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Un souhait pour sauver Hyrule
Ecrit par Vikchat
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Chapitre 1 : Prélude
Chapitre 2 : Lever du jour...
Chapitre 3 : Et coucher du monde
Chapitre 4 : Destruction
Chapitre 5 : Création NOUVEAU !
Note de l'auteur : Je remercie Ariane pour la création de ce superbe site (et pour avoir publié, comme supporté, cette fan-fic', cela va sans dire ^^ ). Je tiens à vous remercier aussi si vous prenez la peine de lire cette histoire. Enfin, et pas des moindres :
0 _θ_ / BONNE LECTURE!!!
\/ \ / | | Au fait, vous verrez des passages dans une langue (un peu?) bizarre...
/ \ | | Pour les (quelques) traductions, il faut se reporter à l'astérisque en toute fin de chapitre.
| | 0 | Pour ceux que cela intéresserait, j'ai mis un petit guide de prononciation (refait à de nombreux reprises, j'en conviens) sur le forum du site.
_| |_ \ J'espère que vous y laisserez un commentaire! ^^
Vikchat Feranzos
P.S.: Dans le véritable contexte, aucun mot n'est en français. Et bon, il faut l'avouer, cette fic' a la vocation d'être assez compliquée...
Chapitre 1 : Prélude 
Musique de Vikchat "Zeruda no Densetsu: Kisei ha Hairaru wo sukuu ni" (ou "La légende de Zelda: Un Souhait pour sauver Hyrule")
"Si je vous conte, les Huit, les Quatre, puis les Gorgonelles,
Que ma lanterne dans le noir transporte en lumière,
Ô Seigneurs, puissent-ils vous donner ici encore un ciel
Tel que jamais vous n'en avez senti l’air ;
Et terminez donc vos incessantes querelles
Pour la Cosmogonie* chantée de par ces terres:"
Tout vêtu de noir et venu du néant; tel était l'Univers, rapportent leurs écrits. Il était encore tout jeune, mais il était déjà l'aîné de tous les éléments. De loin en loin, recouvert par ces noires ténèbres, une nudité absolue; aucun astre, aucun mouvement, aucune étincelle. Pourtant les ténèbres ne s'étaient en rien opposées à la lumière, à son énergie, à ses règles mêmes. Non, durant ces temps perdus, leur voile avait eu pour seule vocation que de cacher ce qui ne pouvait être vu, d'envelopper ce qui n'avait point d'enveloppe, de donner corps à ce qui n'était qu'immatérialité et éternité. Car on sentait bien quelques présences dans cet ancien Univers, invisibles et impalpables: celles de quatre dieux bien décidés à le bâtir tout entier.
Car ils maîtrisaient bien des arts, c’était vrai, bien que tout ce savoir ne devait jamais rester que des figurations de la réalité. Ah, quel dépit, quel manque dans leur existence ! Et combien brûlait en eux ce désir d’éprouver tant de connaissances ! Ils y cédèrent enfin ; et c’est ainsi que tant de vide devait tout remplir.
A un moment donc, pour peu que le temps fût déjà compté, une immense aura nimba les ténèbres de couleurs vives, et leurs sombres nuages s'effilèrent, tournoyèrent et tournoient encore. Des feux clignotèrent en dedans, bleus, jaunes, blancs, pour autant d'étoiles, d'astres et de comètes que devait compter l'immensité de l'espace. Puis dans ce magma étincelant les planètes furent formées, toutes neuves et toutes impétueuses. Les quatre dieux pouvaient ainsi admirer sans cesse le ballet de leurs créations ; mais ils se rendirent bientôt compte qu’ils préféraient voir les jardins des autres fleurir sous leurs conseils plutôt que les leurs eux-mêmes. Tous quatre se mirent donc à la tâche, et, au nom de l'Ordre qu'ils incarneraient, formèrent les esprits et les âmes. Ceux-ci, pour avoir juré allégeance à ces illustres maîtres, trouvèrent le corps et le sol pour croître et peupler. Dès lors, dans quelques parcelles de monde, tous pouvaient réaliser leurs rêves à travers leurs oeuvres ; dès lors, dans quelques parcelles de monde, tous pouvaient diriger selon leur loi un pays que d’autres ne connaîtraient pas.
Eh oui ! Car l'Ordre, pour l'Univers, était garant de sa survie. Et pour répondre à cette difficile tâche, les quatre grands dieux l'avaient divisé en de nombreux royaumes, régis chacun par des âmes ou des esprits anoblis - à ce titre, on les avait nommés dieux mineurs. Seulement, ces dieux mineurs étaient trop fiers de leur bijou de royaume pour le laisser aux yeux de d'autres confrères. Or, comme ils étaient pliés à leur serment d'allégeance, les quatre grands dieux les réunirent, eux et leur royaume, à leurs pieds impériaux.
Quatre empires administreraient donc l'Univers. Parmi ces empires, on trouvait celui des Enfers, ou Empire sans Fin. Il lui incombait d'accueillir ce que les dieux mineurs de l'Empire de la Vie - ou Empire de la Multitude selon d'autres écrits - avait créé: des sujets, des sujets qui avaient travaillé sans relâche, des sujets qui s'étaient échinés à cultiver les terres des dieux tout en s'en nourrissant et en y habitant; seulement, un jour ou l'autre, ils devenaient trop peu utiles - ou trop peu rentables - pour y rester. C'est pourquoi on les en faisait partir. L’Impératrice des Enfers et des terres infinies, la Mort, invitait ces créations à recevoir la juste récompense de leur fidélité ; récompense, ou punition, car on trouvait toujours quelques réfractaires pour se mesurer à leurs seigneurs. Afin de déterminer la valeur de cette fidélité, on invoquait le Tribunal Infernal. C'était la Mort qui en avait fixé les lois, et personne ne pouvait se détourner de cette justice, Sa justice, car Son empire n'était relié au reste de l'Univers que par des voies à sens unique ; aucune sortie donc, aucune faille aussi. Et même par supplication de leur ancien souverain, pour une peine parue injuste et démesurée, les sujets ne pouvaient revenir en leur terre natale ; et pour ces rêves vains de revenir à la vie, on nommait tous les sujets des "Dormitati*".
C'est que l'on pouvait avoir le maigre espoir d'être sauvé : les dieux mineurs, en effet, excusaient leurs créations en leur nom. De ce fait, ils avaient pris comme manie celle de les aimer et de les materner, et s'entêtaient à les retenir grâce à un caractère vital, un pouvoir, un don. Pourtant toujours, Elle, la Juge suprême des mortels, consultait Ses lois pour faucher ces semblants d'immortels, et les conduisait toujours à l'intérieur de Son Empire, quelle que fût l'attente, quelles que fussent les supplications. Les dieux mineurs se résignaient alors en semant une vie nouvelle, le coeur peiné. Car eux ne devaient pas suivre le cycle commun de la vie, imposé par l'Ordre. Bien sûr, pour palier à leur suprême solitude, ils pouvaient partager leurs terres avec des frères ; mais trop souvent, ils gouvernaient et voulaient gouverner en monarques absolus.
Les quatre empires restèrent ainsi longtemps unis, comme l'Ordre avait pu l'espérer; néanmoins une fois, l'Empire de la Multitude et l'Empire sans Fin se confrontèrent, tous deux cherchant une véritable suprématie plutôt qu'un équilibre bien réparti. Pour simplifier leur opposition, les deux partis eurent la commune idée d'envahir leurs voisins ; ou l'un des deux belligérants prendrait le dessus sur son adversaire, ou tous deux anéantiraient le Tout même. Et cette guerre devait durer bien des âges, nourrir les racines des générations futures, jusqu'à ce que l'Univers, épuisé, délabré, amenuisé, ne s'effondre sur ceux qui l'avaient soutenu. Il faudrait donc attendre tant et tant de temps, pour que les paupières se rouvrissent...
Ce fut pour ces prévisions bien funestes que l'on réunit un conseil. Maintes et maintes solutions furent cherchées, parmi les plus improbables, parmi les plus radicales. Point pourtant ne fut attendu de la Fatalité même, une solution aussi insolite : un empire qui s’opposerait aux deux belligérants! Ou plutôt que s'opposer, qui les séparerait ! Et pour le différencier de l'Infini et de la Multitude, on permettrait l'alliance entre leurs deux autres compagnons ; et pour éviter un éventuel chaos, on règlerait tout pour que personne ne pût plus prétendre à une quelconque supériorité ! Cela plut aux grands dieux ; sans doute parce qu’ils se rendaient compte à quel point leurs créations tenaient à vivre.
C'est ainsi donc que tout fut convenu. En ce nouvel empire, on ne devrait pencher ni d'un côté ni de l’autre ; sa propre survie dépendrait uniquement de lui-même. Les lois des autres n'y pouvaient donc porter, et pas de terre aux frontières sans cesse repoussées, pas de terre autre que celle donnée, contrairement à leurs voisins ! Voilà ce que devait être le monde qui ne mourrait pas sans vivre, entre la mesure et la démesure, la variété et l’unicité ! Petite enclave entre deux continents, qui assureraient à elle seule la paix de l’Univers ! Et pour tous, émigrés de la Vie, immigrants vers la Mort, cet empire était nommé "la Porte des Enfers".
Les morts y arrivaient, prêts à déverser leurs connaissances dans l'attente de leur jugement aux Enfers. Car justement, la Porte, à leur place, s'était reliée à tous les autres royaumes, assurant d'autant plus l'équilibre de l'Ordre. Et, depuis, ses nombreuses souveraines avaient toujours su gouverner avec noblesse, réussissant entre autre à adoucir les tensions. Seules elles connaissaient l'Univers dans ses moindres détails, sans avoir rien profané, sans avoir jamais subi d'autres lois que les leurs...
Oui, depuis... depuis l'avènement de la Porte, et seulement depuis. Voilà pourquoi toutes ces histoires ont été contées ; car c'est à cause d'elles, que celle-ci a pu arriver.
§~~~~II~~~~§
"Ļenmļäm!
Vul kļeim ŕewle tsyiw, tokreo sozaw noveï,
Grokreo ļamveü, vsaļawme govsei hkaw neë... "
"Tswal, tswal, kyugógoŕwel jļómswa ļimdow,
Vokreo kļeim góļamtsa, gèjbu dļemseë,
Kļeim tnóļsa, kļeim rókre, jèna tteseë,
Ŕolvsei veë, kèsa nètti sètti..."
"Todie jvewrļyam, pobie rļewmsya, neiryel !
Kļeim ttóge, kļeim gyen, nèhyoji tteseë,
Voseo kpei kļeim ttin, nokrew ken ļemseë:
Tsyin, sovsei gew ryin ! Sovsei kļeim ļawm non !"
"Ļenmļäm!
Vul kļeim ŕewle tsyiw, tei kovseu, sovseo veë,
Sekļeï hrawle Towdï, neutwil hrawle Gowkļäm !*"
Le soleil venait de paraître dans le firmament bleuté, et illuminait en contrebas une jeune contrée. Trois lueurs, venues de quelque monde, y rayonnèrent soudain, et posèrent leurs pieds dorés à la surface du terrain. Elançant leurs bras, elles plantèrent sur ce monde des forêts et des plaines, des montagnes et des lacs. Au-dessus d'elles, leur fougueux soleil brillait, jusqu'à se fondre dans le crépuscule et terminer le premier jour de ce monde. Alors, comme les graines de vie avaient été semées sur le sol fertile, les plantes grossissant d'une pousse tranquille, les trois lumières remontèrent en leur demeure le ciel, et, de ce passage sous le soleil, resta comme preuve trois triangles parfaits et brillants, l'Equivis* de la Triforce; ces trois artefacts devaient guider cette terre selon la loi de ses déesses, les Déesses dorées; l'éveiller sans la perdre, voilà quelle fut leur volonté.
Et depuis le temps avait passé.
A présent ce monde, qui avait été noyé, se libérait de ses eaux. Jadis elles furent des fleuves affamés, des océans assoiffés, des mers insurmontables qui avaient englouti les montagnes, les rendant îles au milieu des îles. Sur ces îles, quelques habitants d'avant la crue avaient pu subsister; depuis, ils avaient déferlé sur le pays redécouvert. En plus des monts, des fleuves dessinaient de larges rives et des lacs géants ; sur les premières, on voyait des forêts, des plaines et des marais, les seuls à se les partager; les seconds, quant à eux, retenaient tous les secrets d'un passé révolu.
Et là, un an jour pour jour après la fin de la crue, un des peuples rescapés venait occuper les alentours de l’île centrale, pour débarquer là où allait s'élever, comme la volonté des Déesses dorées l'avait voulu perpétuer, une des cités les plus merveilleuses où l’Obscurité eût pu siéger.
L'ombre couvrait cette région de la Porte des Enfers. De la main se sentaient des pierres, et souvent ce n'étaient qu'un pan parmi les pans d'une façade, ou d’une des hautes tours à la silhouette imposante. Des lueurs bleutées balayaient leurs grands murs noirs, comme des spectres errants ; c'était de devant qu'elles provenaient, dedans des lampadaires au fer torsadé. Le ciel ne ressentait pour eux aucune crainte ; ses parures étincelantes n'en seraient pas voilées.
Au fond d’un cachot, l’heure de quelqu'un était venue, et c'était à travers un soupirail unique qu'il apercevait le firmament. Un firmament dépourvu, lui, de ses rivières étoilées : les barreaux du soupirail s'obstinaient à les lui cacher. Seule était restée avec le prisonnier, non pas dehors mais dedans, une lampe, de cet étrange éclairage bleu pâle. Grâce à elle, sur l'un des quatre murs nus, il pouvait discerner une porte ; une lourde porte en bois, et solide, et épaisse, et infranchissable. Le prisonnier aurait maudit l’Univers, son Ordre et ses lois si seulement il en avait eu la connaissance, en regardant sa longue cape baignant dans les eaux sales par terre, et son chaleureux manteau que des bêtes grignotaient, avides. Le sommeil le gagnait peu à peu, mais il pouvait négliger ce lit qu'étaient les pierres qu’il foulait ; et puis, était-il seulement sûr de pouvoir se réveiller ? Ah, malheur à sa vie désespérante ! Les dieux l'avaient désignée pour être celle d’un pantin, d’un figurant, d’un esclave exploité de leurs mains. Horreur que ce destin ! C'étaient les dieux qui l’écrivaient ; encore eux ! Au moins la Mort lui réserverait une infime justice, car mieux que les créateurs, elle connaissait les coeurs.
Il se dirigea vers la porte, y déposa son front abattu. Ses cheveux roux prenaient une couleur brune avec la lumière ; sa peau halée faisait de même. Il ramena ses yeux divaguant face à l’huis ; des rides se plissaient autour de ses lèvres sous son regard intense. Cette porte, c'était la sortie ; mais que faire ? Que décider ? Que vouloir ? Pourquoi ? En maugréant, il rabattit son manteau miteux sur ses épaules et fit les cent pas. Sa tête lourde sur ses épaules courbées avait des restes d'une fierté bafouée. Il y repensa soudain ; il hurla de rage. Ah, qu'il haïssait, ce prisonnier, son sort injuste ! Ses songes se peuplaient encore, quand il dormait debout, de ces visions de pays vert éloigné, de royaume abandonné, de peuple tant détesté pour ne l’avoir jamais compris - oui, car il pouvait se les rappeler. Et la pire de toutes ces visions, celle des dieux, déesses de son monde, qu’il avait prises en disgrâce...
Son tapage réveille la prison. S’ouvrit la porte. Deux ombres pénétrèrent dans la cage ; deux toutes armées. Puis une autre entre, toute encapuchonnée, un crâne ornant son sceptre tendu. Et quand il l'aperçut, nimbée de bleu, cela le tétanise, tant d'horreur que de surprise, bien plus que sa lourde main squelettique qu'elle posa sur son épaule, et le conduisit au dehors de la geôle. Quel dommage ! Cette ferme main n’était pas celle attendue, celle de la Dernière compagne dont il espérait si fort la venue. Qui donc alors, si ce n’était la Déesse suprême, le sauverait de son existence, de cette si longue, si longue peine ?
- Bonsoir, mon sieur. Me voici, Hjadnaav, tes craintes et ta peur.
Sous le visage d'une lune immense, une silhouette courait. La terrasse qu'elle traversait entourait un bâtiment comparable à un palais. Cette silhouette avait eu des nouvelles de la prison tout près, et passer par la terrasse lui permettait d'éviter la foule de gardes qui la ralentirait ; elle devait en effet se dépêcher. Non pas pour un danger quelconque, mais pour montrer l'excellence de son service, même si, au clair de lune, ses mèches blanches sautaient sur son front ridé.
Comme elle passait dans l'ombre du bâtiment, elle compta : première, deuxième, troisième fenêtre... enfin, elle vira ; une arche lui ouvrait l'intérieur du palais. Elle se remit à compter : première, deuxième, troisième porte... Elle toqua à l'une, tout naturellement ; pourtant, pouvait-on paraître naturel, en évitant tout le monde ?
Elle n'irait pas chercher à répondre ; une voix lui répondit de l'autre côté. Elle tourna donc la poignée et se retrouva dans une longue salle avec des colonnes alignées sur son chemin. Des lueurs bleues dansaient de partout, accompagnées de jets colorés quand elles sautaient dans les lustres. Tout au fond, devant un alignement de bibliothèques, une ombre toute effilée était restée pensive. Quand elle entendit que la nouvelle venue l'appelait, elle tourna son clair visage :
- Alors, chère conseillère, des nouvelles ?
- Ma reine, nos invités attendent un sort que vous avez décidé, s'inclina la petite ombre, engageant la conversation dans un bien, bien étrange langage. Hjadnaav s'est occupé d’eux ; il faut dire que l'enfermement ne leur a pas réussi. L'un a poussé des hurlements affreux m'a-t-elle rapporté.
- Et pourtant, c'était bien loin de leurs mérites : ce sont des criminels, de notre point de vue. Des criminels à réinsérer ; l'un de nos devoirs. J'irai remercier Hjadnaav tantôt.
La conseillère voulait prendre cela comme un congé, mais une question la taraudait :
- Ma reine... vos idées s’accompliront-elles vraiment ?
Et à elle de répondre, sans la moindre touche de vexation :
- Je leur offre ce qu'ils espèrent, quand bien même ils ont été enfermés ici. D'ailleurs, je pense que cela leur aura été utile, aura aiguisé un peu leurs appétits et aura contenu leur rancune à mon égard - je ne les ai pas fait enfermés après tout ; c'est moi-même, qui les ait enfermés. Maintenant, quant à savoir s'ils accepteront notre proposition, tu sais bien que nous avons besoin d'eux pour ce que nous cherchons ; nous saurons donc bien les persuader de nous écouter.
- Personne ne devrait s'interposer, donc ?
- Hormis nos ennemies d'Hyrule. Mais nous n'avons pas à nous inquiéter d'elles. Veux-tu que je te rappelle les détails de notre douce machination ?
- Non ; je veux juste ne plus vous déranger.
- Sage décision ; mais sinon ? Que veux-tu savoir d’autre ? - Ne me mens pas ; je sais que tu serais déjà partie si tu n'avais pas d'autres soucis.
- Eh bien... pourrais-je aller les voir ?
La Reine s'approcha d'elle et mit ses deux mains sur ses épaules :
- Va donc ! Que pourrais-je refuser à celle qui a tant aidé notre peuple ? Ma soeur et moi ne saurons assez te remercier pour tout ce que tu fais pour nous.
- Merci, alors...
- J'espère par contre que tu seras prête à temps pour notre banquet ici-même.
- Bien sûr !
Et conformément à ses habitudes, elle se retourna vers la porte d'entrée mais, avant d'avoir attrapé la poignée, elle lança :
- Gloire à vous, notre reine ! Et gloire à la Porte !
Un arc-en-ciel chatoyant soutenait le plafond courbé ; dessous, une table était tendue, couverte d'une nappe brodée. Les fenêtres aux carreaux de glace faisaient entrer les rayons du matin, et l'on se rendit compte que des fleurs violettes avaient tapissé les pavés et les recoins, arboré les colonnes, éclos le long de rubans entrelacés. Toute une foule s'était affairée à la mise de la table, à l'arrangement des décorations, au rangement de pièces fragiles. C'était un fourmillement joyeux et solidaire, qui se tut tout à coup ; la porte s'ouvrait.
La conseillère entra, suivie de plusieurs gardes qui escortaient eux-mêmes six autres personnes. Tout le peuple réunit là inclina la tête, sourit, leva la main, envoya des salutations ou vint même serrer leurs mains. Derrière, quatre nouveaux arrivants, complètement étrangers à cette effervescence. Pour les déraidir, des chanteurs levèrent la voix ; étranges étaient les leurs aux oreilles d’ailleurs ; mais, quand les accords se mirent en place, il n'y eut plus de différence, et comme la salle résonnait, on crut qu'elle-même chantait.
Timidement, la porte se rouvrit encore. Deux pas cadencés touchèrent le sol pavé et avancèrent dans la foule. Toutes ses mains applaudissaient la prouesse des chanteurs ; les quatre étrangers aussi, pris par cette joie féérique. Petit à petit, toutes les mains s'immobilisèrent, et seules celles des étrangers continuaient de battre. Soudain, elles frémirent ; autour, ce même monde les regardait.
Ils se retournèrent ; ils ne virent personne d'abord, puis, en baissant un peu la tête :
- Nos hommages, ô nos hôtes !
Ceux-ci prièrent les deux femmes de se relever, encore étonnés d'avoir entendu, pour la première fois, le son de leur langue. A vrai dire, c’était plutôt la première fois qu’ils étaient salués ainsi, avec tant d’élégance et de politesse.
- Towdï vosei Howjï, Kŕélļomrë! Towdï vosei Howjï, Kŕélļomrë!* hurla la foule.
Et elles se levèrent, les deux reines. Nobles et resplendissantes ; pour l'une, une robe sombre avec des guirlandes de perles, et quatre feuilles unies sur un cristal moiré en guise de couronne ; pour l'autre, des soies vaporeuses et des gouttelettes blanches accrochées au bout, tandis que dans sa chevelure pendaient des mèches d'argent et de perles nacrées. Leurs longues manches s’ouvraient comme des ailes, d'une coupe étudiée avec un intense zèle. Leur visage éclairé avait des lèvres rosées comme les nuages de l'aube, leurs yeux fins de fines lignes de khôl*, et sur leur front, des bouquets de mèches noires tombaient, bouclées. Avec des gestes cérémonieux, elles placèrent les invités à leur chaise ; dès lors, chacun désigna la sienne, et le festin commença.
- Mangez, ô nos hôtes ! Après tout, trois jours chez nous sans pouvoir en compter les secondes, auront sans doute réussi à vous affamer, fit la reine en noir.
- Si vous avez un souhait à faire, demandez-nous ! ajouta la reine en blanc.
- Mer... merci, balbutièrent-ils. C'est trop d'honneur...
Là, ils faillirent tomber de leur chaise, poussés par le regard des autres ; de vraies bêtes de foire.
- Kbei tow deszeä keu ttil, tswil !* C'est une méprise, ô nos hôtes ! Je ne puis m'excuser de cette différence de culture, mais, voyez-vous, nous avons cru à un excès d'obligation. Et pour vous expliquer, cela rend compte, chez nous, de l'impolitesse.
- Merci en tout cas, madame, lui répondit un des invités, jeune et d'aspect maladif.
- Allez, vous tenez le bon bout, comme vous dites, encouragea la reine en blanc. Ici, il vaut mieux éviter de se sentir obligé ; nous le prenons très mal. Mieux vaut trouver ses propres mots que ceux d'un autre, voyez-vous.
- Je comprends, mais si nous ne pouvons pas faire autre chose que remercier ? Que dire "bonjour" ? demanda cette-fois, un homme halé aux cheveux de broussailles brûlées.
- Essayez juste de saisir, qu'ici, mieux vaut être sincère, montrer sa présence à l'autre. Nous n'imposons pas non plus de ne jamais saluer ou remercier, et nous passons outre les répétitions. Seulement, dans tous ces cas, il faut le penser.
- Vous parlez avec le coeur, en fait, ajouta une femme livide, le visage aigri.
- Avec le coeur et avec nos convictions. Il ne faut pas de grandes théories, de leçons en tous genres pour vous faire comprendre cela.
- Mais dites-moi, vous connaissez tous notre langue ? intervint le dernier, le crâne rasé au-dessus de ses longs cils.
- Certains oui, qu'ils viennent du même pays que le vôtre ou non. D'autres se fient à l'intonation de votre voix.
- Nous aurons beaucoup à apprendre d'ici. Je n'aurais jamais cru qu'un tel monde existait... après la vie...
- Après la vie, avant la mort, laissa s'échapper la reine en blanc.
Ils mangèrent dans le calme des discussions et de violons tressautant. La cuisine de la Porte des Enfers leur laissa un goût familier sur la langue ; c'était sans doute la première fois qu'ils se sentaient aussi bien accueillis, et ce devait être aussi la première fois qu'ils le pensaient autant. A un moment, la même reine reprit :
- Êtes-vous heureux de vous retrouver ? Après les cellules, j'entends...
- Oui, je pense que nous sommes tous d'accords sur ce point, représenta l'un.
- C'était quand même la prison, là-bas ! s'invectiva un autre.
- Et c'était nécessaire, voulait expliquer la reine en blanc. Vous êtes des âmes de grande renommée dans l'Univers... des âmes de bien triste renommée.
- Vous nous avez expliquez cela, oui... des crimes à en perdre la tête...
- Nous nous en sommes souvenus...
- ... Alors que nous les ignorions...
- Et... comment dire... vous avez calmé comme une espèce d'aveuglement, de rage, avec votre prison... je ne sais pas comment...
- En progressant lentement sur le chemin des déraisons. Souvent, sans appui devant le vide des choses, une âme réagit. Si on lui fait comprendre comment s'en sortir, avec la diplomatie la plus subtile possible, on peut lui donner les grandes lignes de sa reconduite. Nous pratiquons cette thérapie extrêmement dure malheureusement assez souvent ; dans tous les cas, nous espérons qu'elle porte ses fruits.
- Vous rééduquez ainsi les créatures du Mal ?
- Nous produisons surtout la réaction, à elles de produire un résultat satisfaisant.
- Pardonnez-... non, je veux dire : cela n'est pas un peu arbitraire, de définir ce qui est bien ou mal dans chaque cas ?
- Nos définitions sont bien spéciales pour ces termes considérés comme fondateurs. Déjà, il n'y a aucun modèle que nous répéterions.
- Mais comment déterminez-vous pour chacun...?
- La ligne de conduite à suivre ? J'aimerais bien vous en expliquer tous les détails... mais cela serait fort long. Afin d'éclairer votre pensée, je vais juste vous donner l'un des raisonnements qui fondent notre culture : celui de ne prendre aucun parti.
- Neutre, alors ?
- C'est encore un parti.
- Holà...
- En fait, j'aurais dû compléter : aucun parti ne doit être pris sans jugement ni connaissance de cause.
- Cela doit rester toujours aussi compliqué... et je ne vois pas le rapport.
- Voilà donc : nous ne présumons personne de "bon" ou "mauvais" par avance. Ce sera l'ensemble des données ayant conduit à sa situation qui rendront le verdict. Pensez-y un peu : ce n'est pas parce qu'un voleur dérobe qu'il est nécessairement mauvais ; il peut très bien être acculé à cette seule éventualité. Par définition, c'est bien la "meilleure" solution pour lui.
- Oh... alors d'une certaine manière, il faut toujours peser le pour et le contre...
- Ce qui me plaît, dans l'expression, c'est le "et". Il faut savoir associer les contraires, s'ouvrir à tout comme à rien : le cycle de la vie est ainsi ; multiple pour chaque individu, et pourtant toujours le même. Jusqu'à changer et évoluer, car c'est ainsi que vont les choses. A la fois constantes, et mouvantes. Cela suppose une réflexion importante, et aussi superficielle. Peser le pour et le contre à chaque instant ; ah, vous avez bien raison.
- Pour assimiler tout cela, il me faudra du temps !
- Oh non, je ne pense pas. Je dirais plutôt qu'il faudra en prendre la peine. Et nous avons confiance en vous pour cela. Quand toute notre machination sera terminée, si seulement vous avez bien été à la hauteur de notre confiance, vous aurez changé. Sinon... eh bien, j'imagine que Hjadnaav...
Elle s’interrompit ; la lourde menace de ce nom rabattit les têtes entre les épaules, tout juste après qu'une atmosphère de gentillesse se fût installée. Puis la reine en noir intervint, effaçant cette terreur des esprits :
- A propos de ce plan... Nous tenons à être clairs : nous tiendrons nos engagements. Vous pouvez avoir notre parole.
- Merci... merci encore.
- Mais ce Pacte, l'acceptez-vous seulement ?
Ce n'était pas la peine de faire des détours pour argumenter leur réponse. Ils avaient bien compris que cela ne mènerait à rien. Ou peut-être à tout ; la culture de la Porte les troublait chaque seconde plus intensément.
- Oui ! firent-ils en choeur.
- Qu'il en soit ainsi, conclut-elle, d'un geste de la main.
Les deux reines inspirèrent, puis :
- Au nom de la Cité des Lunes !
- Au nom de la Cité des Pointes Coeurs !
- Moi, la Reine noire !
- Moi, la Dame blanche !
- ... Moi, Ganondorf... commença l'homme aux cheveux brûlés alors que les deux reines l'y invitaient.
- Moi, Vaati..., fit le plus jeune.
- Moi, Veran..., fit la femme livide.
- Moi, Onox..., fit l'homme aux longs cils.
- Nous, ô Puissantes Perles, demandons que preuve soit faite de notre confiance et de notre loyauté !
- Nous, ô Puissantes Perles, demandons que votre sceau soit scellé !
- Au nom de la Cité des Lunes ! Apportez-nous votre clarté argentée et le feu de l'astre brillant !
- Au nom de la Cité des Pointes Coeurs ! Apportez-nous vos crochets courbés et vos liens résistants !
Levez une main, n'importe laquelle !
- Háëju*!!!
Les autres convives frappaient en rythme une quelconque pulsation barbare. Les fenêtres se rompaient ; et dans les jets de lumière cascadant de lustre en lustre, des bourrasques claquaient, chevauchaient l'éther pour se tordre et s’enserrer ; puis la lumière tournoya, s'emporta dans une danse au rythme des mains que des cloches lointaines reprirent. Soudain, les vents déferlèrent, se jetèrent sur les quatre invités et les deux reines.
A ce moment, les quatre premiers crièrent, comme ils n'avaient jamais crié dans leur prison.
Les notes d'un copiste :
* civilisation égyptienne : Le khôl : maquillage que portaient les hommes comme les femmes dans l'Egypte antique, souvent noir, et sous les yeux.
* du grec : La Cosmogonie : récit de la création de l'Univers
* du latin : Dormitati : le singulier serait Dormitatum ; Equivis : le pluriel serait Equivires
* Porte : Kbei tow deszeä keu ttil, tswil ! : "Affranchissez-les de toute curiosité" ; Towdï vosei Howjï, Kŕélļomrë! : "Longue vie à nos reines!"
* inconnus : Ce passage est un héritage ancien; peut-être que certaines familles en détiennent la traduction? ; Háëju : Sans doute un mot incantateur; semble différent de la langue précédente
Chapitre 2 : Lever du jour... 
Musique de Vikchat "Le pays d'Hyrule"
- UNE MISSIVE POUR NOTRE ROI!!!
- Oui, oui, c'est bon, passez. Mais arrêtez de crier !
Les deux lances aux pointes rebondies s'écartèrent, et le messager entra dans la salle du trône. La lumière verte des lampes l'assaillirent dès son entrée. Heureusement, les murs étaient noirs ; sinon, il aurait été aveuglé.
- Alors, une missive ?
- Oui; la voilà, notre roi !
Et celui-ci de sa main bleue, la parcourut de ses yeux jaunes.
- Qui te l'a transmise ? Et comment ?
- Quelqu'un... quelqu'un a réussi à entrer...
- Hmm... A entrer, dis-tu... A entrer dans mon royaume... Ha ! Pénétrer le Crépuscule alors que notre porte est verrouillée à jamais... C'est une prouesse. Et as-tu vu le visage de cet étranger bien étonnant ?
- Oui ; et il n'était pas aussi étranger que vous l'imaginez... c'était celui de... enfin, vous voyez...
- Mon ancien maître, c'est cela ?
- Oui. Et il était plus heureux que jamais.
- Je ne sais pas comment, mais il est revenu, donc. Soit ! J'espère en tout cas que ce qu'il nous propose est véridique.
- J'imagine bien, notre roi ! Il m'a montré une grande armée qu'il dirigeait et...
- ET IL T'A FAIT SORTIR!?
- Oui...
- Et as-tu pu la voir, elle ?
- Je ne sais pas... il m'a transporté dans son ombre et...
- Tout espoir n'est pas encore perdu ! Cela me dérange d'accepter sa proposition... mais si tu dis qu'il a une armée... pour avoir pu en disposer, j'imagine qu'elle ne lui appartient pas... hmm... il serait donc soumis à quelqu’un ! En ce sens, je pense qu'on pourrait faire confiance à ce "quelqu'un", car personne ne peut surpasser et diriger Ganondorf, à moins d'être très fort et très intelligent.
- Oui, notre roi. Et... Au fait, que nous demande-t-il, votre ancien maître, dans cette missive ?
- Peu importe ce qu'il demande... ce qu'il nous accorde, c'est de la retrouver, elle.
Sur les multiples plaines par l'Océan découvertes, arrosées par l'air printanier, au milieu de tous les arbres au feuillage touffu, le tronc de mousse et les branches trempées, un cavalier galopait, les cheveux au vent, et sous lui la terre défilait, tant sa monture s'était emportée dans son élan. Et elle s'échappait, elle s'échappait, la robe baie aussi drue que son coeur était tendre ; lui l'enlevait, l'envelait toute cette nature, la tunique épousant ses verts les plus purs. A toute vitesse ils traversèrent un pont blanc, dessous lequel la silhouette du chevalier et de son destrier se refléta, puis sur les rives d'une île à l'opposé, ils ralentirent. Les fers de la monture sur les touffes d'herbe du chemin produisaient des sons étouffés, les tiges enroulées aux feuillages fouettaient les bras du cavalier. Des ronces sortant de quelques buissons égratignaient ses jambes, et seul le ciel pouvait le laisser en paix, dans ce fourmillement de verdure. Ils étaient au pas sur un sentier qui serpentait doucement entre les arbres et les arbres, entre des berges d'herbes sauvages et des champs de fleurs indomptées. Le cavalier s'y laissa bercer, la bête s'y laissa flâner, la nature s'y laissa au silence, et le silence lui-même s'y abandonna. Pour une si longue, longue chevauchée, poursuivie depuis la veille, quelle joie pour les rêves que de colorer à nouveau leurs esprits!
Trébucha le cheval ; se redressa le rêveur. Il reprit les rênes et se rassit, engagea le petit trot sur une route découverte par la végétation. Au loin, parmi les champs fleurissant de l'île, il vit enfin des murailles blanches ; un mois, et même un peu plus, qu'il n'était pas revenu dans les parages ! Il les reconnaissait en effet ; la forêt offrait aux Hyliens, le peuple dont il faisait partie, ces quelques terres encore engourdies. Et c'était depuis là, que ce même peuple administrait le pays tout entier, de plaines vertes et de rivières chantantes.
Les murailles blanches s'élevaient à vue d'oeil sur la crête d'une colline. Au centre, un bâtiment carré ouvrait le passage, cerné de deux tourelles. Le cavalier s'arrêta juste dessous pour descendre de cheval. Un soldat écrasé de sommeil lui tendit sa main bourrue ; le cavalier y déposa une pièce d'or. Le soldat la passa devant ses yeux papillotants, puis il ordonna la levée de la herse. Avec sa mouture, le chevalier traversa le passage aux arches majestueuses. Une ombre fraîche les y couvrit, et ils en avaient même eu froid ; n'était-ce pas l'aube, après tout, derrière ces nuages rosés ? Dans ce tintement gai du ciel, auquel rien ne vient s’opposer ? Car une fois le passage dépassé, ses rayons d'or traînèrent à nouveau sur eux ; la brave lumière faillit même les aveugler. Mais elle finit par s'adoucir, et par leur laisser voir, de part et d'autre d'une avenue magnifique, les maisons échelonnées d'une cité. La bourgade centre d'Hyrule.
Hyrule était le nom du pays où tous habitaient. Et dans cette ville-capitale, le cavalier n'y pouvait espérer rencontrer qui que ce fût; les heures étaient trop fraîches. Il pourrait donc terminer sa nuit tout de suite, en évitant l'effervescence de son retour. C'était que, depuis plus d'un mois, tout le monde l'attendait.
Près d'une fenêtre, une silhouette courbée vers sa table de bois. Le petit clair du jour illuminait ses mèches blondes et brunes comme sa mâchoire mal rasée ; l'homme tira donc ses yeux fatigués vers la fenêtre et regarda l'avenue en contrebas. Puis vivement, son ombre se carapata à l'intérieur de la chambre et épousseta un objet rectangulaire qu'elle posa ensuite sur sa table. Epuisé tout à coup par ce sursaut de dynamisme, il s'affaissait dans l'encadrement de la fenêtre, et regarda encore en bas. Non, il n'avait pas rêvé. C'était bien lui ; le même garçon que sur la photo sur la table. Cela faisait si longtemps qu'il ne l'avait pas vu...
- J'avais peur que les Arte Facti* ne s'occupent mal de lui... Eh bien, je me faisais du souci pour trois fois rien ! Je vais pouvoir profiter de mon court séjour ici pour me renseigner un peu sur lui. Ah ! Je me demande si Akuzoo l'a vu... Bah, on verra bien.
Il resta ainsi, suivant des yeux le chevalier jusqu'à ce que celui-ci ne partît. Alors, l'homme s'effondra dans un fauteuil, le sourire fixé sur la photo comme ses pensées sur ses souvenirs.
Quant à celui sur la photo, il arrivait à l'extrémité nord de la ville. Devant, les remparts blancs, et derrière eux, le coeur de cette île qui se voulait celui de cette contrée : un château, le château de Sa majesté, construit de telle sorte qu'il fût sa propre enceinte. Il réunissait en effet quatre tours aux coins d'un chemin de ronde, avec une entrée face à la ville. Afin que tous deux ne formassent plus qu'un ensemble, on avait élevé des murailles sur le chemin allant d'une des portes dans les remparts à l'entrée du château. Le jeune Hylien suivait d'ailleurs cette route, les yeux levés. Entre les quatre tours du château, une autre plus monumentale s’imposait : le donjon, de forme hexagonale. Les pierres blanches de l'édifice avaient un air de nuage, et comme l'architecture avait été modelée de douceur et de tendresse, une paix sempiternelle y semblait empreinte. Pourtant, concises dans les pierres neuves, d'autres bien âgées avaient été amoncelées ; et celles-là, elles avaient le parfum de cent guerres terribles...
Une porte dans le mur côté nord du château permettait l'accès à une cour triangulaire, ornementée comme un jardin de tradition Hylienne. Côté ouest, c'était le bâtiment de l'écurie, et à l'est, au soleil levant, les cuisines. Le sud était donc l'entrée principale, opposée aux jardins. D'ailleurs ceux-ci avaient été aménagés avec les plus vieilles ruines, aussi les mieux conservées. Cela donnait un aspect ancestral aux murs d'enceinte, et c'était eux qui composaient cette paix aussi respectable que la Nature, avec ces fragments de guerres et de batailles qui avaient ravagé le pays. Justement, innocente, une petite ombre se baladait sur les murs des jardins. Elle avait un certain sens de l'équilibre, quoiqu'elle titubât après ses acrobaties sur les arêtes irrégulières. A un moment, elle atteignit le chemin de ronde, neuf et mieux agencé. Devant elle, une fenêtre dans le donjon ; la petite ombre prit son élan, et sauta à travers. Le soleil derrière, l'arrosait de rayons d'or pur ; dommage que ce saut, quelqu'un l'eut vu.
Mais avant d'avoir vu ce saut :
- Eh ! Regardez-là, vous tous ! Et toi aussi, Regarde, Zanshi !
- Qu'avez-vous, notre décurion ?
- Ben, le cheval ! Vous avez vu, vous tous ? On dirait celui de...
- Oui, vous avez raison. Mais serait-ce vraiment le sien ?
- Faut toujours vérifier, voilà notre boulot ! C'est ça, la garde, jeunot Zanshi !
- Oui, notre décurion !
- Alors, va me fouiller ça ! Et en vitesse ! Comme ça un jour, tu passeras comme moi décurion et tu pourras offrir autre chose à ta famille que tes longues absences !
- Oui, vous avez raison ! rit le garde Zanshi.
- Allez, que ça grouille !
Un peu plus tard, le même garde revint voir le décurion :
- C'est bien son cheval. Il y a tout un matériel d'expédition, des sacoches pleines d'eau, des victuailles, notre monnaie : des rubis, et... et une pièce d'or avec le sceau du Shikai...
- Eh bé ! Ce doit être l'autorisation de sortie ! Et donc, c'était bien notre bonhomme... Oh, ça va inquiéter le Shikai, tout ça ! On va avoir les Yubis sur le dos pour une disparition pareille ! J'avertirai mes supérieurs en temps et en heure et...
- Je conduis la jument à l’écurie ?
- Ben tiens, quelle bonne idée ! T'auras une prime un de ces quatre, je te le dis !
- Merci, notre décurion !
- Ah, ce n’est pas moi qui décide... c'est vous-même... et la reine, mais ça, c'est si tu as les tripes et la sympathie de te mettre au boulot !
- Oui ! Notre décurion ! fit le garde avec de poser ses yeux par terre, songeant que, même avec toutes les bonnes intentions du monde, on n'en ferrait pas un nouveau.
- En tout cas, c'est comme ça que ça marche avec moi ! entonna le décurion pour remonter le moral des troupes. Allez, dépêche-toi ! Les décurions veillent toute la nuit si tu veux savoir ! Et ça rouille, à l’aube ! Ah ! J'ai le dos en compote !
Une porte dans le donjon s'ouvrit dans une révérence.
- Comment, garde ? Un espion ? Dans le château ?
- Enfin, plutôt une ombre... je l'ai vue pénétrer par le côté nord...
- Les jardins, hein ? Ah, je savais quelle folie la reine avait faite là ! Trop facile d'accès... Et vous me dites aussi que notre missionnaire a disparu !
- Oui, nous avons retrouvé la pièce d'or avec le sceau du Shikai...
- Mais elle pourrait avoir été volée ! Ou pire : contrefaite !
- C'est pourtant bien sa jument...
- Hmm... C’est vrai... difficile d'imiter son caractère... en plus, lui seul peut la monter et autoriser qu'on la monte. Ca me rappelle une vieille histoire... enfin !
Le Yubi Naka resta pensif, passant sa main sur son crâne dégarni.
- Ah ! Si c'était un enlèvement... voire même un complot... de qui, personne ne le saura, mais c'est l'une des seules éventualités possibles, et sans doute la plus probable. Nous l'avions envoyé cet homme ! Si brave, si intrépide ! Enfin, il était très jeune, et ce n'était pas un soldat comme nous les préférons. Fort sympathique et fort tout simplement, quoiqu'il manquait de rudesse et de colère. Un citoyen comme nous les couvons derrière ces murs protecteurs, en somme.
Il laissa un silence.
- Yubi Naka, si je ne me trompe, il devait aller dans la plaine est ; à Cocorico je crois ?
- Oui, garde. Vérifier l'une ou l'autre des informations que nous avons reçues et ramener une carte complète de notre pays. Un homme, Linebeck ce me semble, avait exploré tout Hyrule, selon ses dires. Et il avait demandé à ce qu'un homme - notre homme - vienne précisément le voir. Question de confiance, j'imagine.
- Yubi Naka, nous avons ces cartes... dans les sacoches...
- Oh ! Alors, vous me les montrerez ! Et nous réunirons le Shikai avec les autres Yubis, dont Ko, le Yubi de la plaine orientale. Et dites-moi encore votre nom ; vous serez promu pour ces heureuses informations.
- Eh bien... Zanshi...
- Vous savez ce qui vous attend ? Prévenez les gardes que vous trouverez, et envoyez-les avertir les autres Yubis - je vous donnerai les autorisations. Choisissez-les bien, ces hommes ; car dès ce soir, ils seront les vôtres, décurion Zanshi.
Celui-ci se retourna et sortit du donjon.
- Attendez !
- Oui, Yubi Naka ?
- Vous me rapporterez aussi la selle.
- De la jument ?
- Exactement. Et faites-y attention ! Elle... elle appartient à la famille royale, voyez-vous.
- Bien, Yubi Naka.
Cette fois, il partit vraiment. Le vieillard au crâne dégarni caressait son menton imberbe :
- J'espère que cette nouvelle ne s'ébruitera pas au lit de la reine le temps des quelques heures recherches, murmura-il. Je ne saurais comment lui expliquer que nous avons perdu notre missionnaire... un tel homme... si jeune et si talentueux... Bah, tant mieux après tout. C'est l'occasion de retrouver l’épée ; et le mieux, pour parfaire tout ceci, ce serait que l'enlèvement soit véridique... Ha ha ha ! Ce serait vraiment amusant, s’Il nous y aidait !
- LINK !!! criait-on dans le couloir.
- Arrêtez-vous !
- LINK !!!
- Rattrapez-la, vous autres ! Qui sait que ce qui va arriver quand elle se rendra compte que...
BAM !!! s’écarta la porte.
- Link... tu es là?... je...
Elle s'approcha du lit vide. Les couvertures n'avaient pas le moindre pli ; les étagères n'avaient pas bougé, aucun habit n'était resté. Elle s'appuya contre l'huis, haletante ; la poignée referma le verrou.
- Alors... c'était vrai... c'était vrai... je... je t'ai perdu... pourtant, je pensais que la paix... non ! Non ! Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas possible ! Je...
La jeune femme s'assit sur le lit, les mains aux yeux. Dans la pénombre, sa silhouette affaissée aux mains claires comme le jour, un rideau de cheveux sur le visage ; dans la lumière, à peine remarquable, un fin anneau d'or, sur sa tête blonde. Qui l'eut cru ? C'était elle, la reine, malgré son trop jeune âge.
- Yubi Naka... vous... vous aviez dressé des troupes de garde partout dans l'île... et dans la plaine est, Yubi Ko t'avait accompagné d'une escorte ! Tu... tu n'as pas pu être enlevé sans que personne ne soit au courant ! Non ! Tu n'as pas pu!!
Elle attrapa un oreiller et le caressa du bout des doigts; tantôt nerveuse, elle pinçait le tissu, tantôt malheureuse, elle éloignait ses doigts.
- Tout le monde attendait que tu reviennes... parce que grâce à toi, on aurait pu... tout le monde aurait pu retrouver espoir en nous, et en Hyrule... tout dépendait uniquement de la volonté des Déesses... est-ce que... est-ce que, ô Déesses, vous avez décidé de nous perdre ? Pitié, répondez-moi ! Dites-nous donc ce que vous...
La fenêtre dora ses cheveux lumineux. Haute et claire, sa voix s’émouvait :
- ... ce que vous voulez... ... oh, si seulement... si seulement mes souvenirs ne pouvaient pas s'effacer... mais de jour en jour, j'oublie mon propre passé, et comme tous les autres, je vais perdre espoir... Vous voulez donc que le Shikai triomphe ? Vous voulez que la lignée royale s’éteigne ? Vous voulez que... que vos sujets se retrouvent enfermés...
Ses yeux embués se levèrent doucement, regardèrent par-delà ; ils étaient malades de tristesse et lourds de larmes. Le soleil alors posa un rayon sur sa joue, et les larmes chatoyèrent. Puis il lui fit tourner la tête vers une petite table. Son sourire était revigoré.
- Merci, ô Déesses... désormais, je lutterai, avec tous les risques nécessaires ! La sagesse éclaire et ne laisse dans l'ombre ni danger ni tracas, seulement des mensonges.
Elle attrapa la sacoche abandonnée sur la table et disparut dans le couloir.
Les jardins du château avaient été aménagés non seulement sur une de ses idées, mais aussi par la reine d'Hyrule. C'était elle-même qui avait planté, arrosé, entretenu, et la Nature seule l'y aidait. Ils ressemblaient à un parc, où tout le monde des habitants pouvait entrer, les plus démunis, les plus riches. C'était là souvent que la reine les accueillait, rendant ses jugements au pied d'un érable centenaire. Les rivières qui traversaient ce parc n'avaient pour autre source que celle décidée par la Nature et pour tracé que celui conduit par le relief. Les murs étaient des restes du passé, et protégeaient sans doute bien mal des voleurs ou autres gredins ; mais la reine l'avait voulu ainsi : de simples murs sur un simple trésor, pour que tout le monde pût le voir, sans l'user, sans l'exploiter. On traitait cela de folie parmi les Yubis, car ceux-ci rechignaient à accepter qu'une fillette pût être plus douée qu'eux à l'administration d'un pays comme Hyrule. Après tout, c'était eux les régents, les sages qui avaient le savoir et l’expérience ! Mais voilà : que la "princesse" eut plus de jugeote qu'eux, cela aurait été bien le cas, s'ils se l'avouaient seulement.
Le matin, en général, on ne voyait guère personne dans les jardins. Ce matin-là, quelqu'un était adossé au vétuste érable plein de bons conseils, et quelques promeneurs achevaient de respirer la rosée. Un clocher sonnait les neuf coups, et les échos de la cité les emportèrent d'un mur à l'autre. Mais d'ici qu'ils arrivassent aux jardins, il y avait le temps de rester dans l'ignorance des heures.
- J'imagine qu'il l'avait oubliée avant de partir... je ne suis pas retournée dans sa chambre depuis...
La silhouette entre les racines de l'érable ouvrit la sacoche après ces brèves paroles. Le vieil arbre se courbait juste sur elle.
- Tiens ! Un croquis ! Celui d'une carte ! Oh ! Il ne faut pas que le Shikai le sache, sinon, les volontés de Linebeck auraient été vaines... bon, eh bien, si je dois la garder, autant la mettre sous clef.
Dans le feuillage verdoyant, le vent siffla l'arrivée du grand jour. La reine replia la carte.
- Ce serait idiot de dire que la journée cherche à me consoler ! Pourtant, si tel était le cas, je la remercie. J'en ai vraiment besoin...
Elle laissa le vent passer ses doigts dans ses mèches et l'air la chatouiller. Pour la première fois depuis plus d'un mois, elle rit.
- C'est une journée heureuse... il ne faut pas la noircir...
- Tu as bien raison, comme toujours !
- Hein??
Le vieil érable aurait parlé ? Mais comment...
- Je peux...?
Et une branche fondit sur la sacoche pour l'enfoncer dans le feuillage.
- Eh ! Les arbres ne...
- Pourquoi tu parles des arbres, Zelda ? C'est moi !
C'était lui ? Lui qui ? L’érable ? Un fantôme ? Son père ? L'espion envoyé par le Shikai pour contrôler la reine ? Ou l'espion aperçu dans l'enceinte du château ?
- Zelda ? Mais qu'est-ce que tu as ? Tu ne me reconnais pas ?
- Ben, vous êtes l'érable du... Haaaa !
Une main pendait des branches.
- MAIS C'EST QUOI, CA???
- Zelda ? Je ne comprends plus rien...
Et pouf ! Une tête sortit elle aussi. La reine ne dit mot, jusqu'à ce qu'elle sentît quelque chose se poser sur ses genoux.
- HAAAA!!! Mais c'est... c'est...
- Ben oui, c'est moi !
- LINK!!!
Emue et le coeur arrêté, elle resta là, la main immobile. Peu après, les visiteurs entendirent :
- MAIS QU'EST-CE QUE TU FAIS LA, ENFIN???
- Je dormais...
- Tu... ... c'est bien toi, ça.
- Fiou... je ne pensais pas qu'en revenant, on me prendrait justement pour un fantôme ! Oh, tu peux me rattraper mon bonnet ? Sur tes genoux...
- Link, lâcha-t-elle encore, tout en tendant le dit bonnet. Alors, tu n'as pas été enlevé ?
- Mais pourquoi j'aurais été enlevé ?
- Alors, que s'est-il passé ce matin ?
- Ben, je suis juste rentré dans ma chambre dormir, comme d’habitude ! Bon, d'accord, après une heure ou deux, le soleil m'a réveillé, j'ai donc décidé de dormir ici, dans le jardin... Ah, j'ai enfin pu terminer mes nuits manquantes ! J'espère qu'Epona aussi !
- Comme d’habitude ? Tes nuits manquantes ? Dans ta chambre ? Tu étais juste... dans le jardin ? Pendant tout ce temps ? Et Epona ? Mais... Oh ! Quelque chose me dit que tu n'es pas rentré aussi naturellement que je ne le crois...
- Oui, bon... je voulais rejoindre ma chambre le plus vite possible, mais avec les gardes, j'aurais été tout de suite convoqué au Shikai...
- Pour des heures et des heures, à rendre compte de ta mission. Pourtant, tu n'as pas été convoqué.
- Je sais... j'ai seulement envoyé Epona à l'écurie... puis je suis passé par le mur du jardin...
- C'ETAIT TOI, L'ESPION?!
- Eh ! Je voulais m'endormir confortablement pour la première fois depuis des jours ! Et éviter de devoir remettre ma tête sur l'oreiller des jours encore après !
- Ah, le voyage t'a rendu bien ronchon !
- Mais non ! se renfrogna-t-il.
La reine leva sa tête vers le feuillage. Link était adossé au tronc et regardait la rivière qui coulait devant l'érable.
- J'aurais dû te prévenir, Zelda. Ce doit être vrai... ne pas assez dormir m'a vraiment changé...
- Oh, tu sais... le Shikai nous met tous à rude épreuve, avec ses directives... De toute façon, tu es là, et c'est tout ce que je pouvais souhaiter durant ton absence !
Elle se leva et s'accouda à la branche sur laquelle Link était allongée.
- Je suis vraiment heureuse de te revoir... tu es comme un frère pour moi... enfin, à vrai dire, tu es même ma seule famille... et ça je ne devrais même pas te répéter tout cela mais... oh ! C'est juste parce que je suis tellement heureuse !
Et un soupir s'échappa de son coeur. Vraiment, à quoi bon libérer ses frayeurs quand devant vous était assis le courage de les surmonter ?
- Allez, monte ! surprit Link.
- Mais je vais me salir ! Et toi aussi !
- Je te mets sur mes genoux, ça suffira !
- Bon... d’accord !
Il la souleva de terre et elle s'assit sur ses jambes.
- Tu es plus fort qu’avant ! C'est sûr !
- Zelda ! rougissait-il.
- Eh ! Je vais glisser !
Il la retint alors ; dans le reflet de la rivière, en contrebas, on voyait sa silhouette frétiller dans le feuillage. Elle avait de longs cheveux blonds et luisants, comme la reine. Quand celle-ci se retrouva sur la branche, on vit le jeune homme rabattre ses cheveux en bataille pour découvrir des oreilles en pointe, très "Hyliennes". Il plongea ses yeux de saphir dans l'eau paisible. On pouvait à présent discerner sa tunique verte enserrée d'une ceinture, et les manches d'un vêtement blanc, porté dessous la tunique. Ses bras étaient découverts, ses mains par contre étaient gantées, l'une tenant son bonnet. Les bottes au vieux cuir gardaient fièrement leur forme, et dessinaient deux fines jambes entraînées à la marche, à la chevauchée, à la course contre l'ennemi. Ennemi... bandits, voleurs ; une panique gonflait parmi la population, poussée par le Shikai. C'était pour cela qu'il avait fallu retrouver ce Linebeck, car sans le savoir, ce vieil homme avait porté durant tout ce temps les derniers espoirs de son pays.
- Au fait Link, demanda la reine, à quoi ressemble Hyrule ?
- Que... la regarda-t-il, surpris.
- A quoi ressemble le monde extérieur, toi qui a été le seul à avoir franchi les ponts de notre île ? plaisanta-t-elle.
- Hyrule... eh bien...
Link leva la tête pour cacher sa grimace ; comment décrire quand on n'avait pas les mots ?
- Tu sais, je n'ai vu que l'île et la plaine est, pour aller à Cocorico. Et rassure-toi... c'est aussi beau que ce que l'on voit d'ici. Il y a des forêts sur les côtes de l'île. A l'est, il fait assez chaud. Et on peut voir des montagnes ocre à l'horizon.
- Des montagnes ?
- Oui, comme sur Moriyama. Sauf qu'en vrai, elles sont bien plus hautes !
- Oh... j'aimerais bien voyager aussi... je m'ennuie ici. Je veux dire, quand tu t'absentes. Nous savons bien que bientôt, tu vas repartir pour une quelconque raison invoquée par le Shikai... Ha... et moi qui voulait ne pas gâcher cette fabuleuse journée...
Elle se tut, et tous deux observèrent la rivière. Des herbes tendaient leur feuille dans l’eau ; des rides se dessinaient mollement dessus, jusqu'à se perdre dans son cours comme un appel que l'on pousserait et qui résonnerait, en vain.
- Zelda...
Elle tourna la tête.
- Je... enfin... est-ce que... bafouillait Link, la respiration saccadée. Est-ce que tu veux monter avec moi ? Sur Epona...
Il sourit, convaincu soudain de sa bêtise.
- Je devrais mettre d'autres bottes, alors !
- Tu... tu acceptes ?
- Tant que tu sais où nous irons...
- Ben, je pensais t'emmener... dehors !
- Dans la plaine ! Oh, Link ! ... Est-ce que tu as au moins pensé comment ?
- Euh...
- En plus, je me demande ce que ferra le Shikai, persuadé que j'ai été aussi enlevée - car il est hors de question de les avertir pour qu'ils nous arrêtent.
- C'était une mauvaise idée...
- Eh ! Je ne dis rien pour la briser ! Je veux absolument aller avec toi ! En ayant réglé tous les problèmes auparavant, bien sûr !
Il rit, lui aussi pour la première fois depuis des mois. Elle était ravissante, sa reine. Elle le soutenait, elle le consolait, elle agissait comme une mère qu'il n'avait jamais eue. Et tout ce qu'il voulait, c'était la voir heureuse. Link la rapprocha de lui, éperdu d'affection, et posa sa tête sur son épaule. Zelda lui sourit ; puis à tous deux, les yeux se firent vagues, aussi vagues que le ciel annonçait la grisaille. Le regard des autres, le regard du monde, devait-il encore sur eux se poser ? Devait-il à chaque instant, les contraindre à se séparer ? Ces craintes d'enfant, avec toutes les responsabilités qu'ils avaient ; la jeunesse les accusait, la maturité aussi. Ils soupirèrent ; un vent emporta leurs soupirs. Et que pouvaient-ils espérer, à se sentir aussi oppressés, aussi tristes ? Les voiles de l'enfance qui les avaient couverts se levaient peu à peu ; toute la sagesse même voudrait que l'on ne les découvrît pas d'un coup ! C'est à ce moment que leur regard à nouveau se croisèrent ; ils ne se battaient pas seuls devant les monstruosités du monde ; non, ils étaient ensemble, et ils le seraient encore ! Ils se devaient de vivre, insouciants des craintes tapies autour d'eux et des ogres du Destin venus les écraser ! Et peut-être même ne pas vivre pour eux, mais pour les autres, pour défendre le seul bien qui soit inestimable, le seul bien dont tout le monde est pourvu, le seul bien qui puisse être partagé avec le monde, la nature et le soleil !
Soudain, des paroles :
- Excusez-nous, mais...
C'était les deux autres promeneurs qui s'étaient rapprochés et qui murmuraient.
- Nous avons entendu votre conversation et...
- ... si vous voulez, nous vous couvrirons. Nous allons vous aider à sortir de la cité.
Les deux jeunes gens ne se sentirent plus de joie. Sans doute cela retarderait les ordres des gardes ! C'était inopiné !
- Merci beaucoup ! Et...
Link nota à ce moment que les deux promeneurs portaient une bure et que seuls quelques cheveux verts dépassaient des capuchons.
- D'où venez-vous ?
- De l'est, justement, fit à voix haute une voix féminine.
- Cocorico ?
- Non ; nous sommes...
- ... des ermites, voilà, conclut une autre voix, masculine cette fois.
- Oh... merci de nous aider, monsieur, madame.
- Mais de rien. Nous estimons beaucoup la reine de ce pays, et vous, preux chevalier, firent ensemble leur deux voix, sur la défensive.
- Merci quand même, ajouta Zelda.
- Allez, dépêchez-vous ! Nous nous occuperons de tout ! Ne vous inquiétez de rien ! fit la voix féminine.
- Nous allons faire une diversion dans la cité, fit la voix masculine. Alors, ne partez pas tout de suite après nous.
- Bien...
Et les deux promeneurs s'en furent en traînant leur bure trop longue. Ils ouvrirent l'entrée du jardin vers le château et disparurent.
- C'est incroyable, laissa s'échapper Zelda.
Cette irruption, bien qu'inattendue, ne les avait pas surpris comme elle aurait pu les surprendre. En réalité, ils ne s'en étaient pas encore remis, et c'était peu à peu, qu'ils comprenaient ce qui s'était passé.
- Maintenant, il faudrait y aller.
- Oui ; Epona va s'impatienter.
Ils descendirent de l’arbre. Zelda repensa au moment merveilleux qu'elle venait de passer ; elle leva ses yeux vers le ciel, défiant les nuages, bien décidée à défendre sa vie, et de même celle de tous ceux qu'elle chérit. De telles pensées avaient été bien soudaines, sous le coup d'un instant d’emportement ; pourtant elle était bien déterminée à les suivre.
- Allez, je te porte !
Du ciel couvert, les yeux de Zelda dérivèrent sur Link. Tandis qu'ils avançaient vers le château, elle songea encore : oui, oui, il était bien de ces âmes pures, de ces oisillons qui apprennent seuls toute la vérité du monde et jamais n'avilissent leur pureté, même avec l'âge, même aguerris; c'était ainsi qu'elle le voyait. Et elle l'admirait pour cela, elle l'avait toujours admiré ; elle l'aimait aussi, elle voulait le protéger ; il n'en avait sans doute pas besoin, mais c'était ainsi qu'elle, elle apprenait, à devenir enfin comme lui : un être loin des caprices incessants du monde, sans arrière-pensées, honnête avec lui-même, et surtout, heureux.
Au-dessus de ces plaines, par-delà les regards, trois lueurs dorées discutaient.
- Hmm... Combien de temps encore attendre, avant de se débarrasser enfin de ces Clefs ?
- Jusqu'au retour du réceptacle de la Force.
- Oh... éternité de souffrance en perspective... porter ces Clefs me torture !
- Oui, tu as raison ! Pourquoi n'utiliserions-nous pas les autres réceptacles afin de nous débarrasser de ces poids ? Nous en avons huit en tout à disposition et...
- Nous n'aurions alors aucune chance de pouvoir vider les Clefs de leur pouvoir.
- Ah, oui... les guerres...
- De toute façon, nous savons déjà bien ce qui va nous arriver.
- Tout simplement pour avoir confié ces Dormitati* à la Porte ?
- Nos deux mondes marchent encore sur des herbes d'épées nourries de sang. Ne l'oubliez pas.
- Et nous ne ferrons donc rien contre...?
- Exactement.
- Mais pourquoi, au fait ? Je... si elles découvrent le secret d'Hyrule, de... de l'Equivis* de la Triforce, alors nous...
- Elles ne le découvriront pas. Ce secret est aussi le lien qui nous lie à Hyrule, et rien ne peut le briser.
- Même la Quatrième ? Imagine qu'elles veuillent la rappeler !
- Jamais de la vie, tu m’entends ! Ce serait idiot ! Elle-même a refusé ; c'est elle qui est partie !
- Et si elles, elles récupéraient Hyrule ?
- Tu es idiote ? Il faudrait mourir pour cela !
- Ha ha ha ! Mourir ! Quelle idée grotesque !
- Je suis désolée... mais je m'inquiète tellement...
- Ha ! Le pré de l'Asphodèle* t'a fort bien influencée ! Regarde-toi ! Toujours aussi nerveuse !
- L'attente t'a en effet bien accommodée, chère soeur. Ne t'inquiète donc pas. Si nous ne semblons rien faire, c'est tout simplement pour frapper de derrière. Tout a été arrangé : il suffit juste de réveiller Ganon, quand Ganondorf sera de retour.
- Vous voulez utiliser ce démon ? En dépit de la réputation de... de la Réinsertion ?
- Tiens ! Voilà enfin une note intéressante. En effet, il faudra y réfléchir...
- Mais tu sais, chère soeur, nous ne doutons pas de pouvoir, à leur retour, raisonner nos petits réceptacles !
Les notes d'un copiste :
* du latin : Arte Facti : littéralement "choses faites par l'art", au singulier : Arte Factum
* informations supplémentaires : Dormitatum, Dormitati : "qui cherche le sommeil" ; Equivis, Equivires : avec préfixe "équi-" pour "égal" et "vis, vires" pour la force, quelle qu'elle soit
* civilisation grecque : pré de l'Asphodèle : partie des Enfers où les âmes errent sans but
Chapitre 3 : ... Et coucher du monde 
Mon cher roi,
Mon cher frère,
Nous qui avions régné sur le Grand Océan, nous qui avions conduit notre peuple sa gloire, ne faisons plus que gêner. J'ai un peu moins de deux cents ans ; toi, tu les as déjà atteints. Place aux jeunes, j'imagine. C'était une belle époque...
Je suis désolé de t'écrire tout cela. Mais nous sommes tous nés ainsi... par la force de nos aînés... Toi, c'est bien notre mère qui t'a sauvé il y a bien longtemps. Elle l'a payé de sa vie, mais tu es là, et c'est tout ce qu'elle voulait.
Tu sais, beaucoup de gens racontent des histoires sur nous maintenant. Tu as dû en avoir eu vent... N'y fais pas attention. C'est la fureur de la jeunesse, tout simplement. En tout cas, sache que moi, je te crois...
J'ai décidé de t'envoyer mon fils pour qu'il s'endurcisse un peu. J'ai peur que le calme du lac Hylia ne l’ait rendu un peu mou. J'espère que tu es d'accord... Tu verras : c'est un bon soldat quand il s'y met ! Pour l'instant, il refuse de se séparer de son vieux père... Bah, les choses le pousseront bien à aller te voir. En fait, tant que j'y pense, tu ne l'as jamais vu ! Oh, tu le reconnaîtras facilement : on ne raconte pas à n'importe qui les contes des Huit, de Furui-Sôsofu et ainsi de suite ! Je sais que tu as toujours (et encore !) voulu les partager avec ton peuple... mais je dois te dire que beaucoup ne croient plus aux contes...
Au fait, pour répondre à tes questions, les médecins ne savent toujours pas quelle est ma maladie. Moi, je pense à la Peste Hylienne, quoiqu'elle ait disparu il y a longtemps. Mais bon, cette nouvelle ère a pu la réveiller depuis... Ne t'inquiète pas pour moi. Je vais très bien !
Chichino, ton frère cadet
...
(Sous dictée)
- Je ne me ferrai jamais à ce genre de transport...
- Allons, Ganondorf. Ce portail est une sacrée merveille ! Tu te rends compte ? Passer d’un point à un autre... je suis vraiment stupéfait !
- Je sais, Vaati. Tu admires beaucoup leurs prouesses. Au fait, je pensais que la conseillère serait là, après mon escapade !
- Eh non ! Il faut croire qu’elle est retenue de l’autre côté... et comme il n’y a qu’un seul sens...
- Comment le sais-tu ?
- Oh... celle qui s’occupe de nous m’a prévenu, c’est tout.
- Mais... qui nous surveille, en ce moment ? Normalement, c’était la conseillère, alors qui, sinon...
- A ton avis ?
- Je... je ne vois vraiment pas...
- La seule capable de nous retenir...
- L’une des huit généraux ?
- Hjadnaav, précisément. Et d’ailleurs, elle a tous les autres généraux pour pourvoir à sa tâche. Mais bon, nous sommes loin de la prison... Ganondorf ? Ganondorf ?
- La... la... la prison...
- Ton état ne s’est pas amélioré, on dirait.
Le dit Ganondorf écarquillait les yeux. Afin de le rassurer, le jeune homme lui tapota l’épaule. L’autre inclina du chef, et observa les bois alentour.
- Ces marais sont vraiment immenses, lâcha-t-il sans attendre de réponse.
Et le jeune homme pâle n’allait effectivement pas lui répondre ; il tourna la tête tout simplement, vers le portail qu’il admirait tant : c’était un double cercle tracé dans le sol, avec une étoile à huit branches, et chaque trait, chaque courbe, étincelait du fond du monde. Des signes étranges valsaient dans quatre de ces branches ; quant au centre, trois arcs s’en échappaient allègrement, sans sembler finir.
- Je me demande comment une armée d’esprits peut rester cachée ici, lâcha à nouveau Ganondorf.
- Il n’y a pas que des esprits, en fait. Certains sont en chairs et en os ; des ressuscités, j’imagine. Puis en lui-même : l’exécuteur d’un tel symbole a été vraiment minutieux ! Ce n'était pas, à proprement parler, quelqu’un de "vivant" ; la générale Hjadnaav me l'a confirmé...
A côté, son compagnon recommençait à trembler. Il fallait croire que la simple pensée de ce nom absurde ravivait son terrible pouvoir. Et le jeune homme ne pouvait pas comprendre ce qui pouvait bien dévaster autant les gens avec un nom pareil ; en tout cas, elle pratiquait un art bien inquiétant.
Comme il commençait à s’inquiéter pour Ganondorf, il attisa le feu de la discussion :
- Au fait, tu sais que nous sommes promus Chevaliers de la Porte, nous quatre ?
- N... non, je... je n’étais pas là quand...
- C’est vrai, j’avais oublié. Et sinon, ça s’est bien passé, ton entrevue ?
- O... oui. Parfaitement, même, Vaati. J’ai... j’ai fait passé le message... enfin, ma missive...
- Tu me fais vraiment peur, des fois, à être aussi terrorisé ! Détends-toi un peu ! Elle n’est pas là pour nous punir à la moindre bêtise ! De toute façon, la conseillère viendra bientôt nous rejoindre... Avec la Reine noire, elle veut reconnaître les environs, par je ne sais quelle magie. Allez, détends-toi, Gan’do ! Vraiment !
- Oui... tu as raison Vaati...
- Je sais. La Porte me fascine, comme vous tous. Elle nous attire ; elle nous révulse. Nous quatre, humbles Dormitati... nous... nous ne pouvons nous rendre compte, de ce dont elle est capable...
Et il resta là, évasif. Entre les troncs des arbres, des lueurs clignotaient, comme des comètes que l’on verrait de très près avant de filer tout droit dans l’espace, et de disparaître dans ses étendues ; le ciel gardait son calme, même s’il se couvrait de nuages. De là-haut, il regardait la terre misérable, prêt à jeter les foudres de ses tempêtes, le vacarme de ses déluges, la sècheresse de son soleil. Des entrailles de la terre, on regardait les êtres insignifiants qui fourmillaient dessus, se prétendant maîtres alors qu’avec leur couronne d'or et leurs sceptres, ils ne pouvaient à peine lutter contre les ires souterraines, les rages destructrices, la fureur des éléments. Le ciel, la terre, l’espace ; contredire leurs lois souveraines, c’était s’insurger contre eux. Oui ; oui, exactement ; c’était vrai pour tous les éléments... De n’importe quel de leur point de vue, les Dormitati n’étaient jamais rien de plus que...
- ... Que des Dormitati, termina Vaati.
- Qu’est-ce que tu as ?
- Rien, rien... je viens juste de comprendre que nous sommes soumis à la Porte quoi que nous fassions, et cela m’enchante aussi de savoir qu’elle nous accorde autant alors qu’elle aurait pu nous ignorer, Gan’do, fit-il d’une voix posée.
- C’est vrai... et nous n’y pouvons rien, à part apprendre. Au fait, Vat’...
- Oui, Gan’do ?
- Merci de m’avoir remonté le moral. J’en avais bien besoin.
- Ne t’inquiète pas ; je veillerais à ce que tes crises se calment et restent contrôlées, dorénavant, devina Vaati.
Ils se turent. Et de derrière un arbre, la longue silhouette d’un des généraux se dégagea. Hjadnaav leva sa tête ; le jour, dans quelques heures, irait se coucher définitivement.
L'écurie était bien calme, logée dans l'ombre du donjon ; des rayons de soleil pourtant tombaient sur son toit de chaume. Des palefreniers circulaient entre les stalles, chargés de foin. Décidément, rien ne semblait pouvoir déranger cette atmosphère paisible. Une corde vibre ; c'était une vielle que l'on raccordait. Et dans un coin de l'écurie, juste sous une fenêtre du château, quelqu'un chantait :
"L'heure n'est pas venue, non, n'est pas venue, mais bientôt, bientôt, pour vous deux..."
Un garde le héla ; vivement, le troubadour s'en fut, mais le garde s’interposa :
- Où voulez-vous aller, comme ça ?
- Je... je voudrais que vous me disiez comme atteindre la route de la plaine du... du nord-ouest, oui, c'est ça.
- Pouvez-vous donner votre nom ? Et votre autorisation du Shikai ?
- Une autorisation du Shikai ? Pour sortir de cette cité ? Et pourquoi mon nom ?
- Pour le remettre à mon supérieur, nouvellement nommé. Il tient à ce que les contrôles soient le plus stricts possible, à cause d'un... enfin, d'une affaire confidentielle.
- Oh, je vois... Eh bien, je ne pense pas me tromper si vous cherchez... un espion, la reine et un jeune missionnaire ?
- Chut ! On pourrait vous entendre !
- Ah ? Vous ne les avez pas trouvés, donc.
- Mais qui êtes-vous, pour savoir que...
- Un simple troubadour. Et... peut-être bien un espion au service du Shikai, justement.
- Oh ! Alors je dois vous laisser passer !
- Cela va de soit. Quant à mon nom... retenez celui de Sôretsu. Si jamais vous le faites parvenir aux Yubis, ils comprendront. Vous serez alors sûr que j’ai été de bonne foi. Sinon, eh bien, vous savez bien que tôt ou tard, les autres Yubis m’arrêteront, et il n’y aura eu que moi pour prendre ces risques.
- Bien ; c'est noté. Ah ! Oui ! La route du nord-ouest... eh bien, à partir d'ici, prenez le pont à l'ouest, puis entrez dans les marais juste après.
- Merci. Et tenez, pour ce bon service.
L'étrange troubadour tendit une bourse au garde, puis se retourna.
- Ne vous inquiétez pas pour moi, je sais me défendre. Et même si ceci contient mes dernières économies, je pourrais bientôt "me refaire".
- A Holodrum, j’imagine ? l'interrogea-t-on.
- Le festival du printemps y commence bientôt en effet ; j'espère y arriver assez tôt.
- Oh, il ne vous faudrait que trois jours à pied. Enfin, vous aurez le temps : il commence un mois et une semaine avant l'équinoxe de printemps ! Je me surprends toujours avec cette date !
- Oui, vous avez raison... Avant, c'était bien le début de la belle saison... mais dans notre pays, cette saison s'étale, et plus personne ne vénère l'hiver...
- Vous serez bien en avance, en fait ! laissa le garde sa stupeur. Voulez-vous que je vous trouve une auberge ? Ou bien une escorte ?
- Non, non, merci bien ! Je ferrai sans doute un détour par la Haute-Chaîne. Des amis m'y attendent, et ce sont eux qui m'aideront à atteindre Holodrum sans problème.
- Bon voyage alors ! Vous ne craignez rien dans les terres du Yubi Naka de toute façon ! Ces terres sont sûres ! Oui, très sûres ! Et Hyrule le sera tout autant bientôt, si ce n'est déjà !
Ils se saluèrent et le troubadour sortit de la cité. Arrivé à la bordure de l’île, il se moqua :
- Sûre ? Je n'ai rien entendu d'aussi absurde depuis bien longtemps ! Quand je pense qu'il n'a même pas remarqué que moi, je connaissais ce pays mieux que lui !
Et si je me proposais... ?
L’homme devant sa table de bois soutenait son front de ses doigts maigres.
- Après tout, ce serait l’occasion de reprendre du service...
Il traça machinalement un trait sur une feuille.
- J’use mon savoir, à ne rien faire... en plus, il a l’air de bien se porter, d’après les informations que vous m'avez rapportées. Il se comporte encore comme un gamin, comme il y a... oui, il y a bien quatre cents trente-deux ans.
Il barra le premier trait d'un second.
- Voyons... à quel poste me mettraient-ils ? Hmm... Qu’en pensez-vous ?
- Nous avons appris grâce aux gardes qu'ils en recrutaient encore.
- Allons, allons, mes chers. Vous me connaissez bien, moi, votre père.
- Peut-être pourriez-vous assister un des Yubis ?
- Me soumettre à Akuzoo de cette manière me déplairait vraiment. Savoir que l'on a un chef sans le voir ; ça a toujours marché ainsi, mais nous nous battons contre.
- Alors, vous allez rester ici ?
- Hmm... En fait, pourquoi pas ? D'après les lignes du Destin, bientôt, il y aura du changement... ... Tiens ! Et tant que j’y pense : que comptez-vous faire pour permettre à nos deux tourtereaux de sortir ?
- Nous avons déjà trouvé un plan.
- Et était-ce nécessaire, de s'opposer ainsi à Akuzoo ?
- Nous n'aurions pas pu avoir tous ces renseignements autrement. Il fallait que nous nous approchions pour analyser leur âme. Et puis...
- ... Et puis, en vérité, même si cela ramène l'espoir au peuple, nous savons que grâce au futur "changement", il sera éteint, et comme cela jettera d'autant plus de discrédit sur la couronne, le Shikai y trouve son compte.
- C'était tout de même dangereux ! Vous avez pensé si ce "changement" qui me semble arriver n'est pas à la hauteur de nos espérances ? Ah ; approchez ! Et tendez la main...
Les deux bures s'inclinèrent et tendirent chacune un bras ; l'homme les attrapa, avança une cuve remplie d'un liquide argenté.
- Mercure... le seul métal liquide à température ambiante. Ce sera votre punition.
Mais il se ravisa d'un coup :
- Hmm... Avant cela : il ne vous a pas reconnu, au moins ?
- Non, pas du tout !
- Même si nous étions sous forme adulte !
- Il vous aurait oublié ? Oh, on verra bien. Et s'il vous plaît, après votre plan, redevenez des enfants, mes chéris.
- Oui, papa.
Autant qu'il aimait, autant il châtiait ; il plongea les mains dans le vif-argent tandis que les murs étouffèrent tous les cris. Sans doute que le jour où on les détruirait, leurs ruines relâcheraient autant de cris que la boîte de Pandore avait lâché de maux.
Epona secoua la tête ; une silhouette pénétrait son box. Puis elle se ravisa ; aucun danger, c'était son cavalier. Elle vint près de lui ; puis hennit. Une autre silhouette arrivait, et son odeur, ses attitudes, son apparence, tout cela n'était pas naturel. Epona s'enfonça plus dans son box ; reculer, ou attaquer, devant l’inconnu ?
Link la flatta, et lui présenta la gracieuse silhouette. La jument acquiesça tandis qu’on la brossait. La nouvelle venue restait à l’écart, observant la dextérité de son compagnon. Qu’il aimait cette jument rapide et futée, sa seule compagne jusqu'alors de par Hyrule ! Mais plus jamais, non, plus jamais, on ne le laisserait seul au lointain...
Pour sortir, les deux promeneurs leur avaient demandé de les laisser faire. Les deux futurs cavaliers, quoique ce ne fût pas très prudent de faire confiance à ces étrangers, avaient tout de même décidé de suivre leurs idées. L'enlèvement de quelqu'un avait été seulement suggéré par le Shikai ; en vérité, ce n'était même pas envisageable, comme la plupart des rumeurs qui circulaient à propos des routes. Pourtant, avec la pression qu'imposaient les Yubis, tous étaient enclin très facilement à boire l'incroyable, jusqu'à accepter une règlementation des sorties, armes et monture obligatoires. Et dans les cinq cités détenues par le Shikai, ces sorties restaient extraordinaires.
Link et Zelda conduisirent la jument vers la cité d'Hyrule. Normalement, devant le donjon, des gardes devaient faire leur ronde, mais tous étaient absents. Il fallait en profiter. Ils traversèrent la route du château à la ville, et se retrouvèrent sur l'avenue principale. Un peu plus loin, quelqu'un courut à eux ; pourvu qu’il ne voulût pas donner l’alerte !
- Eh ! Eh ! Ecoutez-moi ! hélait-il, ou plutôt elle.
Ils attendirent patiemment, car c’était le meilleur moyen de convaincre qu’ils ne voulaient pas prendre la fuite. Quand la villageoise arriva enfin à eux, et après qu’ils se fussent salués, elle déclara à bout de souffle :
- Je devais vous prévenir pour les gardes. Mon mari, un décurion, est parti à l'est de la cité pour arrêter deux semeurs de trouble, en demandant le renfort de quelques garnisons du château. Nous, les villageois de l’avenue principale, nous en avons occupé certains pour des tâches diverses. Vous pouvez vous sauver, maintenant ! La voie est libre !
- Merci beaucoup, madame !
- De rien ! C'est un plaisir d'aider notre reine et son plus proche ami à rejoindre le monde extérieur ! Comme ça, vous pourrez prouver à tout le monde qu’Hyrule n’est pas aussi dangereuse qu'avant ! Vive notre reine ! Nous avons tellement espoir en vous !
- En vérité, madame... au départ, c’était seulement pour sortir, s’excusa Zelda.
- Oh ! Je comprends... alors vous... vous vouliez juste sortir tous les deux ? Dehors ?
- Oui, mais si vous avez fait tout cela pour nous et uniquement dans ce but, il est normal que nous obéissions à ce même but ! Vous n’avez pas fait tout cela en vain, je peux vous l’assurer ! C’est vrai, nous voulions juste sortir de ces murs, sans sortir de l’île. Mais nous pouvons toujours montrer au Shikai qu’il a tort ! Qu’Hyrule n’est plus une terre dangereuse, et qu’il peut tous nous libérer de ses murs !
- Alors, vous allez rejoindre les autres citadelles des Yubis ? C’est vrai ?
- Oui. Vous avez ouvert le chemin juste pour nous. Nous vous rendrons la pareille.
- Merci notre reine ! Nous avons tellement espoir en votre réussite ! Il faut prouver que nous ne sommes pas condamnés à rester derrière ces murs ! Plus personne ne le supporte, mais plus personne n'ose les braver !
La villageoise retourna ses sabots et conduisit les deux cavaliers à la porte principale. A leur gauche, derrière un quartier de maisons, un feu s’élevait ; c’était donc cette diversion qui leur permettrait de s’échapper !
Vite, des villageois ouvrirent la herse. Les deux cavaliers se mirent en selle, jetèrent un dernier regard à ces Hyliens bienveillants, puis partirent au triple galop dans la plaine de l'île.
- Zut de zut ! clama-t-il soudain.
- Qu'est-ce qu'il y a, Link ?
- Mon épée... elle n'est plus dans la cache de la sangle !
Sa surprise cachait alors la terreur des temps futurs.
La reine d'Hyrule, même vêtue au plus simple et aussi légère qu'elle fût, empâtait quelque peu leur course ; mais personne ne songeait plus à se presser quand ils quittèrent l’île d’Hyrule, que des troupes sillonnaient en quête de voleurs ou de quelques fuyards. Après le pont ouest, l'astre du midi devant eux, ils se retrouvèrent dans quelques plaines libres, juste avant une étendue de marais. Au triple galop, la jument s'échappa à nouveau et poursuivit sans relâche sa course enfiévrée, ni pesante ni claudicante, libérée de toute contrainte. Le soleil mangeait sa silhouette et les herbes voletaient en tous sens ; ses sabots pouvaient marteler toute une planète tandis qu'à la mort sa vigueur demandait revanche. Et sur son dos, les deux cavaliers semblaient s'envoler, surtout la reine, assise sur le troussequin. Le bonnet de son chevalier se tortillait fort ; la chevelure de sa princesse s'abandonnait en fils d'or. Et ils rayonnaient sur la plaine, bienveillants comme les astres du soir, étincelaient dans l’ombre dorée, flottants comme les ailes de l'Espoir. Bientôt, le soleil tirerait sa dernière révérence, avec sa longue traîne rougeoyante ; il laisserait alors sa place aux gardes de la nuit. Et cette nuit à venir serait bien lente ; très, très lente.
Les vêpres passées, on entra aux Marais de l'ouest, régnant derrière les minces plaines qui s'étiraient sur le rivage, et près de la Haute Chaîne, comme le confirmait le croquis de carte que Link avait repris avec sa sacoche. Dans ces marais, les arbres se courbaient sous des branches grêles chargées de feuilles, et leur écorce avait des éclats bleutés ou violets. Une toile de brouillard coulait entre les racines. Par-delà ces arbres des eaux stagnaient ; s’entendait par moment une sorte de gargouillis, quand des bulles obèses remontaient à leur surface. Mais Epona restait sur son large chemin, découvert dans l'orée des Marais, et l’on contemplait vaguement, parmi les clairières abandonnées par les arbres, des déserts boueux ponctués de fleurs sèches. La terre, sans feuillage pour abri, brûlait simplement, désolée et infertile, trop exploitée par la flore.
Comme le chemin rétrécissait au fur et à mesure que les arbres se resserraient, le soleil fut caché, permettant aux feuillages affamés de gober ses derniers rayons. Zelda, que la sauvagerie des lieux troublait, serra un peu plus fort le chevalier ; tout autour, des vapeurs s'élevaient allègrement. Durant le reste de leur avancée, la jument s’embourba, puis trébucha plusieurs fois. Le chevalier descendit, guida la bête, la rassura quelque peu ; la princesse, seule sur la monture, crut voir sur les troncs autour des sourires se plisser, des rires se mouvoir, des regards étinceler. La journée se terminerait donc, emplie de démons noirs ; la reine caressa doucement Epona.
Le sentier devenait si étroit et boueux que Link dériva la compagnie dans les bois à sec, et s'avança, sous la contrainte des arbres, vers une calme clairière. Zelda mit pied à terre. La boue, remarqua-t-elle, les avait tous encrassés. Alors qu’elle essuyait d’un geste les éclaboussures de sa tenue, et, avec une brosse trouvée dans une sacoche, venait décoller le pelage de la jument, Link usait ses forces sur les plaques terreuses qui recouvraient sa tunique. Il s'était assis sur un tronc couché - sans doute mort de faim. Zelda s’approcha de lui, déroba la brosse, et, d'une efficacité prodigieuse, décrotta la tunique et les bottes ; elle avait tout de même été élevée à bâtir de ses mains et non de ses sujets, comme le répétait ceux-ci. Après qu'il fut libéré, le chevalier s’en alla chercher parmi les brindilles de quoi les réchauffer, tout en prenant bien garde : il avait peur de représailles, s'il revenait encore couvert de boue! Epona quant à elle, balayait l’humus pour déterrer des brins d’herbe.
Par-dessus le feuillage des arbres gloutons, un sommet édenté se dressait. Il semblait qu'une âme l'avait conquis, dénuée de toute fatigue quand bien même l'ascension avait pu être rude. Elle posa un instrument par terre, une cape noire sur ses vêtements et, les mains levées, de là-haut, clama :
- Ô démons vermeils, renards enragés, chiens pâles, corbeaux lestes, donnez votre signal au peuple sheikah de l’est ! Qu'Hyrule soit libérée des Impurs ! Chû Kô, Saishin, Termina, Tenzan, répondez à mon appel ! Que dites-vous ? Pas encore ; quelque chose d'autre se prépare, donc. Alors, nous attendrons ; mais nous savons que vous avez promis, et qu'un jour, enfin, nous serons à notre place en ce pays... ... Double poing ; mains de Ruhu ! Hëuju-Rûhuju-vûku jáë*!!!
Et elle disparut soudain. Ainsi était-elle venue ; ainsi était-elle repartie.
Autour d’un feu ils se blottirent, sous un ciel étoilé ils iraient s’endormir ; deux couvertures en laine viendraient les accueillir, pour qu'au milieu des arbres ils rêvassent au son de la lyre. Un craquement dans les bois, un regard fureta ; leur sommeil ne s’en préoccupa pourtant point.
La reine d’Hyrule dans la couverture somnolait, tandis que son chevalier observait le feu dont s’éclairaient ses beaux yeux. Epona dormait debout, appuyée contre un tronc. Le vent sifflait, incertain. Par moment, Link rallumait les flammes et revenait chargé de bois, jusqu’à ce que son regard ne portât plus et que ses paupières se fermassent, qu’il laissât son corps s’allonger et ses bras le recouvrir. Le feu crépitait seul dans l'ombre de la nuit ; et les trois compagnons dormirent profondément enfin, dans ces marais si lointains.
Un rire. Zelda se redressa. Un sifflement ; elle tourna la tête. Déjà sa fatigue s'allégeait. Un gloussement ; le vent sans doute, comme toujours. Elle se recroquevilla tout de même. Des sons étranges lui parvenaient du coeur des Marais ; elle savait que cette région restait éveillée de jour comme de nuit. Tout de même... quelle peur ! Et même avec ces bruits inquiétants, elle tenta de fermer les yeux.
Des lueurs dansaient sur le bleu des arbres, puis virèrent sur le sol de la clairière, comme les flammes d'une armée prête à combattre. Zelda fronça les yeux, gênée par ces lueurs démentes. Le ciel, noir, tombait sur les feuillages ; et son ombre épaisse engloutissait les rameaux. Au loin, une cadence ; les bois de partout craquaient, les branches des arbres grinçaient, les pierres par terre roulaient, l'atmosphère entière empestait. La reine ouvrit un oeil; rien, rien à voir. Les marais étaient sombres ; de plus en plus sombres. Le poids de l'obscurité étreignait son estomac ; et ne rien discerner érodait ses nerfs. Là, une odeur âpre. Ici, un bruit lugubre. Tout autour, elle pressentait les branches les encercler. Les étoiles, unes à unes, clignotaient pour la dernière fois. Comme la lune fut voilée, Zelda distingua des brumes descendantes. Et tandis qu'elles se posaient, de plus en plus opaques, des ombres surgissaient d'entre les ombres, et se mouvaient sur le sol, plus noires que l'obscurité. Et d'autres farandoles de lumière éblouirent les ténèbres de leur danse affolée, et d'autres bruits des Marais geignirent, puis moururent en échos infinis. La peur brilla dans un regard ; des visions cauchemardesques envahissaient les esprits ; elles prenaient corps en ce monde.
Et un oeil brillait, là, dans le vide, tout noir.
Link se leva. La reine s’approcha de lui, d'un regard lui fit part de son inquiétude, et ils se rassurèrent quelque peu par ce dialogue. Zelda soupira, elle ne tremblait plus. Et enfin la clairière semblait respirer... l'air moins les oppresser...
Soudain voix, rires, paroles en un vacarme s'élevèrent, moqueuses, impérieuses, monstrueuses, se soulevant comme les plaintes des spectres depuis les entrailles mêmes du monde ; de tous côtés, de toutes parts, sans répit, sans relâche, elles éclataient dans la clairière, grondant jusqu'à l'horizon qui tremblait d'effroi. Puis elles se calmèrent, adoucirent leur timbre, montrèrent patte blanche quand leurs mots acides pleuvaient :
- Preux héros !
- Douce reine !
- Toujours vêtu de cette même tunique ; rien ne change on dirait !
- Toujours aussi belle ; dommage, que tu sortes si peu de ton confortable château !
- Oh, mais c'est le Héros d’Hyrule !
- Oh, mais voilà la Reine d’Hyrule !
- Ah, mais se souviennent-ils seulement de nous ?
- Ah, et quels actes, quelles traces de nous sont restées ?
- Ces effrayés qui nous entendent ! Ces yeux qui s’agrandissent !
- Ces machinations déjouées par la volonté des Déesses !
Elles s'énervaient, jusqu'à ce que ne résonnât, dans la nuit insondable :
Et votre accord ? Aucune violence, n'oubliez pas ! Je vous surveille toujours de l’autre côté !
- Soit...
Les voix se turent. Les deux voyageurs, incertains, virèrent leurs yeux tout autour. Ils n'eurent pas le temps de se relever ; le vent mugit tout à coup, et les voilà transportés au-dessus de la cime des arbres. Là, devant, sous une lune amoindrie, une large ombre gesticulait ; peu à peu, elle recouvrirait la verdure de ses doigts rampants, pour qu'enfin ils allassent se refermer sur l'île au centre, et l’étrangler.
Les notes d'un copiste :
* inconnu : Hëuju-Rûhuju-vûku jáë ! : en apparence, une invocation. "Hëuju" et "Rûhuju" semblent reprendre "Double poing" et "Mains de Ruhu".
Chapitre 4 : Destruction 
Musique de Vikchat "La Marche des Chevaliers"
La veillée avait été affreuse ; toujours à guetter pour un signe, un mouvement dans la nuit. Le garde pouvait enfin se détendre un peu ; ou plutôt, le décurion qu’il était le pouvait, une partie de lui-même ayant déjà rejoint la douce caresse des rêves. Il attrapa sa lance accolée à un merlon et s’en fut vers la tour nord du château d’Hyrule.
A sa gauche, en-dessous d’une meurtrière, un alignement de chaises, six pieds chacune. Le nouvel arrivant fit basculer l’une à l’extrémité, et toutes se renversèrent en maugréant. Avant qu’aucune voix ne le reprît, il annonça que leur quart était terminé. Et les soldats, fourbus de sommeil, traînèrent leurs pieds vers l’extérieur.
Le décurion, quant à lui, resta seul dans la tour, songeant qu’il allait rejoindre ses compagnons dans la cité, dans son cher foyer, avec sa chère famille décrépite à force de l’attendre. Il avait fait son labeur ; quel labeur ! Des heures sans dormir, les mains sur la lance, la tête entre deux créneaux, tout cela pour ne point faillir à un moment inopportun ! Ne point faillir, alors que la fatigue pesait tant dans la langueur des heures ! Il soupira. Et quelle était cette décision des généraux, de vouloir guetter sans cesse la plaine de l’île ? Que pouvait-on craindre des brigands ? Des voleurs ? Des... La cité était bien protégée, derrière ses remparts, non ? Ah, ils excédaient de trop les précautions, dans la famille royale... Bien que ce fût pour aider les Hyliens ; on ne pouvait tout de même pas le leur reprocher ! Mais enfin, ces quarts ! Quel ennui était-ce ! Quelle monotonie, aussi ! Pourquoi ne les... Oh...
Des cors sonnèrent, vrombissant à l’est pour reprendre à l’ouest, appeler le sud quand le nord les reprenait. Dans cet enchevêtrement de bruits et de cris, le décurion sortit en trombe de la tour et rejoignit un amas de foule devant l’un des rempart. Un hurlement parvint de la forêt ; il arracha ses yeux vers l’horizon, loin du château, loin des maisons, loin des plaines...
- A la garde ! A la garde ! répétait-on dans la cité.
Quelle était cette forme noire qui rampait dans les champs ? Qui sortait des arbres et s’étalait, informe, hideuse, tout lentement ? Une armée ? Mais alors... quelle armée ! Des dizaines... non, des centaines, oui, des milliers de soldats !
Oh non ! Elle s’approchait des remparts !
- Descendez ! Combattez ! Défendez votre chère cité ! ordonnait-on.
Et parmi cette masse de soldats noirs, le spectre des Erinyes* flottait ; qui n’avait jamais pu les voir, maintenant le regrettait.
Les lances s’abaissaient, fines, chargeant dans la plaine ; Le ciel pleura, funèbre, sur la tristesse de cette scène. Les piques et les cris dans la plaine s'enivraient de rage, se mêlaient en une seule cohue ; tandis qu’une autre compagnie de soldats dépassaient les remparts, grêles et leur vigueur anéantie. Non seulement ces jeunes gens n’en avaient jamais tué d’autres, sinon les enfermaient ; mais en plus ils n’avaient jamais pensé à la guerre, ni au carnage, ni à la Mort, ni à rien de toutes ces horreurs ; aucun n’aurait pu s’en vanter, même pour une victoire. Et maintenant, ils étaient condamnés à subir le sort qu’on leur avait décidé ; la guerre.
Les deux mêlées de soldats assombrirent les belles étendues, les retournant de leur marche incessante. L'orage éclatait, quand retentissant dans tout le pays le choc des épées contre les armures. Le lointain disparaissait dans une brume gigantesque ; le sol, lui, sous des lignes de guerriers. Les troupes se mélangèrent tout à coup, en bourdonnant, grésillant, crépitant dessous le château.
Quatre épées se levèrent du côté de la forêt, brandies impérieusement, affûtant la haine et la cruauté des envahisseurs. Alors ceux-ci tuèrent, coupèrent, amoncelèrent sous leurs pieds victorieux les corps des pauvres jeunes gens. Les coups pleuvaient comme les traits, les corps tombaient comme des brins d’herbe que l’on piétine. Et les épées brisées et les armures déformées formaient des tas comme des tombes, grises et ternes, tristes, sans plus aucun lien avec les vivants, même de famille, même d'amitié, même d'amour... La lutte sous le ciel continuait indifféremment;
ce ciel qui surveillait le monde d’en dessous sans jamais lui redonner espoir, sans agir non plus, se laissant envahir par les ténèbres et écraser par leur poids. Dans la masse sombre des armées, se dégagèrent une nouvelle fois les quatre épées ; leur détenteur crièrent aux cieux, et les ténèbres ronflèrent comme une tempête et les emplirent. Une dernière lumière vacillait encore dans ce flot de suie, et cette seule force de briller, ce n’était que pour observer le massacre et la Mort, qui s’invitaient en ce monde. A quoi bon s’efforcer à redresser les torts, quand il suffit de tout rayer, de tout recommencer, à la force du Destin ?
En contrebas, quand la lueur y laissa ses yeux se poser, n’étaient plus restés dans les champs que des pics de fer, des frayeurs sombres, des ombres flasques, des flaques de sang, des cendres de pillage et des sillages sanglants. Et debout, régnant sur le carnage, des soldats fiers, des silhouettes l’épée au flanc, des hommes d’ailleurs qui recevaient la victoire, étendant sur les autres la défaite et le désespoir. Ils hurlent à présent au ciel gonflé de haine et de rancune, d’une seule et même voix sans que n’en se distingue aucune, un appel de joie comme les loups à la lune :
- Towdï vosei Howjï, Kŕenlļomrë! Towdï vosei Howjï, Kŕenlļomrë!*
- Messieurs, madame, c'est répugnant ! Nous étions pourtant bien d’accord : pas de massacre !
- Nous sommes désolés.
- Une hécatombe aux bœufs devenus hommes ! Un monde nourri de chair et de sang !
Faut-il encore cent mots horribles pour montrer votre horreur à vous ? Oh, que vous m’agacez ! Tenez-vous donc toujours à ce que l'on vous fasse confiance ?
- Mais bien sûr !
- ALORS, POURQUOI VOUS AVEZ FAIT CA, HEIN ?
Les quatre chevaliers de la Porte se turent. Ils n'avaient que la conseillère de la Reine noire devant les yeux ; devant la Reine noire même, ils ne se seraient plus sentis.
- Vous ne pouvez, à l'évidence, pas répondre, railla-t-elle ; elle avait été aussi nommée intendante de l’armée, ce qui expliquait ses foudres.
- Mais... nous pensions que puisque la Porte peut... ressusciter les...
- Oh ! J'ai compris ! Quelle valeur donnez-vous donc à la vie, hein ? Ah, encore heureux que vous puissiez vous rattraper de ce côté-là ! Mais il y aura un prix, croyez moi ! Chevalier de la Porte, vous ne pourrez pas improviser un tel titre ! Sachez dès à présent répondre de cet honneur !
- Mais vous, n'êtes-vous pas heureuse d'avoir enfin acquis ce que vous cherchiez et ce que vous vouliez obtenir ?
- Quelle valeur puis-je donner à mes volontés, si pour elles j’ai dû sacrifier celle de tous les autres ? Ah, mon bonheur n’a pu que déprécié... Vous êtes vraiment incorrigibles ! Et pourriez-vous me dire pourquoi avoir commis...?
- L'ivresse du combat ?
- Vraiment ? fit-elle très étonnée.
- Nous ne savons pas... de l'emportement, sans doute... nous... nous étions peut-être fort, mais nous ne nous engagions pas contre un ennemi qui avait les mêmes règles et...
- Vous ne savez donc pas vous tenir ? Ah... ah, c'est désolant... et il n'y a aucun mot qui puisse décrire votre sauvagerie à nos yeux !
- Est-ce que nous pouvons... nous pouvons nous rattraper ?
- Hmm... ... Rattraper les erreurs ; quelle volonté vaine ! Mais, peut-être ai-je un moyen pour vous, de montrer votre loyauté à nos exigences. Dans le cas contraire, vous risqueriez bien d'avoir tout perdu... Et tôt ou tard...
Elle referma l'une de ses mains. Les quatre chevaliers savaient ce que cela signifiait. D'une part, ils devraient se rappeler à jamais leur ignominie...
- N’est-ce pas ?
Et d'autre part, deux mots leur venaient à l’esprit ; deux mots qui se renforçaient, s’enlevaient dans des abîmes insondables, jusqu'à ne plus signifier qu’une terreur indéfinie :
Prison, Hjadnaav
- NON ! Vous ne pouvez pas ! Pas dans votre état !
- Et pourquoi pas ? Les rois sont aussi des soldats !
- N'y allez pas ! Vous êtes souffrant !
- MAIS C'EST MON FILS!!!
- Oui, et il a été capturé... mais vous n'y pouvez rien !
- SI !
- Non ! Restez ici !
- CETTE MIJAUREE MERITE UNE RACLEE ! ELLE N'A PAS LE DROIT D'ACCEDER AU TRÔNE!!!
- Mais arrêtez de vous débattre, enfin ! Nous allons vous menez au village de votre frère...
- JE N'IRAI PAS LE VOIR SANS AVOIR COMBATTU ! J'AI MA FIERTE ! AU NOM DU ROI!!!
- Ravalez-la, votre fierté ! Vous n'êtes pas en l'état de...
- MAIS N'AVONS-VOUS DONC PAS VU...!? La pauvre fille... Ils forment un si beau couple... ET VOUS VOULEZ QUE JE LE LAISSE ÊTRE SEPARE D’ELLE ? HORS DE QUESTION!!! Je... Raaah!!!
- Vite ! Il vomit ! C'est la colère qui...
- Emmenons-le vite au nord !
- Eh ! Vous autres ! Dernières nouvelles : l'armée avance vers notre village en ce moment même!!!
- Mais qu'allons-nous faire ?
- Nous n'avons qu'à faire un détour !
- Tu veux dire...
- Oui... le grand air nous ferra du bien.
- GANON!!!
Han !
Projetée contre un mur, la Dame blanche s'écroula. Quand elle tourna la tête, elle vit trois des quatre chevaliers de la Porte. Devant, un corps ; mais parlait-on encore de corps, quand il gonflait de rage et d'obscurité, avide de vie et dépourvu de limite ?
- RAAAH!!!
Flatch!
Elle faillit vomir ; ce qui pleuvait sur son visage, ce qui dégoulinait sur son front, cette odeur écoeurante, ce n'était pas que du sang ; elle sentait un fragment d'os s'être planté dans son épaule. Oui ; oui, et même... il y avait comme les restes poisseux d'un charognard, qui pendaient.
- RAAAH !!! reprit la bête informe en levant ses deux bras au soleil, qui disparut.
La Dame blanche trembla. Il avait tué un dieu. Il ne portait aucune des armes de la Porte, ses mains seules avaient été nues, sa volonté épurée de toute conscience. Ainsi, là, devant elle, la Mort avait pu frapper ?...
- Non... lâcha-t-elle, en expirant un rire.
Justement, ces mains puissantes se plaquèrent sur son front, un peu râpeux à cause du sang. Une force sauvage coulait dans leurs veines, dans leur sueur, dans leur peau.
- Nacrésis... je ne te rejoindrai donc pas en tant que reine...
Un pression violente au crâne la tut ; et elle hurla, d'un tel cri que sa voix semblait s'extirper de son âme pour ne plus résonner qu'en écho. Deux autres hurlements suivirent la traînée de cette âme nue, lourds de souffrance, défigurés par la malveillance.
... mais seulement en tant que morte...
§~~~~II~~~~§
Goutte à goutte, du plafond de bois vers le sol plat, une légère pluie tombait, glissant le long des toiles de gouttelettes entre les planches mouillées, rebondissant sur les pierres par terre humidifiées. Une rivière s’effilait sous cet égouttement, passant d’une flaque à une autre, d'une mer à un autre, d'un océan à un autre, montant les pavés au dos rond pour se jeter dans des cuvettes insalubres. Près de l'une de ces mers, coincée dans sa cuvette, une grande forme noire grelottait ; et la seule lumière présente tombait d’une fenêtre.
Cependant, on n’y pouvait beaucoup compter : faiblarde, sans relief, incapable de révéler clairement ce qu'elle touchait. Peut-être était-ce heureux d’ailleurs ; dehors la fenêtre, on pouvait distinguer des morceaux du monde, sous un manteau noir. Les rares plantes y poussaient avortées, surgissaient plus du voile de brouillard qui flottait partout que de la terre elle-même. Quel monde, dominé par les furies divines et les éléments primaires ! Un cauchemar déformé, une contrée de ruine, un monde déchiré et mort ! Elle avait bien changé, la terre d’Hyrule.
La nuit s’abattit, infinie, illimitée, mais vide ; aucune étoile, comme autant de présences réconfortantes, comme autant de lueurs pour vous guider. Le ciel, il buvait encore à copieuses gorgées le feu des massacres et de la rébellion ; ses veines seules y étaient esquissées. Ah, que c'était affreux, pour la grande forme noire dans sa prison misérable, ce prisonnier recroquevillé, insignifiant dans le manteau nocturne ! Il méditait sur ses tortures, ces doux supplices qu’il avait endurés ; car quand il regardait dehors, il se rappelait ne rien avoir subi, tant dans ce pays vivre était devenu maudit. Et lui, que les chaînes l’enlaçant lacéraient et que la fièvre dans son cloaque gagnait, finit par ne plus oser son regard devant la lumière ; il resterait là, assis, toujours tremblant, toujours dans l’attente de son sort. Sous son visage baissé, comme ses épaules l’avaient été, une perle caressa ses traits creusés, pour se jeter comme toutes les autres dans le lac en contrebas ; c’était la dernière d’une source tarie.
Haut, très haut sur Hyrule, sur le pourtour du toit d'une tour, le vide d'un côté, les tuiles de l'autre, deux silhouettes tendues. A leur droite, on voyait les terres s’étirer vers l’Espace et, en s’approchant du muret qui les en séparait, on tombait sur l’immense façade du donjon d’Hyrule. D’une lueur sur le firmament meurtri, un homme au long manteau se révéla, la tête pendue vers le vide, et un autre, plus jeune et bien maigre, était immobile dans son dos :
- Allez, Ganondorf ! Je t’en prie, calme-toi ! répétait ce dernier.
Et à l’autre, avec sa même voix entrecoupée :
- La prison... ce sera la prison...
- Non, Ganondorf ! Ecoute-moi ! Tu sais, nous avons trouvé une solution, avec les autres Chevaliers et...
- Oui... oui, je connais votre solution... la résurrection...
- Mais ! Qu’est-ce qui te prend ?
- Tu as entendu la conseillère, l'autre jour ! Pour nos ignominies, nous devons payer un prix... et là... là, tu te rends de ce que... - il replia ses mains vers lui -, de ce que j'ai fait ? J'ai tué un dieu ! Une de nos Déesses !
- C'est vrai... mais avec Veran et Onox, nous avons pensé que...
- Non, il ne faut pas... il ne faut pas...
- Du calme, enfin ! Plus nous attendrons, plus les retombées seront lourdes ; c'est Veran, la Sagesse même qui l'a dit. Tu le sais toi aussi : dès ce soir, la Porte va s’ouvrir, et la Reine noire sera de suite au courant.
- La Sagesse, hein ? Je sais que vous avez reçu les morceaux de l’Equivis de la Triforce avec la mort des Déesses... je sais que je devrais l'écouter... mais... non, j'ai trop peur... des retombées... et après tout... c'était sa soeur, Hordéaline.
- Oui, mais ne t'inquiète pas : si ensemble nous...
- Non, pas ensemble ! Je les ai tuées, pas vous ! Vous ne méritez pas...
- Nous sommes tous dans la même galère. Nous te suivrons. Nous avons peut-être hérité des morceaux de l’Equivis de la Triforce, mais toi, tu es encore plus puissant... on ne sait pas ce que sait... et mieux vaut peut-être ne pas le savoir... mais gageons que nous trouverons une solution à tous nos problèmes quand...
- Je préfère ne pas avouer... je... j’ai eu à choisir entre la vérité et le secret... j’ai choisi... mais de toute façon, je suis perdu ! Et vous sans doute aussi ! Ah, c'est ma faute! Ma faute !
- Allez, allez, Ganondorf ! Je t'ai connu en meilleure forme !
- Oh, laissez-moi ! Autant que j’aille me terrer...
- Gan’do ! Je t’ai promis de veiller sur toi et tes crises ! Calme-toi! Au moins pour m’écouter ! Au moins pour ne pas t’imaginer plus de fautes qu’en réalité !
- Je...
- Allez, Gan’do !
- Bi... bien, Vaati... je... je veux bien t’écouter, fit Ganondorf, vieilli.
- Calme-toi avant. Laisse donc évader tes songes ! ragaillardit Vaati.
Et son compagnon se pencha à nouveau vers le vide, en secouant la tête. Quant à Vaati, il se remémorait encore la discussion qu'il avait eue, avec les deux autres Chevaliers, à propos de ce qu'ils devraient tous faire. Ils avaient caché les corps à l'aide de leur art magique, afin qu'aucun regard importun ne portât dessus ; et avant que la Porte ne fût au courant, il fallait agir. Ou, comme le suggérait Veran, au risque de tomber à nouveau sous l'emprise de Hjadnaav, ou, comme le voulait absolument Ganondorf, au risque d'engager une lutte sévère entre eux et Nacrésis. Et ils ne pourraient pas revenir en arrière, c’était certain, c’était prévu.
- Ce sera dur, d'être des dieux, évada-t-on.
- Oh ! Ganondorf ! Alors tu veux vraiment...? Tu es résolu à...
- Et pourquoi pas ? Nous avons nos raisons ! Déjà, en tant que récompense, ainsi que l'accordait ce Pacte. En plus, pour éviter de retourner là-bas, enfermés. Et aussi parce qu'Hyrule, c'est notre terre... qui sait ce qui adviendra d'elle, s'il n'y a plus de dieux ? La Porte m'a appris que c'était ma terre, et que je pourrais la changer seulement si je m'y intéresse...
- Ah, tu as déjà changé le ciel. Il est vide de peur et orageux de crainte ; j'espère que tu ne le laisseras pas tel, remarqua Vaati, liant les humeurs et le temps.
- Bien sûr... ... alors, et toi, tu veux toujours me suivre ?
- Je me le suis promis, et tu as bien vu à quel point je suis têtu ! Oh, et ne t'inquiète pas pour Onox et Veran: si la force des choses s'affirme par une lutte contre la Porte, alors ils lui obéiront, comme à toi. Ce sont leurs paroles.
- Merci... merci à vous tous !
- Par contre, décide vite de nos futures actions. Sinon, la Porte nous détruira inévitablement.
- Tu as raison... et si nous nous réunissions?
- Je pense que nous n'aurons pas le temps de nous prévenir ou de nous réunir, Gan’do. Nous sommes esclaves de cette journée ; le temps manque terriblement.
- C’est vrai...
- Bah, j'ai bien une idée de ce que nous pourrions faire, et pour ce faire, il ne faudrait qu'aucun soupçon ne pèse sur eux.
- Je t'écoute.
- Attends ! Je te rappelle que la conseillère nous a prévenus qu’une espionne à ses services garderait l’œil sur nous. Elle tient à nous surveiller de très près, après le massacre de la plaine. Elle a peur d'une rechute.
- Tu sais, moi-même j'en ai peur... je ne me sens pas très bien... comme possédé, ou...
- Pourquoi dis-tu des choses pareilles ?
- A cause de... de la mort des Déesses... et puis, la nuit, je fais souvent ce cauchemar... je me réveille souvent... et j'ai peur... je ne sais pas ce qui se passe... mais c'est horrible...
Vaati ravala. Cette vision-là même du mal de son compagnon, il l’avait redouté au point de l’écarter pour de bon. Pourtant, cela devait être ainsi. Ah, heureusement que quelqu'un s'était proposé de les aider récemment ! Personne des Chevaliers n'avait compris comment cet homme avait été au courant de la furie de Ganondorf ; pourtant, ils l'avaient accepté, lui et ses deux acolytes.
- Allez, viens. Je te raccompagne à ta chambre... tu as suffisamment pris l'air... on parlera mieux là-bas...
Ils s'enfoncèrent vers une tourelle. leurs pas résonnaient sur les marches d’un escalier ; et dans la pénombre, après qu'ils étaient partis, on bougea. Ce furent des murmures qui ne tombèrent pas dans leurs oreilles ; ce furent des mots étouffés dont les pierres elles-mêmes ne résonnèrent :
- Hmm... Je vais aviser la conseillère des quelques curiosités de ces messieurs... Dommage que je n'ai pas pu m'approcher plus d'eux... Ah, je me fais bien honte, à moi, Znafvuti !
Une salle immense aux lustres chatoyants, au haut plafond, aux tapisseries colorés comme l’automne. Une ronde table d'ébène ciré, des chaises au haut dossier, des dorures sans pareilles sur des plats biens travaillés. Une richesse antique, un luxe oublié, ce que l'on ignorait qu'un tel monde eût pu produire. Tout cela en l'honneur de la robe sombre, fine et dentelée qui voleta vers une chaise ; de la précieuse épée, dans son riche fourreau, qui prit place aux côtés de la longue robe ; des deux bottes du cuir le plus noir, aux reflets les plus brillants, qui coururent en face des deux précédents ; et, enfin, touchant pratiquement le plafond, en l'honneur d'une couronne richement ornée, qui s'approcha lentement des deux bottes noires. Alors, la robe se plia, l’épée se leva, les bottes se croisèrent, la couronne frotta le plafond, puis tous s'assirent. Quelques personnes s'étaient déjà assises autour de la table, et paraissaient ternies. Onox à l’épée flamboyante, s'adressa à Veran à la coquette toilette, profitant d'être à côté d'elle pour lui parler, quoique l’autre présence couronnée ne jetât de puissantes paroles à la table:
- Voici donc, présentait un Ganondorf revigoré, en ce lieu conciliant, la première réunion des Quatre, les Chevaliers de la Porte, avec les généraux de...
- Veran, chère Reine du Lac ! chuchota Onox. Comment vont les Zoras ?
- ... lesquels ont tous participé à notre croisade contre Hyrule, enfin, contre les Déesses, ceci afin de récupérer...
- Aussi bien, je pense, que vos Gorons, ou les Kokiris de Vaati, ou bien les Hyliens de Ganondorf, répondit Veran, avant d'être coupée ; puis : Comment est-ce, donc, chez vous, cher Auguste consul ?
- Au Consulat de l’Ordre Suprême, ou à la province de Kazan si vous préférez, nous offrons quelques divertissements à nos peuples. Et d'ailleurs, il faudra que je trouve un moyen d'exploiter les mines de l’ouest ; on les dit gorgées de minerais...
- ... Vous savez qu'une union nous sera propice, et qu'en ce sens un accord avait été conclu...
- Voilà qui vous amuse, cher Consul. Pour ma part, les Royaumes des Eaux Souveraines de la province d'Hylia ont bien du mal à concilier les rebelles. J'ai à faire, entre les Twilis et les Zoras. Mais parlons d'autre chose...
- ... auquel bien sûr, puisque nous l'avons promis, nous ne nous dérogerons pas. Mais il faudrait...
- Vous savez, j’aimerais bien connaître les plans futurs de notre Conseil ; ce charabia ne nous apprend rien de nouveau. Que veut donc notre Maître ?
- Moi, vous savez, j'aimerais connaître les pensées de nos deux reines ; elles nous ont sauvés, gloire à elles ! Mais pourquoi vouloir récupérer ces deux prisonniers ? Oh, j’ai peur que le traitement de la prison ne les dérange...
- ... que votre glorieuse armée reste en soutient...
- Oh, mais Veran, quel choix avions-nous d’autre pour les retenir ? Et puis, quoi qu’on en dise, ces geôles ne sont pas aussi impropres que le furent les nôtres. De plus, ce n’est que pour un court temps, alors, laissons tout cela. Si jamais les craintes vous pèsent, demandez à la conseillère de la Reine noire, présente ici-même, intendant de toute leur armée, et notre surveillante par la même occasion.
- Bien... j'attendrai peut-être les délibérations pour la rejoindre. Mais vous m’avez-vous-même convaincu.
- C’est la raison même. Mais parlons autre que ce Conseil ou notre promesse ; et je ne veux plus m’occuper de l’espionne !
- Il est si difficile de changer de sujet ; les Reines m'occupent l'esprit.
- ... car, en notre pays, les rebelles ont des manies fâcheuses. De plus, tant que les Déesses ne nous auront pas reconnus, nous, les Quatre, comme régents d’Hyrule, et n’auront pas levé leur ire sur le ciel, nous aurons besoin de votre appui. Ainsi donc, si la Reine noire veut bien...
- La vérité, c’est que même si les dieux mineurs – Relégats*, je crois - n'ont comme pouvoir que leur suprématie sur un royaume dans l'immensité de l'Univers, il faut leur reconnaître une puissance peu commune. Plus que de la Force, du Courage, de la Sagesse et de tant d'autres, elles se démarquent de toutes les autres divinités. Mais je ne crois pas pour autant qu'elles aient une quelconque once de sympathie pour les Dormitati, et, en cela, elles resteront pour moi déesses parmi les déesses et les dieux.
- ... le permettre, il serait préférable que votre armée reste.
- Ganondorf ! lança une voix par-dessus les silhouettes ternes, sans doute la voix de l’Intendante, n'oubliez pas que tant que vous ne vous serez pas plié à ce que vous avez promis, rendre les deux prisonniers à la Porte, nos soldats resteront ici pour vous rafraîchir la mémoire et attendrons nos ordres!
- Alors nous ne serions toujours que des pions ; des pions au plus bas de la hiérarchie !
- Et cela me dégoûte aussi, car je n'ai pas gravi les échelons de l'armée pour me retrouver au dessous de tout !
- ... Très bien donc. Merci, Intendante. Nous espérons bien ainsi, calmer les rebelles. Je crois donc que nous pouvoir clore cette réunion, non ? Oh, mais avant...
- Vous aimez la grandeur et la magnificence.
- Et toi Veran, n'est tu pas de la même trempe ? N'est-ce donc pas une preuve de ta soif de pouvoir que de t'être rebellée toi aussi contre les Déesses ?
- Nous le sommes tous, cher auguste Consul Onox, comme le Patriarche Ganondorf, ou le Formidable Gouverneur Vaati. Ah, mais je suis brisée ! Quelle fatigue fut la nôtre, avec toute cette histoire ! Et quand je pense que dès demain, nous devrons entrer en charge ! Rassembler, recevoir, conquérir tous les institutions hyliennes ! Enfin ! Quelle opportunité s’offre à nous !
- ... Je tiens justement à vous prévenir de l'état de santé de vos...
- Que notre reine soit sauvée, pour nous avoir sortis de la scène et nous permettre de tâter les ficelles du monde, et porter le masque des décorateurs de théâtre...
- Prenez-moi !
- Veran, Reine du Lac, votre sagesse...
- Car nous sommes liés, après tout, et que pour semer la haine, il faut avoir confiance...
- Cela nous serait contraire...
- ... qui doivent rester ici encore un peu, avant d'être au mieux de leur forme. Le permettez-v |