancrée dans les croyances et le folklore des habitants du Bourg. Un parallèle a ainsi été fait entre les troubles de ces derniers jours et vos apparitions nocturnes, accentuant les psychoses des habitants de la ville. Mais il n'en était rien avant le début de tout cela. Les gens n'en avaient aucune connaissance. Ma question est la suivante : êtes-vous à l'origine du bruit qui court ? Ou bien en auriez-vous informé quelqu'un qui se situerait en ville et qui aurait pu transmettre cette peur aux citoyens ?
- Eh bien, réfléchit Crémia, il y a bien monsieur Barten, le gérant du Milk Bar qui est au courant car lorsque nos vaches sont enlevées par ces fantômes, cela crée... je n'aime pas utiliser ce terme... cela crée des pertes et un délai supplémentaire dans nos livraisons. En dehors de lui...

La question de Shiro avait limité les candidats possibles au Bourg, ce qui était contre-productif, surtout que Mist avait déjà une idée derrière la tête. Cette dernière rectifia légèrement la question posée mais engloba toute personne n'habitant pas en ville mais étant susceptible de pouvoir s'y rendre.

- Il y a bien les frères Gorman, répondit Romani. Mais il y a belle lurette que nous ne les avons pas vus dans les parages. Ce n'est pas de gré que nous l'avons fait mais nous leur avions confié nos troubles quelques années auparavant. Et ils ont effectivement été témoins d'une de ces nuits "d'invasion". Sans nous porter assistance bien sûr.

Cela coïncidait selon Mist. Les frères avaient tout intérêt à divulguer cette information à quelques habitants superstitieux qui se chargeraient de répandre une onde de panique. Shiro allait dans le sens de Mist. La rumeur avait atteint les oreilles de Viscen du jour au lendemain. Étant un événement singulier se produisant une fois par an à l'abri des regards, méconnu de tous, avait-il une raison de faire parler lui alors que quelqu'un simulait le plus grand poltergeist de tous les temps au bourg ?

- Vous dites qu'il y a belle lurette que vous n'avez pas vu les Frères Gorman, cita Mist. Devons-nous comprendre qu'ils ne sont plus dans leur piste ?
- Eh bien tous leurs chevaux se sont retranchés ici, répondit Crémia. Comme s'ils avaient été chassés par leurs maîtres. Les frères Gorman sont assez fiers. Puisque nous nous sommes occupées de leur chevaux durant leur réclusion, ils ont dû considérer que leurs chevaux ne méritaient plus d'être sous leur... tutelle. Dès lors, nous ne les avons plus jamais vus. Mais, en même temps, ce n'est pas comme si Romani et moi-même étions enchantées de les voir dans leur repaire de malfrats.
- Bien. Vous m'êtes fort sympathiques les filles. J'aurais aimé vous rencontrer en d'autres circonstances mais malheureusement je dois, avec Shiro ici présent, continuer mon enquête. Le ciel commence tout doucement à s'éclaircir et notre temps imparti diminue. De plus, notre combat acharné me fait penser que vous méritez de dormir après cette quasi nuit blanche.
- Il est vrai que nous sommes bien épuisées, avoua Crémia. Mais dans deux heures, il sera déjà temps de nous mettre au boulot. On ne chôme pas vraiment ici. En tout cas, Romani et moi-même sommes heureuses de vous avoir accueillis dans notre foyer et espérons avoir pu vous aider dans votre enquête. Vous aussi Shiro !

Les deux prirent congé et s'envolèrent sans délai sur l'Alicanto. Ils étaient vannés, mais la rigueur militaire de Shiro ne laissait rien transparaître. Il soutenait le buste las de Mist, tombante de sommeil. Les 5 heures approchaient pendant que l'oiseau rare déposait le duo sur la Piste Gorman. Les étables étaient calcinées, improvisant une sombre sculpture perforée de poutres noires. La piste demeurait la même, quoiqu'un peu plus sauvage avec une végétation ex croissante. Le terrain n'était plus à ras. Tandis que les réflexes d'archéologue de Mist l'incitaient à scruter tous les indices que la matière pouvait lui donner, plusieurs battements d'ailes se firent entendre. Ne reconnaissant pas la signature de l'Alicanto, Shiro pointa son arme en direction des cliquetis toujours plus nombreux.

- Regarde ce que j'ai trouvé ! célèbra Mist qui désigna des pigeons, des poussins, des rats et charognes cloisonnés. Il s'agit de la nourriture typique d'un rapace.

Elle avait trouvé ce vivier juste derrière un enchevêtrement de bois brûlé. Toutefois, elle ne trouva pas de réponse de la part de son interlocuteur. Soucieuse de connaître son avis, elle revint sur ses pas pour s'assurer de la présence de Shiro. Ce dernier avait disparu. Un bruit d'aile soudain l'alerta du danger imminent : un Takkuri fondait droit sur elle. Décontenancée, elle brandit son poing mais n'allait pas avoir le temps de décocher son bras punitif.

L'air sabra l'oiseau qui se cambra violemment avant de s'écraser au sol, ployant sous une pression invisible. Le même sort fut réservé aux suivants qui attentaient aux objets personnels de l'enquêtrice. Ils tombèrent un à un, les corps éclatants dans des gerbes de sang. Au milieu de ce carnage, Shiro venait d'apparaître. Il avait effacé sa présence pour combattre plus facilement les Takkuris.

- Ça va ? demanda le soldat.
- Oui... merci Shiro...
- De rien. Donc on a bien la preuve qu'ils dressaient des Takkuris. Que nous reste-t-il à faire ici ?
- Rien. Partons fissa pour l'Océan.
- Entendu.

Sans délai, ils montèrent sur le dos de l'Alicanto pour s'élever dans les airs et voler en direction de l'iode. Les ingénieurs navals allaient-ils leur donner les informations qu'ils désiraient ?

Chapitre 103 : Ce qui était sous Son nez mais qu'Il ne voyait pas   up

Il était 5h33.

Des lumières constellaient l'ascension vertigineuse du réseau de câbles tractant les monte-charges. Les divers ateliers nichés débutaient leur activité quotidienne face à une aube à peine naissante, précédant le voile sépia et l'aurore de mille feux. La lumière vague nappait légèrement la baie, pas suffisamment encore pour se passer des lumières artificielles.

Jusque-là, rien d'anormal... excepté cette petite île qui faisait des longueurs dans la baie, se livrant à un balai latéral. Comment diable un élément aussi gros pouvait ainsi tracter sa masse si aisément. Il s'agissait là d'une facétie géologique. Et puis, ni Mist ni Shiro n'avait le souvenir d'un îlot flottant sur la baie. Le mystère en révéla un second : en effet, en pleine altitude, Mist avait pu apercevoir d'énormes nageoires prolongeant les contours de l'île ainsi qu'un chef comme figure de proue. Un bec reptilien venait fuseler ce dernier. Il s'agissait vraisemblablement d'une tortue immense.

Au Chantier Naval, les Zoras et les Gorons s'affairaient à leur routine. Tous les ateliers étaient déjà en activité de si bonne heure et seule la venue suspecte d'un énorme volatile vint les interrompre dans leurs activités. L'Alicanto se laissa choir sur le pallier le plus élevé, à savoir l'administration qui tutoyait les prémisses du village Goron. Les locaux, surpris par l'arrivée en fanfare de Shiro et de Mist, se consultèrent du regard. La veille au soir, un Bateau Volant avait survolé la baie. Bateau que les Zoras et Gorons n'avaient pas manqué de reconnaître puisqu'ils l'avaient construit peu de temps auparavant. Pourquoi devraient-ils tomber des nues pour un "destrier" ailé et des Terminiens ?

Zuludo le Zora et Magora le Goron étaient les deux responsables de l'administration. Après un bref entretien, ils orientèrent les nouveaux venus dans le bâtiment pour parler plus tranquillement.

- Votre venue, entama Magora, avait été annoncée par Kameshima, le sage dormant de la mer.
- Le "sage dormant de la mer" ? demanda Shiro.
- Il s'agit de l'énoooooorme tortue au large de la Baie, renseigna Zuludo.

Après une courte digression sur l'aspect insolite de la chose, ils revinrent à leurs moutons. Mist sortit la photo du bateau volant et la montra aux deux individus qui reconnurent immédiatement leur récent ouvrage.

- Toutefois, il y a quelque chose d'étrange, remarqua la Goron.
- Qu'est-ce donc ?
- Regardez sous la quille du bateau. L'angle est parfait pour voir l'anomalie...

Shiiro et Mist constatèrent qu'au bout de l'énorme doigt de Magora se dessinait un carré irrégulier sur la photographie. Celui-ci était ondulé par l'air. Le voile nocturne qui constituait le vêtement du support pictural ne permettait pas de définir exactement la nature de l'objet, mais on pouvait discerner trois triangles dorés qui parvenaient à scintiller dans l'obscurité ambiante. Trois triangles équilatéraux dont les bases conjuguées formaient un quatrième triangle vide. La juxtaposition permettait à ces trois figures de s'inscrire dans un triangle plus grand, contenant l'ensemble. Mist reconnut le symbole.

- Mais... il s'agit de... la Triforce !
- Cela me dit quelque chose, confièrent dans une même lancée Shiro et Zuludo.
- Un artefact très important dans la légende de la Terre Sainte qui serait l'héritage laissé par les Déesses de la création avant leur retour dans le ciel. Mais qu'est-ce que ce symbole fait ici ?
- Peut-être que ce... je dirais que c'est un tapis... Peut-être que ce tapis a été exporté d'Hyrule.
La dernière intervention de Magora plongea les autres interlocuteurs dans une profonde réflexion. Puis Mist demanda :

- Donc vous confirmez bien que vous n'avez jamais "intégré" ce tapis dans la réalisation du bateau ?
- Oui je confirme, affirma Zuludo. Au moment de terminer le bateau, personne ne projetait d'ajouter un tel élément graphique.
- Mais le bateau a bien quitté le chantier naval via la mer, pas via les airs, si ?
- Effectivement, le bateau s'en est allé de la plus logique des manières : en voguant sur les flots.
- Premièrement, entama Mist qui s'empressa de réagir à la remarque de Magora, Hyrule est un royaume isolationniste. Exporter, importer : hors de question pour les Hyliens. De ce pays, nous ne connaissons que des légendes et la famille royale, ce n'est pas pour rien. Deuxièmement, la Triforce apparaît principalement sur les armoiries de la famille royale et tout ce qui se prête à la royauté. Retrouver un objet tel que celui-ci à Termina relève vraiment de l'impensable. Soit il est sorti du pays clandestinement, soit Sakon et sa clique l'ont dérobé à la famille royale. Link a dit à Anju qu'il avait été appelé par le devoir. Dans le rapport, il a été légèrement plus explicite en révélant à Viscen qu'il était venu d'aussi loin pour quérir un objet unique. Peut-être est-ce justement ce tapis-ci...
- Cela me semble capillotracté Mist, déclara Shiro.
- Ce que j'essaie de démontrer par ce raisonnement, c'est l'importance et la spécificité apparente de ce tapis. Partons du postulat suivant : Link est venu à Termina pour récupérer ce tapis. Pour faire un aussi long voyage, il faut vraiment qu'il soit très important et, outre le fait d'être une propriété de la Famille Royale, doit présenter quelques particularités. Peut-être magiques. La déposition de Kafei nous indique que, lorsque Sakon est allé au Bazar pour acheter les plans du bateau, celui-ci aurait affirmé pouvoir faire léviter le bateau. Chose qui, en théorie et en pratique, est impossible et que, sans vouloir manquer de respect, les ingénieurs navals n'ont pas réussi à exécuter. Empiriquement parlant, le seul élément qui a pu marquer l'articulation entre le simple amarrage de bateau et son envol est ce tapis qui n'était pas présent lors de la finition. Pourquoi diantre Sakon et sa clique se donneraient la peine d'insérer un tapis en dessous du bateau s'il était si banal ? Et puis de base, quel est l'intérêt de dissimuler un tapis à cet emplacement ?
- Quel est le fond de ta pensée ? questionna Shiro.
- En regardant bien sur la photo, on constate que le tapis n'est pas collé au châssis mais qu'il soutient la quille grâce à son seul point de tangence. On peut donc supposer que ce tapis est un Tapis Volant et que c'est lui qui fait voler le bateau. Il s'agit donc de l'objet que Sakon avait jugé capable de transporter le bateau dans les airs.
- Un si petit ouvrage capable de soulever un tel mastodonte ?! s'exclama un Zuludo exorbité.
- La magie n'obéit pas aux mêmes lois que la physique, relativisa Shiro.
- Ce Link dont vous parlez. Il s'agit du "Héros aux quatre visages" ?

Shaudaï venait d'arriver au pas de course. Lorsqu'il avait entendu parler de l'Alicanto, il s'était immédiatement inséré dans un monte-charge pour rejoindre l'administration. Sa question fit écho aux deux collègues qui acquiescèrent. "Encore ce Héros aux quatre visages" pensa Mist. Le chancelier Mojo avait été friand de cette appellation. Et voilà que, maintenant, on lui rabâchait encore cela. Après Attalia, Anju, Kafei et les Mojos, Link aurait également secouru les Gorons et le Zoras ? Trop pour un seul homme non ?
- Je ne savais pas qu'il avait ce surnom, réalisa Shiro. A ce que je comprends, il a aidé bien plus de monde que je ne l'aurais imaginé. Mais pourquoi "quatre visages" ?
- Cet homme est un polymorphe, renseigna Shaudaï. Il peut revêtir quatre formes différentes au minimum. Pour sauver les régions des Pics, de l'Océan, des Marais et des Canyons il y a huit ans de cela, il se serait adapté à chaque fois en optant pour l'apparence des autochtones. Ainsi, il a pris respectivement l'apparence d'un Goron, d'un Zora, d'un Mojo et d'un homme. Plusieurs preuves accablantes nous permettent de confondre ces quatre héros en un seul. Mais vous n'êtes pas ici pour cela n'est-ce pas ?
- Non en effet, écourta Mist. Mais merci pour l'histoire. Eh bien messieurs. Merci pour votre promptitude. Nous n'avons jamais été aussi rapides de la nuit.
- Oh, vous avez enquêté toute la nuit ? demanda Shaudaï inquiet.
- Effectivement, confirma Mist. D'ailleurs, les effets de notre nuit blanche se font largement ressentir. Nous allons donc prendre congé de vous pour terminer notre enquête.

L'entretien s'arrêta là. Bien plus court que prévu. Si bien qu'il n'était que 5h58 lorsque les deux s'envolèrent. Ils allèrent inspecter ensuite l'Observatoire mais la scène d'enlèvement ne révéla que ce que les témoignages avaient déjà révélé. Shaudaï venait de faire volte-face vers ses ouvriers. Il voulait s'assurer que les meilleurs bateaux étaient prêts pour "tout à l'heure". Non, il ne s'agissait plus de la danse des bateaux, programmée originellement pour le Carnaval du Temps. Cette dernière avait finalement été annulée avec les histoires du Bourg Clocher. Les Gorons et les Zoras avaient autre chose en tête. Tous ces préparatifs et tous les bateaux convergeaient vers un point dans la mer...

Effectivement, Mist avait raison. Il s'agissait bien du Tapis Volant. Ce pourquoi Link était venu en ces terres et s'était retrouvé embarqué dans cette affaire était ce qui maintenait le bateau au-dessus de la Tour de l'Horloge durant tout ce temps. Ce qu'il voulait se trouvait au-dessus de sa tête. Mais le brouillard généré par le Bateau était parvenu à dissimuler sa forme géométrique du paysage urbain. Les esprits ingénieux de quatre hommes étaient parvenus à neutraliser sa puissance et son intelligence...

Chapitre 104 : Le procès   up

6h16.

Alors que le ciel explorait les palettes colorées d'une aube neuve, Mist, Shiro et l'Alicanto se posèrent devant la mairie. Shiro accompagna Mist dans les sous-sols pour atteindre le bureau de Viscen. Le rapport de l'enquête fut transmis à ce dernier, surpris de voir que Mist avait changé d'apparence. Toutefois, son brillant esprit de déduction l'avait convaincu.

On offrit à Shiro et à Mist de se reposer dans les appartements très confortables de la base souterraine. Ce qu'ils acceptèrent. Toutefois, Mist voulait voir les trois individus en garde à vue. Elle ne voulait pas forcément leur parler. De toute façon, la procédure de l'enquête prohibait toute interaction entre l'enquêteur et les accusés jusqu'au procès. Non. Elle voulait juste mettre des visages sur les noms. Les trois étaient dans leurs cellules, en train de dormir.

Elle vit Kafei, bel homme ténébreux, étrangement et sensiblement plus jeune que sa femme Anju. Elle vit ensuite Barry dont l'expression et le ronflement étaient perturbés par une rancoeur. Des jurons hachaient les cycles de ronflements. L'individu ne devait pas faire un rêve agréable. Les restes diurnes de la veille ne devaient pas être en sa faveur après tout.

Elle vit enfin Link, ce bel éphèbe tout de vert vêtu. Ses mèches blondes glissant sur la face exposée de son visage reposé voilaient partiellement son expression innocente et apaisée. Ce jeune homme serait donc un héros providentiel venu tout droit des Terres Saintes ? La jeune enquêtrice s'arracha à sa contemplation pour se diriger vers ses appartements. Elle comptait se reposer jusqu'à onze heures afin d'intervenir fraîchement pour le procès de 12h.

Midi arriva très vite. La cour s'était temporairement et précairement installée devant la mairie. La place était jalonnée de chaises empruntées au Milk Bar et installées à la hâte par le personnel de l'hôtel de ville. Une salle d'audience en extérieur improvisée qui avait la capacité d'accueillir 110 personnes assises. Toutefois, les habitants restants se tenaient debout sur les allées retranchées de cette cour inopinée. Tous voulaient avoir leur réponse et connaître le dénouement de l'histoire. La troupe Gorman était au quatrième rang. L'inconvénient d'amener Hélia avec eux était que certains habitants, à la place de voir l'adolescente, ne verraient qu'une place vide et un espace honteusement inexploité. A la place, l'enfant avait décidé elle-même de se surélever non loin du nid de l'Alicanto qui ne se préoccupait guère d'une présence humaine à ses côtés.

Le premier rang, bien avancé, ne concernait que les trois accusés : Link, Kafei et Gorman. Le second rang conjuguait Mist et les témoins du coeur, à savoir Shiro, Anju et Saure. Grande fut la surprise du premier lorsqu'il apprit que Link l'avait choisi pour le soutenir dans son plaidoyer. Les autres rangs accueillaient la foule. Le maire Dautour était censé présider ce tribunal. Toutefois, son fils faisait partie des accusés. Pour éviter qu'une quelconque considération paternelle ne vienne interférer dans le jugement, il fut remplacé par son suppléant : Sosthène. Ce dernier exhorta l'audience à se lever.

- Mesdames et messieurs, chers concitoyens ; nous sommes réunis aujourd'hui pour en apprendre davantage sur le préjudice qui nous a été fait la veille. Un préjudice difficile que nous réparerons coûte que coûte au moyen d'investigations sans précédent. Le point de départ vers cette lente guérison est ce trio d'individus qui ont chacun un rôle à jouer dans cette sombre affaire. J'ai devant moi Link...

Ce dernier demeura coi à la mention de son prénom. Un coup de coude de Kafei lui indiqua qu'il devait répondre à l'appel. Ce qu'il fit finalement.

- ... Kafei...
- Oui votre honneur !
- ... et Barry.
- Me voilà...
- Bien.

Le juge fit asseoir tout le monde avant d'éplucher les nombreuses feuilles du rapport, enrichi par les nombreuses annotations de Mist et ses conclusions. Il commanda à Kafei de se lever en premier et appela Anju ainsi que Saure pour l'assister dans ce plaidoyer.

- Monsieur Kafei. Vous êtes le fils du maire Dautour. Vous siégez au conseil municipal et supervisez, à l'occasion, les grands événements. En somme, vous êtes connus de tout le monde à Bourg Clocher et vos responsabilités font de vous un homme de confiance. Vous rendez-vous compte dans quelle position vous vous êtes mis ? Vos aveux et l'enquête préalable dressent le portrait de quelqu'un qui a trahi cette confiance....
- Votre honneur... si je puis me permettre... Je ne pensais pas que la personne que je traquais avait un plan d'une telle envergure...
- Vous parlez du voleur Sakon... Ne faites pas de mystères et donnez des noms que toutes les victimes pourront retenir... Vous nous dites qu'effectivement, vous ignoriez tout des actions de Sakon. Mais cela était vrai QUE jusqu'à avant-hier. Lorsque votre ami Jim vous a révélé que les monstres étaient des projections qui venait des hauteurs, pourquoi ne pas avoir informé immédiatement les autorités ? C'est un point qui aurait largement pu faire avancer les choses.
- Il y a plusieurs raisons, pour être honnête. La première, c'était que je pensais fortement qu'une telle nouvelle endormirait et éparpillerait les forces de Viscen à un moment où, comme nous l'avions deviné mes amis et moi-même, Sakon et ses complices tenteraient quelque chose... Et nous ignorions encore quoi...
- Mais, ça, il suffisait de l'expliquer en détail aux autorités qui auraient sans doute eu la même analyse que vous....
- Bien sûr, avoua Kafei. Mais cela m'amène à la deuxième raison de notre mutisme. Comment pouvais-je prétendre à une quelconque crédibilité en voyant mon ami Jim se faire traiter de fou ? Je veux dire, alors même qu'il disait la vérité et était le plus lucide d'entre nous tous, il a cliniquement... je dis bien CLINIQUEMENT, été diagnostiqué comme choqué et instable. Dans un tel contexte, nous nous étions dit que tout le monde serait contre nous.
- Je vois...
- La troisième raison ne concerne que moi. Elle est peut-être la plus égoïste de toutes mais... je voulais personnellement me charger de Sakon. Après tout ce qu'il m'a fait subir. Je sais que les habitants m'en voudront d'avoir jalousement placé ma vengeance personnelle avant mon devoir de citoyen. Mais je considère personnellement qu'il s'agit d'un impair pardonnable compte tenu de ce que cette pourriture m'a enlevé...
- Votre honneur...

Anju venait de se lever. Elle manifesta ainsi son désir de défendre son mari. Sosthène lui donna la parole. Cette dernière s'avança entre Kafei et le juge puis se tourna vers la foule.

- Habitants de Bourg Clocher ! Beaucoup d'entre vous ont énormément perdu la veille. Beaucoup ont perdu des biens inestimables reliés à des souvenirs intarissables. Eh bien je vous le demande en toute honnêteté : combien désirent se venger eux-mêmes et récupérer les précieux biens que l'on vous a subtilisés ?

Certains levèrent honnêtement la main, d'autres se consultaient du regard pour se donner du courage dans l'aveu et du sang dans les veines. Mais d'autres reprochèrent à Anju un parallèle trop facile et élevèrent leur voix pour contester. Face aux réactions et aux tonalités vives, Anju se reprit :

- Oui. Ce que j'en déduis c'est que beaucoup d'entre vous auraient réagi comme mon mari.... Si le malfaiteur était directement responsable de la mort de votre enfant à venir...

Cette phrase tapissa la foule excitée d'une vague silencieuse, laquelle abattait les moues des plus enhardis. Beaucoup réalisèrent qu'ils n'avaient pas payé le même prix de Kafei.

- Vous m'avez bien entendue. Votre honneur. Tout est écrit dans le rapport n'est-ce pas ? Il faut souligner que Sakon est responsable de la mort in utero de notre enfant. Maintenant, chers parents, je vous demande de regarder vos enfants et de chérir cet instant. Puis d'imaginer que quelqu'un aurait pu vous voler ces nombreux instants qui viennent ponctuer votre amour béat.

Anju laissa ainsi les parents de la foule se concentrer sur cette douloureuse besogne. Beaucoup froncèrent les sourcils, peinés par ce scénario atroce.

- C'est atroce n'est-ce pas ? Voire inimaginable. Mon mari, en agissant ainsi, n'a fait qu'honorer la mémoire d'un enfant qui aurait pu grandir dans son amour. Alors, certes, il n'a pas agi comme il aurait dû le faire d'un point de vue légal. Ses décisions... nos décisions ont peut-être permis aux voleurs de nous dévaliser. Mais d'un point de vue moral, qui se sent suffisamment intouchable pour affirmer qu'il aurait agi différemment de Kafei ?
- Madame. Selon le rapport et l'enquête préalable, Kafei a été un membre des Bombers, un groupe informe de jeunes justiciers pré-pubères. Il a abandonné, par la suite, cette organisation mais l'a toujours soutenue à distance, démontrant son attachement aux valeurs dissidentes d'une justice immature. Cela est mis en relief par la relation qu'il entretient avec son successeur Jim. Tout indique, avec cette affaire, que votre mari n'est pas du genre à solliciter une justice classique. Je pense intimement qu'il aurait agi de la sorte de toute manière. Mais bien sûr, je prends en compte les circonstances atténuantes.
- On en revient à cette confiance envers les autorités, renchérit Kafei. A votre avis : pourquoi des justices "alternatives" veulent coexister avec la milice déjà présente ? C'est donc qu'il y a un sentiment d'insuffisance. Cette ville a été témoin de la chute d'un satellite mais peine à croire à une voix qui s'élève pour crier au subterfuge ? La milice nous protège efficacement des dangers qui existent en dehors de la ville. Toutefois, elle peine à endiguer les menaces internes et à régler les litiges. Et c'est cette faille qui a permis l'intrusion du groupe de malfaiteurs.
- Votre honneur, poursuivit Saure, si vous me permettez, j'aimerais rebondir sur ce que vient de dire mon ami. Ma profession dépend d'un grand facteur chance mais aussi de la malice de certaines personnes. Et force est de constater que mon commerce s'est grandement développé ces dernières années. Devant mon stand, j'ai vu défiler des malfaiteurs qui n'auraient pas dû être en liberté. Mais il ne s'agissait que rarement de menaces extérieures. La plupart étaient des citoyens de la ville. Ce procès n'est pas que celui du manquement citoyen de trois individus. Il s'agit aussi de poser un regard sur les failles de notre sécurité interne. Et de telles failles font naître vraisemblablement des vocations. Les Bombers ne sont qu'une réponse cohérente à cette problématique.
- Bien entendu. Vous avez raison. Encore faut-il que cette réponse se fasse en accord total avec notre constitution et qu'elle s'exprime en tant qu'instance officielle. Concernant monsieur Kafei. La vengeance n'a rien à voir avec la justice. La citoyenneté induit un destin commun à toute la population. Il est inconcevable, quelque soit le préjudice que vous ayez pu subir, que vous puissiez garder des informations qui auraient pu éviter ce crime de lèse-majesté. On peut toujours dénigrer un système politique pour ses lacunes, mais il est le fruit de l'apprentissage et de la maturité d'un peuple. Placer son histoire personnelle avant celle de ses concitoyens, c'est réagir avec immaturité. J'ai bien entendu et pris connaissance du mal que vous a fait Sakon. C'est regrettable en effet. Mais ce que l'on vous reproche, c'est de vous être substitué au pouvoir exécutif au profit d'une satisfaction personnelle. Et cela, quand bien même une mort est à déplorer dans votre passé, c'est un crime. Et nous repasserons sur le fait que vous êtes le fils du maire de cette ville. Maintenant, pour vous répondre, monsieur Saure, il s'agit d'apprendre de cette forfaiture et de tenir compte de vos remarques intelligentes. Il est d'ailleurs incohérent de vous confiner dans le secret professionnel lorsque vous êtes en présence de malfrats tel que Sakon. Et cela, c'est la loi qui vous y contraint. Là-dessus, je reconnais entièrement que la législation peut favoriser une opacité qui est très néfaste pour la lutte contre la criminalité. Mais soit. Changeons désormais de volet. Vous pouvez retourner à votre place.

Kafei, Anju et Saure retournèrent s'asseoir. Ils avaient fait du mieux qu'ils avaient pu et le juge Sosthène n'était pas resté sourd. Toutefois, sa justice se voulait inflexible.

- Barry Gorman ! Levez-vous je vous prie.

Ce dernier obéit pour se retrouver face au juge et dos à la foule qui le houspillait. Le déshonneur frappait davantage la famille Gorman. Barry n'en avait que faire. Il voulait juste en finir avec toute cette histoire.

- Vous êtes l'un des auteurs présumés de ce gigantesque subterfuge et, vraisemblablement, l'agresseur du Capitaine Viscen et de Shiro. Vous avez presque condamné à mort trois individus, à savoir : Kafei, Link et Anju et vous avez, toujours avec l'aide de vos comparses, kidnappé le jeune Jim. Reconnaissez-vous les faits ?
- Oui.
- Tous ?
- Oui en effet...
- Pour ces chefs d'accusation, vous encourrez 40 ans de réclusion. Toutefois, si vous coopérez avec nous pour nous livrer vos compères, vous obtiendrez une réduction de peine de 10 ans.
- Jamais de la vie. Mon frère est avec eux...
- Ah non ? Bien. Essayons quand même. Hier, au cimetière, vous avez avoué à Link, Kafei et sa femme, que vous comptiez vous rendre à Gomorrhe avec le bateau volant ? Nous, Terminiens, nous ne sommes pas de grands navigateurs. Mais pourriez-vous nous donner des indications sur la localisation de cette île ?

Aucune réponse de la part de Barry Gorman qui se replia sur lui-même. Impossible de lui tirer les vers du nez. Sosthène haussa un sourcil, comprenant que ça ne mènerait à rien de poursuivre dans cette voie. Le dialogue de sourd s'éternisa, au grand désespoir de Sosthène. Ce dernier comprit que l'accusé ne lâcherait rien. Il invoqua alors Mist qui se leva et rejoignit l'adjoint au maire. Elle fut invoquée en qualité de substitut. En effet, en tant qu'enquêtrice et rédactrice du dossier, elle serait plus apte à poser les bonnes questions et à débloquer la situation. Elle tenta alors une approche différente :

- Pourquoi tant de loyauté envers ceux qui vous ont laissé tomber ? Ils vous ont utilisé comme marchepied et s'en sont allés sans observer votre sort. Vous allez passer les quarante prochaines années de votre vie derrière des barreaux pour la bonne marche d'un plan qui vous a exclu...
- Mon frère ne m'a pas laissé tomber !!!
- Aaaah mais je n'en doute pas. Et c'est là que ça devient intéressant. Vous dites "mon frère". Qu'en est-il de vos deux autres complices ? Sont-ils aussi dignes de confiance que votre frère ? D'après les éléments de ce dossier, Sakon et le marchand de masques sont les deux seuls originaires de Gomorrhe. Tandis que votre frère sera le seul à être en terre inconnue. Qui sait quel scénario pourrait inspirer une telle différence ? Je sens que votre frère pourrait vite devenir la cinquième roue du carrosse le temps de son acclimatation, surtout s'il pense au petit frère qu'il a laissé sur le continent...

Mist s'approcha de l'accusé pour le tutoyer de proximité. Elle voulut ainsi capter son regard fuyant qui cherchait l'issue et le mensonge. Elle regarda un temps le Héros du Temps qui nota l'attention particulière qu'elle lui porta. La détective poursuivit alors :

- C'est grâce à Link que nous avons réussi à vous mettre la main dessus, rappela Mist. Vous avez donc vu de quoi il était capable...Nul doute que si un tel mage se joint à nous dans la poursuite de votre groupuscule, ce ne sera qu'une question de temps avant que tous vos comparses soient sous les verrous. Alors ne perdez pas 40 ans de votre vie alors que l'on vous propose d'en perdre seulement 30. Ne laissez pas une futile loyauté vous être toxique. Surtout pour des... étrangers comme Sakon et le marchand de masques... Comment s'appelle-t-il d'ailleurs ?
- Ce ne sont pas des inconnus !
- Eh bien dites-moi le nom du quatrième membre : le vendeur de masques. Si vous le connaissez, vous êtes bien capable de me donner son nom... non ?
- ... Il se nomme Evander...
- Evander ? Evander... Mmmmh. Ça sonne faux...
- Comment ça ? interrogea Barry.
- Je travaille moi-même sous un alias, avoua Mist. Et je reconnais tout de suite quand j'ai affaire à une fausse identité. Déjà, la sonorité... Hahaaa... La sonorité... Un soupçon de je ne sais quoi qui provient des zones reculées de la bouche. Le genre qui transforme les "er" en "eur" et les "an" en "ène". Un accent qui nous exhorte à grimacer, l'espace d'un instant, à la seconde syllabe. Un accent que les gens aiment incorporer à leurs pseudonymes. J'en sais quelque chose : Mist est dans la même veine. Cela nous amène donc au second point. Evander, du coup, se rapproche énormément du mot "vendeur". Et notre ami est justement un vendeur de masques. Donc... quel est son VRAI prénom ? Qui se cache sous le masque du vendeur ?
- Quoi ?!! Je ne sais pas moi ! Il s'est toujours présenté à moi comme étant Evander !
- Je vois que la confiance règne dans votre petit groupe...A quand remonte votre première rencontre ?
- Bentham et moi, on l'a rencontré pour la première fois il y a... un peu plus de 8 ans je crois. Sakon nous l'a présenté.
- Comment s'est déroulée cette rencontre ? Pourquoi se sont-ils intéressés à vous ?

La bouche de Barry Gorman peinait encore à se délier. Sa loyauté ne pouvait à ce point s'étioler. Toutefois, Mist marquait des points. L'ombre du doute assombrissait les perspectives futures de Barry qui voyait également un sombre avenir pour son frère aîné. Mais Mist voulut éventrer les dernières défenses du bonhomme. Elle exhorta l'accusé à se retourner et à regarder son autre frère : Benjen. Leurs yeux se livrèrent une discussion, hors du temps. Le spectre d'une relation ambiguë hanta leurs esprits chamboulés de douloureux souvenirs. Mist déclara alors :

- C'est également votre frère. Et dans peu de temps, il sera le seul membre de votre famille en liberté. Vous êtes fier de votre nom, de votre savoir-faire. Vous ne voulez pas que le nom de "Gorman" tombe dans les oubliettes. Vous vous êtes débrouillé comme des chefs pour le salir mais... avec votre frère, le directeur du cirque, vous avez une chance de redorer le blason. Il est le visage du divertissement terminien...
- La raison pour laquelle nous nous sommes lancés dans le banditisme, avoua Barry, c'est bien parce que Benjen faisait la promotion d'un aspect étranger de notre famille. Au lieu de promouvoir le savoir-faire des éleveurs de chevaux, il a élevé sa condition sociale pour des numéros de saltimbanques. Et il nous a oubliés...

Sa voix s'était éteinte pour insuffler à son regard plus de dureté et d'injures envers son frère qui baissa la tête, incapable de soutenir la haine de son cadet. Mist continua sur sa lancée :

- C'était donc un abandon total que de chasser vos chevaux de la Piste des Gorman après votre sortie de prison. Un geste de colère. Vous vous êtes empressés de salir sa réputation. Ce qui me fait penser que vous planifiez déjà de disparaître de Termina l'esprit apaisé car n'ayant aucunement à souffrir d'aucune injure ni opprobre... Et que, donc, Sakon et Evander vous avaient déjà contacté pour vous parler du plan. Je me trompe ?
- ... N-non...
- Sauf que tout ça c'est terminé maintenant pour vous. Votre scénario d'exil total n'a pas fonctionné pour vous et vous allez devoir payer le prix de vos actions passées. Votre rédemption et la gloire passée de votre nom ne sont pas des rêves pieux. Aidez-nous à trouver vos comparses. Aidez-nous à trouver Gomorrhe...

Un long silence s'installa pour laisser une fenêtre de réflexion. Son regard en biais scrutait le Directeur du Cirque, transfiguré de par la honte. Ce dernier s'en était rendu compte : il était le point de convergence de tous les regards. Ceux d'enragés et ceux des hagards. Les révélations en avaient hébété plus d'un et courroucé des myriades. Mist parlait de redorer le blason mais réalisait-elle réellement à quel point l'estime envers le visage du divertissement avait chuté ? C'était ce à quoi pensait Benjen lorsque son petit frère émergea enfin de son mutisme :

- Je ne m'y connais pas vraiment en navigation donc je ne vais pas vous parler de latitude ou de longitude. Mais tout ce que j'ai retenu de la carte marine, c'était que Gomorrhe se trouvait après "l'oeil de Davy Jones". Il s'agirait d'un cataclysme qui juge les aventuriers des mers. Voilà. C'est tout ce que je sais.
- Merci de votre coopération. Qu'avez-vous prévu de faire de toutes ces richesses ? Le butin de toute une ville se partage-t-il vraiment entre quatre personnes ? Je me le demande...
- Sakon et Evander parlaient également d'une "mission sociale". Gomorrhe n'est pas une île déserte. C'est une terre arrachée au continent. Donc il y a des générations de Terminiens qui y ont vécu et qui sont les insulaires de cette terre isolée. D'après leurs dires, la population souffre. Ils pensent donc rétablir une justice en pillant les habitants de Termina qui les ont oubliés au profit de leur terre qui a injustement été lésée par l'exil et l'autarcie.
- Ils serviraient donc une "noble" cause ?
- Si l'on veut, expédia Barry qui inclina la tête et se senti traître.

C'était là tout ce que Myst pouvait soutirer de l'accusé. Ce dernier alla se rasseoir, commandé par le juge Sosthène. Le juge demanda alors à Link de se lever et de s'approcher, accompagné par son témoin du coeur, Shiro.

Nul ne savait encore ce qui allait se passer dans les minutes suivantes...

Chapitre 105 : L'espoir aux quatre visages   up

Link face à Sosthène, dos à Bourg-Clocher : dans l'entre-deux comme le mauvais sang qui sépare le foie et la rate. Le juge décortiqua le jeune homme avant de le faire passer à table. Il daigna enfin entamer son test final :

- Monsieur Link. D'après les divers textes qui me font face, il s'agit de votre deuxième séjour à Termina. Vous êtes venu une première fois, il y a plusieurs années, alors que la lune menaçait de rayer le pays de la carte. Et à présent, vous réapparaissez une nouvelle fois en période de crise. Votre implication dans les récents troubles dresse le portrait d'un justicier intrépide et opportun. Mais la double coïncidence que j'ai relevée précédemment m'amène à douter de cela. Êtes-vous un sauveur providentiel ? Ou un messager du désespoir ?
- Le vêtement du héros, monsieur Sosthène, c'est de ne jamais rebrousser chemin quand le devoir l'appelle. C'est ainsi. Vous me trouverez bien fat de m'autoproclamer "héros". Et pourtant, mes victoires passées et mes hauts faits me décorent de la plus objective des manières. Il y a deux ans, en travaillant de concert avec les Sages d'Hyrule, j'ai pu vaincre Ganondorf qui menaçait de soumettre le monde sous son joug infernal. Puis, il y a huit ans, alors guidé par une entreprise solitaire, mon épée a croisé le fer avec les démons terminiens afin de vous libérer de...
- Mmmh un rétropédalage, interrompit Sosthène. Voilà une chronologie bien bouleversante. Voyez-vous, c'est cette confiance qui me dérange dans votre personnage. La croyance en un destin unique qui ignore toute considération légale ou juridique. Vous venez d'une monarchie où, me semble-t-il, la royauté rime avec droit divin. C'est une terre d'enjeux où il est naturel d'élever certains paladins en icônes vivantes. Mais ici, la petite gente et le maire s'expriment dans un même destin citoyen. Ici, il y a une loi pour mouvoir l'ensemble de la population et non des prérogatives pour faire de l'individu une institution. Car on ne peut incomber à personne le sort d'une société…
- Mais le fait est que j'ai ces pouvoirs qui me donnent ces responsabilités. Des pouvoirs qui m'ont été conférés par des puissances que vous ne soupçonnez même pas. De fait, j'ai le devoir et je répond à l'appel.

Shiro décida d'intervenir à ce moment précis :

- Monsieur le juge. Bourg-Clocher est un lotus. Et comme tout lotus, il s'épanouit dans des marécages. Je n'ignore pas que ce modèle sociétal est tel les murs de cette ville : des remparts de sagacité qui nous protègent du chaos de la plaine. Mais au-delà, que se passe-t-il ? La loi du Bourg peut-elle régir le chaos qui nous cerne et attente à notre tranquillité ? Relisez donc le rapport : ce ne sont pas simplement des voleurs qui ont pillé cette ville mais la colère ancestrale d'un peuple ostracisé, jadis, par des forces qui se querellaient pourtant loin de nos vieux faubourgs. A partir de là, aucune stratégie militaire ne nous permet d'intervenir aussi loin sans livrer notre bourg sans défense en pâture aux monstres de la plaine. Face aux deux murs que sont l'insécurité de la plaine et les terrifiantes inconnues qui nous attendent sur les terres ennemies, une autre solution est jouable : une justice nomade qui ne porte pas nos bannières et qui peut opérer de façon neutre face à une population qui est hostile aux Terminiens. Un élément dont la force de frappe équivaut à une armée et dont les intérêts s'alignent avec les nôtres. Un être qui a déjà fait ses preuves, il y a des années, en sauvant les différentes régions de ce pays. Connaissez-vous la légende du "Héros aux quatre visages" ?
- Ma foi non, expira un Sosthène vaguement intéressé.
- Elle conte les exploits d'un ami de l'océan... !

Cette dernière réplique n'émanait aucunement de Shiro mais d'une voix qui venait de tonner derrière la foule assise. Les escaliers du palier inférieur venaient de voir émerger les Indigo-Go, avec l'interprète Lulu en tête de file. Mais une autre troupe emboîta le pas pour alimenter la légende. La Reine Neequ étendit le récit :

- ... qui, tout d'écorce vêtu, chasse les vicissitudes stagnantes des marais…
Un regard complice entre Lulu et Neequ marqua un arrêt. Elles reprirent en cœur :
- Mais c'est sur son dos de pierre que s'humilie le frimas des altitudes… car seul son cœur d'enfant peut embraser les froideurs défuntes.

Les regards et les intentions convergèrent vers les nouveaux venus. Les envolées lyriques des deux oratrices venaient de suspendre le temps. La foule était à l'écoute. La Reine Neequ prit le relais :

- Il s'agit de "l'Espoir aux Quatre Visages", l'hymne du Héros qui a sauvé l'Océan, les Canyons, les Marais et les Pics il y a huit ans de cela. Son signe distinctif, qu'il soit Mojo, Goron, Zora ou humain, est son couvre-chef vert. Ce jeune homme correspond tout à fait à une version adulte de l'enfant qui m'a secouru dans le Bois-Cascade. Est-ce bien toi ? Preux chevalier ?

Link reconnut la belle matriarche Mojo qu'il était parvenu à encapsuler dans son flacon. Les Déesses et les Géants seuls savaient comment une créature d'échelle macroscopique était parvenue à opérer l'extrusion. Mais l'urgence provoque parfois des miracles… Il se mit à marcher en direction de la belle, ignorant le protocole et les interjections de Sosthène. La Reine Neequ se mit à le renifler pour finalement conclure :

- Oh-ho-ho-ho-ho-ho ! Vous ne sentez plus le singe mais je reconnais votre odeur. C'est bien vous !
- C'est bien moi, avoua Link qui courba gracieusement sa révérence.

Lulu s'interposa pour jauger son vis-à-vis. Elle reconnut le guerrier zora qui fendait l'écume de sa nage ondulée. Celui en qui Feu Mikau avait placé le sort de la baie. Celui qui avait hérité de la volonté résiduelle du héros zora. Elle n'eut nullement besoin de lui demander confirmation. Une infinie gratitude ruissela de ses yeux. Ce naufrage capturait l'ouragan émotionnel qui avait sévi dans son être lorsqu'elle avait réalisé que son amour était bel et bien mort et enterré face à la mer...

Face à l'excitation grandissante et le tohu-bohu qui commençait à s'installer, Sosthène sanctionna la dispersion ambiante de sept coups de marteau. Un "sileeeeennce" venait de siffler l'air pour achever de faire taire les derniers bavards. Celui-ci s'époumona :

- Nous sommes à une audience ! Celle de votre vie ! Restons sérieux s'il vous plaît !!! Vous : Sieur Link !!! Revenez ici !

Tous obéirent. Link également. Il refit face à Sosthène. Ce dernier était tout de même chamboulé par les récentes révélations. Link ne mentait sans doute pas… du coup. Sosthène, d'un accord tacite avec Mist, considéra que les nouveaux venus, Zoras et Mojos, constituaient une assemblée élargie de "témoins du cœur" de Link. Il en résulta une décision spontanée de Mist qui se redressa alors et s'avança pour questionner le héros à son tour. Enfin : les deux se retrouvaient face à face.

Chapitre 106 : "Faites-moi confiance"   up

- Link. Pour quelle raison êtes-vous venus à Termina ?
- Je suis venu quérir un objet appartenant à la famille royale d'Hyrule.
- Quel est cet objet ?
- Un tapis volant.

Un sourire fendit le visage de Mist. Cette dernière exécuta une volte-face pour un silencieux conciliabule avec le juge qui finit par acquiescer. Elle put, en fouillant le dossier, déterrer un élément physique de l'enquête : la photographie du bateau s'éloignant dans la voûte. Photographie prise par l'un des membres de la Balade Cuivrée. Elle suspendit la photo à hauteur du visage du héros.

- Un tapis volant comme... celui-ci ?

Link croisant le fer avec des Ninjas Garos, n'avait pas eu le temps de l'examiner correctement. Il reconnut alors, à l'aide d'une concentration accrue exprimée par des yeux plissés à leur paroxysme, le sceau de la Triforce. Sa face se transfigura, le temps de réaliser :

- PAR DIN, NAYRU ET FARORE ! C'était le tapis qui faisait léviter le bateau !!! Il était là depuis tout ce temps !!!
- Exactement. Je note que, lors de l'épisode du cimetière, l'on vous a complètement dépouillé de votre équipement... excepté de ces magnifiques gantelets que vous portez... Je peux comprendre que, dans leur négligence et leur machisme avéré, les ravisseurs aient négligé le potentiel armement de dame Anju... mais vous... Comment ont-ils pu manquer ces beaux gantelets bardés de platine ? Mmmh ?
- En leur cédant mes biens, j'ai veillé à ne dévoiler que mes paumes : le dos étant la seule face ornée.
- Vous avez "veillé". Vous vouliez absolument conserver ces gantelets. Ils possèdent donc des propriétés hors norme, je me trompe ?
- Voyez vous-même...

Link observa les environs en quête d'un élément à amplifier. Il pensa à la chaise qu'il avait laissée vacante et retourna dans les rangs pour la saisir, ignorant les invectives de Sosthène qui déplorait les écarts de protocole. Il souleva l'objet et laissa le pouvoir affluer dans ses mains. Le bris du bois précéda la croissance exponentielle, indiquant une transformation de la matière sur le champ infinitésimal. La foule s'extasia à la vue de cette chaise reconfigurée au séant d'un géant. Link attendit que l'émotion du public retombe pour annuler l'effet de ses gantelets et commenter :

- Ces gantelets, que j'ai acquis récemment, me permettent non seulement de soutenir des charges colossales mais, en plus, d'accroître la taille de ce que je saisis.

Un sourire fendit, une nouvelle fois, le joli minois halé de Mist : il s'agissait bien de l'être extraordinaire que les intervenants de son enquête avaient dépeint de mille couleurs. Son bras, descendant mais toujours dressé, sublimait son aura particulière : il rappelait le poing levé des révolutionnaires. Cette dernière tourna les talons pour s'adresser au juge.

- Mon exercice pourrait durer encore longtemps... mais... je m'aligne sur les paroles de Shiro. Il est clair que cet homme est un faiseur de miracles. Les lois qui régentent la vie des citoyens sont caduques devant ce cas de force majeure. Il vous faut une force de frappe qui ne porte pas l'étendard de Bourg-Clocher... mais qui saura guider tout le monde sous sa bannière...

Les salves d'encouragements des Indigos Go, de la Balade Cuivrée, de la Reine Neequ et de nombreux habitants de Bourg Clocher retentirent pour témoigner d'une ferveur naissante. Toutefois, la foule était toujours divisée. Certains ne comprenaient pas que l'on puisse soudainement donner du crédit à ce justicier autoproclamé. Ils n'acceptaient pas de remettre leur destin aux mains de cet être qui venait d'un royaume porté aux nues. Les contestations s'élevaient contre ce plébiscite favorable. La foule, déchirée devant l'ampleur de la situation, déployait une voix discordante. Un véritable tohu-bohu. La situation échappait totalement à Sosthène qui martelait sans relâche sur sa table. Sans succès.

Link, Mist, Kafei, Anju, Shiro. Aucun de ceux-ci ne parvenait à calmer les passions. Il fallait comprendre que les enjeux étaient importants pour tous : chaque foyer avait été pillé. Tandis que la confrontation atteignait des sommets sonores, une douce mélodie retentit dans les hauteurs de la place. Les échos achevaient les derniers assauts vocaux. La population s'était calmée, à l'écoute de cette crémeuse légèreté. Il s'agissait d'un air joué à la flûte, une pluie bienfaitrice qui arrosait la population d'une sobre apesanteur. Et en même temps que les tensions retombaient, la petite Hélia descendait les escaliers du palier supérieur pour accéder à la cour où se déroulait le procès. Les uns virent Hélia, les autres qui ne la voyaient pas la virent prendre corps dans un halo lumineux et les derniers l'entendirent et cela leur suffisait. Kafei fit quelques pas de côté pour rejoindre Link sans éveiller la suspicion de Sosthène. Ce dernier demanda :

- C'est la petite Hélia qui joue ?
- Oui, confirma Link. Cette paix que tu ressens actuellement est son oeuvre.

Mais, au final, qui était Link pour parler ainsi à la place de Kafei ? Je viens de vous dire que les uns voyaient, les autres étaient en train de voir et que les derniers ne voyaient toujours pas mais ressentaient. Et bien Kafei n'était pas de leur veine, puisque la rancune affluait toujours dans ses artères. Il était, certes, bercé par la tendresse de ces sonorités et il y était sensible. Mais son être était toujours aussi divisé. Au grand désespoir de Link qui le comprenait cependant : Kafei ne répondait toujours pas à l'appel d'Hélia. La parenthèse enchantée s'estompa dès lors que les arcanes décidèrent qu'Hélia avait joué son rôle. La flûte se volatilisa tandis que la jeune fille s'était dévoilée à davantage de monde. Celle-ci, emplie de confiance, prit la parole pour plaider la noble cause :

- Je suis, moi aussi, un miracle de Link. Ce don que j'ai reçu, c'est de lui. Parce qu'il a réussi à réunir les pièces de mon âme. Il m'a regardée comme un soleil naissant qui doit entamer sa course pour atteindre son zénith. Et c'est une chose inédite dans ma jeune existence. Mon histoire, c'est la vôtre. A l'image de ce brouillard qui vous a leurrés ces derniers jours, ce sont vos coeurs divisés qui vous on rendu vulnérables. Résultat : les choses disparaissent sous votre nez sans que vous ne puissiez faire quoi que ce soit.

Faisant miroir à sa propre expérience, des larmes perlèrent à chaud. La jeune fille fut très vite rejointe par Anju qui lui apporta son soutien maternel et prit le relais :

- Bourg-Clocher vient de perdre la tour de l'horloge. Tout cela dans la houle de nos sempiternels débats sur... les traditions... la sécurité... Et au lieu de concilier nos forces et de nous écouter les uns les autres, nous avons choisi de suivre de fausses lumières, des axes de facilité. Des masques censés nous protéger à la place de nos soldats pour que l'on nie l'existence même du problème.

Au terme de cette phrase, Viscen et Mutoh se consultèrent du regard. Ils personnifiaient cette schizophrénie ambiante dans l'enceinte des murs. Les paroles d'Anju et d'Hélia pesaient lourdement sur leurs consciences. Anju poursuivit :

- Qu'avons-nous donné à celui qui nous livrait la vérité à la première heure ? Vous savez, ce jeune homme qui s'appelle Jim et qui est maintenant prisonnier parce qu'il s'employait à nous ouvrir les yeux ? Nous lui avons donné du dédain. Nous ne l'avons pas écouté alors qu'il est notre vigie de la première heure. Quid de Link. Il a lui aussi perdu dans le sinistre de la veille. De l'autre côté de l'océan se terrent une population peut-être hostile et un géant en colère. Avons-nous vraiment le luxe de mener cette expédition sans cet allier de poids ? Cet allier qui n'est pas étranger à notre cause puisqu'il a également souffert de la perte de ses biens... et de l'enlèvement d'un de ses amis ?
- Le peuple Zora, le peuple Mojo et moi-même témoignons des hauts faits dont cet homme est l'auteur, clama Shiro. Il n'y a que dans nos murs que l'appellation "Héros aux quatre visages" ne résonne pas. Nous qui sommes friands de ces grands récits, laissons-nous gagner par un nouveau mythe. Un mythe où nous pouvons être les coauteurs. Je ne vous dis pas de remettre votre entière confiance en Link. Ceux qui veulent prendre leur destin en main peuvent accompagner ce jeune homme et la milice dans la confrontation à venir. Qui en est ? Qui veut prouver au monde que l'on ne s'en prend pas impunément aux Terminiens ?

Une myriade de bras levés constella la multitude de Bourg-Clocher. Sosthène dut se résigner : poursuivre le procès de Link se révélerait être un inutile entêtement. Il fallait toutefois délibérer et prononcer les sentences. Barry Gorman écopa d'une peine de 30 ans de prison ferme, 40 ans avec sursis. Ce dernier s'en retourna vers les prisons souterraines après avoir été confronté aux regards haineux de la foule et, surtout, au regard ravagé de son grand frère. Au regard des circonstances atténuantes, Kafei et Link écopèrent d'une obligation d'effectuer des travaux d'intérêts généraux. En l'occurrence, l'obligation de participer à l'expédition menée par les troupes de Viscen. Et, surtout, l'obligation de fournir des résultats. La journée fut le théâtre d'une opération de grande ampleur : le recensement des volontaires à l'expédition. De 13h à 17h, les personnes affluaient au stand temporaire créé par les garnisons et, à la grande surprise de Viscen, Mutoh était également de la partie...

C'était l'heure des au revoir. Link et Kafei se tenaient devant l'auberge, face à Anju. Cette dernière fit promettre à Link de bien surveiller le fils du maire. D'émouvants échanges précédèrent le départ. Mais avant de vraiment tourner les talons, Kafei s'exprima :

- A mon retour, je serai en mesure de voir la petite Hélia. Et là, je pourrai enfin lui exprimer mon infinie gratitude...

Et il s'en alla, laissant un reflux gagner les paupières d'Anju. Hélia observait la scène au loin, priant les augures pour que s'annonce bonne fortune. Les rangs pouvaient compter sur la présence de Benjen Gorman et de Shiro. Ils pouvaient également compter sur une poignée de gardes mojos qui étaient arrivés durant le recrutement massif. Ceux-ci venaient d'être dépêchés par le Roi Mojo qui était inquiet pour la Reine. Cette dernière avait éconduit cette garde rapprochée d'un ordre salé pour les exhorter à s'enrôler dans la flotte.

Toute cette armée chemina jusqu'à la baie, accompagné par les Indigo-Go. La vision de Kameshima sur l'océan dépassait le simple spectacle insolite : des mâchoires tombèrent et il s'en fallut de peu que certaines ne touchent le sol lorsque la tortue géante se mit à parler :

- Il y a longtemps... jeune héros...
- Quelle surprise ! confessa un Link heureux de retrouver son géant ami.

Un court échange de politesse et d'anecdotes se déroula entre Link et le reptile, donnant encore plus de cachet au premier. Son aura irradiait et légitimait le rôle et la position qu'il avait. En parlant de position : le consensus avait placé Link en capitaine de flotte. Il voguerait sur le dos de Kameshima et serait en tête de formation. Mutoh, qui était de la partie, localisa les bateaux nolisés pour le spectacle initialement programmé dans l'agenda du Carnaval du Temps. De par son aval et grâce à ses précédentes locations, la flotte put obtenir, en plus d'un bateau gracieusement délivré par les Zoras et les Gorons, un bateau irradiant de lumière et un bateau ayant un revêtement en cuir d'unagi. La flotte se composait donc de Kameshima comme vaisseau mère et de trois bateaux latéraux. L'ensemble constituait une belle force de frappe qui déployait ses nageoires sur une envergure de deux cents mètres. Kameshima, qui connaissait la mer comme un poisson connaît son aquarium, allait donner le cap de cette expédition.

Lorsque, dans la hâte de l'appareillage, une jeune femme s'approcha de Link pour lui demander si tout allait bien se passer, ce dernier afficha la plus confiante des expressions faciales pour lui dire :

- Faites-moi confiance...

Chapitre 107 : Sur la mer   up

Pour Link, et beaucoup d'autres, il s'agissait de la première traversée. Une course sur les flots, rythmée par l'allegro des galops maritimes. L'intempérance du grand bleu secouait la stabilité et, par la même, l'estomac de nombreux matelots. Une scène improbable sévit : une dizaine de matelots répartis sur l'entendue de la flotte laissaient choir leur torse par-dessus bord tels des linges malpropres pour laisser leurs viscères confesser les écarts liés aux festivités. Les uns se charriaient à des dizaines de mètres de distance. Les autres chantaient les légendes maritimes. Un brin enthousiasmé par l'adrénaline et l'ivresse livrée par cette traversée soudaine, certains oublièrent temporairement quels étaient les enjeux réels de ce voyage. Un énième vomissement amena certains à improviser un chant spécialement pour ce genre d'évènement.

"Il était un peuutit ma-teeuuulot
Il était un peuutit ma-teeuuulot
Qui n'avait ja-ja-jamais navigué
Qui n'avait ja-ja-jamais navigué ohé ohéééé"

Il s'ensuit des rires et des tapes sur le dos. La camaraderie fusait à travers les navires. La distance n'était pas une excuse. Chaque blague et raillerie trouvait son adresse. Deux humeurs cohabitaient cependant : la dilettante des uns et le sérieux des autres. Les soldats de Bourg Clocher et les Pestes Mojos appartenaient à la deuxième humeur. Entre homologues d'une même "mission", même sacerdoce, ils se comprenaient et, dans une discipline commune, organisaient les défenses et scrutaient l'horizon. L'on disait que les femmes pirates qui siégeaient à la Grande Baie n'étaient pas parties très loin. Nul ne savait si ces voleuses sanguinaires sévissaient encore pour piller les bateaux.

En tête de ce foisonnement de vie se situait le Sage des Océans : Kameshima. Sur sa large carapace se trouvaient Link, Kafei et Shiro. Si ces trois personnages se trouvaient réunis, ce n'était nullement un hasard : personne ne voulait se tenir sur la carapace de Kameshima durant ce voyage houleux. Ce dernier ne disposait d'aucune rambarde ni tenant de sécurité. Personne ne voulait être tiré au sort pour voyager sur ce "bateau de la mort". Seuls trois volontaires s'étaient agités pour s'y retrouver et il s'agissait bien entendu du trio suscité. Et tandis que Kafei et Shiro discutaient de la vie au sens philosophique du terme, Link, lui, conversait avec la gigantesque tortue.

- Kameshima : si tu as interrompu la tournée des Indigo-Go sur la mer pour revenir sur le continent et nous prêter main forte, c'est que la menace est réelle. Il ne s'agit pas que d'un pillage massif.
- Jeune héros. Cette entreprise aérienne menée par une poignée d'hommes n'est qu'une prémisse. Qu'as-tu de l'autre côté de ce bras de mer ? Une population en demande que l'on a endoctrinée dans la haine envers le continent, la Milice des Ombres qui est devenue l'Ordre des Garos, trois individus dont le sens tactique peut mettre toute une flotte en déroute et un Géant sans doute relayé par le démon qui matérialise sa haine. Dis-toi seulement que ce détroit que nous traversons est une anomalie générée par la puissance de quatre gardiens tutélaires. Et tu t'apprêtes à croiser le fer avec une force voisine. Je ne saurais que te conseiller de récupérer ton attirail avant de férir une telle puissance.
- Odolwa, le démon du Géant des Marais. Rhork, le démon du Géant des Pics des neiges. Gyorg, le démon du Géant de la Grande Baie. Skorn, le démon du Géant des Canyons. Gomorrhe serait donc le démon du Géant de la Métropole. Métropole qui, sous le joug de cette entité, aurait été rebaptisée.
- Exactement. Et de surcroît : la hiérarchie pyramidale de cette organisation maléfique compte deux autres ennemis de taille. Sais-tu lesquels ?
- Euuuh... non.
- Si tu es au courant de la révolte des Géants envers la Métropole, tu es normalement au fait de l'épisode qui la précède. As-tu entendu parler de "La Marche des Quatre" ?

Il n'en fallut pas plus à Link pour comprendre où Kameshima voulait en venir. "La Marche des Quatre" marquait un tournant dans la guerre entre Fina et Ikana. Le Roi Morsang, Crâne de Pierre, Obélisque et Tridine étaient les quatre de la légende. Comment avait-il pu omettre ce détail ? Il fit part de sa conclusion à l'énorme reptile.

- Biennn sûûûûr. Obélisque et Tridine. Après tant d'années d'exil sur Gomorrhe, qui sait si ces deux-là n'ont pas retourné leur veste pour obtenir la grâce de leur nouveau souverain. Tu as l'air de confirmer...
- Je confirme...

Une autre inquiétude plissa le front de Link. Lors du procès, Barry Gorman avait mentionné "l'oeil de Davy Jones". Derrière cette nomination se dressait, d'après ses dires, l'obstacle ultime pour tout marin. Un cataclysme sans nom qui résonnait comme une fatalité pour les navires. Le Héros du Temps exprima donc ses craintes auprès de Kameshima qui lui répondit :

- Les légendes parlent d'un pirate nommé Davy Jones. Il aurait été, deux siècles avant cette ère, le plus sanguinaire des navigateurs. Cependant, la marine de Magnostadt, le pays voisin, était parvenue à le mettre, lui et son équipage, en défaut. Décidant de l'exécuter sur un navire de guerre, la marine lui fit subir les pires sévisses avant de le jeter à la mer. Ayant encore ses deux yeux, le bourreau prit un malin plaisir à lui ôter l'oeil droit à l'aide d'un couteau avant de le jeter à la mer, les jambes lestées. L'idée était qu'il ressemble davantage aux nombreux pirates borgnes qui voguaient en masse sur les eaux. L'image classique du pirate. Mais alors que l'odieux personnage venait d'être jeté par-dessus bord, une curieuse tempête se déclencha presque simultanément, précipitant les navires de guerre au fond de l'océan. Et depuis des lustres, ce cataclysme continue d'attaquer tout bâtiment et embarcation surnageant les eaux de son exécution.
- Quel esprit persistant...
- Les croyances s'accordent pour conclure que l'esprit démoniaque de Davy Jones confond les bateaux en un seul : celui qui détient son oeil séparé du reste de son corps. Il attaquerait donc sans relâche sans savoir que le premier bateau coulé détenait son oeil. Eh bien sûr, son champ d'action encercle quasiment le large de Gomorrhe.
- Quelle sombre coïncidence...Nous sommes donc obligés de nous y confronter...
- Avec tous ces obstacles, j'ai bien peur que tout ce monde ne fasse que de la figuration. Tu as été désigné comme Capitaine de flotte. Tu es un corsaire en mission. Ton rôle t'incombe de prendre les décisions qui te permettront de progresser en subissant le moins de dommage collatéral.

Bien sûr. Telles étaient les nouvelles responsabilités de Link. Sa peine à purger. Son bourbier. La voix du sage reptilien résonnait suffisamment pour que Kafei et Shiro entendent. Leur avis fut le suivant : si effectivement Link ne pouvait se soustraire à cette responsabilité nouvelle, il se devait d'informer "les troupes" des dangers qu'ils venaient d'énumérer afin que chacun soit réellement conscient. L'instinct de Link l'aurait conduit à intérioriser ce discours pour s'employer lui-même à protéger tous les fronts. Il s'agissait pourtant là de son préjudice. Ce pour quoi il avait été jugé résidait dans cette volonté d'Atlas.
Afin de porter son discours au reste de la flotte, Kameshima indiqua à Link la partie de la carapace à soulever pour déloger un objet bien pratique. Oui. Aussi étonnant que cela puisse paraître, l'une des alvéoles cuirassées de la carapace se souleva sous l'action du jeune homme. Sous la dalle de kératine renforcée, intercalée parmi la pléthore d'écailles, se dérobait un espace de stockage. Et dans cet espace de stockage reposait un énorme coquillage spiralé, lequel présentait un orifice au niveau de l'apex. De quoi porter la voix de Link à sa myriade.

Ce dernier interpella les marins, leur adressant son message d'alerte et énumérant les dangers qu'ils allaient rencontrer. Sa synthèse aggrava les visages de ses troupes. Mais tous considérèrent que le chemin parcouru et le pillage de Bourg Clocher étaient des raisons suffisantes pour "ne pas rebrousser chemin". De timides encouragements jalonnèrent l'ensemble des bâtiments de la flotte. Puis les bravades galvanisées s'harmonisèrent, démontrant une ferveur généralisée. Et alors que le soleil déclinait dans un lit étincelant, Link trouva une aurore nouvelle dans les yeux de ses hommes.

En ville, Anju relativisait avec son beau père : le maire Dautour. Le théâtre de leur réconfort mutuel était la cour où s'était déroulé le procès quelques heures auparavant. Toutefois, ce fut un détail manquant qui interrompit leurs échanges. Ils s'approchèrent pour confirmer leur observation. Leur constat était le suivant : l'Alicanto n'était plus dans son nid.

Chapitre 108 : Ode à l'amour et chant sylvestre   up

La nuit était tombée. Être en mer, ça fatigue. Si bien que nombreux furent ceux qui capitulèrent dès 22h. Un silence régnait sur l'ensemble de la flotte. La nuit étant un miroir plus introspectif que son envers diurne, les éveillés étaient réduits au silence par l'écho du discours alarmant de Link et l'imminence de la confrontation. Ce dernier discutait avec Kafei et Shiro. Entre expériences amoureuses décevantes et non expérience, les trois mâles se livraient sans concessions.

- Il y avait cette douce Sukki, confia Shiro, qui éclairait ma vie de jeune pubère. Elle aimait les uniformes, voyez-vous. L'envie lui était venue de dérober deux uniformes, bruns à l'époque, pour que l'on puisse se faire passer pour des soldats. Et donc, comme des personnes en âge d'aller au Milk Bar, nous nous sommes présentés dans l'établissement tenu par le père de Barten. Bien sûr, notre entreprise nous avait valu d'être chacun privé de sortie durant un mois, le temps pour ce cher Pinto, son voisin qui venait d'aménager, de cultiver les balbutiements de leur jardin secret. La belle ne me considérait malheureusement que comme son confident d'exception et non comme un éventuel partenaire. Ah lala...
- C'est quand même fou, réagit Kafei. Nous sommes souvent enclins, nous les hommes, à une surinterprétation des actions féminines. Ce qui nous conduit à apprécier systématiquement une simple faveur comme l'expression avérée d'un désir passionnel. Moi, je ne suis pas un tombeur, loin de là. Et Anju fut ma seule dulcinée. Pour nos débuts, elle s'était montrée assez entreprenante. Mais j'ai su alimenter le sel de nos rendez-vous ensuite.

Shiro et Kafei se tournèrent vers un Link bien silencieux. Ce dernier rougit, conscient que ses interlocuteurs avaient décelé sa manie de ne pas répondre aux questions gênantes. Ce dernier osa enfin se livrer :

- Eh bien, je n'ai pas beaucoup d'expérience en la matière. Le devoir et l'adversité ont toujours été des freins pour l'établissement d'une relation.
- Non, non, non et non. C'est une excuse ça. Regarde là-haut.

Kafei désigna la vigie du bateau voguant sur la droite. La belle Yolanda, juchée sur son pôle de surveillance, eut juste le temps de détourner les yeux pour simuler un désintérêt. En vérité, la belle brune, qui venait de laisser ses cheveux ourler dans le pivotement de sa tête, avait trouvé une occupation phare durant sa surveillance : espionner le bel éphèbe tout de vert vêtu.

- Yolanda n'est qu'un exemple parmi d'autres, conclut Kafei. J'ai bien vu comment les femmes te regardent. Tu ne les laisses pas indifférentes. Et ton semblant d'innocence et de malhabileté rajoute du charme à ton personnage. De toi, légende et demi-dieu, émane une simplicité accessible. Allons : tu n'as jamais eu de rencard ?
- Eh bien, se remémora Link, une devineresse du désert m'a promis un bisou que j'attends depuis des lustres maintenant. Enfin... ce n'est pas comme si j'attendais ce bisou en particulier...

Shiro et Kafei se consultèrent du regard, interloqués. Mais Link n'avait pas fini de les surprendre. Il leur révéla des situations encore plus étranges. Comme la fois où, au chalumeau de son ambiguïté, sa relation avec Saria avait connu un revirement romantique qui l'avait maladroitement poussé à brûler, au Feu de Din bien sûr, des ronces enchantées pour installer une idyllique atmosphère. La pauvre, bien qu'éprise du jeune homme, ne pouvait pas fermer les yeux sur cet acte indécent. Elle, Sage de la Forêt, s'était offusquée, mettant un terme à cette béatitude ascensionnelle. Évidement, les deux amis en gardaient un souvenir hilarant. Et comment oublier que Ruto, une princesse héritière Zora, était accessoirement fiancée au Héros aux quatre visages. La simple arrivée de Link au domaine Zora avait déclenché une cérémonie de l'eau, fanfare qui célébrait l'arrivée des prétendants aux moyens de chorégraphies aquatiques menées par les Zoras eux-mêmes. Sans omettre Talim, fille du vent et guerrière émérite qui, au terme d'un test de force, avait été vaincue par un Link séduit par la ténacité de la jeune femme. Malheureusement, cette dernière était aussi nomade que le vent. Si bien que la belle avait été séduite, oui, mais par d'autres horizons. Des récits peu conventionnels sur l'art de faire la cour. Shiro intervint :

- En somme, tu es plutôt bien entouré, et ces femmes avec qui tu as eu, à un moment donné, une phase d'ambiguïté, t'ont senti happé par d'autres préoccupations... Ou peut-être n'était-ce que des excuses... Tu énonces les faits dans ce qui semblait être une période de paix. Toi, valeureux paladin et quasi vassal de la famille royale, appelé lorsque les temps sont noirs. Ton congé est jalonné d'opportunités et ce n'est pas le devoir qui t'empêche d'accéder aux trésors de l'union. Cette famille royale, comme tu me l'as précisé, est désormais réduite à une seule personne : l'ex-princesse. Et le récit de tes entreprises amoureuses omet de prendre en compte le fait que ta loyauté a éduqué la boussole de ton coeur. La récente instabilité politique de ton pays a mis ton amie dans un vêtement qui ne lui sied pas et, par conséquent, une situation très dangereuse et ingrate vis-à-vis de son sacerdoce.
- Effectivement, rebondit Kafei. En ces temps durs, tes efforts se sont concentrés sur le confort de Zelda et sur le fait de la placer sous ta protection durant ces deux ans de paix. Cette félicité fut un essor pour tes amies qui étaient peut-être secrètement éprises de toi. Cependant, les occasions ne se sont pas concrétisées car, obnubilé par ta prime préoccupation de loger la princesse et de la protéger, ton être n'était pas entièrement réceptif. Le ressens-tu ?

Link voulut prendre la parole puis se rétracta. Son premier élan était de nier. Mais il avait vécu au rythme de la belle Hylienne, respirant avec elle ses joies et expirant son désarroi. En ces temps, Darunia fut le grand frère qui insufflait son expérience et Malon fut la précieuse amie qui lui avait permis de se décharger. En hébergeant Zelda en l'occurrence. Les non-dits étaient les résidus d'une fracture sociale. Les us de l'un ne trouvaient que peu de résonance dans les coutumes de l'autre. Leurs atomes crochus se liaient dans le faisceau de leurs destins incroyables. Et de cette fatidique dualité était né un attachement prédestiné.

En ces termes, Link confia son mal-être vis-à-vis de cette situation. Mais ses "grands frères" n'attendirent pas pour apporter des nuances à son discours fataliste. Kameshima, amusé par les révélations, fendit son imposant bec d'un sourire rehaussé. Il trouvait cela juste trop mignon. Le temps passa et la course de la lune l'avait intronisé en reine du ciel et de la mer, déversant un entonnoir ondoyant de lumière sous l'horizon. Il était désormais 0h24 et tous dormaient, bercés par un mouvement chaloupé. Tous sauf Link qui pensait à Hyrule, à ses amis, aux Mandos.

Une feuille vint toquer au front du jeune héros. Link saisit l'élément qui venait l'importuner et l'inspecta : une somptueuse parenthèse innervée de vert émeraude. Une autre feuille vint, puis deux et six. Un tourbillon ponctué de feuilles sévit autour de Link précédant la douce saveur d'une voix familière :

"Link..."
Le coeur du chevalier hylien se réchauffa. La voix diffuse reprit.
"Link... c'est Saria. Peux-tu m'entendre ?
- Je t'entends parfaitement Saria. Quelle joie de t'entendre. Je pensais justement à toi.
- Tu es vraiment un beau parleur, railla la Kokiri.
- Allons allons Saria...
- Je plaisante, rassura-t-elle. Alors comment se déroule ton séjour à Termina ? Tu as pu trouver le Tapis Volant détenu par Sakon ?
- Eh bien...

Link conta l'ensemble des péripéties qui l'avaient muselé au territoire Terminien plus longtemps que prévu. Il faisait cela de la plus imperceptible manière : par télépathie. En effet, Link et Saria dialoguaient par le canal méditatif et seuls les bruits de pensées parasites pouvaient interférer. De cette façon, Link pouvait converser sans paraître suspect aux yeux des autres. Le récit avait eu pour effet de rendre Saria muette quelques instants. Celle-ci reprit :
- Eh bien. Toi non plus tu n'as pas chômé de ton côté. Neuf jours que tu es parti mais pas pour prendre des vacances à ce que je vois.
- Vous avez réussi à vous débarrasser des démons ? Tous ?
- Non seulement nous avons éradiqué les Cohortes des Enfers ainsi que leurs Ducs mais nous avons également découvert que la citadelle de Mandogolia, dans les tréfonds obscurs du Temple de l'ombre, avait un mausolée porteur d'un message millénaire...

Saria articula son récit autour des événements qui ponctuaient la présente histoire. Du 50 au chapitre 61 pour commencer. La jeune femme dut ajouter des formes pour annoncer la mort de Rauru. Grand choc pour Link... mais pas pour toi. Toi tu as déjà été informé de cette tragédie. Laisse-moi donc te raconter ce qu'il s'est passé sur Hyrule durant l'absence de son Héros. Nous voici donc de retour à Hyrule. Neuf jours auparavant...

Le Bourg d'Hyrule tentait, tant bien que mal de panser ses plaies. Le trauma était fort présent. Mais, lassé de conter la misère de la plèbe, j'aimerais te guider vers cet estaminet très récent qui gagnait un peu plus chaque jour le coeur des Hyliens. Tous les après-midi, la "Taverne de Matel" ouvrait ses portes pour devenir un lieu de convivialité. Et après l'attaque des sombres armées, l'établissement était resté intact et disponible.

Le tenancier, Matel, était en train de servir une femme blonde au teint subtilement hâlé. Sa svelte cambrure redressait son torse dessiné en clé de sol. Sa rivière dorée reliait son visage et son séant. Enfin, ses yeux bleus plongeaient ses interlocuteurs mâles dans un état des plus contemplatifs. Cassidy, habituée de ces lieux, avait fait de la Taverne de Matel son point de rendez-vous. Elle avait, en effet, un contact très intriguant qui lui fournissait toute sorte d'informations. Le même qui l'avait exhortée à épier les faits et gestes de Lambardy durant sa candidature, amenant la belle à s'infiltrer dans les appartements royaux.

Un homme encapuchonné entra dans l'établissement à la dérobée. Il feutrait automatiquement son pas malgré le bruit ambiant. Sa discrétion féline répartissait intelligemment sa masse pour ne pas générer de bruit. Il s'invita aux côtés de Cassidy qui accepta sa compagnie dans le plus tacite des accords. Il fit signe à Matel de lui servir la boisson du jour. La commande étant lancée, l'homme mystérieux se confia, les yeux voilés par le mystère de son tissu :

- Le monde de Firone s'est assurément révélé. La fracture temporelle qui sévit dans la Forêt Kokiri l'expose à la colère des êtres de lumière.
- Le Sage de la Forêt a été dépêché sur place. Elle a écouté mes craintes et surtout les doléances des esprits de la forêt. Mais seule, son pouvoir ne pourra solutionner le problème.
Le mystérieux personnage scruta son environnement proche avant de tendre sa main en direction de la Sheikah pour lui confier une perle luminescente qu'elle rangea aussitôt.
- C'est une perle de lumière, informa l'homme.
- Hyrule le réclame : le nouveau Sage de la Lumière. Aucune information là-dessus ?
- Demande à tes Pierres Potins, renvoya-t-il sur le ton du sarcasme. Il serait d'ailleurs temps de nourrir ce réseau d'information trop longtemps délaissé. N'est-ce pas Cassidy?
Cassidy sourit. Puis arriva le breuvage corsé qu'avait commandé son interlocuteur. Ce dernier put se délecter avant de poursuivre :
- Tu as pu m'obtenir un laissez-passer pour le Domaine Zora?
- Oui. Ayant combattu aux côtés de la princesse, mon intercession fait office d'ordonnance royale. Mais sois vigilant : les rumeurs parlent vraiment d'un froid givrant.
- Laisse-moi prendre la température. Ce n'est pas ton travail de t'inquiéter. Je te suis entièrement dévoué. A toi et à la Famille Royale.
- Je te suis infiniment reconnaissante...

A la Forêt Kokiri, un cheval avançait au trot à travers les décors calcinés. Les affres des combats avec les Mandos et l'Avatar du Néant/Dieu de la Destruction avaient voilé la forêt d'un vêtement funèbre. Sur ce cheval se tenait une jeune femme rousse. Couleur tonique dans une panade de camaïeu vert, sa flamme capillaire crépitait aux vents mortifères. Mais ses yeux cobalts furent attristés par la vision d'enfer qu'offrait la Forêt Kokiri.

Pourquoi Malon était venue dans la forêt ? La jeune femme était venue prendre des nouvelles de Link car elle était intimement convaincue qu'il était victime d'une usurpation d'identité. Elle était également venue prendre des nouvelles de la vache qu'elle avait offerte à Link. Mais face au spectacle agonisant de la nature assaillie, elle pensa que le sort des deux individus était peut-être scellé.

- Que diable s'est-il passé ici ? interrogea une Malon vivement inquiète.

Un murmure l'appela. Une présence se fit ressentir. Le terrain aplani par les assauts de Lambardy et de l'Avatar du Néant rendait plus praticable l'accès aux Bois Perdus. Car c'était des Bois Perdus qu'émanait un langage chimérique...

Malon s'aventura dans les bois sans savoir quel être quémandait sa présence...

Chapitre 109 : La Forêt de Firone   up

fiction Légende de Zelda : Divinités antagonistesMalon jugea toutefois qu'il était mieux de poursuivre sans Phospho. Elle déposa donc sa monture à l'orée des Bois Perdus pour mieux composer avec le dédale qui s'offrait à elle. Mais la "présence" l'appelait toujours vers des accents plus sombres des bois. Arriva très vite le moment où les arcanes guidèrent ses pas devant le portail menant au Village Goron. Le portail était réduit à l'état de gravats. En effet : l'énorme dragon que Darunia, Ruto, Rauru, Cardice et Biggoron avaient affronté au Village Goron était passé par cette entrée, transcendant le temps, l'espace ainsi que le marbre même dans lequel sévissait le portail. L'ouvrage anéanti, qui cernait une sombre perspective conduisant à la Montagne de la Mort, ouvrait désormais le chemin vers une section inédite des Bois Perdus.

Les pieds de Malon se succédaient sans réfléchir, guidés par un spectre inaudible. Elle ne le savait pas mais elle venait de fouler l'herbe d'un domaine inviolé pendant presque un millénaire : le portail l'ayant dérobé aux Kokiris durant tout ce temps. La végétation était transie de grandeur et de magie. Des champignons luminescents irradiaient d'une lueur bleue allant moirer l'écorce des arbres environnants. Malon se demanda par quel miracle les tons de cette forêt si étrange pouvaient s'animer dans une étendue respiration commune.

- C'est comme si... cette forêt voulait que j'entre en son sein. Et pourtant, je ressens une certaine doléance.
Par souci de préhension, la jeune femme palpa ses alentours pour comprendre cette respiration environnementale. Mais au même moment, une voix diffuse se fit entendre.
- Viens... à la... source...

La présence qui l'avait attirée en ces lieux parlait enfin avec des mots. Malon hâta ses pas pour répondre à l'appel de la "créature". Une lueur perça à travers l'enchevêtrement de verticales, myriade arborescente, pour atteindre la vigilance de la fille du ranch. Quelques minutes suffirent pour couvrir la distance et atteindre un point d'eau jalonné de scintillances nébuleuses. Un être diffus survolait la source qui prenait vie sur un palier supérieur. Sa vaporeuse lumière s'articula pour insuffler les paroles suivantes :
- Enfante de la lumière... Je suis Latouane, l'escapade lumineuse de Firone...
- En-enchantée... bégaya la jeune femme. Moi c'est Malon...
- Firone s'est murée... derrière une illusion millénaire : le portail magique... qui liait la région de Firone à celle d'Ordin...
- Firone ? Ordin ? Je ne comprends pas...
- Enfante... La Terre d'Hyrule perd ses Providences. Ses Déesses et ses Dragons s'éteignent dans une existence plus que prosaïque... car l'Hylien précipite sa damnation... Seul le Négateur renforce sa prégnance dans la ferveur des Hyliens... Et les Dragons se sont résignés dans ce cycle de préservation et de destruction... Ils laissent sciemment l'avatar du Néant oeuvrer dans son adage... puisque la destruction... s'inscrit dans une continuité... Et alors que les Dragons Lanelle et Ordin.... sont respectivement devenus... la Vallée Gerudo et la Montagne de la Mort depuis des âges... Firone, au caractère trempé, préserva son apparence... et, affectée par la disparition... du Sage de la Lumière et de l'arbre tutélaire de la Forêt, décida d'accélérer le cycle et aidant... le Dieu de la Destruction... Si tu continues ta route dans cette forêt... tu trouveras... le lac Faroria... où trône le Dragon en colère...
- Et que suis-je sensée faire ??? Je suis dans l'élevage moi...
- ... la lumière qui est... en toi... témoigne que le monde persévère dans... sa quête de lumière... Ton témoignage saura calmer... l'ire dévastatrice du Dragon en colère... Son courroux a réveillé des serviteurs anciens... Prudence et dextérité seront tes compagnes... Désormais va... et rassemble... dans le crépuscule sylvestre... les escapades lumineuses dans ce calice...

Un objet chu des cieux se déposa dans les deux mains creuses de Malon. Un chapelet jalonné de calices reposait dans ses mains délicates. Latouane venait de lui confier le saint graal qui allait permettre de restaurer la lumière. La jeune femme ne comprenait rien à la tâche qui lui incombait. Mais une volonté la transcendait. Si bien qu'elle prit congé de l'être mystique pour s'aventurer sur le sentier alors qu'une prégnance maléfique cambrait les arbres en direction de Malon...

Une tonalité jaunâtre sublima soudainement l'atmosphère environnant Malon, annonçant l'imminence d'une singulière manifestation. Il se dressa alors, devant Malon, un rideau noir ondulant de malfaisance et culminant jusqu'aux nuées. Une aurore crépusculaire irradiait du dioptre obscur, exprimant ses rehauts en détourant la résurgence opaque d'un cerne doré. Les sens de Malon l'alertaient mais un abandon soudain pressa ses pas vers un monde inconnu. Le sombre rempart absorba la silhouette de Malon et des runes lumineuses s'exprimèrent dans son encre...

A suivre...

Ce texte a été proposé au "Palais de Zelda" par son auteur, "Jean-Yann". Les droits d'auteur (copyright) lui appartiennent.

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