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Le Coeur de la Triforce : La Chute d'Hyrule

Ecrit par Hellebron


Dédicace : Cette histoire est dédiée à Shadowyn, El Wap, Xaelia, ainsi qu'à tous les formidables auteurs du Palais de Zelda qui m'ont donné l'envie d'écrire.

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36 nouveau
Chapitre 37 nouveau
Chapitre 1 : Une Nuit Sombre

C'était une nuit sombre, sans lune, une nuit qui ne paraissait pas à sa place en cette fin d'été. La cité d'Hyrule dormait paisiblement, savourant le calme exceptionnel qui régnait dans le pays depuis plus de deux ans, depuis que l'infâme Ganondorf avait été vaincu. Les peuples d'Hyrule étaient désormais libérés, et les hyliens plaçaient leur confiance dans les héros qui avaient repoussé les ténèbres. La paix était revenue, et chacun pensait que les jours sombres avaient disparu pour de bon.
Et pourtant...
Dans la cité d'Hyrule, une silhouette solitaire marche dans l'obscurité d'un pas tranquille d'une ruelle à l'autre. C'est un homme jeune, insouciant. Il a trop bu ce soir-là, assez pour oublier jusqu'à son nom. Il vacille, s'appuie soudain contre le mur le plus proche. La chaleur étouffante de la nuit laisse soudain place à un froid vif, mordant. Un vide glacé vient d'apparaître, perceptible comme un souffle de vent gelé, une flamme dévorante, un cauchemar récurent et sous d'infinies autres formes.
L'homme se retourne avec la lenteur hébétée d'un homme ivre. Une forme obscure, vaguement humanoïde, immobile à l'autre bout de la ruelle. Un rire moqueur emplit le silence de la nuit, alors que l'être s'avance. La scène est sombre, floue, mais la peur du jeune homme est perceptible sur son visage. Une terreur primitive et irrationnelle. L'homme veut courir mais ne bouge pas. Il veut s'enfuir et reste cloué sur place. Il veut hurler lorsque l'ombre est sur lui. Et d'un seul coup ses désirs disparaissent. A Jamais. Il est mort.
La forme sombre libère d'un geste brusque une longue lame maculée de sang. Une flaque de liquide écarlate et chaud se répand dans la ruelle endormie. Personne n'est là, et pourtant quelqu'un d'autre a vu la scène. Tout est si noir que nul n'aurait pu dire à quel moment l'assassin disparut dans la nuit...

Au coeur d'une nuit sombre, dans la cité d'Hyrule, un innocent vient de mourir. Et si personne ne l'a jamais raconté, c'est ainsi qu'a commencé la Chute d'Hyrule.

Chapitre 2 : Les Songes de Saria

Saria se réveilla en sursaut, le souffle court, horrifiée par ce qu'elle venait de voir. Il lui fallut un temps pour se rendre compte où elle se trouvait. La cabane était plongée dans le noir, et dehors, la nuit n'était troublée que par le bruit du vent dans les branches. Les murs en bois de sa demeure étaient sombres, mais dégageaient une sensation de protection et d'abri, à des années lumière des ombres qui avaient parsemé ses songes.
"Quel affreux cauchemar" se dit la kokiri en frissonnant d'effroi. Le souvenir de la scène faisait battre son coeur avec une inquiétude inhabituelle. Des flashs flous et courts lui revinrent en mémoire, la ruelle déserte, la silhouette sinistre, la victime s'effondrant lentement dans un flot de sang bouillant... C'était trop d'un seul coup...
Saria bondit de son lit et sortit sur la terrasse de la cabane. La nuit était encore sombre, la lune absente, mais la vue du village endormi la rassura. Se sentant incapable de retourner se coucher, Saria s'assit sur le rebord, ses pieds buttant doucement l'échelle de bois avec le vent. Sa peur s'évanouissait peu à peu, mais sans la laisser totalement en paix. Elle resta donc là à réfléchir, perdue dans ses pensées...
Saria n'était pas peureuse. Quand la plupart des kokiris étaient espiègles et insouciants, elle se différenciait de ses amis par sa nature calme et méditative. Son statut de sage de la forêt l'avait aussi coupé des autres kokiris, sans qu'elle parvienne par la suite à retrouver le même lien avec ses compagnons de jeux. Saria avait conscience de ses responsabilités et, de la même façon que Link, elle aimait aider les autres.
Link... est-ce que son ami d'enfance, le Héros du Temps, n'avait pas lui aussi eu des rêves étranges lorsque, près d'une décennie plus tôt, il avait quitté le village des kokiris et entamé son périple ? Et, Saria le savait pour en avoir parlé avec elle, d'autre rêves prophétiques s'étaient aussi manifestés chez la Princesse Zelda.
"Non, la Princesse de la Destinée" se reprit mentalement Saria. Le septième sage, le Héros du Temps... Qu'elle aussi, le sage de la forêt, eut fait un rêve aussi marquant, cela pouvait-il vraiment être une coïncidence ? Son rêve était-il une vision ? Et si c'était le cas, qu'est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire, pour elle, Saria ?
Fatiguée de raisonner sans parvenir à de véritables réponses, la kokiri retourna s'allonger et s'endormit presque aussitôt dans un sommeil profond.

Chapitre 3 : Humeur noire

Link était anxieux. Une nervosité qu'il n'avait ressentie que dans de rares instants de sa vie, une nervosité qui l'avait réveillé de bonne heure ce matin. Aussi avait-il décidé de quitter discrètement le château royal d'Hyrule et de partir galoper avec Epona. Dans la plaine d'Hyrule, le vent sifflant autour de lui, le soleil brillant et la route jusqu'à l'horizon, Link se sentait totalement libéré et pouvait ainsi réfléchir sereinement.
Ce n'était pas le même calme complet, la même vigilance que celle dont le Héros du Temps pouvait faire preuve durant un combat. La façon dont il songeait à présent était bien différente. Il avait ici, avec sa jument pour seule compagnie, le sentiment profond que rien ne pouvait lui échapper.
Les deux années qui s'étaient écoulées depuis la disparition de Ganondorf avaient passé comme un rêve pour Link. Tout était allé beaucoup plus vite que ce qu'il aurait pu imaginer, et les traces du règne maudit et cruel du Seigneur du Malin s'étaient vite estompées. Les sages libres, la vie avait repris son cours en Hyrule où il faisait à nouveau bon vivre. Une Hyrule qui était sortie la tête haute de ses épreuves, et s'était efforcée d'oublier les sept années éprouvantes qu'elle avait vécues. La seule présence de grands héros comme Link assurait aux divers peuples un avenir aussi lumineux que le soleil sur la plaine.
Si les choses s'étaient rapidement faites plus complexes pour quelqu'un, c'était bien pour le Héros du Temps. Tout ses amis l'entouraient beaucoup et, sans qu'il s'en rende forcément compte, propageaient autour d'eux la légende vivante de Link. Si celui-ci avait souhaité une chose après la libération du pays, c'était juste un peu de calme et de solitude. Malheureusement son souhait n'avait pas du tout été exaucé.
Le jeune Hylien avait confusément conscience, malgré le tourbillon d'événements et de personnes qui s'agitaient autour de lui, que son époque était révolue. Le grand rêve de sauver Hyrule de la tyrannie s'était accompli, et s'il était sans cesse loué pour ses actes, Link ignorait totalement quelle direction pouvait prendre sa vie désormais. Il était perdu, plus isolé que n'importe qui aurait pu le soupçonner, et malheureux de l'ennui du quotidien qui menaçait maintenant de l'étouffer.
"A quoi peut bien servir le Héros du Temps..." se demandait-il fréquemment, "Alors qu'Hyrule n'a plus d'ennemi à combattre ?"
Cette nervosité le rongeait peu à peu de l'intérieur, et même si personne ne semblait l'avoir remarqué jusque là, il se demandait combien de temps il supporterait l'inaction. Il se sentait inutile, juste bon à servir de figure de proue. Le poids familier de l'épée du Temps manquait à sa ceinture, il ne se sentait plus en droit de la porter. En dehors de duels amicaux avec son Frère de sang Darunia, il ne se battait même plus. Il songeait même parfois à partir, loin d'Hyrule, pour explorer le monde...
Epona accéléra soudain, puis vira sur le côté et fit demi-tour, ne sentant apparemment pas que l'humeur de son cavalier était plus terne qu'au début de leur promenade et qu'il n'avait aucune envie de rentrer. Link soupira. Si quelque chose l'agaçait plus que tout, c'était probablement la grande fête qui allait être organisée en son honneur dans quelques jours. Des habitants d'Hyrule entière avaient été conviés à cet événement. Zelda n'avait rien trouvé de mieux pour son idée géniale.
Et Link comptait bien dire deux mots à cette dernière. Il ne laisserait pas qui que ce soit, pas même la princesse Zelda, s'amuser à ses dépends.

Chapitre 4 : Un Kokiri ne quitte jamais la forêt

Dans la grande forêt d'Hyrule régnait une agitation inhabituelle. Le soleil disparaissait lentement à l'horizon, et tandis que la nuit tombait, tous les kokiris sortaient de leur maison avec impatience. Ils se dirigèrent au sud du village, et s'arrêtèrent devant un défilé d'herbes gardé par un kokiri aux airs supérieurs.
"Laisse-nous passer Mido ! L'arbre Mojo nous attend !"
Les kokiris sautaient dans tous les sens, impatients de pouvoir aller voir l'Arbre Mojo. Ce dernier leur racontait toujours des histoires géniales ! Ils redoublèrent leurs demandes jusqu'à ce que Mido finisse par s'écarter avec une mauvaise humeur évidente.
"Attendez un peu, lança soudain Mido, où est passée Saria ?"
Le kokiri se tut, se rendant soudain compte qu'il parlait dans le vide. Les autres étaient déjà partis. Il soupira et se dirigea donc tout seul vers la maison de Saria. Si elle n'était pas là, il allait perdre un temps fou à la retrouver et rater les premières histoires de l'Arbre Mojo. Quelle poisse...
Ce n'était bien sûr pas Le Vénérable Arbre Mojo. Le nouveau protecteur de la forêt avait d'abord été une espèce de bourgeon bizarre, mais depuis les deux dernières années, il avait beaucoup grandi. Cela dit, il ne faisait pas encore la moitié de l'Arbre Mojo des souvenirs de Mido.
Il se souvenait parfaitement bien du jour où ce satané Link était revenu de son entrevue avec le Vénérable Arbre Mojo. La mort du protecteur de la forêt avait plongé tous les kokiris dans une horreur sans nom. Et Link, celui que tout le monde considérait comme le sauveur d'Hyrule, Link avait lâchement fui ses responsabilités...
Mido se força à faire taire sa rancoeur intérieure. Ce n'était pas si facile. Mais le moment était assez mal choisi pour dire ce qu'il avait sur le coeur. Il s'arrêta au pied de la cabane de Saria et l'appela. Pas de réponse. Perplexe, le chef des kokiris décida de monter pour aller voir de lui-même.
"Saria, réponds s'il te plaît, ce n'est pas drôle de..."
Le kokiri se tut, regardant à l'intérieur. Saria lui tournait le dos et faisait apparemment du rangement. Elle emportait des affaires de voyage, son ocarina... C'est à ce moment qu'elle se retourna et sembla remarquer sa présence.
Les yeux bleus de son amie se plongèrent dans les siens. Elle lui dit doucement :
"Je pars, Mido. Maintenant."
Celui-ci respira à fond, puis osa lui demander d'une voix inquiète :
"Tu t'en vas ?... Mais... pourquoi ?"
Saria ne répondit pas tout de suite et évita son regard. Mido connaissait assez son amie pour comprendre qu'elle ne voulait pas lui parler. La lumière se fit.
"Laisse-moi deviner, c'est encore à cause de ce Link, hein ?!
- Je...
- Ce n'est pas la peine d'en rajouter, fit remarquer Mido."
Il se rendit alors compte que son attitude empêchait son amie de lui parler comme elle aurait voulu et se reprocha son agressivité. Sa jalousie était ridicule. "D'ailleurs", pensa-t-il, "Je ne suis pas jaloux...".
Saria regardait le chef des kokiris avec un mélange d'agacement et de lassitude. Elle reprit la parole :
"Ce n'est pas seulement à cause de ça. La Princesse Zelda organise une grande fête, tous les sages sont invités et..."
Elle parut hésiter un instant, puis ajouta faiblement :
"Je... j'ai fait des cauchemars, ces derniers temps... J'ai l'impression... que quelque chose ne va pas, Mido..."
Le chef des kokiris se sentit ébranlé par ce que lui disait Saria. Il avait une totale confiance en elle et savait que son amie ne lui disait pas ça à la légère. Une seule chose aurait encore pu faire changer d'avis le sage de la forêt.
"Saria... tu sais bien que... un kokiri ne quitte jamais la forêt...", dit Mido avec un regard triste.
Celle-ci poussa un soupir. Son ami ne semblait pas comprendre... mais comprenait-elle elle-même ? Ses songes la perturbaient bien plus qu'elle ne voulait l'avouer. Saria n'était sûre de rien, sinon du fait qu'elle devait trouver les réponses qui lui manquaient.
"Je compte sur toi pour veiller sur les kokiris en mon absence, Mido. C'est important. Je ne sais pas quand... quand je reviendrai..."
Mido secoua la tête avec lassitude. Son amie avait pris sa décision, il était inutile de la contester à présent. Lui, protéger le village ? Il n'en avait pas les capacités. Aussi espérait-il que l'absence de Saria serait brève.
Le sage de la forêt fit un pas en arrière, puis lui adressa un dernier sourire timide avant de prendre son ocarina. Une douce musique s'en éleva, accompagnée du bruissement tranquille du vent. A peine le prélude de la lumière fut-il terminé qu'une aveuglante lumière dorée éblouit Mido. L'instant d'après, il était seul.
Une kokiri venait de quitter la forêt. Et pas même l'Arbre Mojo n'aurait pu dire l'heure de son retour.

Chapitre 5 : Le départ d'une Princesse

Ruto poussa un soupir sonore, qui était loin d'être le premier depuis le début de ce voyage. Toute cette situation l'agaçait, l'idée que quelqu'un puisse disposer de sa présence à volonté, sans lui en parler, tout l'énervait aujourd'hui. Si la princesse des Zoras était bien connue pour son mauvais caractère, elle était persuadée d'être cette fois dans le vrai. Son peuple ne serait jamais le vassal des hyliens, la Princesse Zelda dépassait les bornes en la convoquant ainsi.
Si encore le motif avait justifié un déplacement à travers tout Hyrule pendant plusieurs jours. En réalité, c'était surtout cela qui agaçait la Princesse Ruto : que Zelda n'ait rien trouvé de mieux qu'organiser une énième fête pour célébrer le Héros du Temps. L'héritière d'Hyrule aurait pu trouver un moyen plus intelligent pour dilapider le trésor royal, sans en plus se permettre d'inviter tous les sages sans raison.
Au fond d'elle-même, Ruto reconnaissait volontiers qu'il était du devoir des peuples d'Hyrule de remercier Link pour ses exploits. La Princesse des Zoras en avait parfaitement conscience. Là où elle se sentait en décalage avec ses amis et homologues sages d'Hyrule, c'était sur la manière de le faire. Les Gorons, pour ne citer qu'eux, vouaient à leur frère de sang une admiration qui semblait plus que disproportionnée aux yeux de Ruto. On racontait même que Darunia aurait fabriqué une statue grandeur nature du Héros du Temps. Pouvait-on imaginer quelque chose de plus absurde ?
Ruto secoua la tête, juste avant de sursauter. Les inégalités de la route rendaient l'avancée de son carrosse plus laborieuse. L'entretien de la route reliant le lac Hylia à la cité d'Hyrule était lamentable. Ce manque d'attention à quelque chose d'aussi élémentaire était une preuve de plus pour le sage de l'eau que la Princesse Zelda s'éloignait dangereusement des réalités les plus présentes.
Ruto soupira à nouveau, ses nageoires mises à rudes épreuves dans un espace aussi petit. Elle eut une pensée pour les quelques guerriers Zoras qui s'étaient portés volontaires pour l'accompagner au château d'Hyrule, et qui devaient maintenant le regretter, dans l'inconfort d'être installés sur le toit. Elle se demandait même s'ils étaient parvenus à dormir la nuit dernière. Toutefois leur présence détendait un peu la Princesse Ruto, qui ne se serait jamais présentée toute seule au château. Cela aurait fait mauvais effet, et si on lui avait bien fait comprendre une chose pendant toute son enfance, c'était l'attention à porter au protocole.
"Et puis Zelda aurait été trop contente de me prendre de haut si je n'avais mes propres gardes..." se dit-elle. Son antipathie avec cette autre princesse était de notoriété publique de toute façon...
Le sage de l'eau se demanda soudain ce que pouvait penser Link de tout cela. Prenait-il plaisir à être acclamé partout où il allait ? Aimait-il l'attention que lui portait la Princesse Hylienne ? Elle ne pouvait s'empêcher de ressentir un peu de jalousie en voyant comment Zelda tournait autour de "son" fiancé. Ce souvenir la fit sourire. Elle ne considérait pas Link comme ça autrefois. Elle s'était même mise en colère plusieurs fois en lui reprochant de s'être éclipsé de sa vie pendant sept ans... Ce n'était pas sa faute bien sûr, mais Ruto aimait bien se moquer un peu de lui. C'était son caractère qui la poussait à ça.
Link pensait-il à elle ? La Princesse des Zoras n'en savait rien et cela la vexait un peu. Le Héros du Temps était toujours en vadrouille, ou invité ici ou là, on aurait dit qu'il s'arrangeait pour l'éviter. Ruto devait reconnaître qu'elle se faisait peut-être des idées sur son fiancé, car Link était toujours gentil et sympathique lorsqu'il discutait avec elle. Pour être honnête, c'était la certitude qu'elle pourrait le revoir qui l'avait poussée à entreprendre ce voyage fatiguant.
Cette certitude, et la curiosité de voir comment allait se dérouler la cérémonie que Zelda avait préparée. Car Ruto était au courant de la dernière idée géniale de sa rivale pour garder Link pour elle...

Chapitre 6 : La folie des Grandeurs

Lorsque Link ouvrit les yeux, le soleil l'aveugla immédiatement. Le soleil était déjà haut, il allait finir par s'attirer des ennuis à trainer comme ça au lit. Le Héros du Temps n'y pouvait pas grand-chose, il aimait dormir, ça lui évitait de passer plus de temps que nécessaire avec les personnes qu'il n'avait pas envie de voir. En commençant par Zelda...
Le jeune Hylien savait qu'il se montrait sans doute dur avec la princesse héritière. Zelda se montrait quand même impossible et ne le laissait guère placer un mot lorsqu'il se retrouvait au même endroit. Dire qu'elle n'avait eu la bonne idée de lui annoncer que la veille au soir en quoi allait consister la fameuse cérémonie prévue pour aujourd'hui... C'était insupportable au possible. Et puis toutes les rumeurs qu'avaient fait courir la Princesse pour s'assurer que nombre de gens viendraient à sa fête, cela aussi était vraiment ridicule. En lui-même, Link s'interrogeait, incapable de comprendre le radical changement d'attitude qu'avait Zelda depuis quelques mois, voire près d'un an. Il se souvenait d'elle comme d'une femme intelligente et généreuse. Elle était devenue capricieuse et superficielle - en tout cas bien plus que Ruto.
L'hylien ne put s'empêcher de rire, imaginant parfaitement la réaction incendiaire qu'aurait la Zora si elle avait été là. Il fit un effort de volonté et se leva, puis s'habilla rapidement. Il hésita entre les différentes tuniques dont il disposait. La tunique Goron était à l'épreuve de la chaleur mais trop grossière pour une fête. S'il enfilait la tunique des nobles Zoras, Ruto était capable de s'en vanter auprès de Zelda et de déclencher de nouveaux ennuis. Il soupira et se résigna à mettre sa plus ancienne tunique, d'une belle couleur verte, mais un peu trop simple. Elle lui rappelait toutefois de bons souvenirs, aussi décida-t-il que ça n'avait pas d'importance. De toute façon il était grand temps qu'il sorte, ses amis devaient être arrivés.
Le Château d'Hyrule avait grandi démesurément depuis la restitution du pouvoir à la famille royale Hylienne. Link se permettait même de penser que l'ego de Zelda avait varié en même temps que le chantier. Etait-il vraiment important de construire toujours plus de chambres, de salons, de jardins ? La salle du trône en elle-même avait été reconstruite en deux fois plus vaste, au moins. Ce n'était plus un château mais un musée, avec ses innombrables tableaux dans tous les couloirs, et des sculptures omniprésentes. Tout ce faste était proprement ridicule aux yeux de Link, mais Zelda disait que c'était la marque du renouveau pour Hyrule...
Link soupira et traversa les couloirs et les escaliers. La matinée se terminait et des servantes s'activaient dans tout le coin pour achever les préparatifs.
"Je me demande où Zelda trouve l'argent pour payer tout ce monde..." songea l'hylien en secouant la tête. La folie des grandeurs prenait des proportions inquiétantes... Qu'était devenu le temps où ce château représentait tout ce qu'était Hyrule ? Link se souvenait très bien de la première fois où il avait vu le château, lorsqu'enfant il était venu ici pour trouver Zelda. Une princesse très différente de celle qui régnait maintenant entre ces murs...
Tâchant d'oublier ses pensées moroses, Le Héros du Temps se dirigea vers les quartiers réservés aux hôtes du château.

Chapitre 7 : Retrouvailles

Saria achevait de ranger les quelques bagages en sa possession dans la chambre que l'on avait mise à sa disposition. Elle était forcée de reconnaître que, malgré les transformations étranges qu'elle avait entraperçues la veille, cet espace était propre et agréable. En tout cas elle avait très bien dormi la nuit dernière, on pouvait donc avouer que le confort était au moins au rendez-vous.
Ce n'était pas la princesse Zelda qui avait accueilli la kokiri à son arrivée au château, mais Impa, la tutrice de Son Altesse. Au demeurant, cela n'avait pas dérangé Saria plus que ça, car une profonde amitié liait le sage de la forêt et celle de l'Ombre. Mais ça n'avait pas empêché Saria de manifester sa surprise au fait que Zelda n'était pas venue l'accueillir en personne. Impa lui avait donné de vagues explications comme quoi sa protégée veillait aux préparatifs de sa fête. Ce qui n'avait pas vraiment rassuré Saria, déjà inexplicablement mal à l'aise depuis son arrivée à Hyrule, dans le temple du Temps.
De légers coups sur la porte la tirèrent de sa réflexion. La porte s'ouvrit doucement, laissant apparaître la personne que Saria avait le plus envie de revoir.
"Alors Saria, comment vas-tu ? demanda joyeusement Link."
Tout ce qu'il aurait pu dire d'autre fut couvert par le cri de joie de son amie qui lui sauta au cou. Ils restèrent un moment ainsi, puis partirent d'un grand éclat de rire, incapables de dissimuler la joie qu'ils avaient de se retrouver. Link se releva, puis demanda avec curiosité :
"Tu es arrivé ce matin ? Ta chambre est déjà rangée, fit-il remarquer.
- Non, hier. Mais j'ai insisté pour qu'Impa te laisse te reposer. Elle m'a dit que tu avait passé une bonne partie de la journée à te promener avec Epona.
- Si ce n'est que ça, dit Link en riant, j'aurai très bien pu me lever pour venir te voir. Tu sais si les autres sont déjà là ? ajouta-il.
- Non, je n'ai vu personne. Pas même... Zelda".
La kokiri baissa la tête avec un air sombre. Link ne répondit pas tout de suite, comme si sa bonne humeur s'était envolée d'un seul coup. Zelda exagérait encore une fois, avec un manque flagrant de politesse et d'hospitalité. Ce n'était pas non plus la première fois qu'elle déléguait les occupations qui l'ennuyaient à son ancienne nourrice, sans tenir compte le moins du monde de ses avis. Link soupira en tentant d'afficher un pauvre sourire.
"Ne t'en fais pas Link, dit doucement Saria. Elle est sûrement retenue par ses obligations.
- Oui, sans doute..."
Le Héros du Temps ne paraissait guère convaincu. Décidant qu'il valait mieux sortir de l'atmosphère étouffante du Palais, les deux amis rejoignirent rapidement les jardins, en arrivant à éviter les premiers invités qui se massaient déjà dans les nombreuses pièces du château. Les jardins étaient magnifiques, avec çà et là les décorations souhaitées par Zelda, deux ou trois fontaines, et surtout une généreuse quantité de statues. Toutes ces décorations nuisaient à la beauté naturelle des arbres, des fleurs et des allées - du moins au goût de Saria. Tout cela n'était pas non plus semblable au souvenir du petit jardin inaccessible et gardé dans lequel le Héros du Temps avait autrefois rencontré Zelda... Cela lui paraissait tellement loin aujourd'hui...
Les deux amis s'arrêtèrent sous un espace ombragé pourvu de bancs. Une fontaine coulait doucement non loin, couvrant les faibles échos du bruit des courtisans qui discutaient plus loin. Link ferma un instant les yeux pour respirer à pleins poumons l'air frais du jardin, tandis qu'une légère brise rendait l'endroit parfait pour se ressourcer. Ce fut Saria qui brisa la première le silence :
"Alors, si tu m'en disais un peu plus sur cette fameuse cérémonie dont tout le monde parle ?
- Je doute que qui que ce soit sache vraiment de quoi il s'agit, à part Zelda bien sûr, commença Link avec une grimace. D'après ce qu'elle m'a laissé entendre, elle veut rendre plus officiel le rôle que je joue et les liens qui m'attachent à la renaissance d'Hyrule..."
Le Héros du Temps haussa les épaules, preuve qu'il n'attachait que peu d'importance à une idée semblable.
"Link..., dit Saria d'un ton plus pressant, plus enclin aux confidences, dis-moi ce qui ne va pas... Est-ce que tu ne te montres pas trop dur envers Zelda ? C'est la Princesse de la Destinée tout de même !"
Saria n'était pas parvenue à donner à sa voix le ton de reproche qu'elle aurait voulu. Elle était trop proche de Link pour se fâcher contre lui pour de vrai, et avait aussi le sentiment de ne pas être bien placée pour en juger. Après tout, son ami vivait maintenant au château, devait voir la Princesse d'Hyrule presque tous les jours. Il en savait donc plus qu'elle sur ce qui avait changé ici...
"Je ne sais pas Saria... J'ai l'impression que... après nôtre victoire contre Ganondorf, les choses ont été très différentes de ce à quoi je rêvais... peut-être que Zelda aussi n'arrive pas à trouver la place qui lui convient..."
L'hylien sembla hésiter un instant, puis confia doucement à son amie :
"Ou peut-être... que notre époque est maintenant révolue..." souffla Link dans un murmure.
Si Saria approuvait les paroles de Link, elle ne dit rien. Le silence se fit à nouveau, laissant les deux amis à leurs retrouvailles teintées de nostalgie...

Chapitre 8 : Un visiteur inattendu

Le soleil était déjà haut dans le ciel et l'après-midi bien commencé au château d'Hyrule. La fête était sur le point de commencer et tous les invités étaient impatients que le soir arrive et que les réjouissances puissent enfin débuter. Mais tout près de là, il y avait quelqu'un qui ne partageait pas l'enthousiasme général...
Au fond de ce qui semblait être un cul-de-sac, il y avait un petit passage qui menait dans un lieu féérique. Bien peu des visiteurs du château royal d'Hyrule n'auraient soupçonné que juste ici se trouvait une fontaine royale des fées. Et la propriétaire des lieux était de mauvaise humeur.
Au milieu d'un bassin d'eau miroitante et irréelle sommeillait l'une des fées royales d'Hyrule. Autour d'elle ses souvenirs immémoriaux et ses pensées sans âge tourbillonnaient dans un ballet de gouttelettes d'eau et de tâches de lumière miroitantes. La Fée Divine qui avait jadis appris au Héros du Temps le sort feu de Din, du nom de sa créatrice, s'ennuyait. En effet, trop isolée dans ce souterrain, la grande Fée ne recevait presque jamais de visiteurs... Ce qui ne l'empêchait pas de sentir à l'extérieur la présence de tous les visiteurs venus pour cette fête. Pourquoi personne ne venait-il lui rendre visite ? Ah, comme elle aurait dû s'installer dans un endroit plus enviable, comme l'une de ses semblables qui vivait au sommet du Mont du Péril...
Une ombre silencieuse se manifesta soudain. Sa forme aurait pu la faire passer pour un humain, mais à son approche, toutes les lumières de la fontaine pâlirent, comme si l'ombre, de sa seule présence, refusait à la Lumière le droit d'exister. Dans un silence total, l'être décida de signaler sa présence à la Fée qui semblait endormie.
"Cela faisait longtemps, petite Fée..." murmura l'ombre d'une voix froide comme la mort.
La Fée Divine sursauta, étonnée. Qui avait parlé ? Elle observa son domaine dans tous les sens, mais non, il n'y avait personne. Avait-elle imaginé cette voix étrange ?
"Oh non petite Fée... Regarde mieux... je suis là..."
Une brume noirâtre envahit la pièce qui plongea peu à peu dans l'obscurité. Une forme noire émergea des ombres. On aurait dit un hylien, mais qui se serait vêtu de noir de la tête aux pieds, la tête dissimulée dans une capuche qui ne laissait même pas deviner son visage ? Nul n'aurait pu dire à quoi ce visage ressemblait, mais à cet instant, il était tordu en une grimace de joie perverse.
"Mais... mais qui êtes-vous ?" ne put s'empêcher de demander la Fée Royale.
L'inconnu ne répondit pas tout de suite, affichant un mépris évident si l'on avait pu le voir. La scène était sombre, toute la lumière s'était éteinte. La Fée Divine elle-même se sentait prise au piège dans sa propre demeure.
"Pauvre petite fée... mon nom ne te dira rien mais... là d'où tu viens...Ta maîtresse me reconnaît comme... Le Coeur de la Triforce..."
La silhouette partit d'un rire effroyable, inhumain et calculé. La Fée Divine eut soudain peur. Peur pour sa vie. Peur de ce que cette chose pouvait être. Peur parce qu'elle ne comprenait pas. Peur parce qu'il faisait nuit dans son propre domaine.
Dans un geste impulsif et téméraire, la Fée projeta une boule de feu vers le visage de l'ombre. Celui-ci l'écarta d'un geste négligent de la main. La suite se passa très vite. L'inconnu ricana :
"Créature absurde... je vais te renvoyer au néant !"
La Fée Divine poussa un hurlement de douleur lorsqu'une flamme ardente la projeta contre le mur. Une langue de lave la brûlait, sa fontaine s'était asséchée. Elle entendit au loin la voix, aussi froide. Aussi méprisante.
"Voilà ce que c'est... que du feu... petite fée..."
Il eut une explosion ardente, un geyser de braise rougeâtre, alors que l'enfer se déchaînait soudain dans l'espace confiné de la grotte. Puis il n'y eut plus rien...

Chapitre 9 : La cérémonie

Darunia, chef des Gorons et sage du feu, n'était d'ordinaire pas facile à impressionner. Malgré un certain sens de l'humour, ses responsabilités ne lui laissaient pas souvent l'occasion de laisser éclater son enthousiasme. Aussi savourait-il à sa juste valeur l'invitation de la Princesse Zelda, qui honorait ses hôtes par la fête superbe qu'elle avait organisée.
Il était arrivé en fin d'après-midi avec plusieurs de ses frères Gorons, mais à la surprise générale, Link, le fils de Darunia qu'il avait nommé ainsi en l'honneur du Héros du Temps, était absent. Son père avait décliné les questions en laissant juste entendre que son fils ne tenait pas en place. Ce qui était vrai. Mais le fond de l'histoire était que Darunia avait confié à Link de protéger le village en son absence. Ainsi Darunia s'assurait-il un peu de calme.
La Princesse Ruto était arrivée presque en même temps que lui et Darunia l'avait saluée avec une distance gênée. Leur relation n'était pas vraiment orageuse, mais ni lui ni elle n'était vraiment à l'aise lorsqu'ils se retrouvaient ensemble. Leurs avis différaient sur trop de points, leurs caractères étaient trop opposés pour qu'il en soit autrement. Darunia était chaleureux là où la Princesse des Zoras était froide et distante, et la nature capricieuse du sage de l'eau déplaisait à Darunia. Si une unique phrase avait pu permettre d'appréhender leurs différences, elle aurait été qu'ils soient tous deux comme l'eau et le feu. Diamétralement opposés.
L'arrivée d'Impa, de Link et de Saria avait mit fin à leurs salutations polies et Darunia était allé donner l'accolade à son frère de sang. De puissants liens d'amitié et de respect s'étaient forgés entre la plupart des sages, mais aucun n'égalait celui qui unissait Darunia et le Héros du Temps. Ils étaient si proches que même leur différence d'âge et d'expérience ne les éloignaient pas. Pour Darunia, Link était le meilleur ami qui soit. Pour Link, l'affection qu'il avait pour le Goron n'était égalée par rien d'autre, excepté peut-être sa complicité avec Saria.
C'était aussi pour cela que Darunia se sentait aussi heureux ce soir-là : Hyrule vivait un temps de gloire, et l'honneur qui était fait à son frère de sang le rendait plus que fier.
La cérémonie se déroulait dans la salle du trône. La pièce avait beau compter parmi les plus grandes du château, les nombreux invités étaient serrés les uns contre les autres. Au premier rang se trouvaient les sages. Darunia profita du moment de flou durant lequel on attendait la Princesse Zelda pour observer le reste du public.
Car il y avait pour cette cérémonie une véritable foule.
Saria représentait les Kokiris et Impa les Sheikahs. Elle mise à part, la foule comptait un bon nombre des autres peuples d'Hyrule. Tout le personnel du Palais était présent, plus quelques invités choisis par Zelda en personne. Une dizaine de Gorons entourait Darunia. Un peu plus près qu'il ne l'aurait souhaité se tenaient fièrement Ruto et sa garde d'Honneur. Darunia n'aurait su déchiffrer l'expression de la Zora, mais elle se tenait droite et silencieuse, presque absente.
A l'autre bout du premier rang, en face de Darunia, il y avait les représentants du peuple des Gerudos, au moins quinze apparemment. Toutes des femmes, bien sûr, et superbes de plus, avec leur costume cérémonial. Qu'elles soient si proches du trône de la Princesse Zelda était l'une des marques, et non la moindre, de la confiance dont elles étaient entourées. Une façon comme une autre d'oublier le poids qui s'était abattu sur Hyrule lorsque le chef Gerudo Ganondorf avait dérobé une partie de la Triforce. Ainsi chacun tentait d'oublier le mal qui avait frappé leur pays.
Et à la tête des Gerudos, magnifique et gracieuse, le sage de l'Esprit. Nabooru en personne.
La jolie Gerudo aperçut Darunia et lui fit un signe de la tête en souriant. Arrivées en dernier à cause des difficultés du voyage, les Gerudos avaient dû se présenter pour la cérémonie ne laissant le temps à Nabooru que de voir de loin ses amis. Elle semblait fatiguée mais n'en resta pas moins belle. Les cheveux roux de la Gerudo brillaient à la lumière de la salle, et les lueurs des lustres faisaient miroiter les bijoux d'or qu'elle portait aux poignets et aux pieds.
Darunia ne pouvait contenir son impatience. Il avait hâte que la cérémonie commence enfin. La soirée était déjà commencée après tout. Il se demandait comment Link parvenait à tenir. A genoux dans un cercle de mosaïques dorées, au centre de la salle, il était immobile depuis un bon moment. Bon sang, qu'attendait donc Zelda pour faire son apparition ?
Darunia n'eut guère le temps d'y réfléchir car, un instant après, la grande porte près du trône s'ouvrit...

Chapitre 10 : La Princesse et le Chevalier

La grande porte dorée s'ouvrit lentement. Quand enfin la silhouette gracieuse qui se tenait derrière avança, toutes les conversations se turent. Car toutes les personnes présentes étaient sans voix.
Car c'était Elle. La Princesse Zelda, septième sage, élue des Déesses et héritière du Trône d'Hyrule.
La princesse s'avança lentement jusqu'à son trône. Au lieu de s'asseoir, elle resta debout, dominant toute l'assistance de sa présence. Une discrète couronne en or était posée sur sa tête, qui paraissait bien pâle comparée à ses cheveux dorés. Une robe bleue teintée de fils d'or par endroits complétait l'image sublime qu'on pouvait se faire d'une Princesse.
A cet instant, même Link oublia l'agacement que les demandes de Zelda lui procuraient d'ordinaire. Lui aussi se sentait ébloui par la lumière qui se dégageait de la Princesse d'Hyrule. Sa grâce allait au-delà de la simple beauté, ses yeux avaient plus d'éclat qu'aucun saphir n'en aurait jamais.
Comment avait-il pu douter d'Elle ?
"Bonsoir et merci à tous d'être venus."
Les premiers mots que prononçait Zelda avaient résonné dans un silence de cathédrale. Chacun sentait soudain qu'il ne s'agissait pas de l'ouverture d'une fête comme tant d'autres mais d'un événement beaucoup plus important. Le Héros du Temps, tout comme Hyrule, était sorti des ténèbres et se tenait maintenant sur le seuil qui allait le mener à la grandeur.
"Une proposition nous a été officiellement faite par plusieurs personnes" déclara Zelda. "Nous tous ici présents souhaitons remercier le Héros du Temps pour ses actes et l'honorer comme il se doit."
La Princesse se tourna lentement vers le chevalier et plongea son regard dans le sien. L'instant était solennel. Même Ruto oublia d'un seul coup sa rancoeur contre Zelda, l'espace de quelques secondes...
"Link" poursuivit doucement Zelda. "Une proposition officielle t'est faite." Nul ne semblait avoir remarqué que Zelda tutoyait Link. "Nous souhaitons t'élever à la dignité de Chevalier d'Hyrule. Qu'en dis-tu ?"
"Je l'accepte avec joie" répondit Link d'une voix forte d'où pointait l'émotion.
Il se sentait perdu. Les choses étaient bien différentes, bien plus solennelles que ce à quoi il s'était attendu. Il avait l'impression d'avoir sous-estimé le septième sage...
"T'engages-tu à garder ton honneur intact, et te battre avec courage et à repousser tes ennemis ?
- Je m'y engage" répondit Link sans hésitation.
- T'engages-tu à protéger tous les peuples d'Hyrule, sa famille royale, jusqu'à la mort ?
- Je m'y engage" répéta Link avec force.
- Promets-tu d'être un véritable frère pour tes frères et ne jamais abandonner ceux qui croient en toi ?
- J'en fais la promesse.
- Jures-tu de défendre le Saint Royaume et ce, quel que soit le mal qui puisse l'assaillir ?"
La voix de Zelda tremblait d'émotion.
"Je le jure, Majesté.
- Quel qu'en soit le prix ?
- Quel qu'en soit le prix" répliqua Link avec détermination.
- Tu viens de prêter le serment, Link."
Zelda souriait au chevalier, comme s'ils étaient seuls dans la salle.
"Relève-toi... et que la fête commence !" dit La Princesse, tandis qu'autour d'elle, des cris de joie montaient de toutes parts. La liesse fut indescriptible.

Adossée à une fenêtre, une forme sombre avait observé la cérémonie sans que personne ne la remarque. Même depuis l'extérieur de la salle, la lumière semblait la repousser. L'ombre eut un étrange sourire, et répéta pour elle-même ces dernières paroles :
"Oui, il est temps que... la fête... commence..."

Chapitre 11 : Le bal

Après la cérémonie, les invités s'étaient dispersés dans le château et formaient des petits groupes dans les jardins, salons et autres innombrables pièces. La salle de bal était sans doute la plus remplie en ce soir de fête. Des notes de musique s'élevaient doucement, accompagnant l'évolution des danseurs au centre de la piste.
C'était ici qu'était venue Ruto, le plus discrètement possible et en semant sa garde d'honneur. Après tout elle était en sécurité ici, non ? Elle eut un petit sourire malicieux en songeant que ses gardes devaient la chercher partout. Ou peut-être que non. Peut-être s'étaient-ils résignés à profiter de la fête...
Si la Princesse des Zoras était venue ici en premier, c'était pour ne rien rater du spectacle évidement. Car si un bal n'était pas le meilleur moment d'une fête, qu'est-ce qui pouvait l'être ? Quoi qu'il puisse se produire d'intéressant après la cérémonie, c'était ici que ça se passerait. De cela, Ruto en était persuadée.
Il fallait également avouer que la Princesse Ruto avait une autre bonne raison de se cacher parmi les invités dans la salle de bal. Elle ne l'aurait probablement jamais reconnu, mais elle était persuadée qu'à un moment ou à un autre, Zelda inviterait Link à danser. Cette simple idée suffisait à faire remonter la jalousie que la Zora avait gardée pour elle durant la cérémonie. Elle avait bien regardé comment le septième sage avait dévisagé son fiancé mais plus que tout, elle l'avait regardé Lui... Link, le Héros du Temps... Il avait été si calme, si sûr de lui... si beau...
C'était pour toutes ces raisons que Ruto s'était éclipsée de la sorte. Elle voulait voir si ses suppositions allaient devenir des vérités. Peut-être que Link ne viendrait pas finalement ? Et si c'était le cas, laisserait-elle Zelda danser avec lui sans rien dire ?
"Et si c'était moi qui l'invitait à danser ?" se dit soudain Ruto.
Cette possibilité lui donnait le vertige. La Princesse des Zoras s'éloigna d'un groupe de Gorons trop bruyant et traversa la pièce pour s'adosser à un angle. La lumière des bougies mourait doucement et laissait ce coin dans un semblant de pénombre. Une nouvelle musique venait de commencer et les groupes de danseurs changèrent. Parmi eux se trouvaient un bon nombre de Gerudos qui virevoltaient avec élégance. Ruto eut une pointe d'envie en les regardant. Bien que son éducation rigoureuse lui ait également appris l'art de la danse, les guerrières Gerudos présentes avaient l'air bien plus à l'aise qu'elle ne le serait jamais. Quel dommage...
La soirée se poursuivit sans que Zelda ou Link daignent se montrer. Ruto n'aurait su dire si elle s'en réjouissait ou pas. La Princesse des Zoras était très absorbée par les évolutions des danseuses. "Comme les femmes du désert ont de la chance..." songea le sage de l'eau. Il était vrai que les jolies Gerudos n'avaient guère de peine pour trouver un cavalier. Ruto se demanda si le fait que personne ne l'ait encore invitée était dû à son apparence physique. L'idée était pénible et désagréable, cependant Ruto ne l'écarta pas immédiatement.
La Zora se jugeait belle, du moins selon les critères de ses semblables. Elle était grande et fine, légère et gracieuse... que lui manquait-il donc pour attirer l'attention ?... A moins que ce ne soit simplement son manque d'assurance, qu'elle n'ose pas demander la première...
Perdue dans ses pensées moroses, Ruto n'entendit pas l'approche d'une silhouette familière...

Chapitre 12 : Un cadeau inattendu...

Même si c'était de mauvaise grâce, Link voulait bien reconnaître une chose : la fête qu'avait préparée Zelda était réussie. Et même plus encore. Tout le monde s'amusait, tout le monde riait et prenait du bon temps. Ce n'était que maintenant que l'hylien prenait conscience des gigantesques préparatifs qu'avait dû nécessiter tout cela, du décor jusqu'aux boissons. Il avait d'ailleurs aperçu un peu plus tôt Darunia et quelques autres Gorons, qui se faisaient apparemment une joie de piller le buffet. Ils avaient bien de la chance, une partie à part avec de la pierre Dodongo avait été prévue pour eux. Et les Gorons, fidèles à leurs réputations de bons vivants, festoyaient...
Pendant que tout le monde s'était dispersé après la cérémonie, Link était resté un moment à sa place sans savoir quoi faire. Cela lui avait paru un peu brutal de passer d'une cérémonie solennelle et une simple fête d'un seul coup. Pour dire la vérité, il ne se sentait pas à sa place ici. Il avait commencé à chercher ses amis mais Darunia excepté, il n'avait vu personne. Il s'était à moitié attendu à ce que Zelda l'invite à danser mais celle-ci était invisible depuis le début de la soirée...
Le Héros du Temps était sorti dans les jardins pour profiter de l'air du soir. La nuit lui permit de passer inaperçu pour les nombreux invités présents, et il alla s'asseoir sur le banc où il avait discuté avec Saria un peu plus tôt. L'air était doux et tiède, et Link ferma les yeux sans même s'en rendre compte. Une voix le fit soudain sursauter :
"Alors, on prend du bon temps ?"
Link manqua de tomber de son banc de surprise, mais reconnut la silhouette qui se dessinait dans l'obscurité. Nabooru le regardait avec un sourire amusé.
"Tu te ramollis Link, tu ne m'avais pas entendue arriver, pas vrai ?" lui demanda-t-elle.
- Nabooru, mais qu'est-ce que tu fais là ? Je te croyais dans la salle de bal...
- Oui, j'y étais. Sauf que je trouvais bizarre que la vedette de cette fête n'ose pas se montrer...
- Tu peux me redire ça ?" lança Link en défiant la Gerudo du regard.
Nabooru se mit à rire et Link comprit qu'elle se moquait de lui. "Mais quelle gamine celle-là..." pensa l'hylien en silence. Il n'y avait vraiment pas un sage pour rattraper l'autre... Il se reconcentra sur ce que lui disait le sage de l'esprit.
"Je ne suis pas venue pour me moquer de toi, Link... mais pour t'offrir... ceci..."
La Gerudo lui tandit alors ce qu'elle avait dissimulé derrière elle. C'était une ceinture, décorée de petits cristaux dorés. Un fourreau de cuir, dans les tons marron clair y était attaché. Et à l'intérieur...
"J'ai pensé qu'elle te serait utile..." dit Nabooru, alors que Link faisait glisser l'arme de son fourreau.
C'était une épée, de fabrication Gerudo évidemment. L'arme était de taille moyenne, légèrement courbée, légère. Link avait déjà vu des armes semblables dans les mains d'autres Gerudos, particulièrement habiles lorsqu'elles usaient de deux lames en mêmes temps. La lame était d'un acier très clair, solide, et sans nul doute très efficace. Pour résumer, le cadeau de Nabooru était aussi beau que dangereux...
"C'est gentil à toi Nabooru..." commença l'hylien en rangeant l'épée dans son fourreau. "Mais tu dois te douter que je n'en ai nul besoin...
- Qu'est-ce que tu veux dire ?" demanda le sage de l'esprit, visiblement perplexe. "C'est une excellente arme !
- Je n'en doute pas, Nabooru... Seulement, une épée supplémentaire serait superflue je crois..." expliqua Link en mettant en évidence l'arme suspendue dans son propre fourreau.
La massive épée du Temps fendit l'air sans un bruit, éclairée à certains endroits de la lumière de la lune, qui filtrait aux travers des branches. Link n'en était pas certain, mais crut voir à ce moment Nabooru rougir, comprenant qu'elle n'avait pas eu une idée brillante. Link se sentit obligé de la rassurer :
"Ce n'est pas si grave, Nabooru. C'est un très beau cadeau. Je vais chercher quelqu'un à qui il sera plus utile, voilà tout. Considère que je l'ai accepté..." dit l'hylien en souriant.
Link se leva. Il commençait à se faire tard mais l'hylien savait parfaitement que la plupart des invités feraient la fête aussi longtemps que possible. Il réfléchit quelques instant, se demandant à qui ce cadeau pouvait être le plus utile. La réponse lui vient aussitôt.
"Dis-moi, Nabooru, tu n'aurais pas vu Ruto ce soir ?
- Heu... j'ai vu des Zoras mais... non pas Ruto... répondit la Gerudo en fronçant les sourcils.
- Tant pis, passe une bonne soirée Nabooru !"
Sans laisser le Temps au sage de répondre, Link disparut dans la nuit. La fête n'était pas terminée...

Chapitre 13 : Tout n'est pas si rose en Hyrule...

La nuit était déjà bien entamée et une partie des invités était en train de remonter vers les ailes pour se coucher. L'étage du Château, outre une vaste bibliothèque, comportait les appartements royaux, et ceux réservés aux hôtes de marque. Il y avait aussi deux grands balcons, l'un donnant sur les jardins, l'autre permettant d'admirer la cité d'Hyrule.
C'était ici que s'était réfugiée Saria.
L'agitation de la fête avait vite étourdi la kokiri, et comme aucun de ses amis n'avait fait signe de venir, elle était rapidement remontée vers sa chambre. Une brise légère du vent nocturne l'avait fait changer d'avis. Elle s'était installée sur le balcon et n'en avait pas bougé. Ici, les rires et les bruits se faisaient distants, presque effacés. Ici le sage de la forêt se sentait bien, apaisée par sa contemplation tranquille de la nuit étoilée. Des rayons de lune s'échappaient par moments du ciel nuageux. Ce n'était pas les nuages noirs qui avaient peuplé les cauchemars de Saria... Et pourtant...
"Tu es là Saria ?" dit soudain une voix derrière.
Perdue dans ses pensées, Saria ne l'avait pas vu approcher. Elle se retourna sans hâte et sourit à Impa, le sage de l'ombre. La kokiri lui répondit d'une voix fatiguée.
"Oui, je n'avais pas le coeur à faire la fête ce soir, Impa."
La Sheikah approuva d'un signe de tête et vint se placer à côté de Saria. Comme elle ne faisait pas mine de parler, Saria replongea dans ses pensées. Elle jeta un coup d'oeil à Impa mais celle-ci resta de marbre, regardant droit devant elle.
Saria devait bien reconnaître que tout la différenciait du sage de l'ombre. Impa était si austère, si sombre ! Elle ne ressemblait guère à celle que Saria avait rencontrée dans le sanctuaire des sages, deux ans plus tôt. Ou plutôt, tout le château avait changé. Une atmosphère lourde et pesante planait au-dessous d'eux tous. En ce soir de fête et de joie pour Hyrule, Saria distinguait presque l'ombre qui les guettait. Même Link avait perdu sa joie de vivre...
"Mes cauchemars m'ont avertie... je dois rester vigilante..." songea Saria en regardant à nouveau vers Impa.
Difficile de savoir à quoi pouvait bien penser Impa. Son visage était grave et sévère, et elle ne semblait pas disposée à parler. Ce manque de communication au sein même des sages était inquiétant. Et plus encore le fait que Saria ne savait pas comment y remédier...
Aussi la question que lui posa Impa fit voler ses idées noires en éclats :
"Qu'est-ce qui ne va pas Saria ? Tu as l'air si malheureuse...
- Non je... je..."
Saria s'en voulut soudain d'avoir eu des idées pareilles. Impa avait vu sans difficulté ce qui la troublait... Et qu'est-ce qui la dérangeait au fond ? De simples rêves ? Elle hésita à en parler, puis lui confia :
"C'est juste... j'ai fait des cauchemars ces derniers jours...
- Raconte-moi, si tu veux" lui dit gentiment l'ancienne nourrice de Zelda.
Saria acquiesça et les deux sages allèrent s'asseoir un peu plus loin sur le balcon. L'air était plus froid, mais aucune d'entre elles n'aurait voulu aller se coucher tout de suite. La nuit était claire, la lune pleine. Il faisait bon ce soir, au château d'Hyrule.
Une fois installée, Saria respira profondément, puis commença à parler :
"Ce n'est pas grand-chose tu sais... juste des rêves... murmura la kokiri, comme pour s'en persuader.
- Et que vois- tu dans tes rêves, Saria ?
- Je... je vois des ombres... des formes, parfois proches, parfois lointaines... des images inquiétantes, qui se dissipent aussitôt... je ne saurais dire ce qu'elles représentent vraiment..."
Le sage se sentit un peu ridicule. La remarque d'Impa ne se fit pas attendre.
"Rien d'autre ? Je ne sais pas, du sang par exemple ?" demanda Impa d'un air détaché.
Cette remarque fit tiquer Saria. Elle ne pensait pas entendre un jour quelqu'un parler du sang avec si peu d'émotion. Elle dévisagea timidement Impa, mais la Sheikah demeurait imperturbable. Le sage de la forêt fit taire son malaise intérieur et poursuivit :
"Je ne suis pas sûre... ça a commencé il y a quelques jours avec... une scène de meurtre je crois... il y avait une ombre qui... a tué un hylien... je crois..."
Saria marqua une pause et reprit son souffle. Elle tremblait un peu, et pas uniquement à cause de la fraîcheur nocturne. Elle ferma un instant les yeux. Ce souvenir était horrible... et si présent pourtant. Elle s'en rappelait parfaitement mais... ce n'était qu'un cauchemar, rien d'autre...
"Et cette ombre... tu ne sais pas à quoi elle ressemblait ? questionna Impa en regardant Saria directement.
- Je... non... qui veux-tu que ce soit ? Ce n'est qu'un... rêve..."
La kokiri avait dit ça en tâchant d'avoir l'air convaincu. Pourtant elle en doutait. Ce que lui dit alors Impa lui glaça le sang.
"Se pourrait-il que l'ombre de ton cauchemar soit... Ganondorf ?"
Cette seule idée était presque trop horrible pour être envisagée. Au même instant, une bourrasque de vent froid balaya le balcon. Saria tremblait de froid et se leva sans rien dire. Alors qu'elle s'apprêtait à quitter la terrasse, elle entendit Impa lui dire :
"Saria ! Tu... tu n'as rien remarqué d'anormal, ces derniers temps ?"
- A part ces... rêves... non, je ne crois pas."
Il y eut un silence. Saria vit le visage inquiet de son amie, et lui demanda à son tour :
"Et toi ?
- Rien je crois... excepté que Zelda... murmura-t-elle sans terminer sa phrase.
- Quoi, que se passe-t-il ? Zelda ne va pas bien ?"
Le vent souffla à nouveau et Saria n'eut qu'une envie, c'était d'aller se réfugier à l'intérieur. Elle sut qu'elle n'y trouverait pas de réconfort lorsqu'Impa ajouta :
"Zelda... elle a... changé. Je le crains..."
La voix du sage de l'ombre n'était plus qu'un murmure qui s'éteignit bien vite, emporté par le vent...

Chapitre 14 : Hésitation...

Ruto s'ennuyait dans son coin, incapable de se mêler à la liesse ambiante. Elle se dit qu'elle était stupide et qu'elle n'aurait plus d'occasion de faire la fête avant longtemps... Mais qu'y pouvait-elle si elle avait trop de soucis pour partager la joie simple de s'amuser, comme les autres invités présents ? La Zora perdait son temps ici et elle le savait.
Alors qu'elle hésitait à quitter le bal, elle reconnut au dernier moment la silhouette de Link qui venait vers elle. Comment avait-il fait pour la voir, alors qu'elle s'était mise à l'écart de tout le monde jusque là ? A moins qu'il ne la cherche... Elle n'eut guère le temps d'y réfléchir car l'hylien venait justement la saluer.
"Bonsoir Ruto ! Alors, comment se passe la soirée pour toi ?" demanda t-il en souriant.
La Princesse des Zoras lui rendit son sourire, un peu intimidée. Elle avait toutefois assez de tact pour trouver une réponse adéquate.
"Une bonne soirée... je ne sais pas si c'est le bon terme mais oui, c'est assez agréable..."
Elle souhaita que Link ne mette pas en doute son affirmation, bien qu'une part d'elle aurait voulu qu'il s'aperçoive de son ennui et qu'il la réconforte.
"Bien, dans ce cas, j'aimerais t'offrir... un cadeau..."
Link n'en dit pas plus et lui tendit la ceinture à laquelle était accrochée l'épée Gerudo.
Ruto masqua sa surprise ou peut-être sa déception. Elle examina l'ensemble d'un oeil critique mais dut reconnaître que le fourreau comme la ceinture étaient assez jolis. Quant à l'utilité d'un objet pareil...
"C'est gentil à toi Link..." parvint à formuler la Zora.
Link comprit l'étonnement du sage. Il l'avait prévu et décida de ne pas lui cacher plus longtemps la provenance de l'arme.
"Pour être honnête..." avoua Link, un peu gêné. "C'est Nabooru qui a voulu me l'offrir, mais cette épée te sera sans doute plus utile qu'à moi..."
Ruto acquiesça, l'air ailleurs. Elle accrocha la ceinture à sa taille et tourna sur elle-même pour vérifier que ça ne la gênait pas dans ses mouvements. Satisfaite, elle regarda à nouveau Link et ne put s'empêcher de sourire en voyant son air gêné. Elle le rassura donc :
"Tu as eu raison, c'est un très beau cadeau, Link..."
La Zora hésita un instant. C'était peut-être l'occasion ou jamais de l'inviter à danser... Elle se rendit compte qu'elle le fixait intensément et détourna la tête. Elle finit par lui demander :
"Link... resteras-tu encore un peu à la fête ?"
Elle faillit se mordre la lèvre devant une demande aussi mal tournée. Son hésitation devait être ridicule...
"Non, je crois que je vais aller me coucher, il se fait tard."
Le Héros du Temps fit volte-face et ajouta seulement, juste avant de disparaître dans la foule :
"Passe une bonne soirée Ruto !"
Le sage de l'eau ne répondit pas. Ses grands yeux violets s'emplirent de mélancolie, voyant à présent là où son manque de confiance l'avait mené...

Chapitre 15 : Une ombre dans la nuit...

Les douze coups de minuit étaient passés depuis longtemps. La nuit était d'un noir d'encre, l'air lourd et bien plus froid que d'ordinaire. Tous les invités étaient partis dormir. Le château était calme, silencieux, désert. Tout le monde s'était assoupi. Tout le monde... ou presque.
Car il était un être qui arpentait les couloirs du château d'Hyrule.
Silencieux. Fantomatique. Menaçant à l'extrême. Mais ces simples mots ne pouvaient rendre compte de la présence qui s'était infiltrée au coeur d'Hyrule cette nuit-là. Une créature sans âge circulait librement, un être dont le rire silencieux s'introduisait jusque dans les rêves des vivants pour les transformer en cauchemars...
L'ombre courait le long des murs, se jouait des portes et des serrures. Sa soif de destruction, éveillée un peu plus tôt par la mort d'une fée royale, n'arrivait pas à se libérer. Le moment n'était pas encore venu. Mais ce château... ce château pouvait être un jouet distrayant, un modèle réduit du chaos qui serait plus tard semé, à plus vaste échelle.
Le démon dont l'oeil rouge embrassait la nuit savourait sa liberté retrouvée. Et dire que ces misérables Déesses l'avaient contraint à l'exil pendant tant de temps... Des éons et des éons... Des siècles le séparaient déjà de sa dernière venue...
Mais les traîtresses avait baissé leur garde... Les portes de son enfer, sa prison à lui, s'étaient rouvertes. Et un monde entier était entre ses griffes, à sa merci, prêt à brûler. Prêt à souffrir... à mourir...
L'ombre rit. Il pouvait rire à présent. Son grondement se répercuta dans les salles vides du Palais comme dans les pensées inconscientes et endormies de ceux qui étaient là, à sa merci. Il pouvait à présent tuer de nouveau. S'approcher d'hyliens endormis, jusqu'à sentir leur souffle misérable... et y mettre fin, selon son bon plaisir...
Il arriva dans la salle du trône en glissant sur les murs, comme un spectre, un pur esprit venu des enfers... Il regarda le trône. Comme il était beau, tout de marbre et d'or ! Comme il serait agréable de le réduire en poussière, de barbouiller les murs de sang ! Mais il avait mieux à faire... Une personne à rencontrer... oui, il était temps d'agir...
L'ombre quitta la salle, son rire abominable et inaudible transportant son chant de triomphe :

Alors que les ombres se profilent dans la nuit
Lentement, subtilement disparaît toute vie
Et tous, incapables de voir au crépuscule
Inévitablement commencer... La Chute d'Hyrule...

Chapitre 16 : En lutte contre soi-même

La Princesse Zelda était allongée dans son lit, les yeux fermés. Il faisait nuit noire, il était si tard. Si quelqu'un l'avait observée, immobile et silencieuse, il aurait sans peine pensé qu'elle dormait. Or Zelda ne dormait pas.
En cette nuit qui marquait la fin de l'été et tellement plus encore, la Princesse d'Hyrule ne parvenait pas à trouver le sommeil. Ses pensées étaient confuses, agitées, et elle se repassait en boucle la cérémonie de la veille.
Sa propre attitude l'avait déçue. Elle se détestait. Zelda n'était pas stupide. Elle avait bien observé l'attitude de Link durant la cérémonie et avais compris que l'indifférence, voire l'agacement dont il avait toujours fait preuve en sa présence avait commencé à fondre, imperceptiblement... Oui... Elle s'était bien rendue compte que pour la première fois depuis plus d'un an, il avait remarqué sa présence...
Alors, par les Déesses, pourquoi n'avait-elle pas été capable de lui dire ce qu'elle avait sur le coeur ?
"Je ne suis qu'une pauvre idiote..." songea-t-elle, laissant une larme couler. Elle ouvrit les yeux. Sa chambre lui parut si froide... si vide... si triste... "Oui, une idiote... je l'aime et je ne suis pas capable de lui dire..."
La Princesse Zelda s'était rarement sentie aussi seule. Pendant les sombres années du règne de terreur de Ganondorf, elle s'était montrée incapable de s'opposer à lui. Les gens qui étaient venus à cette grande fête l'admiraient comme l'élue des Déesses, mais soupçonnaient-ils seulement le poids qui pesait sur elle ? Et Link... Link était si distant avec elle...
Au sortir de cette période de malheur, la Princesse d'Hyrule avait cru pouvoir goûter au bonheur. Link était revenu, son esprit libéré de sept longues années passées dans le saint royaume... Il leur avait apporté à tous l'espoir, puis la victoire...
Zelda, elle, ne voulait rien de tout ça. Ni lumière ni liberté. Elle aurait tant aimé que Link l'aime comme elle l'aimait... Pourquoi le destin était-il aussi cruel ? Pourquoi la Princesse de la Destinée sortait victorieuse de toutes ces épreuves, si c'était pour subir la solitude et l'indifférence de celui qu'elle aimait ?
Le poids qui pesait sur elle était si lourd qu'elle se sentait vaincue. Elle avait tout fait pour attirer l'attention de Link, organiser des fêtes, tenter par tous les moyens de lui faire comprendre qu'elle avait pour lui plus qu'une simple amitié... Et ce soir... alors qu'elle aurait pu l'inviter à danser... elle avait tout cacher en fuyant celui qu'elle aimait...
C'était trop injuste... trop stupide... mais que pouvait-elle y faire...
"Tu es rongée par le doute, petite princesse..."
Zelda bondit de son lit avec effarement. Elle regarda rapidement, non, il n'y avait personne autour d'elle. Quelle était cette présence qu'elle venait de ressentir ? A qui pouvait appartenir une voix aussi... glacée ?
"Regarde mieux, fille de Nayru... je suis là !" lança la voix, moqueuse.
Sous le regard perdu de Zelda, qui s'était redressée contre le dos de son lit, une ombre irréelle se forma dans la pièce. Un instant, il n'y avait qu'une brume noire et opaque, et soudain, un homme se tenait là. Sous la fenêtre de la chambre royale venait de se matérialiser une silhouette inquiétante...
"Hé bien, on ne salue pas un... invité ?" demanda l'inconnu, en se redressant.
L'homme, tout de noir vêtu, était de taille moyenne, son corps totalement dissimulé dans une tunique sombre. Il portait une cape de même couleur qui flottait doucement en arrière. Une aura irréelle le dissimulait, si bien que Zelda peinait à le voir véritablement, comme si sa vue était brouillée par les larmes ou la douleur. Pourtant elle ne ressentait rien... juste un mélange de curiosité et de peur... Car elle était sûre d'une chose, le visage de cet homme, dont un unique oeil rouge (le droit) était visible, elle ne l'avait jamais vu auparavant...
"Qui êtes -vous ?! Comment avez-vous fait pour entrer ici ?" s'écria Zelda, mal à l'aise et parfaitement réveillée.
L'inconnu eut un petit rire, et ignora superbement les questions de Zelda. Il fit quelques pas dans la pièce, observant la décoration, les tableaux... Pourtant la princesse d'Hyrule avait le sentiment que cet homme ne la quittait pas du regard... Une poussée de colère, qui la surprit elle-même, la fit s'écrier à nouveau.
"Répondez-moi immédiatement ! Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous me voulez ?"
Zelda ressentait une inexplicable colère à la simple vue de cet inconnu, et le regarda comme si elle pouvait le faire disparaître aussi simplement. Le plus déconcertant était que cet homme semblait s'amuser de sa réaction.
"Mon nom n'as pas d'importance... pour le moment... sachez, Princesse, que j'ai de grands projets pour votre royaume..."
La voix était toujours aussi moqueuse, pleine d'arrogance. Zelda ressentait une sorte de mépris instinctif, bien qu'elle-même ne comprenait pas sa propre réaction. Cette dernière réplique acheva de la persuader qu'elle était en danger.
"Expliquez-moi sur-le-champ ce que vous voulez, ou j'appelle la garde !" menaça Zelda, bien que quelqu'un capable de s'introduire ici en pleine nuit n'aurait sans doute pas de mal à échapper à ses gardes. L'homme en noir secoua la tête et soupira :
"Vos gardes, Princesse... ils sont au royaume des rêves, à présent...
- Quoi ? Qu'est-ce que... vous leur avez fait ? s'inquiéta Zelda, se demandant si elle devait appeler au secours.
- Vous ne devriez pas paniquer ainsi, Majesté... ce n'est pas... convenable."
Il rit, d'un rire étrange mais dépourvu d'agressivité. Zelda aurait voulu l'interroger encore mais il la devança.
"Je suis venu vous aider... vous le savez, vous êtes en lutte... avec vous-même... contre le fruit de vos désir... vous le savez n'est-ce pas ?"
"Je... je ne comprends pas..."
"Oh, je suis sûr que si. Installez-vous confortablement, Princesse, et laissez-moi vous parler de la gloire absolue..."
Zelda sentit une sensation glacée de vide l'envahir... Les mots que cet inconnu employait, ses insinuations... Elle ne savait que penser... Malgré sa peur, elle décida de l'écouter... Sa curiosité était trop forte pour qu'il en soit autrement...
Ce fut son erreur. Car sa tentation était en train d'amener Hyrule à sa perte. Mais il était peut-être déjà trop tard...

Chapitre 17 : Une oeuvre de ténèbres

Saria, le sage de la forêt, avait été troublée par les révélations d'Impa. Son sentiment de malaise ne s'était pas dissipé lorsqu'elle s'était couchée, et malgré la fatigue, le sommeil avait été long à venir. Son lit lui avait paru trop grand, trop froid, et ses pensées trop agitées.
La fatigue avait fini par la rattraper et elle dormait maintenant d'un sommeil profond. La veille, à son arrivée au château, elle n'avait pas eu de telles difficultés à s'endormir. Mais c'était maintenant chose faite et l'esprit de la kokiri voyageait.
Elle rêvait.
Dans son rêve, Saria n'avait guère conscience de ce qui l'entourait. Dans son dos se trouvait l'entrée ou la sortie d'un tunnel, mais elle ne reconnaissait pas l'endroit. Une faible brume grisâtre recouvrait tout autour d'elle. Saria ne savait pas à quoi cela était dû, mais dans son rêve, elle avait beaucoup de mal à se déplacer. Ses jambes la portaient difficilement, comme si un poids pesait sur elle.
Elle décida malgré tout, pour rompre avec son immobilité d'avancer, ou du moins, c'est ce qui se passa. L'espace autour d'elle se dégagea brusquement, tandis que la brume se dissipait peu à peu. En dépit du soleil couchant, il faisait déjà sombre. Des nuages devaient cacher le soleil. L'air était d'un froid vif, le moindre courant d'air faisait frissonner la kokiri. Elle eut soudain peur. Peur de ce qu'elle allait trouver. Peur qu'un rêve puisse être aussi... réel. Son esprit semblait s'être mis en marche, elle avait même conscience que tout ce qui l'entourait n'était pas réel. Elle s'approcha d'une pancarte couverte de poussière et la toucha. Au toucher, cela sembla si... vrai...
Saria sursauta. La poussière qu'elle avait touchée du bout des doigts se dissipait, lui permettant d'entrevoir le début d'une inscription. Elle frotta jusqu'à pouvoir lire les mots suivants :

Cimetière Cocorico
Ici reposent les âmes égarées

Saria sentit une terreur inexprimable avec de simples mots la saisir. Le vent, sorti de nulle part, acheva de faire disparaître la brume, ne dissimulant plus rien du paysage à Saria. Un paysage de cauchemar, qui en temps normal aurait dû la tirer d'un simple rêve.
Elle avait bien devant ses yeux horrifiés le cimetière Cocorico, et en même temps, ce n'était pas le cas.
Le cimetière qu'elle voyait devait être au moins trois fois plus grand que celui du monde réel, en largeur comme en longueur. Des dizaines et des dizaines de tombes, la plupart en mauvais état, étaient visibles. Mue par une angoisse dont elle ignorait la raison, Saria s'avança au milieu de ce lieu lugubre. Une petite branche craqua sous son pied, et bien qu'elle savait que tout cela n'était pas réel, Saria ne put retenir un frisson désagréable...
Elle se mit à marcher, gravant chaque détail dans son esprit. Malgré l'état d'abandon de la plupart des tombes, certaines comportaient une inscription. Elle en lut une, au hasard :

Ertan
Garde royal
Pendu pour rébellion

La kokiri poursuivit bien que son inquiétude ne faisait qu'augmenter à chaque pas. Quel genre de souverain aurait fait pendre un homme, alors que la peine capitale avait été abolie depuis de très nombreuses années ? La lecture d'une autre plaque, légèrement en meilleur état, la bouleversa :

Darunia
Chef goron
Exécuté pour insoumission

Saria ressentit une peine immense, accompagnée d'un refus total de ce qu'elle voyait. Ce n'était pas réel, ça ne pouvait tout simplement pas être vrai. Darunia était un être noble et courageux, un véritable ami, un sage honorable. Quel genre de monstre s'en serait pris à lui ? Quel tyran aurait osé insulter sa mémoire ainsi ?
Saria se reprit, et sécha les larmes qu'elle n'avait pu retenir. Elle savait que tout cela n'était pas réel, elle n'avait aucune raison de pleurer... Darunia allait très bien, elle lui avait parlé pas plus tard qu'hier. Et si ce songe devait lui montrer l'avenir... alors que les Déesses fassent qu'il soit le plus lointain possible !
Rassurée, bien que toujours mal à l'aise, Saria reprit son exploration, en se demandant quelle horreur elle trouverait et si elle se réveillerait bientôt...

Chapitre 18 : Le pacte maudit

"Je refuse, Athierion, ce que tu proposes là est ignoble ! s'emporta Zelda, et sans nul doute pas pour la première fois."
La princesse d'Hyrule regarda son interlocuteur en prenant l'air le plus incrédule qui puisse être. Celui-ci, la tête légèrement de côté, avait l'air insouciant, et discutait avec désinvolture. Une apparence qui contrastait terriblement avec le discours qu'il lui faisait, n'hésitant pas à piétiner les choses que Zelda avait jusqu'ici tenues pour les plus sacrées.
"Tu réalises qu'agir ainsi pourrait entraîner la perte d'Hyrule ?"
Le septième sage discutait avec cet homme depuis à peine une heure, mais elle avait l'impression que cela faisait beaucoup plus longtemps. Elle ne sentait presque plus la fatigue, malgré la nuit qui s'étirait. Non, ce qu'elle ressentait à l'écoute de tels propos n'était pas de la fatigue. Juste de la colère, mêlée à un intérêt certain. Un mélange qui ne l'aidait pas vraiment à réfléchir calmement.
Elle n'avait pas relevé le fait qu'ils se tutoyaient...
"La vérité est pénible, Zelda, mais ça ne change rien au fait que - Athierion fut sèchement interrompu par son interlocutrice :
- Pas Zelda, espèce d'insolent ! J'ai un titre je te signale, Altesse ! Et je pourrais te faire arrêter sur l'heure !
- Non. Tu ne peux pas, répliqua l'insolent en question."
Zelda ne put s'empêcher d'admirer une nouvelle fois le flegme de cet être. Sa sérénité semblait être à toute épreuve, et ce, quelles que soient les tentatives de la princesse pour découvrir ses intentions. En comparaison, Zelda se trouvait ridicule de ne pas parvenir à mieux se contrôler.
"Je t'annonce ce qui est déjà en train d'arriver. Tu ne peux rien y changer, Zelda..."
Visiblement la mise en garde du septième sage était tombée dans l'oreille d'un sourd. Il poursuivit comme si de rien n'était :
"D'un seul geste, j'abats les Déesses et je récupère la Triforce. Ce n'est qu'une question de temps, Zelda... Mais si tu m'aides... "
Il laissa volontairement sa phrase en suspens, attendant la réaction de la princesse.
Celle-ci arrêta de faire les cent pas et se retourna. Elle n'aimait guère l'idée qu'Athierion puisse l'observer dans son dos, d'autant plus qu'elle était toujours en tenue de nuit. Cette idée, loin de la gêner, l'irritait encore plus. Zelda se demanda si son inexplicable colère, si inhabituelle chez elle, était l'oeuvre d'Athierion. C'était probable...
"Je ne peux pas me permettre de le sous-estimer, se dit le sage en regardant son étrange hôte une nouvelle fois."
Elle fit en sorte d'effacer toute expression de son visage, et alla s'asseoir à bonne distance de lui.
"Redis-moi tout ça ! exigea-elle. Elle eut l'impression qu'Athierion allait ignorer sa requête mais finalement, il reprit patiemment son discours :
- Je t'ai déjà expliqué, ce monde ne m'intéresse nullement. Ce que je veux, c'est reprendre ce qui m'appartient de droit - le septième sage l'interrompit une nouvelle fois, avec un air hautain :
- A savoir ? Comment peux-tu considérer que..."
Zelda ne termina pas sa phrase. Elle avait vu - non, cru voir - l'espace d'un instant, une lueur inquiétante briller dans l'oeil d'Athierion... Elle ressentit un léger frisson désagréable, et n'arriva pas à se convaincre que cela était seulement dû à la fraîcheur de la nuit. Pouvait-elle vraiment se permettre de lui faire confiance alors qu'il voulait abattre ce pour quoi elle s'était jusque-là battue ? Avant qu'elle ne puisse aller jusqu'au bout de sa pensée, il lui parla encore, achevant de la décider :
"Rien ne me retient en ce monde... Le Saint Royaume en revanche... Combien de siècles se sont écoulés depuis qu'elles m'en ont chassé ? Tout ce que je désire, c'est prendre la Triforce et me venger... Ton rôle consiste uniquement à veiller à ce que tes amis n'interfèrent pas... "
Zelda ne savait que dire, ni que faire. Elle avait toujours su où était sa place, quel combat mener et où trouver la force, le courage et la sagesse d'accomplir ce qui devait l'être... Mais à présent que son fragment de Triforce lui avait été repris... elle n'avait plus l'énergie pour avancer seule...
"Accepte mon offre, Zelda. Pense à l'avenir radieux qui t'attend, qui vous attend tous ! Mets fin aux souffrances de ceux qui t'entourent... "
Il aurait été injuste de cacher ce qu'il advint ensuite. Car vint ce moment, jamais raconté aux générations futures, où la Princesse de la Destinée releva la tête et dit d'une voix résolue :
"Soit, Athierion. Je t'aiderai."
Il viendrait un temps, un jour, pas si lointain, où la princesse Zelda regretterait plus que toutes autres choses d'avoir accepté ce pacte, de se maudire et de se haïr. Mais ce temps n'était pas encore venu, et la paix demeurait encore en Hyrule.

Chapitre 19 : Le cimetière des morts futurs

Le cauchemar de Saria n'en finissait pas, comme si les ténèbres l'avaient arrachée à son corps. Et cela aurait été préférable à ce qu'elle avait sous les yeux. Au risque de tourmenter également son esprit et son coeur, elle avait poursuivi son exploration de ce cimetière irréel.
Elle avait rapidement regretté ses découvertes.
Chaque fois que la kokiri tournait son regard vers une nouvelle plaque, elle éprouvait une tristesse supplémentaire. Il y avait les quelques plaques laissées sans nom, sans souvenir, généralement les plus dégradées. Savoir que les esprits de ceux qui reposaient là - peu importe que cet endroit soit réel ou non - ne trouveraient pas le repos et seraient tous oubliés brisait le coeur du sage. Dans la forêt, lorsqu'un kokiri venait à mourir, tous les autres le pleuraient et gardaient sa mémoire vivante. Ces tombes sans nom n'avaient plus personne. Le froid et la solitude. A jamais.
C'était déjà largement assez horrible. Mais il y avait les autres. Les plaques portant des noms, des dates, des informations concernant le décès. Celles-là étaient les plus difficiles à supporter, parce que Saria reconnaissait les noms. Presque tous ceux qu'elle avait vus jusqu'ici lui étaient familiers. Darunia. Impa. Même une petite stèle marquait l'endroit où gisait Mido, son ami d'enfance...
Au fond de lui-même, le sage trouvait étrange que tant de gens, de races différentes, reposent au même endroit. Il devait y avoir un sens à cela, comme à tout ce cauchemar. C'était peut-être un avertissement... ou une vision. Saria secoua la tête pour chasser ses pensées. Il y avait bien assez d'horreur ici pour qu'elle se tourmente ainsi.
Elle poursuivit sa macabre exploration. Une tombe de taille moyenne faisait face à une autre dépourvue d'inscription. Quelques mots y étaient inscrits :

Rauru
Sage hylien
Rébellion

Saria ne ressentit nulle colère à cette découverte supplémentaire. Uniquement une profonde tristesse, à laquelle s'ajoutaient toutes les précédentes. Quel genre de faute aurait pu commettre Rauru, ce vieil homme fatigué ? Qui s'en serait pris au sage de la lumière, qui ne quittait jamais le Temple du Temps ? Saria était certaine que tout cela n'avait aucun sens...
Mais était-ce pour autant la vérité ? Elle devait savoir. Elle remonta en avant de la rangée.
Il ne restait que deux tombes. Après venait celle honorant les membres de la famille royale, une énorme stèle couverte d'écriture, de la taille d'une maison. Saria sentit les larmes sur le point de couler. Pourquoi Impa, qui l'avait servi sa vie durant, avait-elle été enterrée si loin de la famille royale d'Hyrule ? C'était un cauchemar, un endroit de brume grise où il ne restait que des tombes...
Le sage de la forêt ferma les yeux, mais lorsqu'elle les rouvrit, le décor était toujours en place. Aussi réel. Aussi sinistre. Elle eut peur. Peur que tout ce qu'elle avait vu jusque-là ne soient que les prémices de cet instant. Il ne restait plus que deux tombes. Elle craignait que l'une d'elle... soit celle de Link... cette seule idée était plus horrible encore que celle d'envisager le retour de Ganon...
Saria rassembla ce qui lui restait de courage et s'approcha de la tombe la plus proche, celle de gauche. Elle semblait en bon état, bien que d'une pierre plus noire que les précédentes. Une courte inscription était présente :

Sayel des sheikahs
Ici repose l'éveillé des ombres, porteur de la vérité

C'était tout. Saria soupira et se releva. Sayel. Un nom qu'elle ne connaissait pas. A vrai dire elle croyait les sheikahs éteints, car nul en dehors d'Impa ne s'était fait connaître comme tel. Elle prit une bouffée d'air, malgré sa fraicheur presque glaciale, se retourna...
Et ne put retenir une exclamation de surprise.
Car la tombe qu'elle avait devant elle était magnifique. Elle se demanda comment elle avait pu ne pas l'avoir vue plus tôt, car une oeuvre pareille ne s'oubliait pas. Faite dans une pierre très blanche - du marbre peut-être, la kokiri n'aurait su le dire - elle illuminait les alentours de sa présence. Ses contours lui paraissaient flous, sans qu'elle puisse en connaître la raison avec certitude. Malgré cela, la présence de cette tombe la rassura. Et l'inquiéta ensuite. Le Héros du Temps n'aurait-il pas eu droit à quelque chose d'aussi beau ? Elle s'approcha et lut à haute voix les mots inscrits :

Ici repose l'enfant des étoiles,
Elu des Déesses,
Porteur de l'Espoir.
Quand en toute chose Hyrule était brisée
Des batailles il vint remporter
Car il avait la Force,
La Sagesse et le Courage ;
Mais la foi lui fit défaut et le néant l'engloutit

Saria ne savait qu'en penser. La tristesse était toujours présente, comme si elle connaissait réellement celui dont parlait la stèle. Etait-ce Link ? C'était possible... Mais le sage de la forêt n'en était pas sûre...
Une voix agressive la tira de ses réflexions, lui faisant plus peur que tout ce qu'elle avait vu jusqu'ici :
"Comment es-tu entrée ici !?"

Chapitre 20 : Le visage de l'ennemi

"Réponds ! Qu'est-ce que tu fais ici ?" La voix se faisait plus calme, masquant son agressivité derrière une question d'apparence banale.
Sauf que rien ici n'était banal, ni même normal. Saria le savait. Elle avait conscience de ses limites, et cet homme en noir, qui était apparu si brutalement... Non, les Déesses lui en étaient témoin, elle ignorait qui il était...
"Hé bien ? Réponds-moi ! Les kokiris seraient-ils devenus muets ?"
Le sage de la forêt se reprit. Un rêve, tout cela n'était qu'un rêve. Elle ne risquait rien ici... Mais cet homme... Son instinct lui soufflait de se méfier.
"Je... je ne sais pas... Monsieur, répondit Saria d'une voix faible, en baissant les yeux.
- Hum... ce n'est pas très grave."
L'inconnu remonta l'allée jusqu'à elle, et s'arrêta à quelques mètres. Saria en profita pour l'observer. Il n'était pas très grand pour un hylien, quoiqu'assez pour la dépasser largement. Mais ces vêtements noirs... Qui se serait vêtu entièrement d'une couleur aussi triste ? D'un noir si profond... Mal à l'aise, se demandant si cet homme l'observait également, elle détourna les yeux, fixant un point indistinct devant elle, et le questionna :
"Je... savez-vous où nous sommes, monsieur ?"
Sa question fit apparemment rire son interlocuteur, ce qui rassura un peu Saria. Elle trouvait tout de même que ce rire sonnait un peu triste, un peu faux. Un peu vide.
"Bien sûr - il la regardait à présent, elle en était sûre - je m'appelle Athierion. Nous sommes dans mon jardin."
Saria sursauta, se demandant s'il était sérieux. Pas au sujet de son nom bien sûr, mais du fait qu'on pouvait considérer cet endroit ainsi. C'était immense, gris et triste. Toute trace de vie semblait depuis longtemps éteinte. Comment était-ce possible...
"Votre... jardin ?" Elle le regarda alors, et crut voir brièvement un oeil rouge sous sa capuche. Il lui répondit, comme si la conversation était des plus banales :
"Oui. C'est aux pieds de ces tombes que fleurissent les plus jolies fleurs."
Il devait sourire, pensa Saria, car il la regarda soudain comme s'il venait de lui faire un compliment. La lumière étrange de ce lieu ne lui permettait pas d'en être sûre, son visage était à peine visible sous sa capuche. Mais la kokiri en était convaincue. Cet homme souriait.
Athierion se pencha soudain en avant, et cueillit une fleur qui dépassait du sol humide. C'était une jolie rose, aux pétales noirs. Il la regarda quelques instants dans tous les sens, puis la jeta d'un geste négligent. Saria se sentit plus mal à l'aise qu'avant. La vie, même d'une simple fleur, avait plus de valeur que ça !
"Oui, nous sommes dans mon jardin, répéta-t-il doucement, avec affection. Et, je le crains, très, très loin d'Hyrule. Cet endroit est le cimetière des morts futurs. L'avenir est montré ici...
- Non !"
Sara avait crié, en faisant un pas en arrière. Elle avait à peine contrôlé sa réaction. Elle, d'ordinaire si calme, pas insouciante mais sereine, ne supportait pas d'entendre dire cela avec tant de détachement. Tout ça ne pouvait pas être réel !
Comme s'il avait lu dans ses pensées, Athierion se tourna vers elle, en la regardant avec un mélange de bienveillance et de tristesse.
"C'est ainsi, Saria. Tout le monde doit mourir un jour. Je ne fais qu'amener ton présent vers cet avenir et..."
Il se tut soudain, visiblement contrarié.
Saria le vit faire volte-face et remonter l'allée en s'éloignant d'elle. Le sage en était encore à réfléchir à ses paroles lorsque la voix de son hôte - elle-même n'aimait guère le considérer ainsi - déchirait le silence calme et morne du cimetière.
"Elle est ici !" hurla-t-il de rage.
Le sage de la forêt fut effrayé par la modification soudaine du comportement d'Athierion. Celui-ci paraissait soudain en proie à une haine pure, une colère incontrôlable. Elle mit un moment à se rendre compte qu'il avait arrêté d'hurler et qu'il lui parlait :
"C'est toi qui les amenés ici ! Tout ça à cause de tes stupides rêves ! Mais je ne me laisserai pas faire, tu m'entends ?!"
Avant que Saria n'ait pu dire quoi que ce soit, une épée se matérialisa et vint se poser sur sa gorge. Elle aurait pu dire que tout cela n'était pas réel et qu'elle ne risquait plus rien, mais elle n'en était plus si sûre... Tout cela était trop réel... et trop inquiétant...
Athierion lui, ne semblait pas gêné d'hurler des menaces qui restaient sans réponse :
"Farore ! Montre-toi et réglons nos comptes ! Montre-toi ou je la tue ! Je sais que tu ne le voudras pas !"
Saria fit un pas en arrière, souhaitant très fort que ce dément ne s'en aperçoive pas. Elle voulait tant revenir chez elle, à l'abri... Pourtant quelque chose lui disait qu'elle avait un rôle à jouer dans cette histoire dont elle ne connaissait pas les règles et ignorait les enjeux...
Athierion se tourna soudain vers elle, et lui ordonna, d'un ton qui hésitait entre la colère et le supplice :
"Pars ! Rentre dans ton monde, je t'en supplie ! Sinon elles vont détruire mon domaine, par ta faute !"
La rage déforma à nouveau son visage et il le tourna alors vers le ciel, hurlant d'une haine brûlante :
"Je vous maudis ! Vous m'entendez ?! Vous m'avez trahi, immondes vipères ! Je me vengerai ! Je vous détruirai !!! Je raserai votre royaume jusqu'à ses fondations, vous m'entendez ?! Je me vengerai !"
Saria avait du mal à contenir son horreur. Elle ne savait pas ce qui se passait, ni la raison de l'attitude d'Athierion. Elle tremblait en l'entendant injurier les Déesses. Que se passait-il donc ? La kokiri regarda la capuche de l'homme tomber en arrière, presque au ralentit. Il lui tournait le dos, et Saria se dit qu'il valait mieux qu'elle ne vit pas ce visage. Même ses cheveux étaient d'un noir de nuit, et entouraient sa tête, balayés par un vent soudain.
Saria tremblait, plus seulement de peur, mais aussi de froid. Alors qu'Athierion poursuivait ses cris, une grande quantité de neige se mit à tomber. En l'espace de quelques minutes, le cimetière fut balayé par le vent et la neige. Elle distinguait encore la silhouette vacillante d'Athierion qui lui criait :
"Pars ! Pars, et ne reviens jamais ici ! Jamais, tu m'entends..."
La voix perdit de sa force. Saria avait la tête qui tournait, elle ne voyait presque plus rien. Elle avait l'impression qu'autour d'elle, tout se fissurait, s'effaçait, comme des rides sur une mare d'eau.
Alors qu'elle bascula en arrière, les yeux fermés, elle entendit une dernière fois la voix, faible et désespérée. Une voix qui hurlait.
"Farore, pourquoi m'as-tu abandonné... "
De longues heures plus tard, lorsque Saria s'éveilla dans sa chambre, au château d'Hyrule, elle était persuadée d'avoir rêvé...

Chapitre 21 : Le vent du nord souffle sur Hyrule...

Les heures de fête s'étaient éclipsées, presque comme un rêve. La majeure partie des invités avait quitté le château dans la matinée, ou après le repas du midi pour les plus paresseux d'entre eux. La princesse Zelda avait salué chacun d'entre eux, prenant une étonnante insistance à leur souhaiter un bon voyage de retour. Comme si la souveraine d'Hyrule tenait à se faire pardonner son absence de la veille.
Impa, ancienne nourrice de la princesse, et sage de l'Ombre, n'y croyait guère. Elle connaissait trop Zelda pour ne pas voir une intention cachée derrière ce comportement. Bien qu'il lui coûte de le reconnaître, sa protégée avait changé. Oui, la Zelda sur qui elle avait jadis veillé semblait n'être plus qu'un souvenir, déjà estompé...
Impa se rappelait parfaitement l'enfant adorable qu'avait été le septième sage. Une petite fille sérieuse et digne, qui avait toujours supporté le poids de sa fonction sans faillir. Ne pas voir le monde selon ses loisirs, devoir s'entraîner dans tous les domaines de sa vie future, savoir que tout le monde attendait d'elle l'excellence, sinon la perfection. Impa avait souvent été impressionnée par le sens du devoir de la petite princesse. N'importe quel enfant aurait été étouffé d'une existence pareille, mais Zelda s'en était accommodée, comme un vêtement gênant qu'elle était destinée à porter.
Lorsque les ambitions du chef gérudo Ganondorf avaient commencé à représenter une menace sérieuse pour le royaume, Impa ne s'était plus étonnée que Zelda soit la seule à prendre conscience de la menace, et à y faire face. L'attaque du château avait été aussi courte qu'horrible, et la petite fille s'était réfugiée dans le Temple du Temps, pendant qu'Impa préparait sa fuite...
Des épreuves, elles en avaient vécues toutes les deux. Mais malgré toutes ces difficultés, Impa avait eu la joie de voir la princesse grandir et devenir une belle jeune femme. Maintenant que le règne de Ganondorf avait pris fin, rien ne semblait pouvoir empêcher sa chère princesse de réaliser ses rêves.
Alors, par les Déesses, pourquoi Zelda se faisait-elle si distante avec elle ? Pourquoi semblait-elle si malheureuse ?
Impa fut tirée de ses réflexions. Une brise espiègle de vent la fit frissonner. Un vent puissant soufflait sans discontinuer depuis ce matin, sur l'ensemble du château. Sans doute cela avait contribué au départ pressé des invités. Les bourrasques de vent, venues du nord, avaient également fait légèrement chuter la température. A croire que l'automne était en avance...
"Pas étonnant, songea le sage de l'ombre. Oui, ça ne m'étonne pas qu'ils soient tous rentrés chez eux..."
En effet, Darunia, Ruto, et la majeure partie de ceux conviés par la Princesse d'Hyrule étaient déjà sur le chemin du retour. Et d'ailleurs...
"Impa, attends-moi ! lui lança une voix amicale, qu'elle identifia aisément comme étant celle de Nabooru."
C'était bien elle, aussi rayonnante qu'à la fête d'hier soir, la fatigue en moins. Et bien sûr, la jolie gérudo avait troqué sa robe rouge contre ses vêtements habituels. Impa se leva de son banc, dans le jardin, pour la saluer en souriant :
"Nabooru ! Alors, tu vas nous quitter toi aussi ?
- Je vais te manquer à ce point ? s'amusa l'autre en riant. Mais ne reste pas dehors, Impa, tu vas attraper froid !"
Un éclair de contrariété s'alluma dans le regard rouge du sage de l'ombre mais elle comprit bien vite que la gérudo ne cherchait pas à la vexer. Elle prit le parti de s'en amuser.
"Bien sûr que tu vas me manquer, espèce de gamine insolente ! Tu me prends déjà pour une vieille sénile !?
- Voyons, bien sûr que non, Impa. D'ailleurs tu n'es pas vieille, tu n'as jamais été aussi en forme !"
La Sheikah rit et suivit son amie à l'intérieur du château. Elle ne s'en rendait peut-être pas compte, ou peut-être qu'elle trop dure avec elle-même, mais Impa était en effet aussi vive et énergique que possible. Il aurait été difficile de constater une véritable différence physique entre ce qu'elle était aujourd'hui et celle qui, près d'une décennie plus tôt, avait enseigné à Link le chant de la famille royale. Aux côtés de Nabooru, ce constat était encore plus troublant. Malgré leur différence d'âge, ou même plus simplement de race, elles étaient semblables. La même énergie sauvage se dégageait des deux femmes, la même agilité, la même fureur contenue...
Dans le Saint Royaume, lorsque les sages avaient été éveillés et avaient mis en place leur stratégie pour défaire le Seigneur du Malin, Impa et Nabooru avaient compté parmi les sages les plus actifs. Nombre de leurs conseils avaient été précieux pour Link lorsque celui-ci avait dû venir à bout des pièges qui parsemaient le repère de Ganondorf.
"Oui, pensa encore la Sheikah, c'était le bon temps..."
Les deux guerrières s'arrêtèrent devant le pont-levis. Plus loin, l'escorte de Nabooru l'attendait. Impa lui jeta un regard avant de faire quelques pas en arrière. Elle lui dit simplement :
"Tes guerrières t'attendent, je crois... Fais bonne route, Nabooru, et sois prudente.
- Ne t'inquiète pas. Je ne ferai pas la casse-cou, lui envoya la Gerudo avec un clin d'oeil malicieux."
Les derniers invités quittèrent le château. Une brise froide souffla à nouveau, laissant Impa à ses pensées mélancoliques...

Chapitre 22 : De sombres nuages

Le vent du nord qui déferlait depuis des heures sur le château et la cité des hyliens ne cessait toujours pas. Heureusement pour Nabooru et les Gerudos, le vent avait cessé quelques temps avant que le désert ne soit en vue. Retrouver la chaleur agréable du soleil avait été un plaisir pour tout le monde.
C'est à peu près à ce moment que les choses avaient commencé à se gâter.
Des nuages s'étaient rapidement formés alors que les Gerudos s'engageaient dans les gorges et défilés qui précédaient leur forteresse. C'était pour le moins inhabituel, surtout en cette saison. Nabooru avait un instant cru à l'une de ces pluies diluviennes et rarissimes qui se produisaient parfois dans le désert mais elle avait vite déchanté. Pas une goutte d'eau n'était tombée de ces épais nuages, qui couvraient presque tout le ciel au-dessus d'eux.
C'était des nuages d'un noir d'encre, menaçants, lourds et orageux. Au grand étonnement des gérudos et de leur chef, des éclairs assourdissants avaient commencé à traverser le ciel avec fracas. Tout cela était déjà inquiétant mais le pire était alors survenu.
Le vent du nord s'était levé à nouveau, avec une force terrifiante. Nabooru et son escorte avait fait en sorte de gagner au plus vite la Forteresse gérudo. Elle était presque arrivée et le sage de l'esprit pensait avoir échappé au pire. Une tempête approchait, déjà du sable volait dans tous les sens et avec ce genre de problèmes climatiques, mieux valait fermer portes et fenêtres.
Nabooru avait jeté un dernier regard derrière elle avant de s'engouffrer à l'abri de la Forteresse gérudo. Les nuages noirs étaient toujours parsemés d'éclairs, le tonnerre grondait, le vent faisait gicler du sable avec violence. Elle vit enfin les parois du canyon qui menait à la vallée gérudo s'effriter et s'effondrer sur elles-mêmes brutalement. Puis elle était rentrée à l'intérieur en quatrième vitesse.
Assise au sommet de la plus haute tour de la forteresse, la gérudo se remettait mal de la fatigue accumulée en si peu d'heures. Elle regardait les alentours, protégée du vent de sable par la masse de la montagne. Cette terrasse en hauteur lui permettait de constater l'étendue des dégâts. L'ensemble du canyon était toujours praticable, bien que l'entrée soit condamnée par plusieurs mètres de roches et de sable. Sortir de leur domaine devenait pratiquement impossible pour les guerrières de la Forteresse, les montagnes alentour étant très difficiles d'accès.
Toute l'habilité et le talent de grimpeuse des gérudos ne pouvaient rien contre cette tempête.

*****

Nabooru aurait pu rager de dépit comme la plupart de ses soeurs, mais elle avait mieux à faire. Pendant que les gérudos s'occupaient de toutes les tâches à l'intérieur de la Forteresse et se préparaient à soutenir ce déchaînement extérieur, le sage de l'esprit avait tenté d'en savoir plus sur cette étrange tempête.
Ses découvertes ne l'avaient guère rassurée. Au contraire.
Nabooru avait d'abord tenté d'invoquer la puissance des Déesses, mais visiblement les créatrices avaient trop à faire pour se préoccuper d'elle. Cela n'étonnait pas beaucoup la gérudo qui préférait compter sur ses propres moyens. Elle avait ensuite tenté de calmer la fureur de vent et de l'orage au moyen du Chant des Tempêtes. Ce chant, dont les notes renfermaient un pouvoir mystérieux, que tous les sages avaient appris durant leur séjour au Saint Royaume, aurait dû apaiser la tempête de sable.
En vain. Cette nouvelle tentative du sage de l'esprit s'était à son tour soldée par un échec. A la plus grande frustration de cette dernière.
La gérudo s'était finalement résignée, épuisée par ses efforts de la journée et la fatigue du voyage retour. Sa fatigue, autant que sa fierté, l'avaient décidée à ne pas retourner prévenir les autres sages. Cela suffisait bien pour aujourd'hui, et peut-être qu'elle n'avait aucune raison de s'inquiéter. Bien qu'au fond d'elle-même, elle trouvait cette tempête des plus étranges... Peut-être qu'elle irait au Temple de l'Esprit pour en savoir plus...
Avant d'aller se coucher dans ses appartements, la chef des gérudos jeta un dernier regard, aussi noir que les nuages, à ce ciel en furie qui lui avait bien gâché la journée.

Chapitre 23 : Nayru, puisse ton amour tous nous sauver...

Bien peu sont ceux qui, en Hyrule, ont déjà osé s'aventurer dans l'enceinte du Temple du Temps. Non que l'endroit soit fermé, en théorie qui le désirait pouvait venir se recueillir ici. Que ce soit par superstition ou pour toute autre raison, rares étaient les hyliens à venir à l'intérieur de ce saint lieu.
Selon Rauru, le sage de la lumière, c'était tout aussi bien. Ainsi les années passaient et les habitudes prises décourageaient les curieux. A présent que la situation était redevenue normale en Hyrule, il était important d'éviter que les erreurs du passé ne se répètent... et d'assurer la sécurité du Saint Royaume.
Assis en tailleur au sein du sanctuaire des sages, Rauru méditait. Le poids des décennies lui pesait, au corps comme à l'âme, mais sa vieille carcasse tenait bon. Personne, en dehors des Déesses, ne pouvait avoir idée du fardeau qu'il portait. Si les autres sages, et en premier la Princesse de la Destinée, assumaient de lourdes responsabilités, elles n'étaient que poussières face à la tâche de Rauru. Le sage de la lumière avait foi en les Déesses, et en rien d'autre. Les sages, le Héros du Temps... ils étaient si jeunes, si impulsifs parfois !
Rauru n'était ni sénile ni stupide. Il savait bien que sous leurs airs respectueux, certains sages et plus encore certains hyliens le considéraient tel que ce qu'il avait l'air d'être : une ruine croulante, un vieil outil sur le point de casser, un fantôme des âges passés. Cette attitude que cachaient sans doute ceux qui l'entouraient choquait moins Rauru que leur naïveté. Ils en savaient si peu que leur condescendance affectueuse à son égard l'amusait presque.
Rauru n'était ni amer ni revanchard envers qui que ce soit. Il savait son époque depuis très longtemps révolue. Mais il était encore là, lui, le dernier des anciens sages d'Hyrule. Quelle que soit leurs qualités, les nouveaux éveillés auraient beaucoup à faire pour espérer égaler ceux qui les avaient précédés. Et c'était bien cela qui inquiétait le sage de la lumière...
Les yeux fermés, immobile dans son ample tunique orangée, Rauru méditait. Il savait la tempête proche. Si les autres sages, trop agités, ne le percevait que de manière indistincte, il la sentait venir. Hyrule n'était pas à l'abri du danger. C'était ce que semblait croire Link, Zelda et bien d'autres encore. Mais ce n'était hélas pas le cas. Hyrule n'était pas un endroit ordinaire. C'était ici, parmi tous les royaumes qui pouvaient exister par-delà l'horizon, que les Déesses avaient laissé la Triforce, la création du monde terminée. Un royaume aussi beau, aussi prospère, serait toujours l'objet de convoitise. Et si les Déesses jugeaient qu'il était bon que la Triforce soit protégée, au péril de la vie de ceux qui vivaient sous sa lumière, Rauru l'acceptait.
Cette certitude était l'un de ses seuls réconforts.
A nouveau, comme des siècles plus tôt, une grande ombre s'étendait sur le royaume, déterminée à le consumer. Cet ennemi, qui cachait encore son visage, Rauru le connaissait. Il l'avait déjà affronté. Et il le combattrait à nouveau, par tous les moyens.
"Et nous n'en attendions pas moins de toi, fils de la Lumière..."
Rauru sourit en entendant cette voix, se leva et se retourna sans hâte. Une douce paix emplissait son âme à la seule vue de l'entité dont la présence semblait illuminer tout le sanctuaire. La Déesse - car comment la nommer autrement ? - était auréolée d'une douce lumière bleutée qui rendait sa silhouette irréelle, tant les contours en étaient flous.
La voix de la Déesse résonna doucement, l'écho de ses paroles semblant rebondir d'un bout à l'autre du Saint Royaume.
"Rauru, une fois de plus, les ténèbres tentent d'engloutir la Lumière, Nayru murmurait doucement, sa voix ressemblant davantage à un chant harmonieux qu'à autre chose. Le mal qui s'étend sur Hyrule ne t'est pas inconnu, Rauru...
- Non, grande Déesse... je l'ai déjà affronté... Il y a bien longtemps, soupira le vieil homme en penchant la tête.
- Oui, il y a très longtemps... approuva la Déesse de la Sagesse. Elle poursuivit, d'un ton mélancolique et affectueux : Rauru, te le sais mieux que quiconque... La marche des jours jamais ne s'interrompt, et nul, pas même un sage, n'échappe à la Mort..."
Rauru paraissait plus sombre à présent. La lumière qui émanait de Nayru n'avait pas faibli, pourtant le sanctuaire des sages lui paraissait soudain plus sombre. Il soupira à nouveau et répondit sans trembler.
"Il y a des vérités que vous avez cachées à tous les autres sages, Déesse... Mais je ne suis pas fou au point d'avoir la prétention d'échapper au trépas. Je me suis préparé. Je suis prêt, acheva-t-il avec force."
Nayru sembla retrouver un semblant de sourire. Ses cheveux bleu de mer, qui semblaient flotter, encadraient son visage illuminé par ce sourire.
"Tu as rempli ton devoir sans faillir, Rauru... Nous sommes fières de ton oeuvre. Tu as reçu une vie bien plus longue que la plupart de tes semblables... Néanmoins - Nayru s'arrêta un instant, non pour maintenir le doute chez le sage de la lumière, mais visiblement pour lui annoncer ce qui l'attendait - Néanmoins, ton devoir ici n'est pas encore achevé. De rudes épreuves s'annoncent, dans les semaines, les mois à venir... Je ne vais pas te mentir, ton départ pour ton dernier voyage est proche... Souhaites-tu en savoir davantage ?
- Non, grande Déesse... Je crois que je préfère avoir la surprise, décida Rauru avec une pointe d'humour macabre."
Le fait que le sage soit capable de rire de son propre trépas sembla rassurer la Déesse. Elle salua son protégé avant de disparaître, laissant le sanctuaire des sages dans l'obscurité...

Chapitre 24 : Des lettres et des notes...

Au château d'Hyrule, un ciel magnifiquement dégagé s'était installé en cette fin d'après-midi. La fraîcheur du matin et le vent avaient disparu, comme si l'été reprenait encore ses droits pour quelques temps. L'agitation avait cessé depuis le départ des invités et les servantes de la famille royale pouvaient enfin souffler un peu. En bref la vie reprenait tranquillement son cours ici.
Si cette bonne humeur générale était visible à bien des égards, Saria ne s'en était guère aperçue depuis son réveil.
Elle était restée toute la matinée dans sa chambre, à ressasser son nouveau cauchemar dans tous les sens. Comme chaque fois qu'elle rêvait depuis quelques temps, elle revoyait parfaitement les moindres détails. La brume se dissipant, les étranges tombes, Athierion, ses paroles et ses gestes, la neige inondant l'espace du cimetière...
Tout cela n'avait aucun sens. C'était du moins ce qu'elle s'était dit sur le coup.
Plutôt que s'enfermer dans de tristes réflexions, la kokiri s'était levée et était allée faire un tour dans les cuisines. Elle avait croisé en chemin la princesse Zelda, qui l'avait saluée d'un signe de tête. Saria aurait bien voulu lui parler un peu mais l'air préoccupé de l'autre sage lui avait fait abandonner l'idée. Elle s'était aussi demandée pourquoi Zelda était la seule à partager son manque d'enthousiasme. La kokiri regrettait à présent de ne pas lui avoir raconté ses rêves. Cela l'aurait peut-être soulagée...
Le sage de la forêt soupira et reposa le livre qu'elle était en train de lire. Elle regarda par la fenêtre la plus proche, et se rendit alors compte que bon nombre d'heures avaient dû s'écouler depuis qu'elle était venue trouver refuge dans la bibliothèque. Le château était vaste, et sa bibliothèque tout autant. En regardant tout ça, Saria prenait pleinement conscience du travail gigantesque qu'avait dû être la récupération et le remplacement de tous les livres volés ou détruits par Ganondorf. Il était heureux de savoir que les générations futures disposeraient du savoir réuni ici.
La kokiri alla ranger le livre qu'elle lisait depuis longtemps. C'était un vieil ouvrage écrit en ancien hylien. Une langue difficile mais que Saria avait appris en même temps que l'hylien moderne, lors de son séjour dans le Saint Royaume. Peut-être qu'à son retour dans la forêt, elle ferait en sorte de constituer une bibliothèque pour les kokiris... Cette idée la fit rire.
Saria se glissa entre les rangées d'ouvrages, et avança jusqu'au fond de la salle. Elle ne cherchait rien de précis, mais cet endroit l'apaisait incroyablement. Elle se sentait en sécurité ici. Et peut-être, juste peut-être, qu'elle y trouverait quelque chose qui la délivrerait de ses tourments nocturnes.
Le sage avançait vite, ignorant la plupart des ouvrages, ne s'arrêtant que sur les titres les plus intéressants. Elle se rendit compte qu'elle arrivait rapidement au bout de la rangée. Celui qui avait mis en place ces étagères n'avait visiblement pas pensé aux kokiris. C'était bête à dire mais de par sa taille d'enfant, elle ratait une bonne moitié des ouvrages.
"Ils ont oublié des tabourets, pensa Saria en souriant, visiblement peu contrariée."
Elle était arrivée au bout. Juste avant de faire demi-tour, elle crut voir quelque chose d'écrit sur le mur. Fronçant les sourcils, elle s'approcha plus près.

Toi qui revendique le pouvoir d'hier et de demain,
Entonne le chant de la famille royale d'Hyrule.

Là, Saria ne put masquer sa surprise. Cette situation lui rappelait étrangement son cauchemar, sans qu'elle entrevoie le lien précis. Il y avait quelque chose de caché ici ?
"Qu'est-ce encore que cette histoire, se demanda la kokiri."
Un symbole de la Triforce était gravé dans le mur, mais comme cette fresque était de petite taille, et aussi blanche que le mur lui-même, le sage ne pouvait la voir que maintenant. Tout cela était bizarre... Mais Saria était bien décidée à découvrir ce qui se cachait ici...
La kokiri ferma les yeux un instant et tendit les mains devant elle. Elle perçut un flash aveuglant de lumière au travers de ses paupières closes. L'instant d'après, un petit ocarina rose pâle s'était matérialisé entre ses mains. Saria sourit d'un air malicieux, puis redevint sérieuse. Elle ne savait pas encore ce qui se trouvait ici...
La douce mélodie qui avait été la berceuse de la Princesse Zelda pendant de longues années s'éleva alors. Elle résonna parfaitement dans cet endroit tranquille, sans un bruit, sans un souffle d'air. Le chant dura longtemps, jusqu'à ce que Saria finisse par rouvrir les yeux. Elle comprit immédiatement ce qu'elle avait devant elle.
C'était une petite cavité peu profonde, à peine assez grande pour abriter un enfant. Les parois, lisses, étaient faites des mêmes pierres blanches que l'on retrouvait partout dans le château. En vérité, Saria n'y songeait guère en ce moment, le moindre recoin de son esprit était stupéfait de sa découverte involontaire. Car devant elle se trouvait le trésor secret de la famille royale d'Hyrule. L'Ocarina du Temps !!!
"Rien que ça... bon sang, ça commence à faire beaucoup, toutes ces histoires, se dit le sage en grimaçant."
Au final ce n'était pas si grave. Elle fit quelques pas en arrière et à sa grande satisfaction, la porte dérobée se referma sur elle-même sans bruit. Saria ne put s'empêcher de penser que tous ces événements n'étaient pas de tout repos, et redoutait ce qui pouvait en découler...
Que la bibliothèque l'ait apaisée un temps rendait encore plus désagréable le fait qu'elle se sentait revenue à son point de départ...

Chapitre 25 : Pas de fumée sans feu

Au même moment, au sommet de la plus haute montagne d'Hyrule...
L'avertissement était d'abord venu du goron fou, la montagne au mépris du danger. Puis ça avait été un goron et son épouse revenant du village Cocorico qui l'avaient signalé. Enfin Link le Goron et un groupe étaient partis voir ça de plus près, et leurs conclusions firent écho à ces rumeurs.
Le Mont du Péril avait repris une inquiétante activité volcanique.
Pour Darunia, bien davantage que pour tous les autres, cette nouvelle avait été lourde de conséquences. Pour le peuple goron, le Mont du Péril était à la fois une protection et une menace, et ce depuis longtemps. Il n'y avait qu'ici que les gorons pouvaient trouver les meilleures pierres, celles de la caverne Dodongo. Malheureusement la montagne connaissait parfois d'intenses périodes d'activité qui la rendaient beaucoup plus dangereuse.
Ce qui restait toutefois rare. Mais le fait que le dernier exemple en date avait eu lieu pendant la tentative de Ganondorf de se débarrasser des gorons n'incitait pas Darunia à l'optimisme. Peut-être avait-il tort, mais il valait mieux se préparer à des ennuis.
Le chef des gorons déplaça la statue qui bloquait le passage secret, et quitta le village goron par le tunnel qui conduisait au Cratère du Péril. Il faisait toujours chaud ici, mais alors qu'Hyrule était sur le point d'entrer dans les premiers mois de son automne, la température du volcan était anormalement élevée. Cela ne pouvait être qu'un mauvais présage, ou pire, le signe extérieur de la colère des Déesses. Sans doute la flamboyante Din était-elle en colère contre les gorons, mais pourquoi ?
"Il n'y a pas de fumée sans feu", se disait le sage en regardant la lave ardente autour de l'entrée du Temple du Feu. La raison lui échappait cependant et...
"Les gorons me surprendront toujours", lança soudain une voix moqueuse.
Darunia sursauta. Pour ceux qui ont déjà eu l'occasion de voir un goron sursauter, en donner une idée approchante est difficile. Cela ressembla à un tremblement d'une véritable montagne, rapporté à la carrure de Darunia. Celui-ci se retourna dans tous les sens, cherchant qui venait de parler. Il avança prudemment de quelques pas, sur ses gardes, lorsqu'il le vit.
Les pieds négligemment posés sur la plaque symbolisant la Triforce, adossé à un bloc de roche ; le sourire aux lèvres ; et un sourire... si narquois... si méprisant...
"Oui, c'est surprenant que l'on puisse être... je ne sais pas... si... prévisible ?"
Le sage du feu se tenait très droit, comme prêt à bondir, en ne quittant pas du regard son étrange interlocuteur. Cet homme en noir, qui bizarrement semblait ne pas souffrir de l'intense chaleur, ne lui inspirait aucune confiance. Le goron desserra les dents, surpris de voir qu'un seul regard sur cet homme avait fait bouillir en lui une inhabituelle colère.
"Qui êtes-vous ?" lui demanda Darunia en masquant toute émotion sur son visage.
Un bref ricanement lui répondit. Le sage du feu se sentit une nouvelle fois énervé par ce comportement, mais n'eut pas le temps de lui faire comprendre ce qu'il en pensait :
"Encore une question très originale, railla l'homme en noir. Mais soit, votre curiosité est légitime, Darunia..."
Il rit à nouveau, amusé par la surprise de son interlocuteur.
Athierion - car c'était lui, qui d'autre se serait montré aussi irrévérencieux envers un sage ? - se releva et contourna lentement la plaque représentant la Triforce. Il ne souriait plus, à présent, bien que Darunia n'en fut pas sûr, tant la lumière semblait fuir la présence de cet être. Avec la lave en fusion tout autour d'eux, le chef des gorons était plus que troublé par le mal qu'il avait discerné chez son interlocuteur. On aurait presque cru qu'une mystérieuse force l'obligeait à détourner le regard... Mais ce n'était qu'une impression, évidemment.
"Il faut se méfier des évidences et des vérités toutes faites, Darunia, dit Athierion comme s'il avait lu dans ses pensées.
- Epargnez-moi vos proverbes, exigea le Goron. Je ne suis pas ici pour ça. Et vous n'avez pas répondu à ma question.
- Ha oui, je suis vraiment impardonnable..."
Il rit à nouveau, secouant la capuche qui masquait son visage :
"Je m'appelle Athierion... Et si vous m'appreniez plutôt la raison de votre présence ici ?"
Darunia respira à fond pour se calmer, et une nouvelle fois s'étonna de la façon dont Athierion le manipulait. Il n'était pas sûr que ce soit le terme exact mais l'attitude de cet homme lui déplaisait au plus haut point, sans qu'il fut dire pourquoi. Une légère secousse de sol le ramena à la réalité.
"Je suis ici pour protéger mon peuple ! Comme tu peux le voir, la montagne se comporte de façon bizarre depuis quelques jours. Je suis ici pour régler le problème..."
Athierion ne répondit pas à cette remarque et marcha jusqu'à n'avoir plus que de la lave en fusion devant lui. Il paraissait ailleurs, sa silhouette frêle légèrement voûtée. Il lança soudain d'une voix moqueuse :
"Si tu veux mon humble avis, ton peuple aura très bientôt des problèmes plus urgents que la fureur de la montagne !"
Il partit d'un rire épouvantable qui surprit Darunia. Avant qu'il ne put faire quoi que ce fut, Athierion avait disparu, ne laissant derrière lui qu'une fumée noire et malodorante.
Darunia n'eut guère le temps de pester. Des cris et des bruits de lutte lui parvinrent, déformés par l'écho. Il n'y avait pas de doute : on se battait au village !
Laissant derrière lui le volcan agité, Darunia se précipita dans le tunnel, inquiet d'avance de ce qu'il allait découvrir.

Chapitre 26 : Dans la Maison des Morts...

Quelques heures plus tard, alors que la nuit recouvrait peu à peu la terre d'Hyrule...
Au pied du Mont du Péril se trouvait le village Cocorico. Fondé bien des années plus tôt par Impa, le sage de l'ombre, le village avait durement souffert du règne de Ganondorf. Plus de deux ans après, les cicatrices étaient toujours présentes. Sous la surface.
On s'en rendait encore mieux compte vu du ciel. Les nouvelles maisons ne suivaient plus le tracé originel du village, rendant son expansion assez anarchique.
Aussi léger qu'un rêve, plus impalpable qu'une ombre, le Coeur de la Triforce bondissait d'un toit à l'autre, se jouant de la gravité. Un air délicieusement lourd, chargé de fumée par moment, tombait sur le village. Il s'arrêta non loin du moulin, et leva son regard bouillant vers la montagne. Elle flamboyait toujours, mais le fracas des armes s'était tu. Il s'en doutait bien. Il faudrait sans nul doute bien davantage que de simples dodongos pour en finir avec ces insupportables gorons. Mais au moins ils se tiendraient tranquilles à présent.
Le démon eut un long rire silencieux, semblable à celui qu'il avait eu la veille en s'introduisant dans le Palais. C'était si facile. Ce monde était si pathétique, si amusant à détruire ! Comme il lui plaisait de répandre à nouveau le chaos, de saboter l'oeuvre des Déesses... La vengeance était si douce... et Hyrule si fragile...
C'était cela qui occupait ses pensées malveillantes alors qu'il traversait le cimetière Cocorico pour ensuite bondir derrière la barrière du fond. Dire que tous ces imbéciles ignoraient que l'un des sanctuaires d'Hyrule était juste ici. Les sages avaient bien gardé le secret, pendant tous ces siècles... Mais il ne fallait plus y penser. Il était libre de nouveau, et à présent les jours de ce monde étaient comptés...
De quels pièges ses fiers sheikahs avaient-ils pavé leur temple ? Rien de bien méchant pour quelqu'un comme lui. Son oeil rougeoyant déchirait les illusions du Temple de l'Ombre comme une épée du tissu. Il n'y avait ici rien qui puisse vraiment l'inquiéter...
En traversant une par une les salles sombres, sachant parfaitement où il allait, Athierion méditait intensément. Quel sort réserverait-il à ses sheikahs, à eux qui l'avaient trahi, au moment de son triomphe ? Ils ne pourraient en tout cas aujourd'hui rien faire contre lui. Non, ce peuple ne méritait plus d'exister. Les derniers enfants des ombres disparaîtraient, comme les autres...
Un sourire sadique et froid anima un bref moment ses traits, jusqu'à ce qu'il put à destination.
Ici sommeillaient les anciennes légendes d'Hyrule, comme disaient les sheikahs. Avaient-ils réellement conscience que c'était lui, Athierion, qui était le grand ordonnateur de tout cela ? Ils étaient incapables de remplir leurs rôles. Leur race se mourait sous le poids des siècles. Et même le sage de l'ombre ne savait rien du pouvoir ancien qui sommeillait dans les profondeurs abyssales.
"Non, ils ne savent rien. Ils périront dans mes flammes, comme tous les autres," se promit le démon.
Le Coeur de la Triforce chuta et arriva dans une immense salle circulaire. Dans cette noirceur ténébreuse résidait encore des fragments de la présence de Bongo-Bongo, le monstre de l'ombre. Une pauvre créature, du goût d'Athierion, mais plus que tout, l'arbre qui cachait la forêt. Autour de ce qui avait servi d'arène à un combat déjà révolu, des dizaines, des centaines de corps squelettiques, qui gisaient inutilement. Il était temps que les morts soient tirés de leur oubli. Il était temps que commence la Chute d'Hyrule.
"Oui, murmura le démon, tandis qu'une mélodie sans joie résonnait tristement. Il est temps..."
Et tandis que se mouraient les dernières notes du Nocturne de l'Ombre, une armée macabre se releva à nouveau, corps après corps, guerrier après guerrier. Ceux qui avaient été bénis se levèrent à nouveau, et entamèrent un chant de mort qui fit sourire sinistrement le Coeur de la Triforce.

Chapitre 27 : La dernière Aube

En ce premier jour de l'automne, un soleil encore doux, traversant les nuages gris, éclairait la terre d'Hyrule. C'était un matin calme et tranquille, une journée d'apparence ordinaire. Le chaos qui s'était glissé en ce royaume à l'insu de tous ou presque s'apprêtait à frapper. C'était la dernière aube sur Hyrule, la fin de deux années d'une paix semblable à celle des légendes du passé.
C'était la fin d'une époque, autant que le début d'une autre.
Lorsque que les générations futures, si elles venaient un jour, se tourneraient vers ce jour, elles viendraient à le maudire plus que n'importe quel autre, comme celui d'un nouvel âge de ténèbres, à côté duquel le malheur qu'avait apporté le Seigneur du Malin n'était que poussières. Mais tout cela n'était pas encore arrivé et la matinée s'étirait paresseusement.
Link était là, bien sûr. Rien n'aurait été pareil sans le Héros du Temps. Il chevauchait Epona, traversant l'immense plaine d'Hyrule pour le plaisir simple de la vitesse, comme pour retenir ce temps de joie qui allait bientôt s'enfuir. Oui, Link était là, et malheureusement pour lui, son semblant de bonheur allait être de courte durée.
Link arriva non loin du ranch Lon Lon. Il fit stopper sa jument, le temps de la laisser souffler un peu. Le Héros du Temps profitait pleinement de ce moment de calme, qui changeait totalement de l'agitation qu'avait connue le château les jours précédents. Il souhaitait que Zelda n'eut plus l'idée d'organiser ce genre d'évènement, intéressant, mais fatiguant tout de même. Il devait toutefois reconnaître que cela s'était bien passé, et qu'il avait pu revoir des amis de longue date. Tous étaient partis maintenant, excepté Saria...
"Oui, c'est exact. Mais ne t'inquiète pas trop, je vais te permettre de les rejoindre..."
Par réflexe, Link se retourna vivement en tirant son épée. Il chercha un moment l'origine de la voix, jusqu'à discerner faiblement une sorte d'ombre devant lui. Sans réfléchir davantage à la raison de ces paroles agressives, l'hylien serra le manche de son arme et tournoya sur lui-même en un éclair. L'attaque tornade frappa l'ombre flottante qui retomba sans douceur sur la terre ferme.
"Bien, bien. Je vois que tu n'es pas si faible que ça, au final... Vas-y, amuse-moi encore," se moqua le mystérieux spectre en noir, en tirant une épée.
Le Héros du Temps ne perdit pas une seconde à réfléchir sur l'identité et les motivations de cet agresseur soudain. Il para les premiers coups méthodiquement, puis se tint davantage sur ses gardes, à cause du style très offensif qu'employait son adversaire. Bien qu'il n'en eut guère conscience en plein milieu de l'action, il avait beaucoup de mal à distinguer la silhouette de son adversaire, dont les contours lui paraissaient flous... C'était probablement une illusion due à la vitesse de leurs mouvements.
Lorsqu'il tenterait de s'en souvenir dans l'avenir, Link aurait bien du mal à décrire son duel étrange. Tout était allé si vite. Un moment, il était en train de combattre, et ensuite, son adversaire avait dit :
"Tu devrais regarder derrière toi, il y a quelqu'un."
Le Héros du Temps avait gardé sa lame pointée devant lui, car un guerrier tel que lui ne serait jamais tombé dans un piège aussi simple. Et pourtant !
Ce furent les hennissements d'Epona qui le firent se retourner.
Au moins une trentaine de stalfos, ces horribles squelettes qui hantaient parfois les plaines, venaient de se jeter sur sa jument. Le sang de Link ne fit qu'un tour. Il fit glisser son bouclier-miroir de sa sangle, et sans plus de considération pour son adversaire, se rua sur la horde de créatures. Et il frappa de toutes ses forces chaque stalfos qui le séparait du coeur de la mêlée... et d'Epona.
Le Héros du Temps essaya. Il essaya de ne pas penser aux os de ces créatures qui se brisaient, et à leurs corps qui s'effondraient les uns après les autres. Il essaya de ne pas penser à la créature d'ombre dans son dos, et à son rire de damné. Il essaya de ne pas penser à ces stalfos qu'il réduisait en poussière et dont il faisait voler les crânes. Il essaya de ne pas penser aux hennissements de sa jument, dont il se rapprochait trop lentement.
Il essaya. Et il n'y parvint pas.
La Chute d'Hyrule était en marche.

Chapitre 28 : Hyrule assiégée

Au cours de sa longue vie, Impa avait rarement perdu son flegme, ce calme presque surnaturel dont savaient bien faire preuve les derniers sheikahs. Elle avait bravé des épreuves, combattu des monstres de toutes sortes, frôlé la mort de nombreuses fois. Perdu des proches. Des amis. Elle avait toujours su faire face, même devant les ténèbres. Même face au vil Ganondorf.
Et il était donc assez révélateur de parler de la stupéfaction qui se lisait dans son regard d'ordinaire inflexible. Car le spectacle - si on pouvait en parler ainsi - qu'elle avait sous les yeux la laissait pétrifiée. Et glacée.
De l'autre côté de la muraille de la cité d'Hyrule se massait une véritable armée : Des dizaines et des dizaines d'effrois, ces immondes choses putréfiées qui n'étaient guère plus que des cadavres animés, et dont le cri terrifiait même le coeur le plus aguerri. Une masse bien distincte de ces monstres était arrivée à l'entrée de la ville depuis plus d'une heure.
Mais les effrois n'étaient presque rien, comparé au reste.
Le reste. Impa desserra son poing comprimé de colère et de stupeur et s'approcha davantage du bord du chemin de ronde pour mieux observer ses envahisseurs. En plus des terribles effrois, plusieurs centaines de squelettes en tout genre, stalfos en divers états de décomposition, faisaient le siège d'Hyrule. Et le plus étrange, c'est qu'aucun individu en particulier, aucun chef, aucun général ne semblait diriger cette horde qui n'avait rien de pacifique. Le ciel lui-même semblait protéger ces créatures du mal, car d'épais nuages orageux et noirs recouvraient totalement la cité et ce, jusqu'à l'horizon. Et même le chant des tempêtes se révélait impuissant à dissiper ce nouveau cauchemar.
"Notre chère contrée d'Hyrule n'a pas fini de souffrir," déplora le sage de l'ombre avec tristesse... Pourquoi tant de chaos, tant de douleurs pour leur cher royaume ? C'était tellement injuste...
Impa avait un autre motif d'inquiétude, presque aussi grave, hélas. Link n'était pas rentré. Cela faisait plusieurs heures qu'il était parti, le soleil serait bientôt à la moitié de son parcours dans le ciel. Mais où était-il donc passé ?
"Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé," espérait le sage de l'ombre en regardant l'horizon.
Des centaines d'ennemis s'amassaient aux portes mêmes d'Hyrule, et le Héros du Temps était introuvable. Cela devait sans doute faire jaser parmi tous les soldats disponibles qui avaient été mis en état d'alerte. Impa n'était guère optimiste. Certes, les hyliens avaient l'avantage de la position, leurs murailles récemment construites protégeaient toute la ville et ses accès. Mais les soldats étaient trop souvent des volontaires manquant encore de préparation. En ajoutant la Garde du Château Royal, cela faisait plus ou moins deux cents soldats... Mais l'armée qui les assiégeait en comptait plusieurs centaines !
C'était donc à la tête qu'il fallait frapper. Ce qui ne rassurait qu'à moitié Impa, même si cette solution lui paraissait plus réaliste que celle de repousser cette invasion. Qui était à l'origine de cette attaque soudaine ? C'était incompréhensible. La sheikah espérait juste que la situation ne demeurerait pas en l'état longtemps et que tout se passerait bien...
Il était midi, et la cité d'Hyrule toute entière se préparait à une nouvelle bataille. Toute entière... ou presque...

***

Pendant ce temps, au château royal d'Hyrule.
La nouvelle de l'attaque jugée imminente n'avait pas eu ici le même impact que pour les habitants de la cité. Même les nobles et autres gradés avaient exprimé leurs vives inquiétudes. En fait c'était tout le Palais qui s'était rapidement plongé dans une ambiance de mort. Certains étaient même en train de se préparer à évacuer la cité. Seule la princesse Zelda semblait rester impassible à toutes les rumeurs et mauvaises nouvelles qui se répandaient ici comme une traînée de poudre. Ce qui n'étonnait à vrai dire personne, tout le monde connaissait bien le caractère solide et stoïque de leur princesse.
"Pauvre courage, en vérité, et pauvre sagesse, je le crains," songeait Zelda, qui s'était retirée dans ses appartements en exigeant que personne ne vienne la déranger.
Tout allait si vite, trop vite, et elle se sentait mal à l'aise, empêtrée dans une toile dont elle ne pouvait plus se défaire. Mais elle manquait de lucidité, depuis plusieurs mois. A vrai dire, depuis que les sages et le Héros du Temps s'étaient réunis dans le Saint Royaume, et avaient reconstitué la Triforce...
Oui, c'était bien cela. L'oeuvre des Déesses était à nouveau complète, la paix revenue. Cela avait été un moment inoubliable, mais qui n'était hélas plus que le souvenir d'un autre Temps. C'était le retrait de sa partie de la Triforce qui avait conduit le septième sage au doute, et du doute à la trahison. La Zelda d'antan n'aurait jamais pactisé avec quelqu'un d'aussi malveillant et fourbe qu'Athierion...
Mais il était trop tard. Et Zelda en avait conscience, du moins en partie.
Trop tard pour faire marche arrière. Elle aimait Link de tout son être. Elle le voulait. Elle se flétrissait en son absence. Elle avait besoin de lui, tant besoin... Et seule, elle n'aurait jamais la force de faire quoi que ce soit de grand.
"Puisque qu'il faut tout changer, alors je changerai tout !" se promit le sage. Mais son sourire confiant lui paraissait tellement fragile. Tellement... fade...
Incapable de supporter davantage son propre reflet, elle se leva. Elle avait maigri, ses traits étaient fatigués, mais elle devait garder le maximum d'énergie, pour ce jour... Ce jour qui, d'une manière ou d'une autre, ferait basculer à nouveau le Destin d'Hyrule. Elle devait être prête.
Les dernières étapes du plan d'Athierion se dessinaient déjà. S'emparer de la cité, capturer ensuite les sages, l'un après l'autre, et se servir de leur pouvoir pour contrôler le Saint Royaume... Et la Triforce...
Zelda savait à présent. Elle savait pourquoi son royaume, et par-delà celui-ci le monde lui-même, ne faisait qu'enchaîner des périodes de paix et des âges de malheurs. L'oeuvre des Déesses était incomplète. La Triforce était incomplète. Incomplète et vide, vidée de sa substance.
Parce qu'il en manquait le Coeur. Le Coeur de la Triforce. Un nom, un être, un concept. Athierion...
La Princesse de la Destinée sourit. Bientôt elle et Athierion auraient ce qu'ils voulaient. Elle, l'Amour... Lui, la Vengeance... Etait-ce possible ? Oui. Ils le pouvaient. Ils changeraient tout. Les mensonges des Déesses, qui avaient trompé tout le monde, du sheikah le plus dévoué au kokiri le plus insouciant, tout cela serait bientôt terminé.
De noirs nuages couvraient le ciel d'Hyrule. Le chaos était en marche, la cité assiégée, l'oeuvre de Din, Nayru et Farore en péril. Et la Princesse Zelda n'eut d'autre réaction qu'un sourire satisfait...

Chapitre 29 : L'impuissance et l'échec

Le soleil prenait tout son temps à faire sa course habituelle. Peu de choses permettaient aux gens ordinaires de mesurer le passage du temps, le perpétuel changement des saisons. Car Hyrule entrait bel et bien dans son automne. Et malgré cela, rien ne semblait avoir changé, ici.
Ici. En plein milieu de la plus grande et plus majestueuse concentration d'eau du royaume. Le lac Hylia.
Une douce lumière qui rappelait encore celle des plus beaux jours de l'été baignait les eaux de reflets dorés. L'air était d'une pureté rare, une légère brise chaude soufflait depuis l'est, presque imperceptible mais pourtant paisible. Un souffle de vent qui faisait onduler l'eau autour d'une petite île. Posée sur l'île, étrange en ce lieu mais parfaitement à sa place, une petite stèle de marbre représentant la Triforce. Et près de la stèle...
La princesse Ruto.
La zora était assise, les yeux fermés, profondément absorbée par son monde intérieur. Que ce soit sur cette île minuscule - la partie émergée du Temple de l'Eau - ou n'importe où ailleurs, elle aimait ces moments de tranquillité. Les plus bouillants des Zoras préféraient s'amuser dans les galeries et chutes d'eau de leur mystérieux domaine, mais quelques-uns préféraient la solitude du lac Hylia.
"Et ils ont bien raison, songea Ruto en trempant le bout de ses pieds dans l'eau fraîche. Ce lac est si beau et si tranquille..."
Un instant, le lac Hylia était un endroit silencieux et paisible. Vint un flash bleuté sur le symbole de la Triforce. Il y eut un cri, du sang. Puis plus rien...

*****

Le noir.
Un noir plus profond et plus angoissant que tout ce qu'il aurait pu imaginer. Il ne voulait pas y penser mais dans l'état où il était, penser était tout ce qu'il pouvait faire. Cela le rendait vraiment fou. Il se souvenait de peu de choses, à peine quelques images désordonnées et confuses. La mélodie. L'éclair bleu. Le lac, avec soudain tout cet espace, et ce vide... le sang qui tâchait l'herbe, le cri d'une voix familière...
La dernière chose qui précédait cet horrible néant avait été la sensation que ses jambes refusaient de le porter. Et puis plus rien. Juste ce noir bouillant, cette fièvre qui le faisait suffoquer de l'intérieur.
Le noir, le vide et l'obscurité.
Le plus atroce était ce sentiment d'inutilité, d'abandon presque, qui le prenait à la gorge depuis... longtemps. Impossible de savoir combien de temps se serait écoulé lorsqu'il se réveillerait. A condition qu'il se réveille. Quelle horreur, cette simple idée...
La partie de son esprit encore rationnelle lui disait qu'il devait être dans le coma, mais ça ne le rassurait pas vraiment. Pourvu que quelqu'un l'ait trouvé... Mais cela avait-il encore un sens ? Il faisait si sombre ici...
Cesse de lutter, héros... Le doux oubli et le silence ne sont-ils pas préférables ?
S'il tenait bon, et gardait les yeux ouverts, c'était en partie à cause de cette voix harcelante, horriblement moqueuse. Elle riait de temps en temps, au loin, difficile de dire d'où elle venait, dans une noirceur pareille... Ce rire ne lui rappelait pas vraiment de bons souvenirs...
Il avait toujours cette impression, si désagréable, qu'il avait tout raté. C'était sans doute déjà trop tard, trop tard pour sauver Hyrule... Après tout ce qui lui était arrivé, ne pouvait-on le laisser enfin en paix ? Il en venait à maudire le destin, à maudire ces Déesses qui l'avaient choisi pour...
Réveille-toi, Link ! Nous avons besoin de toi !
Cette autre voix... Bon sang, on ne pouvait donc pas lui ficher la paix ! Et cette douleur qui remontait dans tout son corps. Aïe ! Il la sentait bien dans son épaule. S'il avait encore une épaule... Peut-être que cette douleur était bon signe finalement. Il décida d'ouvrir les yeux, péniblement...
Ce ne fut qu'une seconde avant que la lumière ne l'aveugle qu'il reconnut la seconde voix. Toujours aussi capricieuse et autoritaire !

*****

"Link, réveille-toi maintenant ! S'il te plaît," implorait Ruto en tremblant d'appréhension. Elle le sentit soudain s'agiter, et commença à se demander s'il ne le faisait pas exprès, en plus. Quoique ce soit peu probable, vu l'état dans lequel elle l'avait trouvé et...
"On ne peut pas faire la sieste tranquille ici ?" gémit soudain une voix faible.
Ruto soupira, feignant d'être agacée, et tourna les yeux vers Link. Il ne semblait même pas étonné de se retrouver là, allongé dans cette chambre du Domaine Zora. "S'il savait le mal que je me suis donnée pour l'amener à l'abri," se dit Ruto en le regardant se relever. Elle l'interrompit dans son geste :
"Tu ne devrais pas te relever tout de suite, ou alors nous serons obligés de te recoudre..."
La zora eut envie de rire en le voyant grimacer, ce qui détendit un peu l'atmosphère inquiète. Dans quelle histoire étaient-ils encore tombés ?
Si les événements des dernières heures avaient été riches d'émotion, rien n'aurait pu préparer Ruto à ce qui se produisit.
Link pleurait.
C'était un fait évident, qui se produisait sous ses yeux, mais si inattendu que le sage de l'eau resta un moment incapable de réagir. Voir Link, le Héros du Temps, se mettre à pleurer comme n'importe qui, cette image la marqua profondément. Qu'est-ce qui avait donc pu lui arriver de si horrible pour que... ?
Ruto se maudirait plus tard de n'avoir pas parlé, ni agi à cet instant. Elle aurait voulu consoler son ami, faire quelque chose, n'importe quoi... Mais elle laissa passer cet instant sans réagir, et ne se rendit compte que peu après qu'il s'était rendormi.
C'était un échec. Un de plus. La princesse des zoras se leva doucement, et quitta la pièce, un goût de cendre et d'impuissance dans la bouche...

*****

Cité d'Hyrule, milieu d'après-midi.
C'était une certitude à présent, les nuages noirs qui recouvraient le ciel depuis plusieurs heures ne tarderaient pas à se changer en pluie. Impa frissonna, tant l'air s'était rafraîchi. C'était anormal, il faisait si beau ce matin, lorsque Link était parti avec Epona... La sheikah se força à penser à autre chose, bien qu'elle n'eut pas quitté un instant les murailles en attendant que ces deux-là ne reviennent.
Pourvu qu'ils reviennent...
Les premières gouttes d'une pluie froide se mirent à tomber, et se changèrent bientôt en une violente averse. Le sage de l'ombre grimaça et marcha jusqu'à l'abri le plus proche, en l'occurrence une des tours d'observation qui parsemaient les belles murailles de la cité. Il n'y avait pas de garde en faction, ce qui ne rassura pas Impa. Ils étaient si peu nombreux... Mais il faudrait tenir, coûte que coûte. Au moins Zelda était à l'abri, au château...
Un détail attira soudain l'attention de la sheikah. Quelque chose se passait chez les assaillants. Elle plissa les yeux, distinguant mal la silhouette fuyante entièrement habillée de noir. Impa se demanda si elle venait de découvrir le responsable de cette attaque. Si c'était le cas...
"C'est lui."
Impa sursauta, et se retourna lentement, posant par réflexe la main à la dague qui ne la quittait jamais. Si elle avait été plus attentive, elle aurait entendu le léger bruit de pas dans les flaques d'eau naissantes, le son régulier des pas sur les marches de l'escalier tout proche. Elle découvrit Saria, la petite kokiri, trempée de la pluie qui tombait sans discontinuer depuis plusieurs minutes. Que faisait-elle ici, pourquoi n'était-elle pas restée dans l'enceinte du Temple du Temps ? Et que voulait-elle dire par...
"L'homme de mes cauchemars," murmura Saria en s'approchant du rebord. Sa voix tremblait de façon perceptible : "Il est ici..."
Impa ne répondit pas, ce qu'elle aurait adoré faire. Une foule de questions se bousculaient en elle, mais elle savait que les réponses ne viendraient pas maintenant.
Certaines connaissances ne s'écrivent qu'au plus fort des batailles. Hyrule se préparait désormais à la sienne.

Chapitre 30 : Une promesse

Fontaine Zora, fin d'après-midi.
Le vent qui descendait tout droit du nord du royaume ne cessait pas, et transformait le miroir d'eau qu'était d'ordinaire la fontaine zora en un lac agité de petites vaguelettes. La température avait aussi brusquement chuté en cours de journée, rendant l'atmosphère à l'intérieur du Domaine Zora pesante et inquiète. La plupart des zoras ne s'habituaient pas facilement à un changement de saison aussi rapide.
"Il faudra qu'ils s'habituent à bien pire," songea leur princesse, observant l'horizon où le soleil amorçait sa lente descente, peut-être pour la dernière fois...
Ruto n'était pas pessimiste de nature, mas avait tendance à se décourager assez facilement. Les derniers événements ne l'incitaient pas à l'optimisme. Car Link lui avait tout raconté. Comment il était tombé dans une embuscade et comment sa chère jument Epona avait été tuée par une horde de stalfos. Comment il s'était téléporté au lac Hylia lorsqu'il n'avait pu mettre un pied devant l'autre. Comment ils avaient été fous d'ignorer les signes qui trahissaient un grave péril pour leur royaume...
Il lui en avait dit beaucoup et elle n'avait pas eu la cruauté d'insister. Il avait gardé pour lui sa tristesse, sa honte, son désespoir peut-être. Ruto avait senti sa souffrance, et elle était lâchement partie lorsqu'il le lui avait demandé. Elle s'en voulait, mais elle n'avait pas la force d'âme de le soutenir directement.
La Zora manquait déjà de force pour elle-même.
Elle se retourna en entendant un bruit de pas qui se rapprochait...

*****

La lumière déclinante du soleil couchant aveugla un instant Link, mais cela ne le dérangea pas vraiment. En fin de compte, il était content d'être sur pied, et c'était bon de se sentir vivant. Frôler la mort faisait souvent se rendre compte que tout était si précieux, si fragile... Voir à nouveau la lumière du soleil, même celle de celui-là qui disparaissait à l'horizon, cela pansait en partie les blessures de son âme.
En partie seulement.
Le jeune hylien avait beaucoup voyagé et beaucoup combattu, et savait d'instinct qu'une journée comme celle-ci le marquerait pour longtemps, sinon pour toujours. Et il ne s'agissait pas seulement de son épaule blessée - le bandage de Ruto n'atténuait guère la douleur - ou de l'amertume de l'échec. Non, ce n'était pas cela.
C'était autre chose. Une terrible sensation de doute et de tristesse qui le rongeait de l'intérieur. Aurait-il encore eu en lui la Triforce du Courage, ça n'aurait rien changé. Ou peut être que si. Tout comme la Princesse de la Destinée, le Héros du Temps ne prenait que maintenant conscience des véritables conséquences de ce manque. Et si, la Triforce du Courage en lui, il avait pu sauver Epona ? L'aurait-il pu ? Cette question obsédante lui faisait terriblement mal... Pire encore, il n'était pas du tout sûr de vouloir la réponse.
Le Héros du Temps avait depuis bien longtemps cessé de penser au destin comme un ensemble d'événements cohérents. Ce n'était pas avec ce genre de mentalité qu'on pouvait faire face à de terribles épreuves. Une part de lui, la plus ancienne, ne pouvait que déplorer ce pessimisme. L'autre savait parfaitement que le petit hylien qui avait quitté la grande forêt il y a bien longtemps n'aurait pas pu aller si loin sans une résolution forte et la résignation à une certaine... fatalité des choses.
Cela ne voulait pas dire qu'il acceptait tous les coups du sort sans réagir. Malheureusement, depuis qu'avait commencé cette paix nouvelle, il avait eu tout son temps pour ressasser ses actes et les inévitables erreurs qu'il avait commises. C'était difficile d'avoir la responsabilité de protéger tout un royaume. Link aimait la vie, mais jusque là c'était plutôt la vie qui ne semblait pas l'aimer. Il aurait juste voulu savoir pourquoi...
Affichant un sourire de façade - qui ressemblait davantage à une grimace qu'à autre chose - Link vint se placer à côté de Ruto, devant l'autel de Jabu-Jabu. La gigantesque créature, que certains zoras avaient déifiée, était absente pour le moment. Sans doute était-il parti chasser...
Ce fut Link qui rompit le silence le premier :
"Ruto, merci de m'avoir soigné, mais je ne peux pas m'attarder plus longtemps," commença-t-il, d'une voix étrangement mécanique, avant d'être interrompu sans délai par son interlocutrice :
"Il n'en est pas question, Link," répliqua sèchement la Zora. L'inquiétude présente dans son regard améthyste démentait en revanche cette impression première. Elle ajouta :
"On ne sait pas d'où venaient ces stalfos et tu ne partira pas d'ici tant que nous ne l'aurons pas découvert."
Il y eut un silence, un long silence, lourd de sous-entendus et de réflexions pour les deux amis. Ruto espéra pour elle-même que ses arguments avaient convaincu Link, ou, à défaut, que son autorité naturelle allait éviter à celui-ci d'agir de manière irréfléchie. S'il pouvait se montrer raisonnable pour une fois, et rester ici, à l'abri...
Bien sûr, il n'en fut rien.
"Je ne peux pas rester ici sans rien faire, Ruto. Les stalfos sont une chose, le sorcier qui les accompagnait une autre. Peu importe son identité, c'est mon devoir de le retrouver."
La princesse des zoras médita sur cette réponse, et n'y vit rien qui puisse vraiment retarder le départ de son ami. Sa blessure à l'épaule ne le handicaperait pas beaucoup, et il semblait avoir refait le plein de force. Une bourrasque de vent frais la fit frissonner. Son intuition lui disait que Link allait au-devant de nouveaux ennuis, mais de toute façon, la décision de celui-ci était déjà prise. Elle avait fait ce qu'elle pouvait pour lui...
"Promets-moi d'être prudent, pour une fois," murmura Ruto d'une voix où poignait l'émotion, malgré la fatigue et la tension de ces dernières heures.
Le Héros du Temps eut alors un geste très étonnant, ou du moins inhabituel. Il eut un pauvre sourire pour son amie et vint la serrer contre lui. Ruto en fut étonnée mais ne se dégagea pas de son étreinte. Elle ferma même les yeux au bout d'un moment. Elle se dit qu'au fond de lui, Link n'avait pas encore repris confiance en lui. Cela ne lui ressemblait pas de manifester son attachement à une personne comme ça, pour ce qu'elle pouvait en dire.
Ce fut lui qui s'écarta le premier.
Il fit quelque pas en arrière, puis matérialisa devant lui un petit ocarina d'une couleur rosâtre. Le soleil couchant se reflétant étrangement dessus, aussi Ruto ne fut pas certaine de la couleur exacte. Link joua rapidement les quelques notes qui composaient le prélude de la lumière. Il adressa un signe de la main à la zora juste avant que la lumière dorée ne l'emporte loin, dans le Temple du Temps.
Ce ne fut qu'à cet instant que Ruto s'aperçut que Link n'avait pas répondu à sa requête...

Chapitre 31 : Derrière cette porte, le noir, le mal, la Mort...

Cité d'Hyrule, tombée de la nuit.
Le soleil devait être en train de disparaître à l'horizon. Saria ne pouvait en être sûre de là où elle était, c'est-à-dire de l'intérieur du Temple du Temps. Pourtant la kokiri en était désormais certaine, le soleil disparaîtrait d'ici quelques minutes. Ce serait une longue nuit pour la cité d'Hyrule assiégée. Une très longue nuit...
Le sage soupira et alla s'asseoir sur un petit banc de pierre adossé au mur immense du Temple. Elle avait passé les deux dernières heures ici, certes toute seule, mais au moins elle était au sec. La kokiri songea à Impa qui, malgré toutes ses recommandations, était restée obstinément à guetter en haut des murailles.
"La pauvre doit être gelée", pensa Saria. Elle s'en voulait un peu de profiter de l'abri sans son homologue, mais elle se doutait aussi que la sheikah resterait à son poste jusqu'à la fin de la bataille.
La bataille... Depuis l'instant où le sage avait ressenti la présence d'Athierion, il avait cessé de penser à ce qui allait survenir comme à une simple bataille. Ce serait bien pire, c'était hélas sa seule certitude. Elle qui était cet homme, pourquoi il avait attaqué la ville et si ses rêves lui avaient vraiment montré ce qui arriverait... Aurait-elle dû en parler ? Cela aurait-il pu empêcher cette attaque ? Saria l'ignorait. Elle ignorait ce qui poussait Athierion à les attaquer, et s'il voyait réellement l'avenir. Elle ne savait absolument rien, et bien évidemment cela l'inquiétait.
Elle craignait d'ignorer tout ce qu'un véritable sage n'aurait jamais dû ignorer.
Un éclair illumina brusquement les vitraux du Temple de Temps. Avant même que Saria n'ait eu le temps de se relever, un terrible coup de tonnerre suivit, se prolongeant un long moment. La kokiri se força à respirer à fond, ne préférant pas trop penser à ce qui devait se passer à l'extérieur. Il ne faisait aucun doute que, tombée de la nuit ou pas, orage ou non, la bataille venait de débuter.
Elle entendit alors un autre son assourdissant, et ne put s'empêcher de trembler jusqu'aux os, car cette fois, il ne s'agissait pas d'un coup de tonnerre. Elle aurait aimé que ses pensées ne soient pas obnubilées par ce fait, mais il est trop tard. Ce son ne pouvait venir que d'une seule chose. Elle le sentait. Elle le savait. Saria en était à présent totalement sûre.
C'était le bruit de la porte principale qui s'effondrait...

*****

Link se matérialisa au milieu du Temple du Temps, sur le symbole de la Triforce. Il souffla un peu, le voyage avait été bref mais il se sentait encore fatigué par cette journée. Ce n'était toutefois certainement pas le moment, d'autant plus que...
"Link !!!" s'écria soudain Saria, tirant le Héros du Temps de ses pensées. Le pauvre s'était à peine retourné que la kokiri s'était jetée sur lui en riant. L'hylien sourit à son amie, bien content de voir qu'elle gardait le moral. Peut-être la situation allait-elle s'arranger...
Il changea rapidement d'avis. Très rapidement.
Link ne fit aucun commentaire pendant que Saria lui faisait le résumé - plutôt décourageant - des dernières nouvelles, ainsi que de tous ses rêves, dans les moindres détails. Il y eut un silence pesant lorsque le sage acheva son récit, mais le visage renfermé de Link ne l'incita plus à son optimisme habituel. Elle nota également qu'il avait enfilé durant son absence sa tunique goron, sans qu'elle sache ce qui l'avait mis sur ses gardes. L'Épée de Légende était également bien visible, rangée dans son fourreau qui pendait derrière le bouclier du héros.
Ce dernier eut un long soupir, et tâcha de dissimuler au maximum sa propre inquiétude. La dernière chose dont il avait besoin était de briser leur union, cette précieuse collaboration entre les sages et lui, qui lui avait déjà apporté la victoire par le passé. En temps normal, il aurait certainement sermonné Saria. Amie d'enfance ou pas, elle aurait dû leur parler, lui parler beaucoup plus tôt de ses visions, ou de ce qui semblait en être. Link n'avait jamais passé sous silence ses cauchemars pour éviter le ridicule. Zelda non plus d'ailleurs.
Un déclic se produisit soudain dans l'esprit de l'hylien. Saria le remarqua mais n'eut même pas le temps de demander quoi que ce soit.
"Zelda ! s'exclama-t-il. C'est sûrement elle que ce sorcier de malheur est venu chercher !"
Il se précipita immédiatement vers la lourde porte de bois marquant l'entrée - ou en l'occurrence la sortie - du Temple du Temps. Un éclair déchira à nouveau le ciel mais Link s'en moquait éperdument. Il stoppa cependant net lorsqu'il entendit la petite voix de Saria qui l'avertit doucement :
"Link ! Attends. Tu sais que... n'importe quoi peut t'attendre derrière cette porte... "
Le Héros du Temps tourna lentement la tête et regarda la kokiri qui se tenait les mains jointes près de son coeur. Même à cette distance, Link percevait nettement la peur qui figeait comme un masque le visage du sage. Il s'en voulut de son attitude envers elle. Bien sûr qu'elle avait le droit de faire des erreurs. Elle n'était qu'une enfant. Lui, en revanche, avait son devoir à accomplir. Il ne pouvait se dérober plus longtemps. L'armée ennemie devait envahir les rues de la cité en ce moment. Ce n'était plus le moment d'hésiter.
"Je doit retrouver les autres, Saria. Impa est encore en danger, et Zelda aussi. Essaie d'entrer en contact avec elle... "
Les derniers mots de l'hylien résonnèrent dans la salle bien après le départ du héros. La kokiri ferma les yeux, tâchant d'oublier les éclairs qui se succédaient sans interruption, et de rassembler toute sa concentration. Son amie comptait sur elle. Et elle ferait tout pour être à la hauteur...

Chapitre 32 : Une cité livrée aux flammes

Il faisait un temps abominable en cette nuit de début d'automne. Un temps de pluie, d'orages incessants, et d'éclairs. Un temps de fin du monde. Mais Link ferait tout son possible pour empêcher ce désastre.
Fonçant dans les ruelles, il venait en aide toutes les dizaines de mètres à des soldats acculés contre les maisons. Les stalfos et autres monstres repoussants qui se déversaient dans les rues avaient déjà pris le contrôle des principaux accès. Ils se dispersaient maintenant dans toute la ville pour massacrer les défenseurs qui avaient dû battre en retraite rapidement. La bataille tournait à la course-poursuite effrénée. Et mortelle.
"Parfois, il est malheureusement trop tard", songea tristement Link en enjambant le cadavre démembré d'un soldat. Les défenseurs hyliens étaient trop peu nombreux, leurs seules chances étaient de profiter du terrain au maximum. La nuit et la pluie battante ne jouaient hélas pas en leur faveur.
Le Héros du Temps para au dernier moment un jet de lance qui avait manqué de l'empaler au mur le plus proche. Il chercha un adversaire du regard, mais bizarrement, rares étaient les créatures à faire attention à lui. De colère, il décapita promptement un effroi qui s'effondra en un clin d'oeil.
Cessant le combat direct, il se mit à courir aussi vite que possible vers les portes de la cité. Une vision d'horreur l'y attendait, et Link ne put que marquer un léger temps d'arrêt à la vue de la porte arrachée de ses gonds et aux nombreux corps, tous camps confondus, qui gisaient là sans vie.
Cette minuscule pause en plein milieu du champ de bataille qu'était devenue la cité d'Hyrule manqua de lui coûter la vie. Une monstrueuse créature difficilement reconnaissable bondit sur lui, jaillissant de nulle part. L'hylien se jeta en arrière et roula dans le sol trempé, évitant de peu des griffes qui laissèrent leur marque dans sa tunique de la couleur idéale en cette nuit sanglante ; les tuniques gorons étaient toujours d'un rouge vif.
Les pensées conscientes de Link s'effacèrent peu à peu pour qu'il ne se focalise plus que sur la bête qui lui faisait face, en l'occurrence une sorte de loup-garou aux poils blancs, tout droit sorti d'un cauchemar. Au fond, c'était toujours pareil. De la simple créature végétale de la forêt aux terribles hache-viandes, tous les ennemis qu'il avait affrontés ne lui avaient jamais posé de problèmes. L'esprit entraîné d'un guerrier n'avait plus de place pour la peur, préoccupé par la seule issue du duel.
Ou bien Link pourrait vaincre ce nouvel adversaire, ou bien il n'y survivrait pas. Un sourire imperceptible naquit sur son visage.
Ce fut le moment que choisit le loup pour bondir à nouveau, avec une rapidité extraordinaire. La garde de Link était toutefois tout aussi rompue au danger, quel qu'il soit. Le bouclier de l'hylien heurta la créature en mouvement et la projeta sur le côté, laissant la gorge de la bête à découvert pour un coup meurtrier.
Link sentit la douleur de son épaule se réveiller et serra les dents. Tendant le bras au maximum, il délivra un coup maîtrisé à la perfection qui ne manqua pas sa cible...

*****

Au même instant, à la muraille sud de la ville.
Impa voulait beaucoup de choses. Elle ne demandait d'ordinaire jamais rien pour elle-même, mais les circonstances étaient pour le moins particulières. Et désastreuses. Aussi implorait-elle silencieusement les Déesses de lui accorder leur aide. Si c'était encore possible.
Elle aurait souhaité avoir davantage d'espace pour porter ses coups. Mais aussi que ses adversaires inhumains cessent de pousser des hurlements bestiaux. Et de l'air, oui, elle aurait vraiment aimé cesser le combat pour reprendre son souffle. Et puis pour être franche, un coin au sec pour se sécher un peu n'aurait pas été de refus.
Par-dessus tout, la sheikah aurait aimé être au château avec Zelda, ou au village Cocorico, à l'abri. Ou dans n'importe quel endroit, mais certainement pas ici. Pas dans cette tempête avec ces trombes d'eau qui tombaient toujours. Pas contre cette marée de griffes et de lames qui était parvenue à l'acculer contre le rempart de la cité, sans possibilité de fuir. Ce qu'elle n'aurait sans doute jamais fait, de toute façon...
"Tenir, je dois tenir", ne cessait de s'encourager le sage de l'ombre.
L'une de ses dagues s'abattit avec vivacité sur un stalfos qui para de justesse avec son bouclier. Impa serra les dents. Elle était sans doute trop dure avec elle-même, mais ne pouvait s'empêcher de se maudire de finir comme ça, battue par de stupides monstres. N'importe qui se serait volontiers émerveillé de sa vitesse, de la fluidité de ses mouvements et de ses coups mortels qui la maintenaient hors de portée de plus d'une dizaine de créatures en tout genre. N'importe qui, mais pas elle.
Elle se jeta un arrière, manquant de glisser sur les pavés trempés, tout ça pour éviter un coup de griffe d'une espèce de loup-garou particulièrement féroce. Un lobo gris, probablement. Ce genre de créature était rarissime en temps ordinaire, et la seule présence de plusieurs dizaines d'entre eux - d'après ce qu'avait pu retenir Impa de l'attaque soudaine - était sans nul doute la preuve qu'un sorcier était à la tête de ces horreurs. Cela confirmait ce qu'avait laissé entendre Saria, même si le sage de l'ombre n'en savait guère plus sur cet Athierion, et plus particulièrement sur ce qu'il pensait trouver dans la cité.
Malgré ses efforts dignes de louanges pour résister à ces créatures, Impa était bien consciente que ce n'était plus qu'une question de minutes avant qu'ils ne parviennent à la vaincre. Elle se sentait vacillante, mais mettait cela sur le compte de ce combat acharné.
"Ou peut être, se dit-elle avec une tristesse coupable, peut-être que je me fais vraiment vieille."
Alors que la sheikah rassemblait ses dernières forces contre la horde qui avançait inexorablement, un événement imprévu fit basculer la situation en sa faveur. Un événement qui prit la forme d'une volée de flèches et de traînées enflammées...

*****

Aux pieds de la muraille d'Hyrule, quelques instants plus tôt.
Link essuya son visage trempé par la pluie abondante, et tendit son arc devant lui. Le sort était déjà en place, néanmoins c'était une idée particulièrement audacieuse. Et stupide, selon le résultat. A moins d'une centaine de mètres et un peu plus haut, Impa risquait de succomber d'un instant à l'autre. Mais il doutait que des flèches ordinaires puissent produire un véritable résultat.
Il tendit l'arc des fées au maximum, et prononça le sortilège une seconde avant de relâcher son premier trait. Après ça les images de ce qu'il voyait ne furent plus que des flashs flous, tant il était concentré sur le tir le plus rapide possible. Il ajustait ses flèches et tirait à une vitesse remarquable.
Une fraction de seconde plus tard, il cessa, désireux de conserver quelques flèches en réserve. Il plissa les yeux, mais les traînées embrasées et les lobos qui se jetaient du haut de la muraille pour aller se tremper dans l'eau des douves avaient déjà répondu à sa question silencieuse. Oui, son sort avait fonctionné. Le feu magique avait traversé la pluie et brûlé les monstres. Ce n'était pas encore une victoire, mais c'était déjà un bon résultat.
Gardant pour plus tard sa satisfaction méritée, le Héros du Temps rangea son arme et, tirant son épée, prononça les paroles qui le mèneraient jusqu'au sage en danger :
"Farore, souffle-moi de ton vent !"
L'effet fut instantané. L'hylien n'eut même pas le temps de se protéger les yeux qu'une lumière verte l'emportait en haut de la muraille, derrière les monstres qui étaient désormais dans un désordre indescriptible. Un des stalfos en revanche était suffisamment vigilant pour tenter de frapper le nouvel arrivant à l'aide d'une masse métallique rouillée. Link ne put stopper le coup qu'au dernier moment, puis parvint à se mettre en garde, malgré la pluie battante et les horreurs qui lui faisaient face...

Chapitre 33 : Plus proche que jamais...

A l'extérieur, l'orage ne semblait pas vouloir se calmer. Saria avait du mal à s'en rendre compte, les minutes lui paraissaient des heures de toute façon. Toujours est-il que seule la lumière de la foudre et le son du tonnerre rythmaient l'angoisse qui l'étreignait depuis le départ de Link. Elle en avait assez. Cette attente devenait insupportable, d'autant plus qu'elle n'avait absolument rien à faire d'ici son retour. Plus que n'importe qui, la kokiri détestait se sentir impuissante comme ça.
Comme Link lui avait demandé, le sage avait essayé de passer outre la tempête et envoyé un message télépathique à Zelda. La Princesse devait être trop occupée à la défense du château, en tout cas cela avait été un échec. Et de trop, tout comme lorsque les derniers sages présents dans la cité avaient essayé de dissiper ces étranges nuages qui noircissaient le ciel.
Tout se détraquait dans le royaume alors que Saria n'aurait rien aimé d'autre qu'un peu de paix après le cauchemar que leur avait fait vivre Ganondorf. Et cela devait être encore pire pour les simples habitants d'Hyrule qui se remettaient encore avec difficulté de ce qui s'était passé. La kokiri se doutait de ne pas être pas la mieux placée pour s'en rendre compte, les kokiris étant toujours d'un naturel joyeux et insouciants, à l'image des enfants qu'ils étaient.
Saria sursauta soudain, se relevant du banc où elle était assise depuis trop longtemps. Elle avait entendu un bruit de pas dans l'escalier...

*****

Le Coeur de la Triforce parut dans le Temple du Temps en l'observant sous tous les angles, un peu surpris que le sanctuaire n'ait pas changé malgré le poids des siècles. Athierion grinçait des dents sous sa capuche, et sa respiration était courte, saccadée. Une pointe de douleur se diffusait un peu partout dans son corps, mais il en connaissait la raison. Forcer le saint domaine et ses protections invisibles était éprouvant, même pour lui. Malgré ce goût amer, il savourait son triomphe prochain, et dévora de ses yeux rouges la Porte du Temps qui lui faisait face. Même au travers de cette porte supposée infranchissable, il sentait le pouvoir de la Triforce. Une puissance brute, illimitée et qui bientôt lui appartiendrait...
"J'aurais vraiment préféré que vous ne soyez qu'un rêve", lança soudain une petite voix, qui tira le démon de ses pensées.
Athierion se retourna très lentement, comme au ralenti. En vérité il lui était difficile d'user pleinement de ses capacités tant que les enchantements protecteurs seraient en place. Il fit un effort de volonté et s'aperçut de la présence de Saria. Comment ne s'était-il pas rendu compte plus tôt de sa présence ? Il s'autorisa un léger sourire, même si la kokiri ne devait sans doute pas le voir. Elle était si faible... bien sûr qu'elle ne pourrait rien contre lui.
Le regard farouche du sage le fit toutefois prendre conscience qu'il ne fallait pas la sous-estimer pour autant. Evidemment, les choses seraient bien plus simples lorsqu'il se serait débarrassé de cette imbécile de Zelda et du Héros du Temps. Mais peut être était-il également temps de réduire à sa merci cette folle qui osait le défier...

*****

Saria plongea son regard dans celui d'Athierion, et vit la mort dans ses yeux. Ses yeux... Ils avaient cette si horrible couleur rouge sang... Les regarder était à peine supportable. C'était le regard d'un dément, sans aucun doute...
Le sage n'eut même pas le temps d'avoir peur, parce qu'Athierion ne semblait pas vouloir rester immobile plus longtemps. Du feu jaillissait de ses doigts, pour former une traînée ardente qui s'étira comme au ralentit vers le plafond. Saria aurait tant voulu s'enfuir, mais une force inconnue la clouait au sol, comme privée de sa volonté. Elle voulut crier, les flammes allaient s'abattre sur elle ! Cela ne pouvait être qu'un autre cauchemar, encore plus terrifiant que les précédents !
Alors que la colonne de feu bondissait vers elle dans un crépitement ardent, Saria entendit le son brutal des portes du temple en train de s'ouvrir en grand...

*****

Sans perdre une seconde à observer la scène, Link bondit. Cela commençait à faire beaucoup pour une seule journée, d'autant que le soleil s'était couché depuis longtemps, mais le Héros du Temps retrouvait avait un vif plaisir ce qui lui avait vraiment manqué au cours de ces deux dernières années. La fureur du combat. La joie sauvage qui l'envahissait lorsque son corps usait réellement de toutes ses capacités de guerrier. Et même au-delà de ça, la satisfaction de se rendre utile, de protéger Hyrule du mal, d'accomplir... quelque chose.
Le solide bouclier de l'hylien arrêta la majeure partie du jet de flamme, et Link ne se préoccupa guère des quelques flammèches qui flamboyaient encore. Sa tunique goron pouvait résister à bien pire que ça, il le savait parfaitement. Même s'il ne voulait surtout pas quitter l'homme en noir du regard, il se retourna une brève seconde pour vérifier que Saria allait bien. Et heureusement c'était le cas, son amie en serait quitte pour une simple frayeur...
Il s'avança de quelque pas, les jambes fléchies, le bouclier tendu, le visage grave et impénétrable. Du coin de l'oeil, il distinguait la silhouette d'Impa qui se mettait-elle aussi en position pour couper toute retraite au sorcier. Ils n'allaient certainement pas laisser ce type leur fausser compagnie. Même s'il s'en défendait, Link avait envie de tuer cet homme. A chaque seconde où il le regardait, il avait l'impression de le voir sourire sous sa capuche, et cela ne faisait qu'attiser sa colère. La mort d'Epona ne serait certainement pas impunie. Ce qui l'inquiétait davantage était la présence de ce sorcier ici, alors que Zelda était...
Un rire moqueur le tira de ses pensées, et malgré lui, le fit frissonner. Un rire émis par Athierion, sans qu'il ne regarde personne en particulier. Pas le rire de Ganondorf ou d'un autre cinglé du genre. Non. Un rire lourd et sec, presque inquiet. Un rire sans joie. Juste du... vide...
"Vous êtes si... prévisibles ? Je ne sais pas, vous auriez pu faire quelque chose de moins misérable que vous contenter de me suivre à la trace... Ce n'est pas très... imaginatif... "
Athierion rit encore, se moquant visiblement complètement d'être encerclé - ou qu'il n'y ait rien d'amusant dans ses propos. Toutefois ses paroles ne vexaient même pas Link. Les insultes avaient beau être une perte de souffle et d'énergie, elles avaient ouvert tous ses combats par le passé. C'était presque une tradition.
Impa semblait sur le point de passer à l'attaque, mais la dernière réplique du démon les cloua tous sur place :
"Maintenant si vous voulez bien m'excuser... Il me semble que cette chère Zelda m'attend... "
Une explosion des plus inattendues les projeta tous au sol, alors que le Coeur de la Triforce disparaissait dans des volutes de fumée noire, bien déterminé à revenir au plus vite réclamer son dû...

Chapitre 34 : Fuir, toujours fuir...

Impa n'interrompit pas immédiatement le silence qui avait suivi la disparition d'Athierion. Disparition... Bon sang ! Si seulement ce type n'avait jamais existé ! La sheikah ne le connaissait pas le moins du monde, et se fichait pas mal de ce qu'il désirait vraiment. Mais après tout ce qu'ils avaient dû accomplir, eux, les sages, c'était vraiment insupportable de voir les choses se répéter comme par le passé.
Non que le moment fut le bienvenu pour regretter ce qui leur arrivait, ou verser dans la mélancolie. Impa avait des problèmes urgents, et pas seulement le fait qu'elle parvienne à peine à retrouver son souffle ou qu'elle ne soit par certaine de vouloir savoir quelle partie de son corps lui faisait le plus mal. Non. Le véritable problème était plutôt de décider en commun de ce qu'ils devaient faire à présent. Le temple pourrait être l'abri de Saria pendant qu'elle et Link...
La voix du Héros du Temps coupa durement le cours de ses pensées.
"Impa, tu vas faire sortir Saria par les souterrains de la ville. Maintenant.
-Tu plaisantes, j'espère ? s'écria immédiatement la concernée. Je n'ai pas l'intention de me défiler, et ne me fais pas croire que tu vas t'en sortir tout seul cette fois."
Saria, qui semblait plus que mal à l'aise depuis un moment, en profita pour intervenir.
"Link, elle a raison. Ne soit pas stupide, je t'en prie, je peux très bien partir à l'aide d'un sort, et me mettre à l'abri...
-C'est exactement ce que ce type veut, j'en suis sûr. Impa va te faire sortir de la ville et ensuite vous irez chercher Darunia et les autres. Ne perdez pas plus de temps, des monstres peuvent arriver d'un moment à l'autre... "
Comme si tout avait été dit, Link se dirigea vers la sortie du temple, sans un regard pour ses deux amies. Son visage avait beau être de marbre, il paraissait bouillant, sous la surface. Exaspérée par son attitude, Impa lui lança soudain :
"Et que comptes-tu faire puisque tu es si malin ? Chasser tous les monstres de la cité peut-être ?" La sheikah avait fait tout son possible pour donner à ces mots du ridicule ; la réponse de l'hylien ne se fit pas attendre...
Et elle fut sans appel :
"Je vais au château. Je vais chercher Zelda."
Link se retourna une dernière fois, regarda Saria, puis Impa, et, un sourire tranquille aux lèvres, il disparut à l'extérieur du Temple du Temps...

*****

"Je persiste à dire qu'il s'est bien moqué de nous", pesta Impa à haute voix, parlant plus fort que nécessaire pour couvrir le bruit de la pluie.
L'autre sage ne répondit pas, et ferma les yeux, imaginant un après-midi d'été tranquille, dans sa forêt natale. Il n'aurait pas fait aussi froid à ce moment-là. Le souvenir ne dura qu'une poignée de secondes mais réconforta un peu Saria, qui grelottait. Toute cette pluie... ce n'était pas naturel...
La kokiri se força à faire moins de bruit, et se plaça davantage contre le mur, imitant la posture d'Impa. Elles devaient toutes les deux être prudentes à l'extrême, sans quoi elles n'auraient vraisemblablement plus l'occasion de profiter de la douceur d'une quelconque journée d'été. Il leur fallait encore atteindre l'entrée des souterrains avant de pouvoir quitter la ville. Et jusque là, mieux valait être aussi discret que possible pour éviter les monstres qui rôdaient dans les parages, veillant à ce qu'aucun hylien ne traîne dans les rues.
Saria n'aurait eu qu'une vague idée de l'entrée de ces fameux souterrains si Impa ne lui avait pas fait quelques révélations d'urgence avant de quitter le Temple du Temps. Elles ne pouvaient pas exclure la possibilité d'être séparées avant d'atteindre la sortie de la ville. Quel dommage que la porte principale soit impossible à franchir...
Impa avait beau râlé tant et plus, elle se faisait autant de soucis pour Link que Saria. C'était très imprudent de sa part d'être parti pour le château seul, et pire encore avec le peu d'équipement qu'il avait encore. La dernière fois, lorsqu'il s'était opposé à Ganondorf, le Héros du Temps avait au moins pu compter sur l'aide des sages. Comment allait-il pouvoir rééditer un exploit semblable sans leur aide ?
"J'espère que je ne fais pas la pire erreur de ma vie..." songea Impa en faisant signe à Saria de la suivre.
Les deux sages s'engagèrent dans une ruelle plus étroite que la précédente, et plus sinistre aussi. Des restes macabres des combats à peine achevés trônaient un peu partout, et Impa préférait ne pas trop penser à ce dans quoi elle était en train de marcher...
Elle s'arrêta de nouveau, à quelques mètres seulement de l'entrée des souterrains. Derrière elle, la sheikah perçut que Saria faisait de même. C'était bien. Malgré ce qui leur barrait encore la route, la situation n'allait pas forcément empirer.
Les sens encore aiguisés de la vieille sheikah percevaient distinctement la présence ténébreuse d'un lobo, dont le poil noir cette fois-ci lui permettait de se fondre quasi parfaitement dans la nuit. La créature devait probablement être en train de farfouiller dans les ordures, il n'y avait pas d'autres raisons à sa présence dans cette ruelle qui finissait en cul-de-sac.
"Quel animal répugnant..." se dit Impa. Elle tâcha de masquer son dégoût, chose qui ne servait à personne, et tenta doucement quelques pas en avant.
Malheureusement pour elle, un craquement sonore se fit entendre. Le sage ne put s'empêcher de serrer les dents. Elle avait dû, par mégarde, mettre le pied sur un morceau d'os ou quelques immondices du genre. Les rues ressemblaient désormais à un infâme champ de bataille...
"Pourvu que ce lobo ne flaire pas notre présence", eut-elle le temps de penser en faisant mine de tirer son poignard.
Et puis tout se brisa.
Le lobo se jeta vers les deux sages à cet instant précis, affamé, les yeux ivres de sang. Impa voulut bondir au contact, mais la présence de Saria, qui venait d'avoir le réflexe dangereux de s'agripper à elle, lui fit prendre conscience qu'elle n'aurait pas le temps de tirer son arme.
En désespoir de cause, elle roula au sol, pour bientôt sentir l'haleine fétide de la bête qui était déjà sur elle...

Chapitre 35 : Où l'Histoire se répète...

Toute cette histoire n'était pas normale, Link sentait confusément cette vérité. Au fond de lui, l'hylien commençait sérieusement à regretter d'avoir renvoyé sans façon Impa et Saria. C'était peut-être dangereux qu'elles restent mais au moins, il ne se serait pas senti aussi seul. Sa fierté en prenait un coup, mais il savait désormais que combattre seul risquait d'être la pire erreur de sa vie.
Non que le Héros du Temps ait rencontré une quelconque difficulté qui l'ait amené à se remettre en question. A cet instant précis, il poursuivait sa route et montait vers le château royal sans rencontrer la moindre opposition. Quelques créatures avaient tenté de lui barrer la route à la sortie de la ville, mais alors qu'il traversait discrètement le parc qui menait au château, aucun ennemi n'était en vue.
"Quel genre de piège ce dégénéré a-t-il pu inventer ?" se demandait Link en guettant l'entrée, où nul garde n'était visible.
A priori, rien n'indiquait que le palais fut passé sous le contrôle d'Athierion. Il devait y avoir une bonne trentaine de soldats qui protégeait Zelda, pourtant, si combat il y avait, des traces et des bruits auraient dû le prouver.
La nuit était d'un calme total, la pluie ayant depuis peu cessé de tomber. Optimiste de nature, Link aurait voulu y voir un écho positif, mais ces sombres nuages qui masquaient la lune et les étoiles ne le rassuraient guère...
Il faisait froid, et Link craignait que l'immobilité ne finisse par engourdir ses membres. Décidant de passer à l'action sans attendre davantage, il fonça vers l'entrée du château. Malgré ses craintes et les scénarios qu'il avait brièvement imaginés, rien ne l'interrompit dans sa course.
Le pont-levis était bien évidemment fermé, l'hylien contourna donc l'entrée principale. Il fit le tour des douves, et se dirigea vers un passage dont personne ne connaissait l'existence. Ce coin reculé des alentours du château était oublié depuis des années, et Link n'avait jamais vu personne par ici.
L'hylien ne put s'empêcher de constater à quel point l'Histoire, son histoire, n'était qu'un éternel recommencement. Cela n'aurait probablement pas dû être étonnant, il était le Héros du Temps. Le destin semblait toujours vouloir le mettre dans des situations impossibles, avec un sens de l'humour des plus douteux.
Pourtant ce n'était nullement de la révolte que Link ressentait en cet instant, mais une pointe de nostalgie, celle d'un temps où la vie était plus heureuse pour lui, pour le monde. Ce minuscule passage d'où sortait un mince filet d'eau lui rappelait tellement de souvenirs. C'était un minuscule conduit d'évacuation d'eau, où seul un enfant aurait pu se glisser, et pourtant il signifiait beaucoup plus pour celui qui le regardait à présent.
"C'est par ici que je suis entré pour la première fois dans ce château où j'ai rencontré Zelda..." songea rêveusement Link. Tout cela lui paraissait si loin, aujourd'hui. C'était ailleurs, dans une autre histoire...
L'hylien s'approcha du conduit, et observa ce qui se trouvait de l'autre côté. Il faisait nuit noire, mais il distinguait vaguement la sortie. Un sourire furtif éclaira son visage. Il était peut être beaucoup trop grand pour passer par cette ouverture, mais tant qu'il pouvait voir son point d'arrivée, aucun mur au monde ne pourrait le stopper.
"Farore" implora-t-il doucement "Souffle-moi de ton vent... "
Pendant un instant, seul le silence répondit à la courte prière que Link venait d'envoyer à sa mère spirituelle. Puis une bourrasque venue de nulle part balaya le visage de Link et le décoiffa. Loin d'être agacé, Link sourit et s'offrit le plaisir d'en rire, alors que son corps disparaissait dans un éclair vert.
Quelque secondes plus tard, le Héros du Temps reprenait forme de l'autre côté du mur, plus déterminé que jamais. Il fit glisser d'une lanière le bouclier qu'il transportait sur son dos. De sa main droite, il tira l'Épée de Légende de son fourreau, et contempla un instant ses armes. L'une et l'autre avaient un peu souffert de ses deux années passées à pendouiller sans être utilisées.
"Ne vous en faites pas, se promit Link, de nouveau sérieux. Vous aurez bientôt l'occasion de vous rendre utiles..."

*****

Pendant que Link infiltrait le château à la recherche de Zelda, la noble Impa accomplissait à contrecoeur le service que son ami attendait d'elle. A savoir sortir discrètement de la ville alors que tout le monde aurait eut besoin d'elle ici ! Mettre Saria à l'abri était une chose, cela n'ôtait pas de l'esprit de la sage que ce n'était pas là qu'elle aurait été le plus utile.
"Mais comme d'habitude, ce maudit têtu n'a rien voulu entendre... Pas étonnant vu la façon dont il traitait Rauru ses derniers temps..."
Le sage repensait sombrement à l'attitude de l'hylien au cours des deux dernières années, sans parvenir à discerner ce qu'elle lui reprochait de particulier. Dire qu'elle s'était même fait du souci pour lui tout à l'heure ! C'était toujours le cas bien sûr, mais désormais la sheikah ne pouvait se défaire de l'impression qu'elle allait rater quelque chose. La seule idée que Link ait voulu la faire partir parce qu'il craignait pour sa vie la vexait profondément.
De son côté, Saria n'était guère plus bavarde. Elle n'avait jamais été très proche d'Impa mais percevait nettement l'énervement de cette dernière. C'était peut être dû au combat acharné que s'étaient livrés le sage et le lobo à l'entrée des souterrains. Quelle que soit la véritable raison, l'ambiance était morose, chacun des sages perdus dans ses pensées et ses propres peurs.
Les souterrains se prolongeaient, froids, humides, et terriblement lugubres. De mauvais courants d'air soulevaient de temps à autre la poussière qui s'était accumulée depuis longtemps. Saria ne parvenait pas à se repérer dans ce dédale, mais Impa ne semblait guère hésiter lors des quelques changements de direction. Le bruit de leur pas résonnait dans les tunnels, accompagné de l'eau qui ruisselait par endroits...
"On approche de la sortie." lança Impa au bout de ce qui leur parut une éternité.
Le soulagement était perceptible dans la voix de la sheikah. Elles empruntèrent une volée de marches qui les menèrent rapidement à une entrée discrète, dissimulée dans un recoin de la muraille est. Saria aussi en fut heureuse. Ces souterrains étaient vraiment trop... angoissants. Surtout de nuit...
"Maintenant, il ne manque plus que Link... Et Zelda," pensèrent-elles de concert.

Chapitre 36 : De larmes et de sang...

Il ne pleuvait plus, mais Link n'avait pas souvenir d'une nuit aussi glaciale. Il ne voulait y voir aucun présage ridicule. L'Hylien avait trop de sens pratique pour cela. Quelles que fussent les horreurs qui l'attendaient dans ce château, il les affronterait la tête haute.
Ou du moins le croyait-il...
Rien ne filtrait sur son visage alors qu'il traverserait ce couloir menant au jardin, ce même jardin qu'il avait découvert, neuf ans plus tôt... ça avait été une matinée de soleil et de printemps... un jour tellement différent de cette sombre nuit d'automne...
C'était avant toute cette histoire de Héros du Temps, lorsqu'il était plus qu'un enfant, un Kokiri parmi d'autres... c'était le temps de l'insouciance, puis était mort l'ancien Arbre Mojo, et on l'avait plongé dans une histoire pour adultes...
Le Héros du Temps s'arrêta un moment, au seuil de ce jardin qu'il ne voulait pas regarder. Il y était bien obligé, et il le savait. Il avait accepté depuis longtemps ce qu'il était, ce que le monde attendait de lui... Il irait jusqu'au bout de cette nouvelle bataille. Une certitude était ancrée en lui : Zelda était encore dans ce château... ainsi qu'Athierion...
Link marcha jusqu'à découvrir ce jardin, si semblable à celui qu'il avait découvert enfant... et si différent... Il y avait toujours de magnifiques fleurs, mais sans la présence de Zelda, près de la petite fenêtre donnant sur la salle d'audience... Ce lieu lui semblait tellement moins chaleureux...
Il ne put résister à l'envie de s'approcher de cette fenêtre. Le temps filait, mais Link tenait à revoir cet endroit, où il s'étaient tenus tous les deux, une éternité plus tôt... Ici, il avait rencontré Zelda, lorsqu'ils n'étaient que des enfants... Ici était née l'aventure d'une vie, de leur vie...
Elle était là, il le savait, il le sentait. C'était impossible qu'elle soit... Il sursauta, ayant cru entendre un mouvement, derrière lui... C'était impossible, ça ne pouvait pas être... Il fit volte-face, voulant en être sûr... Face à lui se tenait...

*****

Lorsque la Princesse Zelda d'Hyrule s'approcha de Link, qui lui tournait le dos, elle n'eut qu'une envie, celle de s'enfuir le plus loin possible. Ce qu'elle allait accomplir, ce qu'elle s'était fixé à elle-même, comme un défi... Cela la terrifiait, encore plus que toutes les conséquences qui en découleraient... Elle n'était pas stupide, mais la balance de son équilibre intérieur lui semblait osciller entre le bon et le mauvais côté... Son indécision la dégoûtait...
"Zelda..." Le sage sursauta et releva la tête qu'elle avait baissée malgré elle.
Link était en train de la regarder, depuis un moment sans doute. Son visage exprimait bien la gravité du moment, mais dans ses yeux azur, Zelda pouvait retrouver l'innocence et la naïveté qui lui avaient tant plu jadis... Non, il fallait qu'elle arrête de le regarder, ou bien...
"J'avais tellement peur pour toi... " murmura l'Hylien en serrant la Princesse dans ses bras.
Zelda rougit, puis, le premier moment de surprise passé, ferma les yeux et posa la tête contre l'épaule de Link. Qu'elle se sentait bien ainsi... Elle avait l'impression de rêver, mais la nuit pouvait-elle vraiment jouer ce genre de tour ? C'était trop réel, heureusement... Pourquoi un aussi beau moment ne pouvait-il durer ? Les Déesses étaient cruelles... Mais Zelda avait l'intention de changer tout ça...
"Il est ici, n'est-ce pas ?" demanda le Héros du Temps, en se dégageant doucement.
"Hélas... Des dizaines d'horreurs en tous genres ont déferlé sur le château... Nos défenses ont malheureusement été insuffisantes, et maintenant, nous devons fuir, Link... "
Zelda n'avait pas choisi ces mots au hasard. Elle savait parfaitement que la fierté de Link le pousserait à adopter la solution inverse. Elle le connaissait bien, il aurait toujours été le dernier à partir, quelque fussent les circonstances. C'était sa façon d'être, sa nature, d'être courageux. Triforce ou pas...
"Je ne partirai pas d'ici avant d'avoir fait payer ce monstre, Zelda... " répliqua-t-il, comme l'avait prévu la Princesse.
"Athierion est dans la salle du trône, j'imagine ?" poursuivit le Héros du Temps. "Parfait, allons donc lui rendre une petite visite..."

*****

Le Coeur de la Triforce n'avait pas encore rasé ce trône insipide qui représentait à ses yeux une époque déjà disparue, mais cela ne tarderait guère. Au travers des multiples créatures qui sillonnaient et surveillaient son nouveau domaine, il sentait l'approche inexorable de ses deux invités. Un sourire moqueur le distrait un moment, savourant à l'avance les ultimes étapes de son triomphe. Une fois qu'il serait débarrassé de ces deux-là, Hyrule lui appartiendrait complètement.
"Athierion ! Montre-toi si tu l'oses !" lança bravement Link, en ouvrant la porte avec fracas.
"Aussi prévisible soit-il, ce petit héros a du panache..." pensa le démon, en se levant sans empressement du trône.
Les deux ennemis s'approchèrent de quelques pas, chacun d'un bout de la pièce. Du coin de l'oeil, Athierion vérifia ce que faisait Zelda. Juste au cas où cette pauvre petite aurait eu la mauvaise idée de le trahir...
"Tu es un monstre et un assassin, Athierion !" cria Link, qui contenait mal sa rage à présent. "J'ignore ce que tu veux, pauvre dément, mais tu peux être sûr que je t'enverrai en enfer avant l'aube !"
Cette tirade manifestement bien répétée fit rire le Coeur de la Triforce. Mourir, lui ? Le petit pantin des Déesses ne savait visiblement pas à qui il avait affaire. L'aurait-il su, ça n'aurait guère changé son sort, à présent qu'il allait subir le coup de grâce.
Le démon ne put résister à l'envie d'assener une dernière remarque qui ferait bouillir son adversaire :
"C'est une vision très optimiste, mon ami... J'imagine que lorsque tu m'auras vaincu, je pourrais passer le bonjour à ton canasson... Comment s'appelait-elle déjà ? Epona ?"
Link brandit son épée et hurla de haine. Son monde se réduisit presque à Athierion, et à l'espace qui les séparait encore. Le Héros du Temps n'eut qu'une envie, bondir sur ce dément et le tuer.
Un instant avant de se ruer à l'attaque, il vit un éclair grisâtre, le mouvement flou d'un bras qui tenait une dague.
"Zelda ? Qu'est-ce que tu... " Link n'acheva jamais cette question.
"Désolé, mon amour... " souffla la Princesse d'Hyrule, avant d'enfoncer son poignard dans l'épaule blessée de son ancien ami...
Et le monde autour de Link lui sembla exploser...

Chapitre 37 : Âme de nuit, Âme de ténèbres...

Un autre pan de mur explosa dans un fracas démentiel.
Ni Link ni Athierion ne cilla, le premier étant fort occupé à échapper au second. Mais malgré l'intensité terrifiante de leur affrontement, qui en à peine plus de dix minutes avait déjà transformé la salle du trône en ruine fumante, aucun des deux adversaires ne paraissait vraiment concentré sur ce duel.
Et les coups continuaient de pleuvoir, davantage d'un côté que de l'autre cependant. Rien n'indiquait jusqu'ici la prédominance d'un des combattants sur l'autre, et leur affrontement se poursuivait dans un cauchemar de bruits discordants.
Pas une parole n'avait été échangée depuis que Zelda avait quitté la salle, et bien malin aurait été celui qui aurait prédit l'issue de ce dernier combat...

******

L'âme d'Athierion était plongée dans les ténèbres. Parmi les pensées qui l'habitaient, l'une des plus importantes était la haine.
La Haine.
Celle qui, brûlante, le consumait de l'intérieur et ne s'apaisait que dans la destruction la plus brutale. La haine qui l'animait, celle qui était sa force, la cause et l'aboutissement de son désir de vengeance. Cette haine qui était sa raison même d'exister, sa nourriture véritable depuis des siècles...
Le démon détourna d'un revers de sa lame une flèche un peu trop précise, qu'il brisa net. C'était si facile de détruire le monde qui l'entourait... de l'ordonner comme il le souhaitait... L'Hylien tirait plutôt vite, mais il n'était pas parvenu une seule fois à le toucher...
Athierion la sentait de tout son être divin, cette haine. Comme il percevait son corps, son esprit, cette haine était désormais une partie de lui. Quelque chose de lui qu'il offrait au monde, et à cet Hylien, sous la forme de flammes, d'éclairs, de cris enragés et de coups mortels.
Le Coeur de la Triforce se libérait dans la rage du combat, de toute sa frustration, de ses longs siècles d'attente où toute cette haine n'avait fait que prospérer, où elle s'était développée en lui, comme des ronces, jusqu'à étouffer le reste... et prendre toute la place...

******

La peur.
Cette peur de la mort que Link croyait avoir dissimulée au plus profond de lui et qui, sournoisement, remontait à la surface au moment le moins opportun.
Cette terreur instinctive et animale agitait son esprit, et alors qu'il aurait eu besoin de toute sa volonté, sapait sa volonté de l'intérieur. Il se sentait perdu, et le danger de mort qui l'entourait dans cette nouvelle arène lui paraissait presque moins dangereux que sa confusion intérieure.
Jaillissant de la fumée omniprésente, la longue lame d'Athierion fondit sur lui. Link écarquilla les yeux et ne para qu'au dernier moment, avec beaucoup de difficulté, à l'aide de son bouclier. Alors que le Héros du Temps se préparait à plusieurs passes acharnées, Athierion rompit le contact et disparut à nouveau.
Ce démon se téléportait-il autour de lui ? A mesure que ses forces s'amenuisaient, s'écoulaient, comme le sang de son épaule blessée, il craignait de plus en plus les apparitions du démon. Link parvenait à stopper net les éclairs et autres attaques à distance d'Athierion, mais la terreur le submergeait lorsque son ennemi lui bondissait à la gorge. Il craignait trop de voir ses yeux. Ou plutôt son oeil. Un oeil de sang qui ne reflétait que la mort, et une haine sans nom ni raison...
L'oeil du démon...
Ce n'était que maintenant, au plus fort de ce duel terrible, que Link le comprenait. Il comprenait à présent à quel point Zelda avait eu raison, à quel point leur retirer leur part de Triforce avait été une erreur. Il se trompait peut-être, mais avec elle, c'était son courage qui s'était amoindri, sa confiance en lui-même. Comme si la relique avait agi comme une éponge et l'avait privé d'une partie de son être. Une impression dérangeante... et terrifiante...
Ce que la Princesse de la Destinée sentait confusément depuis des mois, le Héros du Temps n'en faisait l'atroce découverte qu'au pire moment. Il découvrait sa peur la plus longtemps contenue... La peur de l'échec...

*****

La rage.
Cet autre écho secouait le Coeur de la Triforce jusqu'au plus profond de son âme obscurcie. Il la sentait jaillir, cette rage trop longtemps dissimulée, l'autre reflet de sa haine illimitée. Il sentait sa rage monter, comme une flamme ardente, et illuminer le néant dévasté de son coeur...
Athierion projeta une nouvelle salve de rayons enflammés, que sa proie n'esquiva qu'en se réfugiant derrière une colonne de pierre qui tenait encore debout. La salle était entièrement ravagée, les murs lézardés, tandis que les tapisseries achevaient de se consumer dans l'enfer ambiant.
Il voulait la faire jaillir, cette rage, Athierion. Rien d'autre ne pouvait davantage le ravir en cet instant que le déchaînement des flammes, le chaos de la fumée et la peur de son ennemi. Sa colère s'alimentait d'elle-même, en un cercle vicieux, dont l'origine et l'objectif n'étaient rien d'autre que sa vengeance qui l'attendait comme un dernier espoir.
Vengeance contre les Déesses, vengeance contre le monde, vengeance contre lui-même...
Athierion hurla en projetant une énorme sphère incandescence, qui acheva de réduire la colonne en poussière. Du coin de l'oeil, il aperçut Link, qui après avoir roulé au sol, ajustait une flèche à son arc. Un battement de cil plus tard, elle fusa vers lui.
La lame du démon fut plus rapide encore, et cassa net le trait dont les morceaux se dispersèrent. La rage envahit entièrement le coeur et le visage du démon. Ce pathétique moucheron venait d'essayer de le tuer, Lui, un dieu. Ce sur quoi tous deux étaient d'accord, c'était que l'un d'entre eux ne sortirait pas de cette salle sur ses deux jambes...

*****

L'âme de Link était plongée dans la nuit. Parmi les doutes qui le tourmentaient, le plus horrible était la souffrance.
Sa souffrance.
Non pas celle qui, depuis un temps qui lui paraissait une éternité, déchirait son épaule. Le poignard avait traversé les bandages, entaillant profondément sa peau.
Non, c'était bien pire. La simple pensée de ce que Zelda avait fait, de ce qu'elle venait de lui faire, avec toutes les conséquences que cela pouvait avoir, tout ce qu'elle avait voulu depuis tout ce temps...
Elle l'avait trahi. Leur Princesse les avait tous trahis.
Link serra les dents pour ne pas crier sa souffrance et contra les assauts furieux de son adversaire. Leurs deux lames se frappaient l'une l'autre avec force, toutes techniques abandonnées au profit d'un affrontement de force brute. Ce n'était pas ce que le Héros du Temps aurait souhaité, son bouclier devenait quasiment inutile, mais il n'y pouvait rien. Il ne pouvait plus rien. Le goût du sang pointait dans sa bouche. Link luttait pour ne pas vomir devant l'ampleur de cette trahison...
"Elle nous a tous trahis pour ce monstre..." maudit Link en parant un coup qui l'aurait décapité. Le duel atteignait son paroxysme, alors que les deux épéistes s'échangeaient des coups qui mobilisaient toute leur énergie.
Une énergie que Link sentait fuir de son corps inexorablement, à mesure que sa souffrance le rongeait, que son sang s'écoulait. Il avait si mal, si froid, malgré ces flammes et cette fumée âcre. C'était insupportable, des larmes de douleur lui vinrent aux yeux. Il n'avait plus d'énergie, plus de Triforce, plus de confiance en la victoire, cette victoire si précieuse qui...
Un choc métallique sonore. Link sentit son bras partir sur le côté. Il lâcha son bouclier, incapable de résister à la force du coup, et chuta en arrière. Il ferma les yeux, gardant par bravoure la main sur l'épée de Légende, et attendit la frappe qui allait le tuer.
Qui n'arriva pas.
Un long silence suivit, jusqu'à ce que Link finisse par rouvrir les yeux et contempler le sourire triomphant d'Athierion, que l'on distinguait sans peine sous sa capuche noire. Il eut un petit ricanement, avant de questionner celui qu'il venait de mettre à terre.
"Hé bien, héros de pacotille, pensais-tu que j'allais t'offrir une belle fin tragique ? Désolé, ça aurait été... trop facile... " se moqua Athierion.

A suivre...

Ce texte a été proposé au "Palais de Zelda" par son auteur, "Hellebron". Les droits d'auteur (copyright) lui appartiennent.

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