Bien le bonjour.
C'est la première fois que je m'essaye à écrire une fan-fic. Je suis donc plus qu'ouvert à toutes vos critiques concernant ma façon d'écrire. Vos retours me seront précieux.
Cette histoire se déroule après les évènements d'"Ocarina of Time" : Link est redevenu jeune après que Zelda ait joué le Chant du Temps, est parti à Termina vivre l'aventure relatée dans "Majora's Mask", puis est revenu en Hyrule et a vécu par monts et par vaux à la recherche de nouvelles péripéties, jusqu'à atteindre de nouveau l'âge qu'il avait dans la partie "adulte" d'"Ocarina of Time".
Un dernier mot : bien qu'essentiellement focalisée sur l'univers de Zelda, cette fan-fic contient de nombreuses références au jeu "Tales of Symphonia", avec évidemment de gros risques de spoil. Il est donc conseillé pour la lire d'avoir fini ce jeu (où de ne pas compter y jouer, puisqu'aucune connaissance sur "Tales of Symphonia" n'est nécessaire pour comprendre cette histoire).
Ceci étant dit, je n'ai plus qu'à vous souhaiter une bonne lecture.
La fin de l'été approchait. L'air était empli de ces senteurs délicates et tenues que certaines fleurs libèrent à la tombée du jour, et qu'une légère brise portait jusqu'aux fenêtres du château d'Hyrule. De là, elle entrait par les volets ouverts pour rafraîchir la chambre, caressant au passage les long cheveux dorés de la jeune fille qui, les coudes appuyés sur le rebord frais de la fenêtre, contemplait le ciel nocturne. Les étoiles ne lui avaient jamais paru aussi belles, scintillant ainsi dans les cieux d'un noir d'encre, tels des joyaux sur l'étalage d'un orfèvre, et dont émanait une impression de paix et de sérénité. Zelda sourit.
Ces astres à eux seuls étaient le reflet du royaume, baigné dans la sécurité et la paix, si chères au coeur de la princesse.
Son anniversaire le mois passé avait coïncidé avec celui des sept ans de la défaite du Malin face au Héros du Temps. L'événement avait donné lieu à une fête prodigieuse, auquel tout le royaume avait participé. Elle se souvenait de l'immense défilé formé par les villageois, chacun portant un bonnet vert et une épée de bois, qui avait traversé tout le village en riant jusqu'aux murs du château. Là, avait eu lieu un grand banquet organisé par le roi en personne, auquel avaient participé plusieurs huiles locales.
Link était là aussi. Zelda repensa avec tristesse à la discussion qu'ils avaient eue, sept ans auparavant, après sa victoire sur Ganondorf. Elle avait espéré que, sa quête achevée, le jeune héros resterait vivre avec elle au château d'Hyrule. Après tout, si les gens apprenaient l'identité de celui qui les avait délivrés, ils insisteraient pour qu'il obtienne un statut élevé et reste au château. Il aurait pu être fait capitaine de la garde royale, ou recevoir un titre encore plus élevé et quelques centaines de décorations.
Mais il avait refusé. Sept ans après, elle n'avait pas encore bien compris pourquoi. Il avait refusé la richesse, le pouvoir, la gloire d'avoir son image érigée en statue aux quatre coins d'Hyrule, sur un piédestal orné de l'inscription : Link, Héros du temps, Sauveur d'Hyrule. Il était reparti, laissant derrière lui les récompenses qu'il aurait pu recevoir, les gens qu'il avait sauvés, et la jeune princesse, après lui avoir fait promettre que, s'il fallait véritablement que les Hyliens célèbrent quelqu'un, ce serait un héros inconnu.
C'est pourquoi le nom du Héros du Temps n'avait pas été divulgué, et les gens qui levaient leur coupe en son honneur étaient à mille lieues de faire le rapprochement avec le jeune garçon blond assis à la même table qu'eux. L'anonymat de Link avait été facilité par le Chant du Temps, qui le rendait apparemment trop jeune pour avoir été le Héros du Temps sept ans plus tôt. Ainsi, la noble figure du jeune Hylien qui avait un jour porté ce nom s'était évanoui dans le vent de la plaine, ne laissant d'autre choix à la princesse que de l'attendre, accoudée au rebord de sa fenêtre.
Tout à ses rêveries, Zelda reporta son regard vers l'horizon brumeux où une masse sombre dénotait la présence de nuages de pluie. Elle poussa un soupir. Elle avait bien fait de profiter des étoiles ce soir. Ce ne serait peut-être plus possible le lendemain. Mais après tout, ce n'était pas elles qui allaient faire pousser les cultures des paysans. Il en fallait pour tout le monde. Elle releva la tête juste à temps pour apercevoir un rai de lumière traverser le ciel. Une étoile filante ! Ce n'était pourtant plus la saison ! Quelques instants plus tard, une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept rais lumineux émergèrent du même point que la première et illuminèrent la nuit. Huit étoiles filantes !
La princesse baissa la tête, ferma les yeux, et pour chacune d'entre elles, répéta un voeu, toujours le même :
"Reviens vite, Link !"
Loin de là, allongé sur une branche d'arbre, à l'orée d'une forêt, un jeune homme vêtu de vert regardait le ciel. Les nuages recouvraient lentement les étoiles, et la brise se faisait plus fraîche. Mais ce n'est que lorsqu'une goutte de pluie s'accrocha sur une mèche de ses cheveux blonds qu'il se décida à descendre de sa branche. Il se réceptionna dans l'herbe verte de la plaine d'Hyrule et releva la tête, son regard se portant sur les hautes tours du château qui se découpaient à l'horizon. Puis, détournant les yeux, il quitta son arbre à la recherche d'un endroit plus abrité.
* * * * * * * * *
BOUM !
Zelda se réveilla en sursaut, son lit tremblant encore de la terrible secousse qui venait d'ébranler le château. Elle se leva et courut, le coeur battant, à la fenêtre d'où elle avait contemplé les étoiles quelques heures plus tôt. Ses doigts tremblants firent jouer le loquet de fer retenant les volets et elle pencha sa tête au-dehors. Comme elle l'avait prévu, la nappe nuageuse s'était étendue au-dessus du château d'Hyrule et laissait à présent choir l'eau qu'elle transportait sur son toit. Mais c'était une pluie fine, délicate, sans aucun rapport avec un orage.
D'où était donc venu cet énorme craquement qu'elle avait pris pour un coup de tonnerre ?
Elle sursauta lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit à toute volée, laissant paraître la nourrice de la princesse, dont les cheveux en bataille indiquaient qu'elle aussi avait été tirée de son sommeil par le bruit.
"Tout va bien, princesse ?
- Oui, Impa, répondit la jeune fille. J'ai juste eu un peu peur, mais c'est tout. Quel était ce bruit ?
- C'est la question que je me posais, et que tout le monde dans ce château se pose. Je vais descendre aux nouvelles."
Zelda hocha la tête.
"J'y vais aussi.
- Sage décision. Il est préférable que vous ne restiez pas seule dans votre chambre, au cas où ce vacarme serait une diversion dans le but d'un attentat sur votre personne."
La princesse ne put s'empêcher de sourire : Malgré sept ans de paix, la jeune femme avait toujours en tête la formation qu'elle avait reçue des Sheikahs dans le but de servir au mieux la famille royale. Elle lui emboîta le pas, se dirigeant vers les escaliers de la tour.
Au rez-de-chaussée, c'était le branle-bas de combat : des domestiques en chemises de nuit couraient dans tous les sens ; des gardes déboulaient de chaque couloir en courant, leurs pièces d'armures s'entrechoquant dans un vacarme épouvantable ; le hall d'entrée était rempli de chuchotements inquiets, de visages tendus et de mouvements désordonnés. Zelda avait beau tenter de les inciter au calme, rien n'y faisait. Elle avait l'impression qu'une tempête se déchaînait dans le rez-de-chaussée. Elle sentait la panique la gagner lorsqu'une main se posa sur son épaule. Elle se retourna et vit son père, le roi d'Hyrule, qui était descendu à son tour, et dont la voix grave résonna dans tout le hall d'entrée.
"Eh bien, que se passe-t-il, ici ?"
Subitement, la panique cessa et tout redevint calme. Les gardes vinrent se poster en ligne devant leur souverain et l'un d'eux prit la parole :
"Votre Majesté, un choc violent vient de secouer le château. Sa provenance a été décelée aux jardins intérieurs, et nous nous apprêtions à aller voir de quoi il retourne.
- Fort bien, mais je ne vois rien qui vous empêche de le faire dans le calme, déclara simplement le roi. Allez-y."
Les gardes opinèrent du chef et coururent ouvrir la grande porte qui menait aux jardins. Malheureusement, ceux-ci étaient plongés dans l'obscurité nocturne, et dans un silence uniquement troublé par les clapotis de la pluie.
"A première vue, rien d'anormal, déclara le garde. Voulez-vous que nous investissions les jardins afin de trouver l'origine de l'incident ?
- Inutile de faire cela maintenant, répondit le souverain. Dans cette noirceur, vous n'y verrez rien sans torche, et impossible d'en utiliser sous la pluie. De plus, n'importe quel espion ou assassin se sera fait cette même réflexion, et je pense par conséquent que ce bruit n'est pas d'origine humaine. Il ne sert donc à rien de s'inquiéter. Je pense que nous pouvons retourner à nos occupations - dont la plupart se déroulent probablement dans un lit à cette heure-ci - et remettre cette affaire à demain."
Il y eut des soupirs d'assentiment. Une à une, les personnes qui occupaient le hall d'entrée s'éparpillèrent dans les couloirs et Zelda se retrouva bientôt seule en compagnie de son père et d'Impa. Cette dernière, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis l'arrivée du roi, déclara :
"Votre Majesté, vous n'êtes pas sans ignorer que je suis capable de voir dans le noir, comme le sont tous les Sheikahs. Ne pensez-vous pas que...
- Aucun Sheikah n'a de raison de s'en prendre à la famille royale. Et si c'était le cas, il serait trop discret pour créer un tel vacarme. Il n'y a pas de soucis à avoir de ce côté-là. Quant à vous, votre place est auprès de la princesse, et non à surveiller un jardin sous la pluie."
Impa acquiesça. Le roi se tourna ensuite vers sa fille.
"Zelda, il faut que tu retournes te coucher, à présent. Ne t'en fais plus pour cela, je suis sûr que tout sera réglé demain."
La jeune princesse hocha la tête en signe d'approbation et remonta lentement les marches, précédée par Impa. Mais malgré les paroles rassurantes de son père, elle sentait qu'elle aurait bien du mal à se rendormir.
Etendant leurs vertes cimes feuillues à l'est d'Hyrule, les Bois Perdus offraient en général un abri sûr aux caprices du climat : Aucune pluie, aucune neige, aucun grêlon capricieux ne franchissait leur épais feuillage. Les rayons du soleil n'avaient pas beaucoup plus de chance, si bien que les Bois Perdus, de l'intérieur, faisaient plutôt penser à une large grotte tapissée de mousse. C'est pourquoi, à son réveil, Link ne comprit pas tout de suite s'il faisait jour ou non.
Baigné par la très faible clarté des bois, il cligna plusieurs fois des yeux pour s'assurer qu'il les avait bien ouvert. Etonné, il se redressa lentement contre l'arbre près duquel il avait dormi, et il lui fallut plusieurs minutes de réflexion avant de se rappeler où il était. La veille au soir, il avait été surpris par une averse, et avait été contraint de s'abriter. Trop loin de la cité ou d'une quelconque habitation, il avait eu l'idée de se réfugier sous le couvert des arbres qui s'élevaient à quelques centaines de mètres de là. Link se leva et épousseta sa tunique verte. Il avait fait attention de ne pas trop s'avancer dans les Bois. Les pestes Mojo accueillaient mal les étrangers qui foulaient leurs territoires, et ne connaissant pas leurs emplacements exacts, il avait préféré rester prudent. Les créatures qui vivaient là n'étaient d'ailleurs que le moins dangereux des pièges de la forêt. Pour les voyageurs, la difficulté était surtout de pouvoir en sortir, car la malice des bois mettait souvent leur sens de l'orientation à rude épreuve. C'est pourquoi le jeune Hylien avait pris la précaution, avant son sommeil, de noter un bouquet d'arbres qui se trouvait juste en face de l'endroit d'où il était entré. Se retournant vers celui-ci pour s'assurer qu'il n'avait pas bougé pendant la nuit, il se figea soudain, écarquillant les yeux de surprise. Il resta ainsi immobile pendant plusieurs secondes, ses pensées se bousculant dans sa tête, tandis que son regard demeurait fixé sur ce qu'il avait pris la veille pour un bosquet.
Et qui n'en était pas un.
Se remettant lentement du choc qu'il avait éprouvé, Link recula de quelque pas afin d'observer le bâtiment dans son ensemble. Car c'était bien d'un bâtiment qu'il s'agissait : Un mur de pierres grises et taillées, qui s'étendait apparemment sur une cinquantaine de mètres de long, et dont le sommet se perdait dans les cimes des arbres. Link n'avait jamais rien vu de tel dans les Bois Perdus. Il se rapprocha et passa la paume de sa main sur l'étrange façade. Elle était parfaitement lisse, et ses pierres non usées par le temps n'étaient le support d'aucun lierre ou lichen. Plutôt inhabituel dans un endroit pareil. De toute évidence, l'édifice était de construction récente. Mais qui l'avait construit ? Et surtout, pourquoi ?
La curiosité de Link fut piquée au vif : Cet endroit recelait un secret et il était bien décidé à le percer.
Il entreprit de faire le tour de la structure, examinant ses murs un à un dans l'espoir de découvrir un moyen de pénétrer à l'intérieur. Ce ne fut pas une chose aisée : Au pied du bâtiment, l'ombre était encore plus dense, et il ne cessait de se prendre les pieds dans l'enchevêtrement de racines qui couvrait le sol de la forêt.
De plus, les murs étaient encore plus grands qu'il ne l'avait imaginé, s'étendant chacun sur plus d'une cinquantaine de mètres. Comment n'avait-il pas remarqué un bâtiment de cette taille plus tôt ? Après avoir fait le tour complet de l'édifice, il dut se rendre à l'évidence : Si une entrée existait, elle ne se trouvait pas sur l'un des murs. Mais où, dans ce cas ? Sur le toit ? Dépité, il s'adossa contre le mur qu'il examinait une minute auparavant afin de réfléchir. Il ne savait plus que penser. Un bâtiment de cette taille devait renfermer quelque chose. C'était obligatoire. Il devait forcément exister un quelconque moyen d'y pénétrer. Tout en réfléchissant, il laissait courir ses doigts sur les aspérités de la façade. Le jeune Hylien fronça les sourcils. Des aspérités ? Il s'écarta brusquement du mur pour l'observer à nouveau. Tout était exactement comme lorsqu'il l'avait examiné pour la première fois : La surface de la façade ne présentait qu'un ensemble de pierres lisses et régulières. Qu'avait-il senti sous ses doigts ? Intrigué, il caressa la façade de la paume de sa main, et sa curiosité laissa place à de la stupéfaction : Bien qu'à ses yeux, il ne touchait toujours que la surface lisse des pierres, il sentait sous ses doigts des creux, des trous, des bosses, des reliefs... Cédant à une soudaine inspiration, il renversa le contenu de ses poches sur le sol et y fourragea jusqu'à ce qu'il eut trouvé ce qu'il cherchait. Content de lui, il exhiba de son fatras d'aventurier une petite loupe au verre violet, dont la monture avait la forme d'un oeil larmoyant : son Monocle de Vérité sheikah. Se retournant vers la façade grise, il l'examina pour la troisième fois à travers le verre de la loupe.
Bingo. Grâce au monocle, il apercevait à présent une grande porte de fer, sombre et ouvragée, qui avait sans doute été masquée par une quelconque méthode surnaturelle. Link rangea le reste de ses possessions dans ses poches. Décidément, cet endroit recelait bien des secrets. Cette découverte ne fit qu'accroître sa curiosité, et il sentit naître en lui une pointe d'excitation. Cela faisait des lustres qu'il n'avait pas eu une pareille énigme à résoudre, et il commençait à se prendre au jeu.
"Prépare-toi, pensa-t-il à l'égard de l'édifice. Link l'aventurier arrive, et aucun portail, aucune barricade, aucune serrure tarabiscotée ne l'arrêtera !"
Il fut presque déçu lorsque la porte s'ouvrit sans opposer de résistance.
Si les Bois Perdus ne bénéficiaient que d'une lumière très faible, l'intérieur de l'édifice était plongé dans une obscurité totale. Link passa son premier quart d'heure d'exploration à avancer lentement, les deux bras tendus devant lui afin d'éviter les éventuelles collisions avec un mur. Mais à partir d'un certain point, il constata avec étonnement que, malgré l'absence de torches et de fenêtres, une luminosité diffuse éclairait l'intérieur du bâtiment, lui permettant de voir qu'il avançait dans un réseau de couloirs aux murs gris et austères. Par endroit, des chaînes métalliques semblaient jaillir du sol et traverser le couloir sur toute sa hauteur pour revenir s'enfoncer dans le plafond. Après avoir cherché des yeux l'origine de cette lumière, il comprit que celle-ci était propagée à travers l'édifice par un jeu de miroirs astucieusement disposés entre les murs et le plafond. L'ingéniosité du système laissa Link perplexe. Mais qui donc avait construit ce bâtiment ? Il décida alors de suivre les miroirs afin d'atteindre la véritable source de la lumière, qui, selon lui, devait provenir du centre de la structure.
Mais cela était plus facile à dire qu'à faire. Les couloirs suivaient un plan d'une extrême complexité, et après plusieurs heures de marche, Link ne sut bientôt plus du tout où se trouvait l'entrée. Il lui semblait que l'édifice avait été bâti sur le même principe que les Bois dans lesquels il se trouvait, et il commençait à se poser des questions sur la manière dont il allait se sortir de ce labyrinthe. Les murs lui laissaient penser qu'il se trouvait dans une sorte de château, ou de donjon. Il avait également noté que le sol était incliné, et que sa longue marche l'entraînait sous la surface du sol. Un donjon souterrain ?
Au bout d'un long moment, il remarqua enfin que les couloirs s'élargissaient et que la lumière se faisait plus forte. Rapidement, le bâtiment perdait ses airs de labyrinthe pour devenir une sorte de château aux grandes pièces carrées. Les murs étaient maintenant ornés d'armes et de boucliers d'acier, et des chaînes pendaient toujours par endroits entre les murs et le plafond. Link commençait à y voir une nette ressemblance avec les cachots du château d'Hyrule. L'endroit était donc une prison ? Mais il rejeta cette idée. Une prison de cette taille et de cette complexité n'avait aucun sens. De plus, il n'avait encore vu aucune geôle. Or, impossible de garder des prisonniers sans les confiner dans une cellule !
Il poursuivit donc son exploration dans les diverses pièces de l'édifice. D'ailleurs, celui-ci devenait presque logique : Le jeune Hylien découvrit bientôt que les pièces étaient reliées entre elles par des couloirs et des escaliers, le tout formant un ensemble très organisé. Après s'y être déplacé pendant un certain temps, ses idées sur la nature du lieu se firent plus claires. Peut-être s'agissait-il d'un repaire de brigands ? Une sacrée bande, alors. Il imaginait mal de simples bandits construire eux-mêmes un tel édifice, ni en dissimuler l'entrée sous un sortilège. Mais qui d'autre avait une bonne raison de se cacher dans les Bois Perdus ? Il abandonna malgré tout cette idée lorsqu'il découvrit une salle remplie d'armes en tout genre : glaives, masses, hallebardes... Aucun voleur n'aurait pu se procurer tout ce matériel. Quelques salles plus loin, il découvrit ce qu'il avait cherché peu de temps auparavant : des geôles. Une grande pièce contenant quatre cellules vides fermées par des barreaux et des portes de fer, l'une d'elles, ouverte, se balançant lentement sur ses gonds. Link ne savait plus que penser. Il poursuivit son chemin, bien décidé à percer ce mystère. Il avait la désagréable impression que le bâtiment se moquait de lui, et il était déterminé à lui rabattre le caquet.
Il continua à marcher tout en se faisant cette réflexion, lorsqu'il entendit des pas. Link se figea, sentant son sang se glacer. Pendant tout ce temps passé à explorer le bâtiment, il était parti du principe qu'il était seul. Et il s'était trompé. Il dressa l'oreille. Pas de doute, c'était bien des pas. Des pas et des voix. Qui se dirigeaient vers la pièce où il était.
Cédant à un sentiment de panique, il jeta des regards de tout côté, à la recherche d'une cachette. Malheureusement, la pièce ne contenait aucun objet derrière lequel il aurait pu se dissimuler. Les pas se rapprochaient. En désespoir de cause, avisant un escalier sombre qui montait en formant un coude, Link courut s'y cacher, en priant les Déesses que les individus n'aient pas l'intention de passer justement par là. Tassé derrière la courbe du mur, il jeta un regard furtif dans la pièce qu'il venait de quitter. Deux grands personnages venaient d'y faire irruption. Ils étaient chacun vêtus d'une armure ouvragée d'un gris sombre, au bas de laquelle dépassait ce qui ressemblait à une toge violette et déchirée, et d'un casque d'acier dont l'énorme visière leur recouvrait la totalité du visage. Ils paraissaient en grande conversation et leurs voix, vibrante et grinçante comme un portail rouillé, donna des frissons au jeune Hylien.
"Ils sont donc enfin arrivés, déclara le premier garde. Depuis le temps qu'on les attendait. C'est donc maintenant que le vrai travail commence.
- Effectivement."
Le second fit quelque pas de plus dans la pièce, et sembla regarder autour de lui.
"Nous sommes déjà prêts. D'ici quelques temps, nous serons suffisamment nombreux pour parvenir à nos fins."
Dans l'ombre de son escalier, Link sentait son pouls s'accélérer. Leurs fins ? Qui étaient ces gens, et de quoi parlaient-ils ? Il tendit l'oreille, avide d'en savoir plus, lorsque, à son grand effroi, il entendit des pas résonner derrière lui. Quelqu'un était en train de descendre dans son escalier ! Une angoisse indescriptible monta en lui. Il était pris au piège, et n'avait que quelques secondes pour trouver une solution. Malheureusement, son cerveau agité par le stress ne fut pas assez vif, et il n'avait pas bougé lorsque le nouveau personnage arriva dans l'escalier. Vêtu d'une armure identique à celle de ses deux compères, il se figea en apercevant le jeune Hylien quelques marches en dessous de lui. Après quelques secondes de stupéfaction, il brandit la lourde hallebarde qu'il avait à la main et sa voix métallique se répercuta dans tout le donjon :
"Alerte ! J'ai trouvé un intrus !"
Link entendit les pas précipités de ses deux collègues. Pas question qu'il se retrouve coincé entre ces trois ogres d'acier ! Jouant le tout pour le tout, il bondit hors de l'escalier, se faufilant entre les jambes des deux gardes médusés, et se rua sur le couloir le plus proche. Il entendit des cris derrière lui, bientôt repris par d'autres provenant de diverses directions. Il courait aussi vite qu'il pouvait, tournant tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, montant ou descendant des escaliers, dans l'espoir de semer ses poursuivants. Mais ceux-ci étaient trop nombreux, et connaissaient mieux les lieux que lui. Plusieurs fois, il fut forcé, en arrivant dans une pièce, de faire demi-tour, un flot d'individus en armure affluant d'un couloir perpendiculaire au sien. Sachant qu'il ne pourrait plus fuir longtemps ainsi, Link tira de son fourreau une grande épée à la lame blanche et étincelante.
Afin de ne pas révéler son identité de Héros du Temps, il avait dû se séparer à contrecoeur de l'épée de Légende, qui reposait maintenant dans l'autel du temple du Temps. Il s'en était donc fait forger une nouvelle sur mesure auprès du meilleur forgeron de la cité. Ce dernier s'était d'ailleurs très bien acquitté de sa tâche, et la nouvelle épée était tout aussi bonne que l'ancienne. Elle l'avait d'ailleurs sorti de bien des pétrins lorsque, au cours de ses voyages, il était tombé nez à nez avec des créatures malfaisantes. C'est pourquoi Link n'hésita pas à lui confier sa vie une fois de plus.
Malheureusement pour lui, ce qui devait arriver arriva : Il se retrouva bientôt cerné à l'entrée d'une grande salle rectangulaire, au haut plafond soutenu par des poutrelles d'acier et duquel pendaient d'autres chaînes. Il ne devait pas être loin du centre du bâtiment et de la source de la lumière, car la luminosité de la pièce était maintenant légèrement verdâtre, comme filtrée par le feuillage des Bois Perdus. Mais Link n'était pas en mesure de s'attarder sur ces détails. Son épée dans la main gauche, son bouclier dans la droite, il faisait maintenant face à une cinquantaine de ces étranges individus en armures. Il affichait un regard déterminé, bien que sachant intérieurement qu'il n'avait aucune chance de gagner contre un aussi grand nombre d'adversaires. L'un des personnages s'avança vers lui, et Link put voir que sur la visière de son casque étaient présents deux trous, autour desquels étaient gravés des yeux exorbités, lui donnant un air particulièrement effrayant. Il resserra sa main sur le manche de son épée. La voix grinçante s'éleva :
"Voici donc le gêneur qui nous a fait tant courir. Qui es-tu, et que fais-tu dans cet endroit ?
- Regarde-le bien, déclara un autre garde masqué. Nigmus a parlé de lui. C'est le Héros du Temps."
Link éprouva un choc. Comment savaient-ils ?
"Il est donc un obstacle entre nous et notre objectif."
Le cercle des personnages se resserra eu cliquetant. Link brandit son épée. Il sentait des gouttes de sueur sur sa nuque, mais était bien décidé à ne pas laisser paraître son manque d'assurance.
"Si vous savez qui je suis, vous devez également savoir qu'il ne faut pas me sous-estimer. J'ai déjà vaincu des ennemis bien plus puissants que vous."
Ses adversaires émirent une sorte de grincement qui ressemblait à un rire muet.
"Tu es courageux, il est vrai, mais tu te berces d'illusions si tu penses tenir tête seul à tout notre ordre.
- Votre ordre ? Mais qui êtes-vous et que manigancez-vous ?
- Cela ne te regarde pas. Sache seulement que tu n'as aucune chance de remporter la victoire. Nous sommes bien plus puissants que tu ne l'imagines, et personne ne peut vaincre le renard dans son propre terrier. Capturez-le ! Il ira dans les geôles tenir compagnie à notre jeune prisonnière."
Malgré le bruit menaçant de ses ennemis qui se rapprochaient de lui, Link ne put s'empêcher de froncer les sourcils suite aux derniers mots de son interlocuteur caparaçonné :
"Une prisonnière ? Je suis passé devant les cellules il n'y a pas une heure, et elles étaient vides !"
Les armures se figèrent et un lourd silence s'abattit pendant une dizaine de secondes. Enfin, la voix métallique résonna de nouveau, mais avec une intonation plus hésitante :
"...Vides ? Qu'est-ce que tu..."
Mais Link ne l'écoutait plus, son attention ayant été attirée par un mouvement au-dessus de leurs têtes. Il leva les yeux et aperçut une chose assez singulière :
Un rectangle de papier blanc, pas plus grand que la longueur d'une main, glissait doucement dans les airs, comme porté par une brise inexistante. En voyant le mouvement des yeux de Link, les gardes se tournèrent également vers le plafond et regardèrent avec ébahissement ce petit objet virevoltant étrangement à quelques mètres d'eux. Pendant quelques secondes, tous les regards furent centrés, comme hypnotisés, sur le curieux papier. Celui-ci descendit légèrement puis s'immobilisa, vertical, au-dessus de leurs yeux. Link entrevit des signes étranges peints dessus à l'encre noire. Une voix claire, bien différente de celle des gardes, s'éleva alors, brisant le charme :
"Sceau du Serpent !"
La carte explosa alors, remplissant toute la pièce d'une fumée noire. Sous l'effet de la surprise, Link recula de quelques pas, et sentit alors une main empoigner son bras.
"Par ici, vite !"
Il sentit qu'on le tirait vers l'avant et se mit à courir, laissant derrière lui les cris des gardes et le vacarme de leurs armures.
* * * * * * * * *
Le jour s'était à peine levé que Zelda était déjà descendue aux jardins.
Les gouttes d'eau accrochées aux brins d'herbe étaient le seul témoignage de l'averse de la nuit passée, et les rayons du soleil matinal les faisaient briller de mille feux. La princesse quitta le portique de l'entrée et fit quelque pas sur la pelouse étincelante. Il régnait autour d'elle un calme reposant. Seuls deux petits oiseaux poussaient la chansonnette, cachés dans un buisson fleuri, mais elle savait que d'ici quelques heures, tout le jardin fourmillerait de sifflets et de gazouillements. Se faufilant entre les haies bien taillées et parées de fleurs, Zelda se laissa envahir par la tranquillité ambiante. Visiblement, il ne demeurait aucune trace de l'incident de la veille. La jeune fille soupira. Il lui semblait impossible qu'après une telle agitation elle puisse encore trouver les jardins si paisibles. Arrivé vers le centre du labyrinthe floral, elle s'arrêta pour examiner les petites fleurs orangées qui parsemaient la haie. Certains étés avaient été chauds et secs au point de dessécher le sol et les plantes, mais celui-ci avait été aussi doux qu'un printemps, favorisant l'apparition de ces merveilles végétales. Elle voulut en cueillir une, mais à peine l'eut-elle effleurée que celle-ci se détacha et dégringola à l'intérieur de la haie. Ne voulant pas abîmer une autre de ces si belles fleurs, Zelda passa le bras dans le feuillage verdoyant dans l'espoir de récupérer la première. Elle tâta le sol sans succès pendant dix bonnes secondes, lorsque ses doigts accrochèrent quelque chose de long et de soyeux. Surprise, elle retira aussitôt sa main et fit un bond en arrière. Peut-être une bête à poil s'était-elle réfugiée dans le buisson ? Non, ce qu'elle avait touché était trop long pour appartenir à un animal. Etait-ce... des cheveux ?
Le coeur battant, la princesse revint vers la haie et tâcha, à l'aide de ses mains, d'en écarter les branchages. C'était un travail ardu, sans les outils appropriés, mais au bout d'une dizaine de minutes, elle avait réussi à entamer sérieusement la masse feuillue. Le jardinier n'allait pas être content, mais peu lui importait. Enfin, en écartant un dernier branchage, elle distingua quelque chose qui lui arracha un cri. Aussitôt, Impa accourut dans le jardin.
"Quelque chose ne va pas, princesse ?"
Mais Zelda ne l'écoutait pas. A l'intérieur de la haie, les branches avaient été brisées, comme piétinées, formant un espace réduit invisible de l'extérieur. Et sur ces branchages gisait, inconsciente, une jeune fille à la longue chevelure blonde, dont l'extrémité semblait boucler légèrement. Zelda lui donna à peu près le même âge qu'elle. Un peu plus jeune, peut-être. Vers les seize ans. Elle était allongée sur le flanc, un bras devant le visage, l'autre en avant de la tête, ses jambes en collants noirs dans des bottines blanches étaient superposées comme lors d'une course, et les gouttes d'eau qui parsemaient son manteau blanc aux ourlets bleus semblaient indiquer qu'elle était restée allongée là pendant la nuit passée. Absorbée dans sa contemplation, la princesse entendit à peine sa nourrice la rejoindre et étouffer une exclamation. Elle ne tourna la tête que lorsqu'elle entendit celle-ci traverser les derniers branchages pour s'agenouiller auprès de la jeune inconnue.
"Impa ?
- Elle est vivante. Elle est juste dans un état comateux. Quand l'avez-vous découverte ?
- A l'instant, mais..."
Anxieuse, Zelda regarda la Sheikah palper les habits de la jeune fille d'un air professionnel.
"Elle n'est pas armée, mais le contraire m'aurait étonnée. Comment a-t-elle bien pu arriver ici ?
- Je l'ignore."
Zelda tendit le bras et posa sa main sur le front de l'inconnue.
"Nous ne devrions pas la laisser ici. Il vaut mieux la laisser se remettre à l'intérieur."
Impa fit la moue.
"Ce ne serait peut-être pas prudent. Et s'il s'agissait d'une ruse pour infiltrer le château et attenter à votre vie ?
- Impa ! Trouvez-vous vraiment qu'elle ait l'air d'un assassin ?
- Les apparences sont parfois trompeuses, et je suis chargée de veiller à votre sécurité."
La princesse prit un air révolté :
"Vous avez constaté vous-même qu'elle ne possédait pas d'armes ! Nous n'allons tout de même pas la laisser allongée là ?
- Je ne vous donne pas tort, mais je pense que nous devrions d'abord en informer votre père.
- Inutile, Impa."
La princesse et sa nourrice se retournèrent pour voir le roi d'Hyrule traverser tranquillement le jardin dans son manteau rouge brodé d'or.
"Votre Majesté ! Que faites-vous ici si tôt ?"
Le souverain caressa sa barbe blanche taillée avec précision.
"Mes offices royaux ne commençant pas avant dix heures, je me suis dit qu'il serait bon de profiter un peu du soleil matinal. Mais qu'avons-nous là ?"
La nourrice s'écarta pour permettre au roi d'examiner la jeune inconnue. Celui-ci la fixa calmement pendant un long moment.
"Curieux vêtements. Comment est-elle arrivée ici ?
- C'est un mystère, Majesté. Peut-être a-t-elle profité du tumulte d'hier soir ?
- C'est une possibilité, en effet."
Le roi s'agenouilla afin de la voir de plus près.
"Elle n'a pas l'air en forme. Peut-être serait-il mieux de lui trouver un endroit plus confortable."
Impa se releva.
"Votre Majesté, nous devrions agir avec précaution. Nous ne savons rien de cette personne. Pensez-vous qu'il serait bien prudent de... ?
- Elle a l'air inoffensif."
Le roi caressa le front de la jeune fille.
"Laissons Zelda décider, qu'en pensez-vous ? Elle a un don pour sentir ce genre de chose."
Zelda, qui n'avait pas ouvert la bouche jusque là, acquiesça d'un mouvement de tête. Il était vrai que sept ans plus tôt, elle s'était sentie mal à l'aise en présence de Ganondorf, alors qu'il s'était présenté à la cour du roi en toute convivialité, du moins en apparence. Son aura maléfique lui avait fait pressentir le moment où, avide de pouvoir, il allait user de sa puissance ténébreuse pour asservir le royaume. Mais à ce moment, la jeune inconnue ne lui attirait aucune antipathie, bien au contraire. Ayant pris connaissance de son opinion, le roi frappa dans ses mains.
"Et bien, puisqu'il semblerait que nous soyons tous d'accord, je ne vois pas de raison de rester ici plus longtemps. Impa, veuillez appeler les domestiques, afin qu'ils préparent une chambre pour notre hôte. Ce n'est pas ce qui manque, dans ce château. Ne vous faites plus de soucis ; je comprends vos craintes, mais je reste persuadé qu'en gardant un oeil sur elle, il n'arrivera rien. Quant à toi, ma fille, que penses-tu d'un bon petit déjeuner ?"
Zelda hocha la tête en souriant et suivit son père dans l'allée qui menait à la porte, tandis qu'Impa se dirigeait vers les quartiers des domestiques, dans la direction opposée. Et alors qu'elle pénétrait dans le vestibule, la tête pleine de questions diverses, elle entendit un grand cri provenant de l'extérieur.
Le jardinier venait de découvrir les dégâts de la haie !
Les murs de pierres défilaient à une vitesse ahurissante de chaque côté de la tête de Link. Cela faisait cinq bonnes minutes qu'il courrait dans des couloirs presque identiques et mal éclairés, et il commençait à manquer de souffle. Il jeta un coup d'oeil à sa droite, vers la jeune personne qui l'avait tiré des griffes des gardes. C'était une jeune fille au corps élancé, légèrement plus âgée que lui. Si elle était essoufflée, elle ne le montrait pas, les deux mèches de cheveux noirs qui encadraient son visage flottant au rythme de sa course - le reste de ses cheveux étant attaché à l'arrière de sa tête en une sorte de chignon éclaté - et ses yeux marron en amande restant fixés sur la sortie du couloir qui se profilait devant eux. Malgré son point de côté, Link ne put céder à sa curiosité :
"Qui es-tu ?
- Ce n'est pas un bon moment pour les questions. Garde ton souffle pour courir.
- Tu sais où l'on va ?
- J'ai senti un courant d'air dans un couloir, tout à l'heure. Il provenait peut-être de la sortie.
- Et si ce n'est pas le cas ?
- Je n'ai pas de meilleure idée."
Effectivement, en débouchant dans une nouvelle pièce, Link sentit que l'air était plus frais. Il n'eut cependant pas la possibilité d'en profiter car la jeune fille lui tira à nouveau le bras en direction d'un escalier.
"Ce doit être par là !"
Le tumulte des gardes se faisait plus proche, à présent. L'écran de fumée avait dû se dissiper depuis longtemps, et leurs mystérieux ennemis avaient repris leur poursuite. Link gravit les escaliers quatre à quatre, mettant à présent tous ses espoirs dans une hypothétique sortie, mais à peine fut-il parvenu en haut qu'il entendit la jeune fille pousser un juron.
Ils venaient d'arriver dans la salle d'où provenait la lumière des miroirs. Elle semblait tenir lieu de carrefour entre les différentes parties du donjon, ses murs comprenant huit portes par lesquelles la lumière se répandait dans tout l'édifice. Plus tôt, Link avait espéré que cette luminosité venait de l'extérieur. En fait, c'était le cas, mais celle-ci entrait dans l'édifice par le plafond ouvert, lequel se trouvait à une cinquantaine de mètres au-dessus de leurs têtes.
La jeune fille serra les dents et jeta un coup d'oeil en arrière, vers le couloir d'où l'on entendait des cris triomphants.
"Aucune chance de sortir par-là. Et ces gorilles seront là dans peu de temps."
Link sentit la tension augmenter en lui tandis qu'il regardait la clarté verte de l'extérieur luire au plafond. L'inconnue avait raison. Il ne voyait pas comment ils pourraient atteindre cette ouverture. Balayant la pièce dans un instant de désespoir, son regard s'arrêta soudain sur l'une des mystérieuses chaînes tendues entres les murs comme des guirlandes métalliques. Une idée s'alluma dans son esprit. Le voyant fouiller fébrilement dans les poches de sa tunique, la jeune fille fronça les sourcils.
"Qu'est-ce que tu fais ?
- C'est bon, je l'ai. Monte sur mon dos.
- Pardon ?
- Fais-moi confiance, je vais tâcher de nous sortir d'ici !"
Les bruits des gardes se rapprochaient. Lui jetant un regard plein d'incompréhension, la jeune fille grimpa sur le bouclier du jeune Hylien et enroula ses bras autour de son cou. Celui-ci s'assura qu'elle était bien accrochée, et sorti son grappin. Il n'était pas sûr que son plan fonctionne, mais il n'avait d'autre choix que de courir le risque. Se tournant vers la chaîne la plus proche, il visa et fit feu.
"TCHAC !"
La pointe d'acier du grappin siffla dans les airs. Au moment où elle se coinça dans un des maillons de la chaîne, Link eut la peur fugace que lui et sa camarade de fuite soient trop lourds pour être tractés par l'engin. Il éprouva du soulagement lorsqu'il se senti arraché du sol, provoquant une exclamation de surprise chez la jeune fille. Lorsque la chaîne cliqueta contre sa tête, il l'attrapa de son autre main et entreprit de se mettre à califourchon dessus, chose qui n'était pas aisée avec quelqu'un sur le dos. La jeune fille s'en aperçu, et prenant appui sur ses épaules, elle grimpa sur la chaîne où elle réussit à se tenir à peu près debout, ses mains plaquées contre le mur afin de garder l'équilibre. Link l'imita et décrocha le grappin. Leurs poursuivants étaient arrivés dans la salle, et lançaient toutes sortes de cri et de jurons en agitant les poings en direction des deux funambules. Link ne leur prêta aucune attention, se concentrant sur sa prochaine cible.
"TCHAC !"
La seconde chaîne fut accrochée, et les deux fuyards accomplirent un nouveau numéro de trapèze au-dessus des gardes. Là encore, ils réussirent à se relever, en équilibre entre la chaîne et la paroi. La lumière se faisait plus forte. Ils avaient déjà parcouru la moitié de la distance qui les séparait du plafond ouvert. Link visait une fois de plus avec le grappin lorsqu'un carreau d'arbalète vint heurter l'instrument, déviant son tir. Jetant un regard en bas, il vit que certains de leurs ennemis avaient sorti des armes de jets. La jeune fille l'avait également remarqué.
"Zut ! Ça, ça ne va pas arranger nos affaires. Il faut espérer qu'ils ne visent pas trop bien..."
Une réponse lui fut apportée par un second carreau, qui l'obligea à faire un mouvement de côté pour éviter de devenir borgne.
"D'accord, ils savent viser... On est dans le pétrin..."
Link était bien obligé de lui donner raison. Suspendu sur cette chaîne, ils faisaient une cible facile, et la hauteur les empêchait de sauter. Le grappin était leur seule chance de s'en sortir, mais comment viser lorsque l'on doit perpétuellement gigoter pour éviter les projectiles ?
"Mon plan était déjà suffisamment hasardeux sans qu'ils se mettent dans nos jambes ! Il faut trouver une parade contre leurs flèches !
- Dans le genre plan hasardeux, je crois que j'ai une idée. Croise les doigts."
Le jeune Hylien vit sa camarade tirer de sa manche un morceau de papier identique à celui qui avait distrait les hommes en armure un peu plus tôt, et le lancer vers leurs ennemis. Tandis que l'objet glissait dans les airs pour s'immobiliser au-dessus de leurs têtes, la jeune fille effectua une série de mouvements complexes avec ses doigts.
"Sceau Mirage !"
La carte commença alors à se dupliquer, formant rapidement une masse calligraphiée sur laquelle s'accrochaient les carreaux d'arbalètes.
Link lança un regard mi-ahuri, mi-admiratif à sa compagne.
"Où est-ce que tu as appris à faire ça ?
- Plus tard, les questions. Occupe-toi du grappin pendant que le problème des flèches est écarté."
Link hocha la tête et lui fit signe de s'accrocher pendant qu'il mettait la troisième chaîne en joue.
"TCHAC !"
La pointe d'acier fendit une troisième fois les airs, rapidement suivie par les deux jeunes gens. La sortie était toute proche, à présent. Link pouvait sentir les odeurs de mousse des Bois Perdus. A une quarantaine de mètres en-dessous d'eux, les gardes se débattaient toujours avec les cartes magiques. A cette pensée, le jeune Hylien se sentit pris de vertiges. Une quarantaine de mètres ! Il fit de gros efforts pour ne pas regarder en bas, et prit plus de temps pour viser, réalisant soudain qu'une erreur de sa part pouvait les envoyer dans le vide. La jeune fille semblait sentir son inquiétude :
"Calme-toi. Si tu as le vertige, il fallait y penser avant. On est presque arrivé, ce n'est pas le moment de faiblir !"
Link hocha la tête, pourtant peu rassuré.
"TCHAC !"
La quatrième chaîne fut accrochée et Link fut ébloui par la lumière de l'extérieur, maintenant à seulement quelques mètres d'eux. Il se releva contre le mur et cligna plusieurs fois des yeux. Ils avaient réussi ! Encore un coup de grappin et...
Il fut interrompu dans ses réflexions par un carreau d'arbalète qui siffla à quelques centimètres de son visage. Surprit, il fit un mouvement brusque et perdit l'équilibre, arrachant un cri à la jeune fille, toujours agrippée à ses épaules, qu'il entraînait dans sa chute. Effectuant un geste désespéré pour se rattraper, il réussit à saisir la chaîne et demeura suspendu par un bras, le souffle court, sa compagne crispée sur son dos. Les gardes avaient réussi à se débarrasser de leur obstacle de papier et les prenaient à nouveau pour cible. La main de Link se resserra sur les maillons de fer. Ils n'allaient pas s'effondrer si près du but !
En désespoir de cause, il leva au-dessus de sa tête son autre main, tenant toujours le grappin, et fit feu vers le ciel. S'il avait eu des mains libres, il aurait croisé les doigts.
"TCHAC !"
La chance lui sourit. Ils furent une fois de plus propulsés en l'air et se retrouvèrent bientôt entourés de feuilles. La pointe du grappin avait rencontrée une branche épaisse et solide, et nos deux héros étaient à présent suspendus à la cime des arbres, hors d'atteintes des personnages en armures. Un profond soulagement envahit Link. Dehors ! Enfin ! Un dernier coup de grappin vers la base d'un tronc moussu et ils étaient de retour sur la terre ferme. Mais à peine leurs pieds eurent-ils touché le sol que des cris s'élevèrent de l'entrée du bâtiment.
"Ils sont sortis ! Rattrapez-les !"
Link sentit un poids tomber dans son estomac.
"Mais c'est un cauchemar ! Comment est-ce qu'ils sont sortis si vite ?
- Ils connaissent les lieux mieux que nous ! Sans compter que toute la base est en alerte ! Cours !"
Et la course reprit, non pas dans des couloirs cette fois, mais entre les troncs et les fougères qui composaient les Bois Perdus. Ils couraient toujours plus vite, zigzagant entres les arbres et les buissons, écartant du bras les branches qui leurs barraient le passage, sautant parfois pour éviter une pierre ou racine rebelle. Tout en courant Link commençait à s'inquiéter. Il avait bien peur que, tournant le dos aux repères qu'il avait pris quelques heures plus tôt, ils ne s'enfonçaient à présent plus profondément dans les Bois. En outre, le feuillage devenait plus dense et plus sombre, rendant l'atmosphère oppressante. Mais la jeune fille ne semblait pas vouloir ralentir, choix renforcé par les bruits de course des gardes derrières eux. Ils traversaient une clairière buissonneuse qui n'avait de claire que le nom lorsque la jeune fille le héla :
"Dépêche-toi, tu traînes !
- Je n'ai pas l'habitude de courir comme ça ! Et puis, ne fais pas tant de bruit !
- Comment ?
- Parle moins fort ! On est trop loin dans la forêt, tu risques de réveiller les..."
Trop tard. Des dizaines de paires d'yeux rougeoyantes s'allumèrent dans les buissons. La jeune fille se figea, l'air effrayée.
Vous n'êtes pas les bienvenus ici.
Link recula lentement, suivi par sa camarade apeurée.
Revenez d'où vous venez.
Le jeune Hylien leva ses mains, paumes en avant. Il s'agissait d'agir avec tact. S'ils ne faisaient pas de mouvement brusque, ils pouvaient encore s'en tirer.
"Nous ne voulions pas vous déranger, nous..."
Mais un nouveau cri retentit derrière eux :
"ILS SONT LA ! JE LES AI TROUVES !"
Presque aussitôt des détonations éclatèrent dans les buissons et des salves de graines fumantes traversèrent les airs. Les deux adolescents se baissèrent simultanément, réflexe que n'eurent pas leurs poursuivants cuirassés. En quelques secondes, la clairière devint un mélange chaotique de bruits, de cris et de fumée. Profitant de la confusion générale, Link attrapa sa compagne par le bras et la tira dans la direction opposée, laissant les gardes se débattre avec les pestes Mojo.
Ce n'est qu'après un bon quart d'heure de course qu'ils atteignirent enfin les murs de pierre de la base de leurs ennemis. La sortie était donc à leur portée. Et effectivement, quelques minutes plus tard, ils émergeaient enfin de la masse feuillue pour déboucher dans l'herbe tendre de la plaine d'Hyrule. Content de voir enfin le soleil et sentir le vent sur son visage, le jeune Hylien se retourna vers les Bois Sombres qu'ils venaient de quitter. Avec un peu de chance, leurs poursuivants n'avaient pas vu dans quelle direction ils avaient fui. De plus, il n'était pas aisé de sortir des Bois Perdus, et le temps qu'ils en atteignent l'orée, ils seraient déjà loin. Rassuré, il tourna la tête en direction de la jeune fille qui reprenait son souffle.
Il n'avait pas encore eu l'occasion de l'observer en détail, et il trouvait ses habits plutôt étranges. Elle portait une tunique courte, d'un mauve clair tirant sur le bleu, retenue par un ruban rose attachée dans le bas de son dos en guise de ceinture. Mitaines et bottes légères assorties à sa tunique, pantalon noir et moulant. Elle avait une silhouette voluptueuse et élancée, et faisait à peu près la même taille que lui. Sentant son regard, elle se retourna vers lui.
"Tu penses qu'on est tirés d'affaire ?
- Je ne crois pas qu'il puisse nous suivre. Au fait, Je ne t'ai pas encore remerciée de m'avoir sauvé.
- Moi de même. Je n'aurais jamais pu sortir de là sans ton aide."
Link sourit.
"Cela me rappelle que tu ne m'as toujours pas dit ton nom. Je m'appelle Link, et toi ?"
La jeune fille le regarda et prit une inspiration.
"Sheena. Sheena Fujibayashi."
* * * * * * * * *
Cela faisait maintenant deux heures que les cloches de la ville avaient sonné midi. Le soleil était haut dans le ciel, et ses rayons se reflétaient dans l'eau de la carafe que Zelda portait sur un plateau d'argent, accompagnée d'une assiette de légumes. La princesse avançait à pas précautionneux dans le couloir orné d'un côté de tapisseries pourpres, de l'autre de fenêtres aux carreaux étincelants. Arrivée devant la chambre, elle fit de son mieux pour garder en équilibre sur une main le repas qu'elle apportait à son hôte, et tourna de l'autre la poignée de la porte.
La domestique dépêchée par Impa avait trouvée dans l'aile ouest du château une chambre adaptée à leur invitée surprise. Ni trop grande ni trop petite, située au troisième étage, elle était facile à surveiller et un peu éloignée du centre du château. Le luxe y avait été délaissé au profit du confort, et les tapisseries rouges et or avait été remplacées par des bleues, plus reposantes. On y trouvait seulement un lit de plume, dans lequel était allongée l'inconnue aux cheveux blonds, une commode de bois brune dont les trois tiroirs étaient vides, et une table de chevet près de laquelle se tenait debout Impa, laquelle n'avait pas quitté la jeune fille des yeux depuis son arrivée dans la chambre. La Sheikah releva néanmoins la tête en apercevant Zelda.
"Princesse ? Que faites-vous ici ?
- Bonjour, Impa. Je voulais apporter de la nourriture à notre invitée, au cas où elle aurait faim à son réveil. Tout va bien ?"
La nourrice hocha la tête.
"Elle ne devrait plus tarder à se réveiller, à présent. Je ne sais toujours pas pourquoi elle est dans cet état. Je l'ai soigneusement examinée, et elle ne porte aucune blessure. Il semblerait qu'elle se soit évanouie subitement, pour une raison ou pour une autre. Et ce n'est qu'un des mystères.
- Un des mystères ? Il y en a un autre ?
- Ses vêtements. Ils ont une coupe très particulière. Je n'avais jamais rien vu de semblable à Hyrule. De plus, j'ai découvert quelque chose de très étrange."
Elle fit signe à Zelda d'approcher. Celle-ci s'avança, posa son plateau sur la table de chevet et s'agenouilla aux côtés de sa nourrice. Cette dernière tira légèrement sur le col de la jeune fille, dévoilant à la base de son cou une gemme rouge sertie dans une broche d'or. Zelda écarquilla les yeux.
"C'est superbe ! C'est un médaillon ?"
Impa secoua la tête en signe de dénégation.
"Pas du tout. En fait, je n'ai aucune idée de ce que c'est. On dirait que ce bijou lui a été fixé à même la peau par un moyen inconnu. Je n'avait jamais rien vu de tel."
La princesse se pencha jusqu'à apercevoir son image dans la monture dorée. Son statut lui avait permis de voir défiler des centaines d'oeuvres de joailleries - elle avait même posé pendant trois heures le temps qu'un orfèvre réalise une boucle d'oreille à son effigie. Cependant, elle devait admettre qu'aucun bijou ne lui avait suscité autant d'interrogations que celui-là.
"C'est très finement réalisé. Je ne connais personne dans la cité qui soit capable de produire quelque chose comme cela.
- Je ne connais même pas d'Hylien qui le soit. Cela ressemble presque au travail d'un Goron qui aurait des mains de fées. A moins que ce ne soit gérudo, mais les Gerudos échangent rarement avec les autres peuples..."
Pensive, Zelda pencha la tête de côté. Emergent du losange d'or comme une île de grenat, la gemme était taillée à la perfection. Elle distinguait le pâle reflet de son oeil dans la surface lisse, qui lui donnait la même teinte que celui d'Impa.
"Pensez-vous qu'il puisse être de fabrication Sheikah ?"
L'interpellée plissa les yeux.
"J'en doute fort. Même à l'époque de son apogée, mon peuple n'a jamais manipulé l'or ou de métaux semblables. Il lui préférait l'argent, ou l'obsidienne.
- Mais ses orfèvres en auraient été capable, n'est-ce pas ?
- Certainement. J'ai moi-même fréquenté un artisan dont les armes étaient si prodigieuses que l'on disait qu'il forgeait la magie elle-même. Mais plus personne n'est capable d'accomplir de telles prouesses, de nos jours. Et de toute façon, cet objet ne correspond pas du tout au style Sheikah."
Zelda fronça les sourcils. Sa nourrice avait raison : cette histoire devenait de plus en plus étrange.
Elle repoussa une mèche de cheveux blonds pour mieux voir la gemme et aperçut une petite chaîne brillante.
"On dirait qu'elle a un autre bijou ! Un collier, cette fois."
Impa se pencha pour mieux voir.
"Vous avez raison ! Je ne l'avais pas remarqué avant."
Elle voulut examiner la chaîne, mais à peine l'eut-elle effleurée que la jeune fille se crispa et ramena brusquement sa main vers son cou. La Sheikah fit claquer sa langue.
"On dirait qu'elle n'a pas envie qu'on y touche. Mieux vaut la laisser tranquille pour le moment."
Zelda acquiesça d'un mouvement de tête.
"Faites donc une pause, je veillerai sur elle pour le moment.
- Comme vous voudrez."
La Sheikah se releva, salua la princesse et quitta la pièce. Zelda regarda la porte se refermer lentement. Elle était à présent seule avec la jeune fille endormie. Ses yeux se reportèrent sur le visage fin encadré de cheveux blonds. Il semblait receler à lui seul plus de mystères que le plus énigmatique des Sheikahs. La princesse se leva doucement et se dirigea vers la fenêtre, dont elle fit jouer le loquet.
Rien n'avait changé depuis le matin : le vent était toujours aussi doux, les oiseaux pépiaient joyeusement dans les arbres. Elle soupira. La paix et la sérénité n'avaient pas été perturbées par les derniers évènements. Avec un peu de chance, le mystère serait bientôt levé, et tout irait pour le mieux. A une centaine de mètres de là, elle pouvait voir un jeune couple terminant un pique-nique sur le chemin verdoyant qui séparait la cité d'Hyrule du château. Ils avaient fait bien attention de ne pas piétiner les parterres de tulipes colorées qui décorait deçà-delà le talus. Non loin d'eux, l'un de ces parterres, carré comme une grande nappe brodée de rouge, était percé en son centre d'un étroit disque vert d'herbe nue. Une rupture dans l'agencement floral qu'elle avait demandé au jardinier de ne jamais réparer. Son esprit s'apaisa et ses pensées se retournèrent vers Link. Elle se sentirait tellement plus en sécurité s'il était là ! Lui aurait certainement pu lever ses doutes. Malheureusement le bel Hylien était loin, sans doute embarqué dans une autre aventure. Zelda vit les pique-niqueurs ranger leurs serviettes. Elle tenta d'imaginer où son jeune épéiste pouvait être en ce moment. Sans doute pas assis sur l'herbe à se goinfrer de curry, en tous cas !
"Excellent ton curry, Sheena !
- Une chance que j'aie eu de la nourriture, sinon on était bons pour faire la diète !"
Le jeune Hylien approuva d'un signe de tête et avala une autre bouchée. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis leur sortie des Bois que le ventre de Link avait émis le bruit caractéristique de l'estomac laissé pour vide pendant une trop longue période. Ledit bruit lui avait d'ailleurs rappelé qu'il avait épuisé ses provisions la veille, pensant avoir le temps d'en racheter à la cité d'Hyrule avant l'heure du déjeuner, ce dont il avait été empêché par les derniers événements. A sa grande surprise, il avait alors vu sa nouvelle amie sortir de sa tunique une quantité impressionnante d'aliments et d'ustensiles de cuisines. Avant qu'il n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche, un feu s'était allumé, au-dessus duquel chauffait une casserole d'où s'échappait une odeur alléchante. Sheena avait souri en voyant le jeune Hylien bouche bée.
"Je te dois bien ça, après tout, tu m'as sortie du pétrin !"
C'est ainsi qu'ils s'étaient retrouvés assis dans l'herbe, sous un des rares arbres de la plaine d'Hyrule, autour d'une casserole fumante et de deux bols de curry bien épicé. L'estomac de Link se remplissant allègrement à mesure que son bol se vidait, le jeune épéiste commença à réfléchir sur sa situation. Il s'était produit beaucoup de choses depuis son réveil dans les Bois Perdus ce matin là, et une foule de questions étaient nées dans son esprit. Il espérait que sa camarade pourrait l'éclairer sur certains points.
"Sheena ?
- Oui ?
- Il y a deux ou trois questions qu'il faudrait que je te pose.
- Moi aussi. Qui commence ?"
Link haussa les épaules.
"Va pour une question à tour de rôle. Qui étaient ces types en armures ?"
Sheena secoua la tête.
"Je n'en ai aucune idée, mais ils ne nous voulaient visiblement pas du bien. J'ai eu l'impression qu'ils appartenaient à une secte ou à un ordre secret. Mais si tu ne les connais pas, qu'est-ce que tu faisais dans leur repère ?
- Simple curiosité. Je connais la région comme ma poche et je n'avais jamais vu de bâtiment de ce genre. J'étais en train de l'explorer quand je suis tombé sur eux. Je ne sais pas si je m'en serais sorti sans ton aide. J'ai cru comprendre qu'ils t'avaient capturée ?"
Sheena hocha la tête.
"C'est encore quelque chose que l'on va devoir m'expliquer. Je me suis réveillée dans cette forêt en pleine nuit. Je n'avais aucune idée de la manière dont j'étais arrivée là, et j'ai honte de l'admettre mais j'ai un peu paniqué."
Le jeune Hylien fronça les sourcils et avala une bouchée de curry. Celui-ci avait un étrange arrière-goût, pas désagréable mais assez exotique.
"Il n'y a pas de honte à avoir peur quand on se retrouve seul la nuit dans un lieu que l'on ne connaît pas."
Sheena eut un rictus.
"C'est que je ne suis pas du genre à paniquer facilement. Mais là, seule dans le noir, sans savoir où j'étais, quand j'ai entendu le cliquetis des armures, j'ai vraiment eu peu. En plus, mes sceaux ne fonctionnaient plus.
- Tes sceaux ? L'espèce de tour avec les cartes ?"
Sheena eut l'air outrée par tant de désinvolture.
"Ce tour, comme tu dis, est un art secret enseigné depuis des millénaires dans mon village natal ! Il repose sur une connaissance parfaite des flux de mana et des symboles permettant de les canaliser ! Ce n'est pas n'importe quel clampin qui peut faire la même chose !"
Link fronça les sourcils.
"Ton village natal ?
- Zut. Oublie ce que je viens de dire."
Il fit la moue.
"Bof, ça va. J'avais bien deviné que tu n'étais pas du coin.
- D'où est-ce que tu vois ça ?
- Tu as des vêtements plutôt exotiques. On ne voit pas tous les jours quelqu'un se promener avec un ruban rose dans le dos.
- Pas plus qu'avec un bonnet vert sur la tête.
- Jusqu'ici, ça n'a choqué personne. J'ai voyagé un peu partout da`3 Hyrule et jamais personne ne m'a fait de remarques."
La jeune fille s'apprêtait visiblement à rétorquer lorsqu'elle se figea soudain, une expression perplexe sur le visage. Link s'en aperçut rapidement.
"Quelque chose ne va pas ?
- ... Hyrule ?
- Pardon ?
- A quoi fais-tu allusion ?
- Quand ?"
Sheena semblait perdue dans ses pensées, une ride se creusant sur son front. Son regard hésitait entre une expression perplexe et inquiète. Link ne comprenait pas.
"Tu ne sais pas... ce qu'est Hyrule ?
- Non..."
Le jeune Hylien était abasourdi. Il avait devant lui une personne qui ne connaissait pas le nom du pays dans lequel elle se trouvait. Il fit un effort cérébral pour tenter d'échafauder une hypothèse plausible à ce fait.
"Tu étais en voyage et tu t'es perdue ?"
Elle secoua nerveusement la tête.
"Je me suis réveillée dans cette forêt, comme par magie...
- D'`_'f9 est-ce que tu viens ?
- Aucune importance. Tu as une carte de la région ?
- D'où est-ce que tu viens ?"
Sheena eu un geste d'agacement. Mais ce n'était pas que de l'agacement. Link pouvait lire de l'inquiétude dans ses yeux marron. Il tira de sa poche la carte d'Hyrule dont il ne se séparait jamais.
"Je te la montre si tu me dis d'où tu viens.
- Link !
- Quel est le nom de ton village ?
- C'est un village caché, et sa position est tenue secrète !"
Elle tendit le bras pour saisir la carte mais le jeune Hylien la lui retira.
"Juste le nom du village. Je peux garder un secret. Et puis, tu m'as bien fait confiance tout à l'heure, pour que je t'aide à t'échapper, pas vrai ?"
La jeune fille eu un soupire de résignation.
"Cela te dit quelque chose, Mizuho ? Tésséha'lla ?
- Jamais entendu parler. C'est loin d'ici ?"
Sheena saisit _ans répondre la carte qu'il lui tendait et la déplia vivement. Link vit son visage se décomposer au fur et à mesure que ses yeux parcouraient les reliefs hyliens dessinés sur le parchemin, ses lèvres formant silencieusement le nom des différents lieux qu'elle distinguait. Son bol de curry tomba de ses genoux et répandit son contenu par terre. La respiration de la jeune fille s'accéléra, et le jeune Hylien eut soudain l'impression qu'elle allait s'évanouir. Elle se leva brusquement, fit quelques pas et jeta un regard circulaire autour d'elle, regardant l'herbe et les pierres comme si tout lui était soudain étranger. Link se leva à son tour et se rapprocha d'elle.
"Quelque chose ne va pas ?"
Ignorant sa question, l'air soudain absorbé, elle sortit de sa tunique une autre de ses mystérieuses cartes et caressa du doigt l'une des fines lignes tracées à l'encre noire. Sa respiration sembla s'apaiser. Elle se retourna vers Link, le regard empreint de résignation.
"Lorsque j'étais dans ma cellule, j'ai passé plusieurs heures à essayer de comprendre pourquoi mes sceaux ne fonctionnaient plus. J'ai dû redessiner certains symboles à la main. En fait, les cartes ne s'imprégnaient plus du mana de l'air.
- Le mana ?
- Le fait que tu ne connaisses pas ce mot confirme mes doutes. Ici, l'énergie magique ne sert sans doute qu'à jeter des sorts, mais dans mon monde, elle est essentielle à l'équilibre de la nature, aussi vitale que l'eau ou l'air. Elle est appelée "mana", et est omniprésente. Or, ici, il n'y en a pas une goutte."
Link fronça les sourcils, puis les releva au fur et à mesure que la lumière se faisait dans son esprit, y apportant par la même occasion de l'incrédulité.
"Ton monde... ?"
Il comprenait à présent. Ce que Sheena avançait était peut-être invraisemblable, mais cela répondait aux questions qu'il se posait. Ses vêtements, ses cartes...
"Tu veux dire que tu viens... d'un autre monde ?"
Sheena se tourna vers la plaine qui poudroyait sous le soleil.
"L'herbe a le même vert, le ciel le même bleu. Les arbres ont les mêmes feuilles et la même écorce. Les pierres ont les mêmes reflets et le vent la même brise. Mais le mana, l'énergie qui fait battre le cœur de mon monde, n'est pas présent. Cette magie n'est pas la mienne. Je ne suis pas chez moi."
Elle se retourna, ses yeux marron remplis d'hésitation et d'appréhension croisant ceux du jeune Hylien.
"Ce n'est pas mon monde."
* * * * * * * * *
La princesse avait dû s'assoupir. Le calme ambiant avait sans doute déteint sur elle. Elle s'éloigna de la fenêtre et la referma ; ses offices royaux allaient recommencer dans une demi-heure.
Elle allait devoir lire les cahiers de doléances de la semaine passée, en prenant en note les besoins de ses sujets. C'était du moins ce qui était prévu, mais elle savait qu'il n'y aurait rien à lire.
Cela faisait des années que les habitants d'Hyrule n'avaient plus eu besoin de rédiger des plaintes. Tout allait à merveille dans le royaume. Aujourd'hui encore, les cahiers de doléances seraient vierges.
Zelda sentit un mouvement dans son dos. Elle se retourna et aperçut deux grands yeux bleus qui la regardaient avec inquiétude. Elle alla aussitôt près du lit dans lequel sa protégée se redressait lentement.
"Tu es réveillée ?"
Zelda vit les yeux de la jeune fille faire le tour la pièce d'un air étonné avant de retomber sur elle.
"Où est-ce que... Je suis ?"
La princesse sourit d'un air bienveillant.
"Tu es au château d'Hyrule.
- Hy... rule ?"
Zelda hocha la tête. La jeune fille cligna plusieurs fois des yeux.
"Qu'est-ce que... je fais là ?"
La princesse haussa les épaules.
"Nous t'avons trouvée inconsciente dans le jardin. D'où est-ce que tu viens ?
- Je..."
Elle vit le front de la jeune fille se crisper sous l'intensité d'un effort de concentration.
"Je ne... me souviens pas..."
Son souffle sembla s'accélérer. Zelda comprit qu'elle paniquait.
"Je ne me souviens de rien..."
La princesse prit sa main pour la calmer. Le mystérieux traumatisme qui lui avait fait perdre connaissance avait peut-être également affecté sa mémoire. Sa nourrice aurait probablement émis l'hypothèse qu'il s'agissait d'une ruse pour endormir leur méfiance, mais elle n'en était pas convaincue. Et si la jeune fille était réellement amnésique, elle se devait de lui venir en aide.
"Cela n'a pas d'importance, ne t'inquiète pas. Quel est ton nom ?"
Le front de la jeune fille se plissa de nouveau.
"C'est... Je ne sais pas... ça m'échappe... je crois le tenir mais il ne veut pas franchir mes lèvres..."
Zelda tenta une autre approche.
"Quelle est la dernière chose dont tu te souviens ?"
La jeune fille ferma les yeux. Elle hésita quelques secondes, puis parla d'un ton incertain.
"Un garçon en habits rouges... avec des cheveux bruns... qui m'appelle... Co..."
Elle ouvrit les yeux.
"Colette.
- C'est ton nom ?
- Je crois..." Elle le répéta une seconde fois, en hochant la tête comme pour se rassurer. "Colette. Oui, je crois que je m'appelle Colette."
La princesse sourit.
"Je suis Zelda, la princesse du royaume d'Hyrule. Heureuse de faire ta connaissance."
Colette hocha la tête. La porte s'ouvrit alors pour laisser paraître une domestique corpulente vêtue d'un tablier blanc brodé, qui parla avec un fort accent paysan :
"Princesse, votre nourrice m'a dit de vous faire savoir que votre office commençait dans dix minutes, et qu'il serait préférable que vous vous y rendiez rapidement."
Zelda hocha la tête et se releva.
"Merci de me prévenir, Josiane, j'y vais de ce pas. Quant à vous, pouvez vous faire savoir à mon père que notre hôte à repris connaissance ?"
La servante pris alors conscience de la présence de Colette, qui lui souriait timidement.
"Tiens tiens... voici donc notre invitée du jour ! Cela fait plaisir de vous voir réveillée ! Vous savez que vous avez causé un beau remue-ménage, mademoiselle !"
La jeune fille baissa les yeux.
"Je suis désolée."
Zelda secoua la tête.
"Oublie cela. Tu es la bienvenue au château tant que ta mémoire ne sera pas entièrement revenue.
- Je suis désolée que vous vous soyez faits du souci pour moi. Je vais essayer de ne pas trop vous déranger."
La princesse se dirigea vers la porte.
"Je ne vais sans doute pas mettre très longtemps. Si tu as faim, il y a un plateau repas sur la table de chevet.
- Mademoiselle ?
- Tu peux m'appeler Zelda et me tutoyer.
- Zelda..." La jeune fille sembla hésiter un instant, puis sourit. "... Merci."
Zelda répondit à son sourire et quitta la pièce, laissant momentanément Colette aux soins de la domestique. Elle se doutait que sa nourrice n'approuverait pas sa décision de garder leur invitée au château, mais elle ne pensait pas qu'elle représentait un quelconque danger. Pour tout dire, la jeune fille lui était sympathique. Evidemment, le fait qu'elle s'était introduite à l'intérieur de l'enceinte du château ne jouait pas en sa faveur, mais peut-être pourrait-elle donner une explication une fois guérie de son amnésie ?
Pensive, Zelda descendit l'escalier de marbre qui menait vers le ez-de-chaussée.
L'escalier en question était pourvu de tableaux finement réalisés, représentant pour la plupart différents habitants du château, ou bien les paysages visibles aux fenêtres. Elle s'arrêta un moment sur l'un d'eux, qui étalait une scène d'extérieur, une reine lisant sur un banc au milieu des jardins ensoleillées. Le peintre avait choisi de laisser paraître, au fond du cadre, la muraille grise du château, ajoutant un sentiment de sécurité au calme émanant des massifs de fleurs printanières.
Zelda ressentit une légère inquiétude au fond de son esprit. Ces murs hauts et solides, Colette les avait franchis. Elle était cependant convaincue que la jeune fille n'avait aucune mauvaise intention à son égard. Pourquoi était-elle venue, alors ? Son esprit se reporta sur la seule personne qui, plusieurs années auparavant, avait réussi à tromper la vigilance des gardes et à parvenir jusqu'à elle. Elle se souvint de la surprise qu'elle avait éprouvée en voyant débouler le jeune Kokiri essoufflé aux cheveux parsemé de brindilles et de feuilles, témoins d'un passage furtif entre les haies. C'était sa première rencontre avec Link, venu la prévenir sur demande de l'Arbre Mojo du danger qui pesait sur Hyrule.
Colette avait peut-être voulu la prévenir, elle aussi ? Mais de quoi ? Une nouvelle menace était-elle apparue ?
L'atmosphère sereine qui baignait le royaume depuis la défaite du Malin n'était-elle que le calme précédant une nouvelle tempête ?
Perplexe, la princesse se dirigea vers la chambre d'audiences, rejoignant à contrecœur ses cahiers de doléances vierges.
A suivre...
Ce texte a été proposé au "Palais de Zelda" par son auteur, "Adronéus". Les droits d'auteur (copyright) lui appartiennent.